CHAPITRE I
CONDITIONS D'APTITUDE AU SERVICE MILITAIRE
Age : armée métropolitaine, appelés et engagés volontaires; armée coloniale.
— Taille. — Poids. — Mensurations diverses : périmètre thoracique; amplitude thoracique; périmètre des épaules et du bassin; force dynamométrique; mensurations combinées; indice de robusticité, capacité respiratoire et poids; évaluation de la masse du corps. — Antécédents familiaux et personnels.
— Signes divers : modifications du côté des appareils respiratoire, circulatoire. Classement des hommes du contingent : malingres, service auxiliaire.
Classement dans les différentes armes.
Le sélectionnement des hommes du contingent constitue la base de l’état sanitaire de l’armée. C’est pour avoir méconnu son importance que nombre d’auteurs se sont trompés dans l’appréciation de la morbidité et de la mortalité militaires, dont le chiffre encore trop élevé dans l’armée française a été attribué à tort à certaines défectuosités de l’hygiène militaire. Quoique réelles, celles-ci n’ont qu’une part relativement restreinte sur la santé du soldat. Cette erreur s’est surtout manifestée à l’occasion d’enquêtes sur le mode d’habitation des troupes. Comparant les chiffres de morbidité et de mortalité militaires de l’armée allemande, avec ceux constatés dans l’armée française, on a fait porter l’origine de notre infériorité presque
Lemoine. — Traité d’hyg. milit. 1
tout entière sur les mauvaises conditions d’aménagement de nos casernes et de nos hôpitaux.
Il a été facile de démontrer qu’il fallait chercher ailleurs la cause d’un tel état de choses qui est la conséquence, en réalité, de notre faible natalité, et des efforts faits pour la compenser en incorporant le plus grand nombre d’hommes possible. Tandis qu’en Allemagne1 le conseil de révision exerce son choix sur 1 270 000 hommes environ chaque année, pour constituer un contingent qui ne dépasse pas 220 à 230 000 hommes, en France, les conseils de révision examinent annuellement en moyenne 399 500 hommes pour former le même contingent. Dans l’armée allemande on réforme annuellement 21 000 soldats, soit 40 p. 100 de l’effectif, tandis que dans l’armée française on n’exclut annuellement de ce chef que 15 000 hommes environ, soit 29 p. 100 de l’effectif. Enfin, chez nos voisins, on incorpore chaque année par précaution et en surnombre, un nombre d’hommes égal à 9 p. 100 du contingent affecté à chaque unité. Ces hommes constituent, au moment de l’appel, un surcroît non prévu dans l’effectif budgétaire. A mesure qu’un homme du contingent légal disparaît, il est remplacé, au point de vue budgétaire, par un homme pris dans cet effectif supplémentaire. On conçoit que, dans ces conditions, l’autorité militaire allemande accueille très volontiers toutes les propositions de réforme que les médecins présentent très largement.
En résumé, comme l’a rapporté le médecin major Alvernhe 2, les armées étrangères incorporent moins d’hommes que nous. L’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie prélèvent sur 1 000 inscrits 180 à 200 hommes, alors que la France incorpore 670 sujets. Pour 1,66 homme que nous éliminons, les armées voisines que nous venons de citer en éliminent 5.
Ces quelques considérations suffisent à expliquer notre chiffre de mortalité annuelle moyenne pour 1 000 hommes d’effectif, qui est de 4,58 au lieu de 2,32 dans l’armée allemande. Il est juste d’ajouter d’ailleurs que les autres armées étrangères présentent des chiffres supérieurs aux nôtres. La mortalité moyenne est en effet de 4,87 pour l’armée italienne, de 5,06 pour l’Autriche et 5,32 en Russie.
Si ces derniers chiffres permettent d’envisager notre situation sous
1. Comparaison de la morbidilé et de la mortalité dans les armées française et allemande, Caducée, 17 janvier 1903, p. 16.
2. Alvernhe, L’état sanitaire des principales armées européennes, Arch. de méd. et de pharm. militaires, 1903, p. 351. Voir aussi sur le même sujet : Antony, même recueil, 1895, p. 142, et Longuet, même recueil, vol. 5, 12, 13, 14, 15, 16.
CONDITIONS D'APTITUDE AU SERVICE MILITAIRE
un jour moins sombre qu’on l’a présenté, il n’en est pas moins vrai que la sélection semble être le principal remède à notre infériorité sanitaire relative et c’est avec raison que, abandonnant ce qu’on a appelé très justement « la folie du nombre », le ministre de la Guerre a employé tous ses efforts à rendre cette sélection plus parfaite, pour laquelle il trouvera dans le corps de santé un aide expert et convaincu. (Loi du 21 mars 1905. Instruction du 21 juillet 1906. Circulaires des 28 et 30 décembre 1908 et 22 janvier 1909.) Une armée ne puise-t-elle pas sa force plus dans l’intelligence de ses chefs, l’intrépidité, le courage et l’endurance des troupes que dans le nombre de ses éléments et dans le perfectionnement de ses armes?
