Prusse
Mortalité.
Natalité.
Mortalité. Natalité.
Bade. . . .
Portugal. .
Allemagne.
Saxe. . . .
Italie. . . .
Bavière. . .
Serbie. . .
Autriche. .
Roumanie.
Hongrie. .
Espagne. .
Russie. . .
« Pour que la France cesse de décroître par rapport aux autres pays, dit très justement M. Bertillon, pour qu'elle soit dans l'avenir non pas ce qu'elle fut autrefois (la plus grande nation de tout l'Occident), mais ce qu'elle est en 1903, il lui manque 450.000 existences annuelles.
« Cela montre une fois de plus qu'une réduction de la mortalité, si importante qu'on veuille bien l'espérer, ne peut pas contribuer sérieusement à sauver notre pays du mal qui le ronge.
« Le nombre moyen des décès en 1891-1900 a été de 829.039, dont près de 400.000 concernant des individus de plus de 60 ans, et 77.000 autres, des individus de 50 à 60 ans.
« Restent environ 350.000 décès plus ou moins prématurés. Ce chiffre n'est-il pas l'éloquente démonstration de notre impuissance, car il est parfaitement évident que ce n'est pas là que nous trouverons les 450.000 existences annuelles qui manquent à notre pays.
« Mais, dira-t-on, ce chiffre comprend 146.000 décès d'enfants de moins d'un an, dont une partie, s'ils étaient mieux soignés par des parents plus instruits, plus intelligents et plus aisés, ne mourraient pas. Supposons que ce soit faisable. Il n'en est pas moins vrai que, si forte qu'on rêve l'économie de vies à faire, même si on la supposait du tiers ou même, par impossible, de la totalité, ce ne serait qu'un appoint insignifiant.
« Mais la loi du parallélisme des mouvements de population ne nous autorise même pas à espérer d'apporter ce faible appoint. Elle nous montre que, toutes
(1) Tableau emprunté au rapport de M. le D' Lowenthal sur les Relations entre la mortalité et la natalité dans les divers pays d'Europe, présenté à la Commission de la dépopulation, sous-commission de la Mortalité. 1908.
5 LA NATALITE
choses égales d'ailleurs, une diminution de mortalité serait suivie d'un nouveau recul de la natalité :
« Dans le Gers, dans le Lot-et-Garonne, dans l'Yonne, dans un grand nombre d'autres départements, la règle moyenne est la suivante : les deux parents meurent après avoir procréé deux enfants dont l'un meurt avant de s'être reproduit (ce qui fait trois décès pour deux naissances); le deuxième enfant n'est en quelque sorte que le remplaçant du premier. Sauvez celui-ci de la mort, vous empêcherez l'autre de naître; la population n'y aura rien gagné.
« Il faut donc nous attacher surtout à relever la natalité française. C'est de son insuffisance seule que vient notre faiblesse; c'est seulement de son relèvement à un niveau normal que dépend notre salut. »
Nous sommes tout à fait d'accord avec M. Bertillon, pour admettre que l'on doit, avant tout, s'attacher à relever la natalité française, si l'on veut enrayer le mouvement de dépopulation qui nous entraîne. C'est surtout par des mesures fiscales, en dégrevant les familles nombreuses, et en chargeant, par compensation, les célibataires et les ménages sans enfants; c'est en favorisant la nuptialité, par des avantages aux jeunes gens qui fondent une famille, etc., qu'on remédiera le mieux à la situation actuelle et qu'on fera augmenter, en France, le nombre des naissances.
Mais M. J. Bertillon est par trop pessimiste lorsqu'il proclame l'impuissance des médecins pour diminuer la mortalité surtout dans le premier âge et l'inutilité de nos efforts.
Il dit, quelque part : « Si les enfants débiles, si les enfants et adultes tuberculeux qu'on espère conserver à la vie, étaient, en eiïet, sauvés de la mort, la population contiendrait un plus grand nombre de valétudinaires, mais elle ne serait pas plus nombreuse. »
M. Bertillon sait bien cependant, comme nous, que les enfants débiles qui ont traversé heureusement la phase critique, initiale de l'entrée dans la vie, peuvent devenir, plus tard, vigoureux et bien portants.
