‹ Traite d'hygiene militaireChapitre 48 sur 241 · CASERNES · texte numérisé non relu

CASERNES

Les Grecs, il esl vrai, possédaient des phyllakics ou posles sur leurs remparts, mais ils n'étaient point occupés d'une façon continue, au moins par les mêmes troupes; les Romains au contraire élevèrent de véritables édifices pour y loger leurs soldats, soit à Rome ou sur dilîérents points de leur territoire national, soit surtout dans les pays conquis. Ces édifices étaient connus sous le nom de castra, mais il ne s'ensuit point que ce fussent des camps, suivant l'acception que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Le terme castra paraît devoir s'ap|)li(iuer d'une façon générale aux habitations du soldat, ou du moins à la réunion de ces habitations.

Dans les plans de leurs casernes, même à Rome, les Romains suivaient très-exactement ceux des camps temporaires qu'ils élevaient en campagne; les castra percgrina, castra prcetoriana, et autres dont on trouve encore des ruines, constituaient de véritables forteresses à double enceinte avec tours et fossés. Les logements de la troupe étaient ménagés dans les murailles elles-mêmes, sous forme d'une double rangée de chambres reliées entre elles par des galeries. La seconde enceinte, naturellement beaucoup moins étendue, servait de logement aux officiers ; au centre de la cour intérieure se trouvait un temple consacré à Auguste. Cette disposition des logements militaires en petites chambres, reliées par des galeries, se retrouve encore dans plusieurs villes d'Italie, mais l'édifice le mieux conservé dans ce genre paraît être la caserne de Pompéi. La cour y est fermée de trois côtés par des bâtiments h deux étages, dont le rez-de-chaussée présente une galerie couverte; sur le quatrième côté, existe un vaste théâtre. Comme dans les castra prœloriaua de Rome, les chambres destinées à la troupe n'avaient d'autre ouverture que la porte ouvrant sur la galerie commune; on retrouve encore aujourd'hui, dans quelques-unes de nos casernes du Midi, en Espagne et en Ilalie, cette disposition de chambres ouvrant toutes sur une galerie, qui les met en communicaiion. — Un bâtiment spéciaJ, avec chambres plus vastes, paraît avoir servi d'habitation au principal, commandant de la caserne; d'autres corps de logis renfermaient les magasins et la cuisine; dans l'un d'eux, qui servait évidemment de prison, on. a pu retrouver les squelettes de quelques malheureux, enchaînés par le pied, et que, dans la précipitation du départ, on oublia sans doute.

La rivale de Rome, Carlhagc, avait aussi ses casernes aménagées entre les trois enceintes de la ville ; elles pouvaient contenir 20 000 fantassins et ^lOOO cavaliers, et renfermaient en outre des écuries pour /lOOO chevaux, 300 éléphants, des magasins d'approvisionnement pour l'armée. Générale-

ment les écuries et les magasins étaient au rez-de-chaussée, les logements de la troupe s'étageaient au-dessus.

Au moyen Age, les armées ayant cessé d'être réellement permanentes et l'adminislralion militaire faisant absolument défaut, il n'existait point de casernes, njais simplement des postes sur les murailles ou dans les cliàteauxforts pour loger alternativement les hommes de garde. La première pensée d'un logement appliqué spécialement à l'usage des troupes se trouve dans l'ordonnance du 1/^ août 1623, prescrivant aux maires et échcvins des villes situées sur les lignes d'étapes, d'approprier des maisons pour recevoir les troupes à pied et les troupes à cheval ; ce fut 1 origine des casernes de passage qui existent encore dans quelques villes.

La question du casernement des troupes ne pouvait manquer de préoccuper un ingénieur du mérite de Vauban, aussi construisit-il, dans les places de guerre dont il dirigea la fortification, des casernes sur un type uniforme qui s'est malheureusement continué jusqu'à nos jours, celui d'un grand bâtiment carré avec cour intérieure. Progrès incontestable pour l'époque, €t préférable sans doute à l'incurie précédente, le système des casernes à la Vauban n'est cependant plus à la hauteur de la science moderne et doit être définiiivement abandonné.

