EXCURSION DES CAMPAGNES
Les campagnes se divisent sous ce rapport en : 1° grand et petit cabotage;. 2° grandes campagnes et long cours ; 3° circumnavigation.
§ 1. — Grand et petit cabotage.
• Les petites pêches, le grand et le petit cabotage qui s'exercent, les premières sur nos côtes, les seconds sur le littoral européen compris, pour l'Océan, entre le détroit de Gibraltar et le Sund, isolent, en quelque sorte, les influences nautiques proprement dites de toutes les autres, et leur hygiène s'écarte peu de celle des autres professions. On pourrait même soutenir, avec quelque raison, que le métier de marin exercé dans ces conditions, obligeant comme les travaux agricoles à vivre en plein air, est plus salubre que la plupart des professions industrielles de nos villes. Le caboteur a, en effet, à peu de chose près, la nourriture qu'il se procurerait à terre; s'il s'éloigne momentanément de son port, il est soutenu par l'espoir d'y revenir bientôt avec le lucre que lui aura rapporté une expédition volontaire; il perd à peine les côtes de vue; les lieux qu'il visite, assez analogues à ceux qu'il laisse, pour l'aspect, les mœurs, souvent même le langage, ne heurtent en rien ses habitudes; il vit sous un climat presque semblable à son climat natal; et d'ailleurs, des retours fréquents au lieu d'embarquement retrempent, s'il y a lieu, ses forces physiques et morales. En un mot, la navigation du littoral est une de ces professions qui ne prélèvent aucun tribut rigoureux sur la santé de ceux qui l'exercent. C'est là la pépinière féconde oh l'Élat va puiser les marins qui arment ses flottes, et auxquels, en retour du contrat volontaire par lequel il se les approprie, il attribue le monopole exclusif de l'exploitation commerciale de la mer.
§ 2. — Grandes campagnes et long cours.
L'hygiène des grandes campagnes est, à proprement parler, celle que nous avons eue en vue dans tout le cours de cet ouvrage. Le long cours est en effet, la navigation complète, avec ses immenses parcours, ses influences et ses vicissitudes climatériques, ses absences prolongées loin du sol natal, ses nécessités spéciales d'alimentation, ses périls d'en-
combrement et d'infection nautiques, etc. Les voyages de circumnavigation, entrepris exclusivement sous l'inspiration des gouvernements dans un but civilisateur, militaire ou scientifique, sont, de tous, ceux qui exigent le plus d'industrie et de soins assidus pour défendre l'hygiène contre les mille obstacles auxquels elle vient se heurter ; la longue durée de ces campagnes, la nécessité d'embarquer des approvisionnements considérables pour obvier à la difficulté de leur renouvellement; l'encombrement forcé de ces navires; l'impossibilité de les nettoyer aussi exactement qu'on le fait dans nos arsenaux; la pulridité extrême de leur cale au bout de deux ou trois ans de navigation, etc., autant de causes d'insalubrité auxquelles on ne songe que pour admirer davantage les résultats merveilleux auxquels étaient arrivés les Cook, les Bougainville, les Vancouver, les Lapeyrouse, etc.; ces grands capitaines dont le génie des découvertes a fait d'illustres marins, dont la sollicitude touchante pour l'existence des matelots qui leur étaient confiés a fait, d'instinct, des hygiénistes habiles.