Et puis, dans la pénurie actuelle de vies en France, devons-nous faire fi du gain que nous pouvons réaliser sur la première enfance, en réduisant la mortahté? Il est entendu que nous ne compenserons pas ainsi la totalité de ''loO.OOO, excédent annuel de naissances sur les décès, qui nous manquent. Mais, si nous pouvons ainsi gagner 30 à 40.000 vies sur 148.000 décès dans la première année, et notre prétention est modeste, n'aurons-nous donc pas fait œuvre utile?
Est-ce donc là un appoint insignifiant? M. Bertillon, en qualité de statisticien, est habitué à manier des totaux, des chiffres én'ormes; les unités et même les mille ne comptent plus pour lui.
A première vue, il semblerait que la dépopulation n'alleinl, pas Paris, puisque r.'ircroissenient de ses habitants est incessant et rapide», mais, en réalité, l'ahaissenïent de la natalité est i)rogressif dans cette grande cité; c'est par l'iininigration des provinciaux et des étrangers que le chifTre de la population monte.
Le chilTre des naissances à Paris fléchit au fur (>t à mesure que la population augmente; : il est hicn certain que cet accroissement apparent de notre capitale
se fait par immigration; c'est-à-dire au détriment des autres départements. Pour l'année 1^907, M. J. Bertillon a noté à Paris, pour une population de 2.722.731 au dernier recensement de 1906 :
Naissances 50.811
Décès 50.499
Excédent des naissances sur les décès 312
En 1862, à Paris, pour une population de 1.721.967 on relève :
Naissances 52.312
Décès .^ 42.185
Excédent de naissances sur les décès 10.127
La population de Paris s'est accrue de un million d'habitants exactement depuis 1862 et la natalité, au lieu de s'élever proportionnellement, s'est abaissée de 2^000 unités.
Ces constatations sont vraiment effrayantes et doivent nous faire redoubler d'efforts pour lutter contre la mortalité infantile.
Paris (1817-1905).
Sur 1,000 habitants, combien, en un an, de
Donc, si l'on tient compte des décès parmi les 16.416 nouveau-nés envoyés de Paris en province pour y être élevés, il est certain que le nombre des décès l'emporte sur celui des naissances et que le faible excédent de naissances de 312 n'est qu'apparent.
Mais ce n'est pas seulement en France et à Paris que le taux de la natalité a baissé. Toutes les nations d'Europe, surtout dans ces dernières années, ont vu fléchir aussi le nombre des naissances, quoique dans des proportions
Naissances
Naissances en sus
vivantes.
Décès.
des décès.
incomparablement moindres que la France. Plus de la moitié de nos départements se dépeuplent; il en est qui perdent plusieurs milliers d'habitants à chaque recensement quinquennal : tandis que l'excédent des naissances sur les décès atteint encore près de 400.000 annuellement dans le Royaume Uni, et environ 800.000 en Allemagne, etc.
Chez nos voisins de l'Est depuis trente ans l'excès des naissances sur les morts augmente^ et, cependant la natalité diminue. On a recherché les causes de cette situation en apparence contradictoire.
La question s'éclaire dès qu'on examine les statistiques de la mortalité. Nous ignorons, en France, quels grands progrès ont été faits en Allemagne depuis trente ans par l'hygiène publique : leur première conséquence a été une diminution de la mortalité qui apparaît dans le tableau suivant (1) :
Pour i.OOO habitants.
Années.
Nombre
Nombre
Excès
Proi
ortion
Proportion de l'excès
des
des
des
des
des
des
naissances.
morts.
naissances.
naissances
morts.
naissances.
La lecture de ce tableau appelle quelques observations : regardons d'abord les trois premières colonnes qui nous donnent des chiffres absolus. Ils nous montrent que le nombre des naissances croit sans interruption, alors que celui des morts reste à peu près stationnairc, et même, depuis 1885, est en diminution absolue. C'est donc à ce mouvement inverse de la natalité et de la mortalité qu'est attribuable l'excès des naissances qui atteint dans ces dernières années plus de 800.000.