Du reste, ces casernes n'existaient encore qu'en un très-petit nombre de places fortes, et comme l'on senlait la nécessité de remédier aux abus qu'entraînait le logement des gens de guerre chez l'habitant, le gouvernement rendit en 1691 (3 décembre) une ordonnance en vertu de laquelle les gardes-françaises seraient logés dans des maisons spéciales, choisies dans les faubourgs de Paris. Cette mesure ne fut pas appliquée, non plus que celle <lu 25 septembre 1719 prescrivant un impôt spécial, pour subvenir h la dépense qu'entraînerait la location de maisons vides, destinées à loger la troupe. On trouva vraisemblablement de grandes difficultés à mettre ce projet à exécution; aussi, par arrêté du 11 octobre 172/j, Louis W mit-il le logement des gens de guerre, à la charge des habitants, en acceptant y^ar /o/(?mnce que les villes, qui préféreraient exonérer la population de cette charge, fussent autorisées à construire des casernes.

Un assez grand nombre de cités usèrent de cette faculté, soit qu'elles se fussent imposées extraordinairement pour ces constructions, soit que des particuliers en aient fait hommage à leur ville ; c'est ainsi que le roi Stanislas éleva celle de Nancy, et qu'une caserne porte encore à Metz le nom de l'évêque, duc de Coislin, qui Ifa fait construire de ses deniers. Le ministre

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(l'Argensoii (il élever en 17^i5 la première caserne de Paris, destinée aux gardes-françaises; onze autres furent commencées aux frais de particuliers, qui les louèrent ensuite à la ville.

En 1755, Colombier, dans l'ouvrage si remarquable qu'il écrivit à cette époque, et dans lequel on trouve maintes instructions applicables mOmc encore aujourd'hui, traçait avec talent les principaux préceptes alTérant à l'hygiène des casernes (1), niais on en tenait fort peu compte, car ces demeures offraient un spectacle que nous pouvons diflicilement nous figurer aujourd'hui. Coupées de corridors sombres et étroits, elles se divisaient en compartiments étouffés, mal proportionnés, de toutes formes et de toute grandeur, où l'on entassait trois par trois les camarades de lit. On n'abordait ces cellules qu'en gravissant des escaliers aveugles, tortueux et étroits, toujours souillés de détritus infects, aussi roides que glissants ; plusieurs rangées de lits, à peine espacés de deux pieds les uns des autres, servaient de table à manger, de bûchers et de bancs ; ces dortoirs représentaient en même temps les réfectoires, cuisines, infirmeries, magasins de comestibles, etc. (2). Le Conseil de la guerre, reconnaissant en 1788 combien ces dispositions étaient fâcheuses, institua un concours,, d'après un programme tracé par le général de Fourcroy ; deux prix de cinquante louis étaient destinés aux auteurs qui apporteraient les meilleurs mémoires sur les améliorations à introduire dans les casernes. L'un des prix fut décerné à Bousmard en 1789; il avait proposé deux projets de caserne, l'un à l'abri de la bombe, l'autre incombustible et sans greniers ni combles.

Les guerres de la République et de l'Empire vinrent diriger sur d'autres objets l'intérêt de ceux qui auraient pu porter un remède à cette situation; à la paix, on reprit celte étude, et dès 1818 la construction des casernes, jusque-là laissée aux municipalités qui les bâtissaient^ suivant les idées locales et naturellement sans aucune idée d'ensemble, passa dans les atiributions du service du génie militaire.