Dans les stations, il y a beaucoup moins d'imprévu que dans les voyages d'exploration ; qu'elles aient pour théâtre nos possessions d'outremer ou des pays étrangers, l'action prévoyante du gouvernement s'exerce en leur faveur ; de.s approvisionnements alimentaires destinés à renouveler ceux embarqués au départ sont préparés d'avance dans les points de relâche; des marchés passés par les agents consulaires procurent aux équipages le bénéfice hygiénique de vivres frais. Si la patrie est éloignée, on est rattaché à elle par des communications incessantes, par l'espoir de n'en être éloigné que peu de temps. C'est dans des campagnes de cette nature que l'initiative omnipotente laissée aux amiraux ou aux commandants peut tout pour la salubrité de leurs navires. Ne les laisser séjourner que peu de temps dans les endroits malsains; les astreindre, sur des données topographiques certaines, à prendre tel mouillage de préférence à tel autre; faire alterner fréquemment les appareillages et les relâches ; veiller à l'observance rigoureuse des prescriptions hygiéniques comme à toute autre partie du service ; pourvoir à l'arrivée fréquente de ces nouvelles qui adoucissent les rigueurs de l'éloignement : tels sont les moyens de préservation hygiénique qu'on n'omet pas sans s'exposer à de cruels avertissements. Une autre précaution dont l'observance est aussi de rigueur consiste à ne jamais envoyer, sans nécessité absolue, les navires prendre station dans une localité suspecte au commencement ou pendant le cours de la saison malsaine. L'acclimatement aux pays chauds est déjà assez difficile et assez pénible sans qu'on en augmente les dangers par ceux d'une température brusquement accrue et d'une infection paludéenne arrivée alors à son maximum d'intensité.
Les croisières puisent leurs dangers, non plus, comme les stations, dans l'action soutenue des infiuences climatériques, mais bien dans la
LES CAMPAGNES. j-g?
persistance da séjour à la mer. Une croisière est une traversée interminable, aggravée de la monotonie qui dérive de l'absence de but; de plus destinée souvent à opérer le blocus des côtes qu'elle surveille, e'ile oblige les navires à vivre de leurs propres ressources, impose aux équipao-es des privations qui préparent l'éclosion du scorbut, lequel devient surto°ut inévitable quand à ces misères se joint l'action du froid et de l'humidité Quelques campagnes sont intermédiaires entre la croisière et la station, et les conditions hygiéniques qui leur sont propres participent à ce caractère mixte : telle était la navigation de ces nombreux navires que Angleterre etla France envoyèrent en 1843 pour protéger le httoral de 1 Alnque contre les cupides et criminelles tentatives de la traite et qui, aux mfluences insalubres de la côte, qu'ils ne perdaient guère' de vue, joignaient celles d'un séjour permanent à la mer. Dans des croisières aussi étendues que celle-ci (de 14° lat. N. à 16° S.) où l'hiverna^îe et la saison sèche ne se montrent pas en même temps dans les zones différentes qu'elles embrassent, il faut tenir compte de cette circonstance ne permettre de croiser que pendant la saison favorable, et faire en sorte que le même navire n'affronte pas de.x hivernages de suite G est ainsi qu un bâtiment qui remonterait du sud de la côte vers ; Sénégal pourrait, pour peu qu'il séjournât dans chaque zone de station ub.r les premières pluies de l'hivernage en avril à Sierra-Léone les re' trouver en juin à Rio-Nunez, en juillet à Rio-Pongo, et de juillet en novembre entre Rio Pongo et le Sénégal. Une continuité aussi 1 ng e de condi lions défavorables ne serait sans doute point supportée impunément. Les campagnes des navires de commerce seraient certainement plus
î'Étrr:: \' ^ ^^^^^^^^^^ bâtimens'
E at, à cause de leur peu de durée, si par malheur l'inobservance de outesles règles de l'hygiène et l'aveugle stimulant du lucre, qui main! tient souvent pendant tout un hivernage les navires du comm" ns des régions marécageuses où l'Européen ne saurait vivre ne comp n saient, et bien au delà, cet avantage. ' compen-
§ 3, — Cù'cumnavigation.
Les voyages de circumnavigalion ne sont, par le fait, qu'une succession de traversées entremêlées de relâches et qui en o cupenl toute la durée. Sans doute les équipages des navires qui remplissent ces mis!
ons subissent, au plus haut degré, l'influence, des vicissitudes clima.
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nance fréquente de la navigation et des ancrages les f-,cilili.