Mais c'est de la proportion pour mille que l'on doit tirer les véritables enseignements. En effet, le nombre des morts, comme celui des naissances, doit toujours être rapporté au chiffre total de la population. Qu'on nous pardonne une comparaison triviale : si dix ménages ont vingt enfants, la natalité est cependant moins forte chez eux que chez cinq autres qui ont eu quinze enfants. Et même, lorsqu'on veut vraiment apprécier la fécondité d'un peuple, il faut rechercher lii proportion qui existe entre le nombre des naissances et celui des feniines âgées de 15 à 45 ans, vivant au même moment.
Les trois dernières colonnes de notre tabh^au j)arlenL un langage fort clair. La nalalilc- a constamment diminué en Allemagne (le|)uis ti-ente ans. mais bcaucouf) moins que. la mortalité, et c'est grâce à cette différence que l'excès du chiffre (les naissances sur celui des morts a |)u aJli'r' ci'dissaul. Aulremeul dit, c'est riiygiène qui sauve l'Alleinagne de la dépojtulalion el inui pas sa fécondité; la cho.sc! valait la peine d'êlre mise en lumière.
Il ne faut pas s'étoiuier, du reste, que l'Allemagne ail pu abaisser d(> la
(1) \nln CUniqur inlnnlili-ci']m\rna\l'f-:clair, l'JOK. — L'accrois.si'iiiciil de la iK.|nilali()n i>ii Allomn(;nc, par M. Jacques l'Durviôros.
sorte le chiiïre de la mortalité pendant ces trente dernières années. En 1870, l'Empire n'existait pas et, dans l'Allemagne morcelée, l'état général de bien-être, de prospérité sociale, d'hygiène publique, était inférieur à celui où se trouvaient la plupart des nations européennes.
La mortalité, qui suit de très près toutes les modifications de la situation économique, a subi l'influence de la prospérité qui a été la conséquence, de l'autre côté du Rhin, de la guerre de 1870-71 et de la fondation de l'Empire.
Quant à la diminution de la natalité, elle suit en Allemagne les lois qui ont été établies pour tous les autres pays : là comme partout, elle est due surtout à une réduction volontaire du nombre des enfants dans chaque ménage. Cette réduction ne se fait pas sentir chez les pauvres, que la misère écrase. Elle est, au contraire, de plus en plus marquée à mesure que l'on s'élève dans l'échelle sociale; elle atteint son maximum dans les familles où règne le bien-être, où l'on possède la culture la plus développée, et où l'on songe le plus à l'avenir.
En 1904, le professeur Steinmetz fit une bien curieuse enquête dans la Reçue de la Science sociale {Zeitschrift fiir Socialwissenschaft); il s'adressa à un grand nombre de personnes ayant toutes réussi dans la profession qu'elles avaient choisie : médecins, professeurs, avocats, journalistes, fonctionnaires, ingénieurs, industriels et négociants. Il voulait savoir si tous ces gens avaient plus ou moins d'enfants que leurs parents qui, en général, avaient eu une existence plus obscure et moins prospère. 800 questionnaires furent envoyés; 300 revinrent avec des réponses, et voici le résultat de l'enquête :
Les professeurs d'université de cinquante ans et au-dessus ont en moyenne 4,6 enfants; leurs parents en avaient 7.
Les artistes de cinquante ans et au-dessus ont 4 enfants; les parents 6.
Médecins, 5 enfants; les parents, 7 2/3.
Fonctionnaires, 4; les parents, 6 3/4.
Négociants, 5; les parents, 7,5.
Et l'auteur de cette enquête conclut avec raison : « Les gens qui ont réussi dans la vie ont moins d'enfants que leurs parents. » C'est une petite phrase bien inoiïensive. Mais quels aperçus elle ouvre! Et une âme simple n'aurait-elle pas précisément pensé que c'étaient ceux qui avaient réussi qui devaient pouvoir avoir une nombreuse famille et assurer l'avenir de leurs enfants?
Mais Diderot l'avait déjà dit dans Jacques le Fataliste : « Rien ne peuple comme les gueux. » Et les statistiques, en une langue moins pittoresque, ne rendent pas un autre témoignage. Voyons comment se répartissaient à Munich, en 1895, les différentes classes sociales et les naissances :
0/0 de la population 0/0 des totale. naissances.