Depuis celte époque, de nombreux décrets ou règlements ministériels ont modifié l'assiette des locaux, précisé une partie des questions afférentes au casernement ; il n'y a point lieu d'en tenir compte, si ce n'est au point de vue historique, car ils ont tous été fondus dans le /{è(/leme7i(jur le service

(1) C. Colombier. Préceptes sur la santé des gens de guerre ou Hygiène militaire, p. 157. Paris, 1775.

(2) Général Bardin. Article Caserne dans son Dictionnaire de Varmée de terre. Paris, 1851.

IIAIUTATIONS DU SOLDAT.

du casernement du 30 juin 1856, qui, jusqu'à présent, fait loi pour tout ce qui touche à ce service, et n'a subi, depuis 1856, que des niodificalions sans importance.

Dans les armées étrangères, la question du casernement suivit d'abord les mêmes vicissitudes qu'en France; il est curieux de remarquer cependant que, bien avant toutes les autres puissances, la Turquie avait construit à Constantinopie de grandes et vastes casernes pour le corps des janissaires. En Prusse, jusqu'en 1810, le logement des troupes demeurait à la charge des villes, mais depuis 1820 la construction de casernes fut adoptée en principe, et en 1835 s'élevaient à Posendcs casernes qui purent longtemps être citées comme des modèles. Au commencement de 1873, la moitié environ de l'armée allemande était seule répartie dans des casernes du Gouvernement (150 000 hommes environ) (1), l'autre moitié était logée dans des casernes particulières appartenant aux villes, ou même chez l'habitant, mais dans le courant même de 1873 un assez grand nombre de casernes ont dû être terminées.

En Angleterre, dès la hn du siècle dernier, le ministre Pitt, si sincèrement porié vers le progrès, faisait construire de nombreuses casernes; mais, en vertu de ce principe qui veut que, dans les pays parlementaires, l'opposition combatte souvent les choses les plus justes, le parti whig, représenté par son illustre chef Fox, ne cessa de s'élever contre la construction de ces casernes et les sommes que l'on y dépensait. On reconnaît aujourd'hui, en Angleterre, combien ces discussions tournèrent au désavantage du soldat (2). Après les guerres de l'Empire jusqu'à celle de Grimée, on fit peu de choses en Angleterre pour l'organisaiion des services militaires, mais en 1855, un comité spontanément formé dans le public, et dont lord iMonck accepta la présidence, vint présenter au département de la guerre un travail remarquable sur la question du casernement; une commission spéciale fut alors organisée pour reprendre cette étude; elle fournit un Rapport (3) d'ensemble dont on ne saurait trop louer les dispositions. Il

(1) W. Roth und R. Lex. Handbuch der Mililiir Gesundheifspflegey t. I, p. 562. Berlin, 1872.

(2) E. A. Parkes. A Manunl of practical hygiène vitended especially for médical officcrs of tlie ormy and for civil médical officers of health, 4^ édit., p. 599. London, 1873.

(3) General report of the commissio7i nppointed for improving Vie sanitary conditions of liarrnchs and hospitals. London, 1861.

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fst à remarquer, qu'à rencontre de ce qui arrive quelquefois, les prescriptions de cette Commission ne sont point restées dans le domaine théorique, mais sont au contraire journellement appliquées, au grand bénéfice de la santé des soldais, et, en dehors de toute question humanitaire, à l'avantage du Trésor; on ne saurait trop le répéter, en eiïet, ce dernier bénéficie, par la diminution des journées d'hôpital, de tout ce qui tend à diminuer le chiffre de la morbidité dans l'armée.

Aux États-Unis, l'armée ne dale pour ainsi dire que de la guerre de la Sécession; mais le mouvement si remarquable qui se produisit dans les esprits h cette époque ne s'est point ralenti; après avoir su organiser une gigantesque armée pendant la guerre, en atteignant dans toutes les branches du service un degré de perfection que les armées européennes ne connaissent pas toujours, le gouvernement de l'Union s'est préoccupé de l'organisation du matériel de l'armée permanente, avec une sollicitude non moins éclairée. Un immense rapport (1) contenant la description de 154 casernes, camps pernnnents, forts, etc., occupés par la troupe, avec caries et plans à l'appui, publié pour V instruction des officiers, nous montre quels perfectiomiements les Américains ont cru devoir apporter dans la question du logement des gens de guerre ; il nous servira, nous l'espérons du moins, de modèle pour l'avenir.