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f i Cl iLi, on le conçoit, de ces voyages autour du
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monde qu'exécutent périodiquement entre la Nouvelle-Calédonie et la France un certain nombre de nos navires de guerre; ces voyages des deux caps ne sont, par le fait, que d'immenses traversées avec leurs inconvénients de fatigues, de privations et d'ennui. Les vrais voyages de circumnavigation sont ceux qui s'opèrent en deux ou trois ans, qui font visiter un grand nombre des points du globe et qui ont habituellement un but d'exploration géographique ou de recherches scientiaques.
Et à ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer, après tant d'autres, un vif regret de voir notre marine,si bien pourvue d'hommes, de savoir, et de ressources, oublier les traditions qu'elle avait constamment suivies du commencement du dix-huitième siècle au milieu de celui-ci, et s eiiacer alors que toutes les autres accusent une louable ardeur pour les voyages d'exploration et d'études. Ces traditions consacrées par les noms des Freycinet, des Duperrey, des Dumont d'Urville, mêlés à ceux des Quoy, des Lesson, des Gaymard, des Gaudichaut, des Souleyet, etc. vont-elles donc «'affaiblissant chez nous? L'Autriche a fait faire à la JSovarra un voyage autour du monde, et envoyé le Tegethoff^l^ recherche du pôle Nord ; l'Espagne a payé son tribut par le voyage de la Numancia; 1 Angleterreaeule Challenger, le Porc^^/>me et, rivalisant avec son émule 1 Amérique pour serrer de plus en plus près le problème du pôle Nord, elle avait naguère deux de ses navires. VAlert et la Discomvy, qui lui livraient un nouvel assaut. Où est celui de nos navires de guerre qui joue son rôle dans cette glorieuse émulation? Pourquoi nous desmteresser de ces entreprises ? Nous avons chez nous des Bellot qui ne demanderaien pas mieux que d'aller à ces héroïques aventures les pieds sur le pont d'un navire français. Et pour parler d'un autre aspect de la science, ne serait-ce pas de l'argent bien P^^cé, que d'avoir u™^^^^^^^ installé d'aprèsles données les plus scientifiques, affecté à ce eul but, et e an de laboratoire flottant de zoologie, debotanique, d'anthropologie e de physique du globe, que le Muséum utiliserai pom- le plus g^and profit de ces sciences? Le génie de l'homme poussé par sa m sion n'a pas créé la navigation seulement pour en avoir du café, du ucre ou des bois de teinture; elle est un peu destinée à cela mais beaucoup à mêler les peuples dans un intérêt commun de civilisation et à eculerLlimite du savoir humain. C'est prendre les choses parle peu bol: que de ne voir dans un navire qu'un -mptoir flottai, ou un affût de canon. On nous dit de nous relever par la science certes je ne :rois pas plus à cette panacée qu'aux autres, ^^^^^^^^ ^ neuDle est quelque chose de plus complexe et de plus malaisé que cela mais 1 es ce aia que nous devons à notre passé, à nos traditions à Tre an dan le domainede l'intelligence de reprendre et de garder rt"mouvement scientifique. On a toujoui. assez d'ar^^^^^ on l'emploie bien. M. Ch. Marlins, qui a pris part en 1839 A l eM -^^^^^^ un peu hybride sans doute mais bien intentionnée, de la corsette
Recherche et qui y a joué comme naturaliste le rôle distingué que chacun sait, a signalé, en la déplorant, cette sorte d'éclipsé de l'esprit d'exploration scientifique chez nous (1). Je m'associe complètement à son espoir de le voir enfin se réveiller. Le jour où un navire de l'État, appelé si Ton veut le Muséum, entreprendra chaque année un voyage de pure science, marquera un progrès auquel tout ce qui aime le travail et le pays applaudira des deux mains. Il est impossible que quelque ministre de la marine ne se laisse pas tenter par la gloire d'attacher son nom à une création pareille. Les médecins de la marine, qui ont donné tant de preuves de leur goût pour les sciences naturelles, trouveraient là un moyen utile d'affermissement de cette vocation (2) de circumnavigateurs de la science, pour me servir d'un mot de Humboldt.