Bourgeoisie. .
Ouvriers. . . .
Fonctionnaires.
Ce qui signifie que les ouvriers avaient 13 % plus d'enfants, les bourgeois 2 % moins, les fonctionnaires 11 % moins qu'ils n'en devaient avoir proportionnellement à la part de la population totale qu'ils formaient.
D'ailleurs, il est bien établi par les statistiques les plus rigoureuses que « dans les contrées où l'épargne a fait le plus de progrès, c'est-à-dire dans celles où le bien-être et l'esprit de prévoyance se sont le plus développés, la diminution de la natalité s'est marquée le plus fortement ».
Nous ne pouvons reproduire ici les tables par districts sur lesquelles sont appuyées ces conclusions, mais en voici la récapitulation par groupes de provinces :
Augmentation (+) OH diminution ( — ) Augmentation
lies naissances du nombre de
légitimes livrets de caisse d'épargne
de 1885-1900. pour 100 habitants.
Il n'est pas dans nos intentions de nous étendre longuement sur la dépopulation de notre pays qui est une cause d'alarme et de tristesse pour les bons Français. Vainement depuis plus de dix ans on a dénoncé le péril croissant qui nous menace, on n'a pas pris jusqu'à présent les mesures efficaces pour le conjurer. Les hommes d'État et le Parlement ont paru s'en préoccuper, il y a quelques années. En 1902, à l'instigation de MM. Piot et Bernard (du Doubs). sénateurs, une grande Commission extra- parlementaire dite de la dépopulation fut constituée par M. Waldeck-Rousseau, alors président du Conseil des Ministres. — Cette commission comptait dans son sein des administrateurs, des statisticiens, des médecins, des hygiénistes, des magistrats, des hommes politiques qui devaient approfondir les divers facteurs intervenant pour produire le mouvement de dépopulation qui nous entraîne.
Malheureusement, les travaux de cette commission ont été interrompus alors qu'ils étaient en pleine activité : les ministres de l'Intérieur, peu empressés peut-être à tenir compte de ses vœux, laissèrent écouler cinq années consécutives sans la réunir. Une bonne partie du travail accompli a été ainsi malheureusement perdu. Aucun rapport d'ensemble sur ce grave sujet n'a été présenté au parlement.
La commission de la dépopulation s'était fractionnée en deux sous-conimissions, l'une dite de la natalité, l'autre de la mortalité, et bien vite elle était arrivée à cette conclusion fondamentale que si la France se dépeuple, ce n'est pas tant à cause de l'élévation ho la mortalité générale, qu'en raison de l'abaissement de sa natalité.
Or, les pouvoirs publics n'ont pris jusqu'à présent aucune mesure efficace pour relever la taux de la natalité, pour favoriser les familles nombreuses, pour lf!s dégrever d'impôts, etc. Nous ne pouvons que constater avec chagrin l'inertie du gouvernement d(>vant ce fléau de la dépopulation qui sévit au point que, dans quelques années, l'effectif militaire de la France devra être réduit de plusi(Mirs corps d'armée, [)f>ndant que les autres nations qui nous entourent s'accroissent.
M. Jacques Bertillon nous a montré que, pour conserver seulement son rang actuel en Europe, il faudrait à la France 450.000 'excédents de naissances sur les décès chaque année. Or nous sommes bien loin de compte puisque les décès l'ont emporté en 1907 de près de 20.000 sur les naissances. A supposer que l'on gagne 30.000 vies annuellement sur la mortalité infantile déjà réduite à 110.000 par an, notre situation resterait encore lamentable.
Si la France se dépeuple, c'est que les naissances deviennent de plus en plus rares, c'est qu'on ne veut plus d'enfants.
Les causes de cette crise sont bien complexes, mais, il faut le reconnaître, nous en subissons surtout les effets depuis 1870.