N’hésitons donc pas à rechercher le perfectionnement des qualités physiques et morales de nos soldats et à éliminer tous ceux qui, au jour d’une mobilisation, ne serviraient qu’à encombrer nos formations sanitaires et à démoraliser les hommes valides. Mais cette sélection devra se faire avec prudence et circonspection, et la loi de 1905, en incorporant les services auxiliaires, nous a donné les moyens de conserver dans nos effectifs tous ceux qui, en dehors de l’armée combattante, peuvent lui être utiles, compensant ainsi les déchets produits par l’élimination progressive des faibles, non susceptibles de s’améliorer au cours du service actif. C’est dire que ce triage demandera du temps et du doigté. C’est dire aussi qu’il ne pourra se faire tout entier au conseil de révision, qui restera toujours un simple filtre dégrossisseur, incapable de retenir dans ses pores tous les éléments inférieurs. Dans la situation que nous crée notre faible natalité, nous n’avons pas le droit d’oublier que souvent la vie régimentaire est un élément thérapeutique applicable à certains faibles. Les médecins qui vivent dans ce milieu ont appelé souvent l’attention sur les bénéfices qu’un grand nombre retirent de leur service militaire. Comme l’a écrit si judicieusement le médecin inspecteur Kelsch : « Le véritable critérium de l’aptitude au service de guerre ne se trouve, en dernière analyse, que dans l’essai de ce service ».
Sélectionnons donc soigneusement nos combattants, non seulement par un examen plus ou moins rapide pratiqué au conseil de révision ou au moment de l’incorporation, mais encore pendant les six mois qui suivent, et notre état sanitaire déjà amélioré si on le compare à celui de l’ancienne armée (de 1810 à 1830 la mortalité était de 20 p. 1000, en 1881-85, elle a été de 7 p. 1000 et aujourd’hui elle oscille entre 4,5 et 5 p. 1000) deviendra encore meilleur.
Une modification dans la composition des conseils de révision et
des commissions de réforme, telle que la demandait M. Maujan en 1903, rendrait ce sélectionnement plus facile, en donnant au médecin la place et l’autorité que ses qualités techniques lui assignent.
L’étude des conditions d’aptitude au service militaire est donc une de celles qui doit attirer le plus l’attention du médecin. Quelle que soit la profession antérieure du jeune soldat arrivant au régiment, celui-ci doit être apte à subir les fatigues inhérentes à tout changement brusque dans la façon de vivre. Si le travail musculaire sera difficile à supporter par l’homme à profession sédentaire, la vie dans un milieu confiné ne sera pas moins redoutable pour l’agriculteur, et on peut avancer que, d’une façon générale, le premier bénéficiera plutôt de sa nouvelle existence au bout d’un certain temps, tandis que le second verra peut-être plus fréquemment ses forces péricliter, dans ce milieu où l’air lui est pour ainsi dire mesuré, où ses habitudes alimentaires sont changées, où le travail physique exigé de lui n’est pas comparable au labeur continu intense parfois, mais lent et paisible, qu’il fournit chaque jour chez lui.
Pour tous donc, le régiment va être une cause de fatigue, il importe, pour que celle-ci soit salutaire, qu’on apporte à la doser une véritable science, et que, d’autre part, le sujet qui va y être soumis présente la force nécessaire pour la surmonter et en tirer même bénéfice au bout d’un certain temps. Nous devons donc nous assurer tout d’abord du degré d’endurance des hommes, autrement dit de leur aptitude au service militaire.
Peut on déterminer celle-ci d’une façon exacte?
Existe-t-il un critérium qu’on puisse énoncer en une formule unique et réglementaire?
Pour répondre a ces questions, nous passerons en revue successivement l’âge auquel le soldat doit être appelé, puis les éléments divers d’appréciation de son aptitude physique, tirés de l’examen de la taille, du poids, du périmètre thoracique, etc., des recherches poursuivies sur les antécédents familiaux et personnels des sujets, et sur quelques signes objectifs utilisés par certains observateurs pour déceler la faiblesse de constitution L
I. Age : Armée métropolitaine (Engagés volontaires). Armée coloniale. — L’âge auquel l’homme est appelé à servir en France est celui de vingt ans. En réalité, il n’est incorporé qu’à vingt et un ans. A cette période de la vie, l’organisme n’est pas encore définitive-
1. G. -H. Lemoine, Conditions d’aptitude physique au service militaire, Caducée , 19 mars 1904.
CONDITIONS D'APTITUDE AU SERVICE MILITAIRE
ment formé, la charpente osseuse notamment n’est pas encore complètement édifiée, puisqu’un certain nombre d’apophyses ne sont soudées qu’entre vingt, vingt-deux et vingt-huit ans. C’est plutôt à vingtcinq ans qu’à vingt et un qu’est achevé le développement du corps et que celui-ci présente le maximum de force. Mais un ajournement du service militaire à un âge plus avancé aurait trop d’inconvénients individuels et sociaux pour qu’il soit possible d’y songer. Aussi devons-nous accepter l’age de vingt et un ans comme compatible avec le service militaire. Il n’en est pas de même en ce qui concerne la fixation de l’âge des engagés, ceux-ci, qui peuvent entrer au régiment à dix-huit ans, fournissent en général des déchets considérables. Le médecin major Bonnette1 a fait voir qu’à cet âge, d’ailleurs, on refuse à peu près les trois quarts des jeunes gens qui se présentent, tandis qu’il n’en est refusé que la moitié parmi les hommes de vingt ans. Aussi demande-t-il qu’on fixe à dix-neuf ans au maximum l’âge des engagés. M. Jourdin, médecin major de réserve2, a publié à ce sujet des documents intéressants. Il a comparé pour les appelés et les engagés volontaires le nombre d’hommes entrés à l’infirmerie et à l’hôpital ainsi que celui des réformés et des décédés au corps. Son étude a porté sur 10 contingents du 54e de ligne et sur 18 contingents du 5e dragons. Les chiffres obtenus en prenant les moyennes des deux régiments on été les suivants :
Valeur physique des engagés volontaires par rapport à celle des appelés.
54e régiment d’infanterie :