CHAPITRE PREMIER Durée et excursion des campagnes
ARTICLE PREMIER
En hygiène navale, la question de la durée qu'il convient d'assigner aux campagnes se lie étroitement à celle de l'assuétude climatérique ou accHmatement. Si, dans les climats chauds, l'Européen ne fait que lutter, avec plus ou moins de succès, contre les influences combinées du climat et de l'impaludation, il faut assigner aux campagnes qui s'effectuent dans ces zones une durée maximum qui ne permette pas aux équipages d'atteindre cette limite où leur santé s'est appauvrie et n'a plus qu'une force insuffisante de résistance. La côte 0. d'Afrique est peut-être le meilleur terrain sur lequel cette question de la nécessité de graduer la durée des stations en raison inverse de leur salubrité puisse être portée.
J'ai eu le loisir de l'étudier pratiquement dans deux stations successives admirablement adaptées à cette expérience : dans la première, la durée de la station des navires était fixée à trois ans ; dans la seconde, elle avaitété réduite à dix-huit mois. La mortalité annuelle de celle-ci fut incomparablement moins forte ; il y a plus, il était facile de suivre, -d'une année à l'autre, l'accroissement des maladies et des décès, et dans le cours de 1846, en particulier, les navires les plus maltraités furent ceux qui séjournaient depuis plus longtemps sur la côte. Ce fait fut surtout évident pour l'Infatigable qui, arrivé un an avant les autres navires, présenta sur un équipage de 81 hommes, 189 malades, eut 2 décès et dut renvoyer en France 8 de ses matelots, c'est-à-dire, eut, en morts et en réformés, dansune seule année, 12,i pour lOOde son équipage. V Indienne, qui avait aussi près de deux ans de sl^ation, essuya des pertes momdres, mais cependant de beaucoup supérieures (5 p. 100) à celles
52i LA MER, LA. NAVIGATION ET LES CAMPAGNES.
(le la moyenne des autres bâlimenls. Il nous arrivait bien souvent de visiter des navires partis de France à des époques diverses et, pour peu qu'il y eût six mois de différence entre la durée respective de leur séjour sur la côte d'Afrique, cela seul suffisait pour modifier d'une manière apparente la force et la santé de leurs équipages. Dans des stations de la nature de celle-là, la première année se passe assez bien ; mais dès que la plus grande partie de l'effectif a vu sa santé s'entamer, quelque légère qu'ait été l'atteinte qu'elle a subie, c'en est fait : a tout lui devient aquilon, » et la fragilité de la santé s'accuse par l'élévation de l'invalidité journalière et par l'accroissement de la mortalité. Il ne faut pas attendre cette usure progressive, et Ton doit pratiquer largement le système du rapatriement. Lésiner en cette matière, c'est souvent laisser passer le moment opportun et compromettre en même temps le salut des équipages et les intérêts du service. Trois mesures concilieraient ce double intérêt : 1° la limitation des campagnes à une durée très-courte ; 2° le renouvellement annuel des équipages par tiers ; 3° le roulement d'une station à une autre plus favorisée.
Jadis la durée des stations était uniforme et elle était fixée à trois ans, quand elle ne dépassait pas cette limite. Il y avait là un danger réel et qui a frappé tous les médecins qui ont étudié de près les effets de ces campagnes. En 1856, j'insistais sur la nécessité de ne pas prolonger ces stations insalubres au delà de dix-huit mois. Il a été donné satisfaction à ce vœu en ce qui concerne la côte occidentale d'Afrique; les stations de Madagascar et de l'Indo-Ghine exigeraient la même mesure si la possibilité de trouver dans les mers où elles se passent des points de rafraîchissements pour les équipages ne mitigeait heureusement les fatigues et l'insalubrité de ces campagnes.
Le renouvellement annuel des équipages par tiers dans les stations malsaines me paraît une mesure fertile en bons résultats et d'une application assez facile. Soit par exemple, et pour fixer les idées, un navire en station au Gabon ; chaque année, un transport partant de France échangerait un tiers de son effectif contre le tiers le moins valide du navire stationnaire. De cette façon le même navire, pourrait séjourner pendant trois ans dans la même station ; un tiers de son équipage rompu h la pratique de cette station ou de cette croisière en inculquerait les traditions aux nouveaux-venus ; on aurait des équipages valides, rendant de bons services, et lesperles diminueraient dans une proportion considérable ; de plus la connaissance nautique d'une station serait ainsi répandue sur un plus grand nombre de marins au profit de leur instruction professionnelle; enfin ces transports servant en même temps au matériel, la dépense de cette épuration du personnel serait minime et l'on conserverait ainsi un grand nombre d'existences précieuses.
Le roulement d'une station à l'autre (en commençant parla moins insalubre pour obtenir une sorte d'assuétude) est une pratique excel-
lente qui récrée les équipages, les instruit et les met à l'abri de réels dangers. L'Angleterre a eu longtemps le monopole de ces stations mobiles ; la création pour notre marine d'une station de l'Atlantique sud qui mitige les influences de la côte 0. d'Afrique par celles, relativement bénignes, de la côte E. de l'Amérique méridionale, est, chez nous, le premier pas fait dans cette voie, et l'hygiène ne peut qu'y applaudir.