D'après le graphique dressé par M. Messimy, député de la Seine, on voit que la moyenne annuelle des naissances a varié de 1816 à 1876 entre 960.000 et 1.000.000. La natalité s'élevait encore à 1.007.000 en 1866, elle s'est affaissée progressivement, nous le répétons, jusqu'à 774.000 en 1907, c'est-à-dire dans ces quarante dernières années.
L'étude des causes qui font varier la natalité est plutôt du ressort de la sociologie que de l'hygiène, et nous ne pouvons que rappeler sommairement l'origine de la doctrine qui a fait de si grands ravages dans notre pays.
C'est en 1798 {Essai, p. 11), que Malthus, dont se réclament bien à tort nos néo-Malthusiens, a formulé sa fameuse théorie : « La population, disait-il, tend à croître suivant une progression géométrique qui la doublerait tous les vingt ou vingt-cinq ans, tandis que les subsistances ne peuvent tout au plus, dans leur marche ascendante, que suivre une progression arithmétique. La race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4,8, 16,32,64, 128, 256, tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. »
Malthus préconisait « la pratique d'une sage continence pour sauverl'équilibre entre les bouches et les vivres ».
Mais Malthus. qui était d'ailleurs un idéologue fort honnête, s'appuyait sur des données universellement reconnues fausses.
Ni le mouvement de la population n'a l'allure générale d'une progression géométrique, ni une progression arithmétique ne mesure l'accroissement minimum des subsistances.
Voici sur ce sujet l'opinion autorisée de M. Leroy-Beaulieu : « L'observation exacte inflige à Malthus un démenti flagrant décisif... la vraie loi "de la population pour les peuples d'une haute civilisation est tout à fait inverse (1).
« Dans l'état actuel de nos connaissances et de nos moyens de production, notre monde peut entretenir une population double, triple, quadruple de celle qu'il porte maintenant. L'encombrement n'est donc ni actuel ni prochain. A l'heure présente, ajoute M. Leroy-Beaulieu, c'est plutôt le consommateur qui manque aux denrées, du moins au prix où l'on peut les introduire en Europe, que ce ne sont les denrées qui manquent au consommateur. »
Les uns disent : nous sommes trop riches, nous aimons trop le luxe, on ne veut plus élever d'enfants, c'est une charge qui empêche de jouir de la vie. Les autres prétendent au contraire que les taxes publiques sont très lourdes,
(1) Traité d'économie politique, p. 4, 563, 536,
12 LA NATALITE
que la vie devient de plus en plus chère, et que la classe moyenne et la classe ouvrière, faute de ressources, suivent l'exemple de la classe riche qui depuis longtemps a pris le parti de limiter volontairement les familles.
En fait, nous sommes moins riches que les Anglais qui ont encore 400.000 excédents de naissance sur les décès, et moins pauvres que d'autres nations qui se surpeuplent. Si la France se dépeuple depuis 1870 surtout, c'est que le miheu social, pris dans le sens général de Lamarck, est devenu impropre à la pullulation et au développement de notre race. Notre sol n'a pas changé, ni notre climat; nous sommes à cet égard plus favorisés qu'aucun autre pays.
L'instruction donnée sous une forme nouvelle, s'écartant des traditions du passé, en dehors de toute idée religieuse, pour ne pas dire plus, a profondément bouleversé les mœurs. On a remarqué très justement que, parmi nos rares départements qui se surpeuplent, ceux du Finistère, du Morbihan, du Nord, etc., tiennent les premières places : or les croyances religieuses sont restées fermes dans cette population prolifique. Malgré l'atmosphère sceptique où nous vivons, nous ne pouvons pas méconnaître, au point de vue social, la force des idées morales.
L'instruction obligatoirement laïque, telle qu'elle est donnée actuellement, a une grande part dans la crise que nous traversons. Les campagnes se dépeuplent; on afflue dans les villes dans l'espoir d'un salaire élevé, d'une position brillante; on renonce à la chaumière et aux champs paternels. Dans le Berri, aussi bien que dans la Beauce, on fait venir des escouades d'ouvriers belges pour les travaux agricoles. La main-d'œuvre manque partout pour cultiver notre terre féconde. En Bourgogne, la viticulture est en souffrance parce que les jeunes gens quittent leur village pour émigrer dans les centres industriels.
