CHAPITRE XXX
Sommaire. — Nécessité d'instruire les mères ignorantes et les jeunes filles en hygiène infantile. — Cette ignorance coûte la vie à beaucoup d'enfants. — Les Gouttes de lait comme centres d'instruction pour les mères, les institutrices, etc. — Age auquel on doit enseigner la puériculture. — Les conférences populaires d'hygiène infantile. — Utilité de la musique. — Instructions imprimées, affiches. — Reproduction in extenso des Instructions aux mères pour allaiter leurs enfants, élaborées au nom de la Commission des crèches de la Ville de Paris et distribuées dans les mairies. — Projet de création d'un Institut d'hygiène infantile aux Enfants-Assistés. — Annexe I : La loi Roussel sur la protection des enfants du premier âge. — Annexe II: Les Instructions de l'Académie de Médecine sur l'allaitement.
L'ignorance des mères est, sans contredit, l'un des l'acteurs les plus puissants qui l'ont monter le taux de la mortalité infantile. Sans doute il n'est pas nécessaire d'avoir des connaissances étendues en hygiène pour donner le sein à un enfant et l'élever heureusement; mais encore faut-il que toutes les femmes sachent que le fait seul de priver un enfant du sein maternel, c'est lui faire courir les plus grands dangers dans les circonstances actuelles.
Il en serait tout autrement si les principes fondamentaux de l'allaitement artificiel étaient répandus comme ils devraient l'être, dans la classe |)opulaire, s'ils étaient enseignés régulièrement aux jeunes (il les. Les progrès admirables réalisés par la stérilisation du lait, l'asepsie des biberons ont leur application aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Personne ne conteste plus les bienfaits des méthodes nouvelles d'élevage, e( \o T''"' Congrès international des (louttes de lait réuni à Paris en 1005 a émis le vœu : k Que les pouvoirs publics facilitent par tous les moyens la vul<^arisalio)i de l'Inj^iène infantile «. Ce vœu a été réitéré dans des termes |)(mi (linV'rcnts par le IP'C'ongrès ({(^sCioulles d(^ lail, à liruxelles en 1907.
Si les mères savaient coinnie la nIc d'un nouveau-nt' csl iVagile, cpu-lles difficultés nous avons, surtout dans les villes, à élever un enfant an biberon
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dans les premiers mois, quels risques elles lui font courir, toutes voudraient donner le sein.
La plupart des femmes du peuple en sont encore à croire qu'il suffit d'acheter du lait chez le premier crémier venu, ou sous une porte cochère; d'avoir une bouteille quelconque avec une tétine, pour faire de l'allaitement artificiel. Nous voyons encore les biberons à tube dans les faubourgs de Paris et surtout dans les campagnes. Ces instruments malpropres et malsains plaisent aux nourrices, parce qu'elles ne sont pas obligées de les tenir à la main et parce que l'enfant boit tout seul.
On ne se préoccupe ni de la provenance, ni de la qualité du lait; le moins cher est celui que l'on préfère.
Quant au dosage des prises de lait, à leurs intervalles, on n'y songe même pas. Dès que l'enfant crie, on lui donne le biberon, soit le jour, soit la nuit; il n'est pas rare qu'on fasse absorber ainsi un litre et même un litre et demi de lait à un nourrisson de 1 mois. Cette suralimentation, jointe à la mauvaise qualité habituelle du lait, engendre trop souvent des gastro-entérites mortelles.
Je ne veux pas faire une énumération de toutes les fautes contre l'hygiène qui peuvent être commises par des mères ou des nourrices ignorantes; la liste en serait aussi fastidieuse qu'attristante. Pourtant, je dois rappeler que presqi e toutes les femmes donnent trop tôt, avant la percée des dents, des bouillies à leur nourrisson, des panades, des farines lactées, des laits condensés, et que trop souvent on emploie des mixtures malsaines ou fermentescibles pour couper le lait dans le biberon. Ce sont là les causes habituelles de l'atrophie infantile, comme nous l'avons déjà établi.
A Belleville, j'ai vu mêler au lait de l'eau de mouron pour rafraîchir les enfants, et de la décoction de pavots pour les calmer.
Le médecin, jusqu'à ces dernières années, était peu consulté pour les questions d'allaitement; on s'adressait plus volontiers, dans le peuple, à des commères réputées, qui propageaient les préjugés les plus grossiers et les plus nuisibles. Il est temps de sortir de cet empirisme déplorable.