ARTICLE P'. — Emplacement des casernes.

§ I. — Situation tics casernes. — Voisinage.

La première question qui surgit, dans le choix d'un terrain pour y construire une caserne, est naturellement celle de sa situation par rapport aux autres centres d'habitations. Le plus souvent cet emplacement est commandé par les circonstances; une ville offre un terrain, qu'elle a soin de choisir parmi ceux où le mètre carré superficiel atteint le prix le moins élevé, et le gouvernement est plus ou moins obligé d'accepter ces conditions. Néanmoins, en se plaçant au point de vue hygiénique, il convient de faire certaines réserves.

I. Choix de l'emplacement dans les villes ouvertes. — D'une façon

(1) Circular n" h. — War departmeiit. — Surgeon general's Office. — Report on barrad(s and hospitals with descriptions of rnilitary posts. Washington Government printing office, 1870.

25/l HABITATIONS DU SOLDAT.

générale, il est on ne peut plus fâcheux de concentrer une masse d'hommes sur un terrain relativement peu étendu et dans des constructions fatalement assez agglomérées; mais, étant admise la nécessité d'avoir des casernes, encore faut-il ne pas venir les placer au milieu d'autres agglomérations comme le sont les quartiers populeux des villes. Dans certaines villes très-importantes, les nécessités du service, l'obligation de prévoir la possibilité d'émeutes ou de mouvements insurrectionnels, ont pu imposer l'érection de casernes sur certains emplacements considérés comme points stratégiques; la ville de Paris oiïre des exemples de ce genre de dispositions; mais dans les villes plus calmes, dans celles que leur importance secondaire n'appelle pas à jouer un rôle politique, on peut se départir de ces règles et placer au contraire les casernes à la périphérie. On réalise ainsi le double avantage d'éloigner les troupes de l'agglomération des quartiers populeux, et de pouvoir, avec les capitaux dont on dispose, acquérir des terrains beaucoup plus étendus. — Il y a lieu, du reste, de tenir compte en ce point de l'élément intellectuel et moral chez le soldat; d'une part, il ne convient pas de le placer à des distances de la ville, telles qu'il ne puisse que difficilement bénéficier des distractions et des enseignements qu'elle procure ; d'un autre côté, les villes lui offrent aussi des dangers de tout genre contre lesquels le commandement a le devoir de le protéger. Enfin, il n'y a point dans l'armée que des simples soldats ; les officiers, passant toute leur existence au service, ne doivent point être condamnés à vivre d'une vie d'isolement. Trop de circonstances déjà tendent à rendre la vie militaire particulièrement rude et pénible, il ne faut pas que des difficultés matérielles, que l'éloignement continuel de la ville viennent encore rendre impossible ou très-difficile la fréquentation des milieux intellectuels, où l'esprit se repose, où l'instruction se développe et s'achève.

En élevant les casernes en dehors des derniers faubourgs, dans des em- ])laceraents touchant presque à la campagne, on peut, surtout si la ville n'est pas très-étendue, joindre aux avantages d'une atmosphère plus pure, et de locaux moins resserrés, ceux qui résultent de la cité, considérée comme centre intellectuel. Malheureusement, il arrive souvent que la ville s'agrandit précisément dans la direction de la caserne, et bientôt cette dernière se trouve enclavée par les nouvelles constructions.

II. Choix de remplacement dans les places fortes. Dans les places fortes, le choix de l'enjplacement est moins variable; les exigences de la défense commandent une certaine répartition des troupes casernées, aux

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