Or le struggle for life devient d'autant plus rude que la population est plus dense; les logements sont petits et d'un prix élevé, l'enfant serait une charge trop lourde : on l'évite par tous les moyens, même par des manœuvres criminelles. Tous les accoucheurs et les chirurgiens de Paris nous signalent la fréquence des avortements; les malheureuses femmes qui ont fait des fausses couches provoquées remplissent des salles dans nos hôpitaux.
En 1865, le chiffre annuel des naissances à Paris était de 50.000 environ par an; il est resté le môme en 1905, nous l'avons vu, et la population a augmenté d'un million d'habitants. La nuptialité, loin de diminuer, a plutôt augmenté, nous ne devons donc pas être surpris de ce massacre des innocents avant leur naissance. D'ailleurs, la propagande néo-malthusienne pour prévenir la conception a eu libre cours jusqu'à présent. On donne des conférences publiques, on distribue des brochures ])our renseigner les jeunes lillcs; on offre des instruments, des drogues abortivos et on n'a pas réprimé c-ette odieuse publicité parce que, dit-on, toutes les idées ont le droit de se manifester sous un régime de lib(!rté!
La Hous-comniission (h' la natalité a émis un vœu pour (lu'on airête sans retard la |iropagan(lc néo-malthusienne; mais ce n'est là qn'uiic des causes immédiates de la dépopulation.
Il faut ehereher plus loin : les jeunes générations ne sont |)iMs coulées dans le même moule moral que leurs devancières (|iii n'avaient pas peur (\e donner des enfants à la France.
La propagation de ces doctrines néfastes s'étend de jour en jour dans notre pays, et les choses en arrivent au point que le grand publiciste Drumont ne craint pas de les exposer à ses lecteurs.
« Les gens qui proclament et qui, souvent, propagent ces monstrueuses théories n'ont rien de commun avec les pornographes. Ce sont, en général, des gens considérés comme parfaitement honorables, des médecins classés, des conférenciers, des écrivains parvenus à la notoriété, comme M. Victor Margueritte, qui n'a point hésité à écrire :
« Pour moi, je pense que le droit à Tavortement est absolu. Tant qu'un « être n'a pas vu le jour et n'existe que de la vie fœtale, il me semble faire partie « intégrante de la chair qui le porte. Qui songerait à restreindre les droits de « l'individu sur lui-même? Le droit à l'avortement m'apparait comme l'un « des pleins droits individuels... »
Il est vrai qu'en se relisant, M. Victor Margueritte semble avoir pris peur de ses propres théories et qu'il a ajouté cette sage restriction :
« Est-ce à dire que je l'approuverai toujours? Certes non, mais, hélas! je l'excuserai souvent. »
Une femme, Mme Nelly-Roussel va beaucoup plus loin encore que M. Victor Margueritte.
Elle dit : « Nous, les femmes affranchies des préjugés ancestraux, qui nous « refusons à voir dans l'amour une souillure et dans la souffrance une néces- « site..., nous prétendons disposer librement de nos flancs, qui nous appar- « tiennent; n'être mères qu'à notre gré., en choisissant nous-mêmes le moment « opportun, sans qu'aucune considération religieuse ou patriotique vienne « influer sur notre décision, sans que personne ait à examiner les raisons qui « nous font craindre ou désirer la conception.
« La liberté de la maternité nous apparaît comme la liberté primordiale « sans laquelle toutes les autres ne seront jamais qu'un leurre!... »
Chez les anciens Hébreux, la stérilité était considérée comme un opprobre. A Athènes, les criminels trouvaient, chez la femme enceinte, un refuge inviolable, et à Rome, à une certaine époque, on ornait de guirlandes de fleurs la maison d'une femme qui enfantait...
Nous n'en sommes plus là.
Les Russes ont pris des mesures extrêmement sévères pour réprimer les pratiques de la secte religieuse des Skopsies, qui recourent à la castration en vue de la sanctification complète.
11 serait temps que notre Parlement s'occupât aussi de la propagande néomalthusienne, qui devient un élément important dans la dépopulation de la France. Par les conférences, les brochures, les placards on vulgarise ces idées qui ne sont guère moins dangereuses cependant pour l'avenir de notre pays que les doctrines antimilitaristes.