Pourquoi la puériculture proprement dite, l'art d'élever les enfants n'estil pas étudié comme celui de l'élevage des jeunes animaux, qui est une partie importante de la zootechnie? Herbert Spencer a dit bien justement que l'homme devait être avant tout un bon animal. N'est-il pas plus important et plus difficile de savoir élever les petits enfants que de nourrir des couvées d'oiseaux? et cependant les aviculteurs ne les gavent pas avec une nourriture quelconque, ils connaissent exactement les aliments qui leur conviennent. L'allaitement naturel ou artificiel dure au moins une année, et pendant ce laps de temps il serait bien nécessaire de suivre une méthode rigoureuse et d'obéir à des règles bien déterminées.
C'est un grand malheur que les mères et les éleveuses ignorent les notions même les plus élémentaires de l'allaitement artificiel : de là ces hécatombes formidables de petits enfants, surtout pendant l'été. Toutes les classes de la société ont à gagner à la vulgarisation de nos connaissances exactes sur l'allaitement, et il est indispensable que cet enseignement se généralise.
Les Gouttes de lait et les Consultations de nourrissons comme centres d'instruction pour l'hygiène infantile.
La régularité, l'assiduité avec laquelle les femmes du peuple se rendent aux consultations hebdomadaires pour faire peser leurs enfants, pour recevoir des conseils précis en vue de l'élevage, ne montrent-elles pas que les Gouttes de lait sont de véritables écoles des mères?
Mais là ne se bornent pas les services que nous sommes en droit d'attendre des Gouttes de lait; en même temps qu'elles nous aident à sauvegarder la vie des petits enfants, elles peuvent devenir des centres d'instruction non seulement pour les mères, mais aussi pour toutes les personnes intéressées à connaître l'art de l'allaitement.
Pourquoi les institutrices et les directrices de crèches n'iraient-elles pas dans les Gouttes de lait s'instruire auprès des médecins compétents sur la technique si complexe de l'allaitement? Les institutrices pourraient ensuite répandre les notions qu'elles auraient acquises parmi leurs grandes élèves, les directrices de crèches pourraient aussi éduquer leurs berceuses.
On apprendrait dans les Gouttes de lait que l'allaitement au biberon est toujours difficile et qu'il est même dangereux dans les premiers mois, que l'allaitement maternel est infiniment préférable et doit être encouragé. On recevrait des notions sur la composition du lait, sur les dangers du lait cru à Paris, parce qu'il peut être adultéré, sophitiqué, mouillé et écrémé en passant par tant de mains avant d'arriver au consommateur. On saurait la nécessité de ne stériliser par la chaleur que du bon lait frais; — on apprendrait aussi à couper le lait, quand cela est nécessaire, avec de l'eau simplement bouillie et non avec des mixtures nuisibles, à bien graduer les tétées suivant la capacité physiologique de l'estomac du nouveau-né, pour éviter les accidents de la suralimentation ou de l'inanition.
Ce ne seraient pas là des cours théoriques, mais de véritables leçons de choses, car on suivrait sur les enfants les eiïets des bons et des mauvais soins; on verrait combien sont précieuses les indications de la balance et de la toise pour surveiller la croissance. On se familiariserait ainsi avec une foule de détails pratiques qui tous ont leur importance dans l'élevage des enfants.
Le jour où les institutrices auront reconnu la nécessité de compléter leur instruction en hygiène infantile, elles deviendront pour les médecins les plus précieux auxiliaires et elles contribueront à sauver la vie à des milliers d'enfants.
La vulgarisation de l'hygiène infantile est assez simple et les préceptes à apprendre aux jeunes filles ne sont pas bien compliqués, mais cependant cet enseignement soulève quelques objections, en ce qu'il touche aux mœurs familiales, à la pudeur, etc., qui sont profondément respectables.
On a déjà tenté, à Paris, d'apprendre la puériculture aux élèves les plus grandes, avant qu'elles ne quittent l'école primaire, c'est-à-dire avant l'âge de 12 ans. — Je crois que de telles leçons seraient souvent prématurées; dans notre race l'évolution de la crise de la puberté n'est pas achevée à cet âge, et
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un bon nombre de mères de famille, retenues par les traditions, n'accepteraient pas volontiers qu'on enseignât si tôt à leur fille comment on doit allaiter les bébés au sein, dans quelles conditions se fait la sécrétion du lait, etc. D'ailleurs, les fillettes qui ont joué, il est vrai, à la poupée, sont-elles vraiment préparées pour profiter des leçons de puériculture? Est-ce bien le moment de leur parler, comme on l'a fait, de la nourrice mercenaire et de son avilissement? Il faudrait qu'il y eût un changement dans nos mœurs pour que la puériculture fût acceptée dans les exercices scolaires proprement dits. -
J'estime que la vulgarisation de l'hygiène infantile doit être un enseignement post-scolaire et s'adresser aux jeunes filles de 15 à 16 ans, ou même aux jeunes mères inexpérimentées. — On pourrait organiser des conférences d'éducation maternelle, ou bien le soir, ou bien les jours de congé, et y convier les jeunes filles, celles qui fréquentent les patronages, les œuvres post-scolaires, etc. Dans les collèges, lycées, écoles normales, etc., rien ne s'oppose à la diffusion de la puériculture parmi les grandes jeunes filles. Tous les médecins qui ont pris la peine de faire des conférences populaires aux mères et aux jeunes filles ont été très suivis; c'est que cet enseignement correspond à un besoin. D'ailleurs, dans les grandes villes où l'inspection médicale scolaire fonctionne, on pourrait faire appel au médecin-inspecteur pour inaugurer les leçons de puériculture et pour les patronner en quelque sorte. Dans les petites villes et dans les campagnes, il est probable que le corps médical s'intéresserait à cette vulgarisation de l'hygiène infantile. Dans les localités où il existe des crèches pour recueillir temporairement les nourrissons, on pourrait en profiter pour donner quelques leçons pratiques aux jeunes élèves.
