CHAPITRE m Épidémicité nautique
Deux significations peuvent être données au mot épidémie : l'une étymologique (Itti ^[j.io<;) comprend sous ce nom toutes les maladies qui sévissent en même temps sur un grand nombre d'individus, qu'elles soient infectieuses ou eflluviennes, contagieuses, accidentelles ; l'autre scientifique prétend spécifier parce nom un attribut particulier des maladies qu'elles revêtent temporairement ou d'une manière constante, sous l'influence d'une cause occulte et qui se révèle dans leur manière d'être : 1° par le grand nombre des cas simultanés de cette maladie; 2° par son cosmopolitisme ou aptitude à se déplacer; 3° par son émancipation apparente des causes morbides ordinaires dérivant du milieu extérieur ; 4° par une certaine ressemblance des cas entre eux ; 5° par leur impressionnabilité plus spéciale, dans telle épidémie que dans telle autre, aux médicaments qu'on leur oppose.
L'épidémicité ainsi comprise est tantôt l'attribut essentiel de cert;]ines affections qu'elle n'abandonne jamais (choléra, acrodynie, grippe), tantôt ce n'est qu'un attribut éventuel qui se surajoute à des maladies d'ordinaire sporadiques (angines, pneumonies, névroses diverses, etc.).
Cette doctrine mystique du génie épidémique, daquiddiuinum , duxi OeTov qui avait jadis séduit mon esprit ne le satisfait plus aujourd'hui et je considère l'épidémicité vraie comme un fait de contagion à un degré élevé et rien de plus. Tout ce qui est épidémie se rattache à ces deux conditions étiologiques : 1° sphère d'action étendue d'une cause commune (atmosphérique, alimentaire, toxique) qui frappant un grand nombre d'individus en même temps crée l'accumulation morbide ou lu fausse épidémie; 2° contagiosité extrême d'une maladie habituellement contagieuse à un moindre degré, ou même d'ordinaire non contagieuse, el qui explique sa diffusion très-rapide dans une agglomération. Dans les fausses épidémies chacun des cas qui constituent la collectivité morbide sont isolés les uns des autres ou n'ont entre eux que le lien d'une cause qui leur est commune; les vraies épidémies se propagent par contagion d'un individu à l'autre et par création de centres plus ou moins nombreux de contagion. Dans les premières, il n'y a d'autres rapports entre les individus atteints que riniluence morbigène qui leur est
commune; dans les secondes, l'influence morbigène a pour véhicule les individus eux-mêmes agissant les uns sur les autres par le contact ou à dislance.
Jadis l'ergotisme était considéré comme épidémique ; la découverte du champignon du seigle a montré que ce n'était qu'une maladie accumulée. L'acrodynie reste une épidémie jusqu'à ce qu'il soit démontré (i) (et nous n'en sommes pas loin) que cette singulière maladie n'est aussi qu'un fait de parasitisme. Les épidémies de coliques du Poitou, du Devonshire, de coliques sèches, ont paru mériter ce nom, au sens ancien qu'on lui donnait, jusqu'au moment oii on a découvert la cause très-concrète, l'empoisonnement spécial, qui les produit. Ainsi en sera-t-il de toutes les autres au fur et à mesure que leur étiologie s'éclaircira. Il ne restera, j'ensuis convaincu, pour répondre à l'idée d'épidémie que la notion d'une accumulation de cas morbides semblables^ par la soumission des individus qui les présentent à l'action simultanée d'une môme cause (exemple: l'ergotisme) ou par la propagation de cette cause par voie de contagion (exemple : la variole). L'épidémie vraie n'est donc pour moi que la contagiosité à un degré intense et produisant ses effets dans une population dense. Ce n'est pas le lieu de développer cette vue personnelle qui fait rentrer l'épidémicité dans la contagion.
Mais si du terrain des doctrines je passe à celui des faits, je ferai remarquer combien les progrès de l'hygiène, c'est-à-dire la prévoyance et du bien-être ont mitigé, à bord des navires, les rigueurs des épidémies. La comparaison de la sévérité avec laquelle ces fléaux pesaient jadis sur les expéditions maritimes et de leur bénignité actuelle est certainement l'une des pensées dans lesquelles la philanthropie peut se complaire avec le plus de douceur et le plus de raison. J'ai décrit jadis l'épidémie de fièv7^e des vaisseaux qui ravagea,il y a cent ans environ, une de nos escadres et j'ai pu montrer ce qu'était l'hygiène navale à une époque où l'on admettait sans se récrier la possibilité de trouver en désarmant les. navires contaminés, « quelques cadavres cachés sous les plans d'arrimage (2). » Les choses ont bien changé depuis et la pensée mesure avec une indicible satisfaction la puissance qu'a prise l'hygiène sur ces fléaux pour les prévenir ou les réfréner. (3)
(1) Le Roy de Méricourt, Note tendant à démontrer l'ideniilé probable de l'acrodynie et de la iiic/d>i"se [Biillet. Acad.de niiid ., 18G5, t. XXXL ^3)-
(3) Fonssagrives, Rech. hist. sur l'épidémie de li/p/ius qui, en 1760, ravagea le-xadi^e de 'oubois de la Moitié et la ville de Brest {Annales d lii/g. publ., 2' série, t. XII, p. 241).
(3) J'ai indiqué plus haut les mesures qu'il convient de prendre à bord des navires assaillis par une épidémie soit dans un port, soit à la mer (Voy. liv. IV, cliap. i et ii. p. 4G2).
COiNTAGION NAUTIQUE.