La commission de la dépopulation a émis le vœu que les pouvoirs publics repriment sévèrement cette propagande qui tarit la vie à la source même; mais rien n'a encore été fait.
Il est vrai que les causes du mal dont nous souffrons sont profondes et complexes et qu'il faudra remonter un véritable ordre politique et social pour le
Il LA -NATALITÉ
guérir. C'est encore M. Leroy-Beaulieu qui a écrit les lignes qui suivent et qui nous éclairent sur les grands facteurs de la dépopulation française :
" Les causes de cet affaiblissement de la natalité?...
« Elles sont d'ordre moral et social :
« ...La civilisation démocratique, sans le secours des vieilles traditions et des vieilles croyances, dépeuple, il faut avoir le courage de le dire, car il n'y a aucun doute à ce sujet.
(( La France est la première nation parvenue à la conception démocratique de la vie nationale, de la vie sociale et de la vie individuelle; c'est celle qui s'est le plus détachée des croyances anciennes; celle qui a le plus tôt réalisé l'aisance, sinon le bien-être universel et qui se passionne chaque jour davantage pour cette aisance et ce bien-être; de là vient qu'elle ne fait plus qu'un nombre limité, intentionnellement limité, d'enfants. »
« Quand votre enseignement, dit encore M. Leroy-Beaulieu, et votre administration seront arrivés à moderniser tous les départements encore primitifs, la natalité française éprouvera un nouveau et terrible fléchissement. Nous avons calculé que si, depuis 1861, la France entière avait eu la natalité et la mortalité du Finistère, elle aurait gagné 400.000 habitants par an, c'est-à-dire qu'elle aurait actuellement une population de 53 millions d'âmes environ, au lieu de 39; d'autre part, si, depuis 1871 également, la France entière avait eu la natalité et la mortalité du Lot-et-Garonne, elle aurait perdu 7 à 8 millions d'âmes et n'en compterait plus que 31 à 32, au lieu de 39. Cependant, c'est la mentalité du Lot-et-Garonne que l'enseignement public cherche à répandre, et c'est la mentalité du Finistère qu'elle s'efforce d'éliminer. On ne peut concevoir de plus folle aberration.
« La direction donnée à l'enseignement public, le mépris grossier que toutes les autorités manifestent pour les croyances et les mœurs traditionnelles constituent pour la France un véritable suicide qui n'a même pas pour circonstance atténuante d'être lent.
« Le premier remède à la dépopulation dont la France est menacée et qui risque de lui faire perdre 4 ou 5 millions d'habitants, de souche française du moins, au cours du présent siècle, ce serait de changer toute la direction de l'enscignf'ment public et toute la mentalité gouvernementale. » (1)
Telle est aussi sur ce sujet l'opinion d'un éminent sociologue M. de Foville :
« Il est permis, dit-il, de classer parmi les dépopulatcurs de la France tous eeux qui l'ont depuis trente ans la guerre aux idées religieuses. Les plus imbus d'anliclérif'alisrne, s'ils s'étaient préoccupés de l'avenir du pays, se seraient rapjjclés qu'il (ixiste un lien direct, un lien de cause à cITet entre l'alTaiblissemenl de l'esprit chrétien et la raréfaction des naissances. Le christianisme a toujours eondarnrié sévèrement toutes les fraudes qui tarissent les sources mêmes de la vie, et c'est pourquoi celles de nos provinces où le sentiment religieux se défend le mieux sont aussi celles qui ont le plus d'enfants, telle la pieuse Bretagne. Quand là aussi les lumières d'en haut se seront éteintes, le (aux
(1) Kxirail d» Journal des IJchuln.
iNATALITÉ COMPARATIVE DANS LES DIVERS PAYS
de natalité des départements bretons tombera au même niveau qu'ailleurs, et c'est par dizaines de mille que se chiffrera le déficit de nos recrutements annuels, armée de terre et de mer (1), »
Frange. — • Excédent annuel moyen des naissances sur les décès pour 1.000 habitants, suivant les catégories de population, depuis 1806 (2).
PÉRIODES