L'institutrice deviendrait ainsi l'auxiliaire de l'hygiéniste en organisant des conférences d'éducation maternelle, et ce serait là un rôle complémentaire vraiment digne d'elle.
Les conférences populaires d'hygiène infantile.
Le médecin peut encore être un vulgarisateur écouté par les femmes du peuple en organisant pour elles des réunions qui ont une certaine solennité; nous avons réussi à attirer un grand nombre de mères aux conférences populaires que nous avons faites en 1906 dans les divers arrondissements de Paris, sur la demande du Conseil municipal. M. Emile Chizat, l'éminent musicien, l'auteur de la berceuse célèbre : « Dors, mon tout petit Jean », avait bien voulu nous prêter son concours et, en exécutant des mélodies bien appropriées à notre sujet, disposait l'auditoire à recevoir la bonne parole.
C'est sur l'initiative de M. Ambroise Rendu et de M. Henri Galli, conseillers municipaux de Paris, que ces conférences ont eu lieu, d'abord sous les auspices de la Ligue de la mortalité infantile, et plus tard sous le patronage de la Ville de Paris. De petites cartes d'invitation étaient distribuées aux enfants dans les écoles pour être remises à leurs parents. Ces conférences, extrêmement suivies, étaient présidées par les conseillers municipaux des divers quartiers où elles avaient heu, et notamment par MM. Ambroise Rendu, Henri Galli, d'Andigné, Escudier, Faillet, Landrin, Paris, Berthaut, Jousselin, etc.
Pour donner une idée exacte delà physionomie de ces assemblées populaires, nous empruntons à la Clinique infantile le compte rendu de l'une de ces conférences faites à La Villette en 1906.
« La conférence a eu lieu le samedi 7 juillet, sous la présidence de M. Dubois, député de la Seine, assisté de M. Paris, conseiller municipal, dans le préau de l'école de la rue de l'Ourcq, 105 his^ à La Villette, à neuf heures du soir.
« La salle immense était trop étroite pour contenir toutes les personnes qui avaient répondu à l'invitation des organisateurs. Le service des écoles de la Ville de Paris avait envoyé 100 banquettes de cinq places chacune; or, l'assistance était si serrée (plus de 500 personnes), que bon nombre d'invités ont dû rester dans la cour, écoutant la musique et le conférencier par les portes laissées ouvertes à cause de la chaleur.
« M. Paris, conseiller municipal, en ouvrant la séance, a excusé M. Dubois, député de la Seine, qui n'a pu, à son grand regret, assister à la réunion.
« Il présente en termes élogieux le conférencier au public et remercie les mères et les jeunes filles d'être venues en si grand nombre pour apprendre à soigner les bébés.
« Cet enseignement est d'autant plus nécessaire dans le XI X^, que la mortalité infantile, malgré tous les efforts faits, reste encore élevée. M. Paris remercie aussi les médecins qui, par leur présence, rehaussent l'éclat de cette réunion, spécialement les D" Lazard, Pescher, Sangline, Tavera et Vildermann, etc., médecins-inspecteurs des écoles.
« Le Dr Variot, avant d'aborder la partie didactique de la conférence, exprime sa gratitude à M. Paris de l'honneur qu'il fait à l'assistance en prenant le fauteuil de la présidence comme représentant élu du quartier de La Villette; il ajoute qu'il a tenu à venir dans le XI X^, malgré les chaleurs, ou plutôt à cause de la saison, parce que c'est surtout pendant les mois de juillet et d'août, que les bébés sont sujets aux troubles digestifs les plus graves et que lès mères auront peut-être à appliquer, d'un jour à l'autre, les conseils qu'elles auront reçus. Le conférencier salue ses confrères qui ont voulu montrer, par leur présence, l'importance de la vulgarisation de l'hygiène infantile.
« Le XI X^ et le XX^ sont les deux arrondissements de Paris où la mortalité infantile est le plus élevée, 24 et 25 %; ils sont donc plus dignes de sollicitude que tous les autres; c'est pourquoi le D"" Variot a voulu s'y rendre tout d'abord, pour faire profiter les mères de son expérience déjà ancienne sur les questions qui touchent à l'élevage des petits enfants.
« Le conférencier rend hommage à l'activité et au dévouement des instituteurs et des institutrices; ce sont des auxiliaires nécessaires pour l'organisation de ces grandes réunions qui prennent un caractère solennel par le nombre des assistants.
« Il n'est pas surpris de voir le corps enseignant participer ainsi à la diffusion d'une science nouvelle dont les applications pratiques sont capitales. ■
« Au cours de la conférence, le D"" Variot a donné quelques détails sur le fonctionnement de la consultation de nourrissons rue d'Avron, dirigée par le
D^ Viklennann et par sa digne compagne. On y distribue gratuitement du lait, non seulement pour les petits enfants, mais aussi aux." mères comme galactogène. L'allaitement au sein y est spécialement encouragé.
« Plusieurs beaux enfants nourris au sein ou au lait stérilisé, à la crèche de la rue Riquet, à la consultation de la rue d'Avron, à la Goutte de lait de Belleville ont été présentés par le conférencier, à la grande joie du public.
« Le D'" Variot a été chaleureusement applaudi.
« La parole a été donnée ensuite à une fillette, élève de l'école de la rue Tandon, qui a récité une poésie gracieuse de Clovis Hugues, intitulée : La Crèche.
« M. Paris a clos la séance en demandant au D"" Variot et à M. Chizat de revenir l'année prochaine apporter la bonne parole dans ce quartier, et il a ajouté que chacun garderait le souvenir de cette conférence à la fois si utile et si agréable.
(T II est donc établi que la formule de la grande conférence populaire d'hygiène infantile est désormais fixée à Paris; c'est une intrication très intime de la vulgarisation scientifique à la musique. L'influence attractive de l'art sur les mères et les jeunes filles est très forte et l'exécution des berceuses, des morceaux bien appropriés de M. Chizat, crée une atmosphère de gravité presque religieuse qui dispose parfaitement l'auditoire pour profiter de cet enseignement présenté d'une manière si originale. »
Instructions imprimées pour l'allaitement.
Les instructions verbales et surtout les conseils individuels comme on les donne aux mères sont incontestablement plus utiles dans la classe populaire que les brochures ou les livres. « Les femmes du peuple n'ont pas le temps de lire », disait judicieusement le grand philanthrope Jules Simon.
Cependant, à mesure que le niveau de l'enseignement s'élève dans les écoles primaires, les jeunes filles, et plus tard les jeunes mères, ont l'esprit plus ouvert et sont mieux préparées à profiter des conseils imprimés.
Pendant les fortes chaleurs, le préfet de police, M. Lépine, a pris l'habitude de faire placarder à Paris des affiches dans lesquelles, au nom du Conseil d'hygiène, il recommande formellement de faire bouillir le lait destiné aux jeunes enfants.
Il y a bien longtemps qu'on faisait coller au verso des livrets de mariage les anciennes instructions élaborées par l'Académie de Médecine pour élever les enfants. Ces instructions ont été revisées ces années dernières parla section d'hygiène de l'Académie et réimprimées sur des papiers simples pour être distribuées dans toute la France. Mais la codification précise de ces conseils hygiéniques, leur extrême concision les rendent peu accessibles aux femmes du peuple; de plus, elles sont bien vite égarées ou déchirées sur feuilles volantes.
Dès 1898, le Conseil municipal de Paris, sur l'initiative de M. Ambroise Rendu, nous demanda de compléter les instructions un peu succinctes de l'Académie, de les mettre mieux à la portée des femmes du peuple, et l'on fit
74i LA VULGARISATION DE L'HYGIÈNE INFANTILE
imprimer la brochure ci-dessous, qui fut distribuée dans les mairies à toutes les personnes qui viennent faire une déclaration de naissance (1).
Instructions aux mères pour allaiter leurs enfants, élaborées au nom de la Commission des crèches de la caille de Paris, par M. le D^ G. Variot, médecin de l'hôpital des Enfants-Malades (2).
L'affection maternelle ne supplée pas au manque d'expérience, et les mères qui nourrissent leurs enfants doivent obéir à des règles déterminées, aussi bien pour l'allaitement maternel que pour l'élevage artificiel. On éviterait beaucoup d'accidents aux nouveau-nés si on savait les soigner convenablement. Combien de mères, sans le vouloir, rendent leurs enfants malades en leur donnant trop tôt des bouillies farineuses ou en leur faisant absorber du mauvais lait!