CHAPITRE II Endémicité nautique
Il y a une endémicité nautique comme il y a une endémicité nosocomiale et pour les mêmes raisons. Un hôpital peut avoir des causes d'insalubrité qui dérivent de sa mauvaise construction, de son aménagement vicieux, de sa propreté équivoque, du défaut de chômage de ses salles, de son encombrement ; ces causes organiques^ si je puis ainsi dire, réagissent d'une façon permanente sur sa salubrité, compliquent les maladies, retardent les convalescences, et alors même qu'elles ne s'élèvent pas jusqu'à un degré d'action qui les rende génératrices de maladies spéciales à chacune d'elles, elles constituent à l'hospital une forme d'état valétudinaire qui persistera tant que des mesures efficaces d'assainissement n'y auront pas pourvu. D'un autre côté, qu'une épidémie ait passé sur cet hôpital et qu'elle y ait laissé des germes, ceux-ci manifesteront leur activité quand l'ensemble des conditions dont ils ont besoin pour évoluer sera réalisé. En troisième lieu, qu'un foyer infectieux se forme dans quelqu'une de ses parties, comme il arrive de l'Hôlel-Dieu quand ses caves ont été inondées par la Seine, et il accusera sa présence, jusqu'à ce qu'on l'ait tari, par des effets en rapport avec sa nature. Ainsi donc: endémicité de mauvaise hygiène; — endémicité contagieuse; — endémicité infectieuse, telles sont les trois formes par
(l) Bien que je n'aie pas h, m'occuper ici de thérapeutique, je dois signaler l'action si curieuse et si réelle des fumigations de foie de bœuf bouilli sur l'héméralopie. Il est difficile de ne pas rattacher ce fait, sur lequel tous les auteurs anciens ont insisté, à la tradition biblique de Tobie, et de ne pas Être frappé d'une autre part du lien qui semble exister entre ce moyen et l'utilité de l'huile de foie do morue contre l'héméralopie^ constatée par quelques médecins de la marine et en particulier M. Dupont.
lesquelles se révèle l'insalubrité d'un hôpital. Nous les retrouvons également sur les navires. Chacun d'eux a sa santé propre qui est la résultante : 1° de ses qualités natives sous le rapport de l'hygiène ; 2° de sa bonne tenue actuelle; 3° des germes que ses maladies antérieures lui ont laissés.
Je dis que chaque navire a sa santé ; et de même qu'il serait d'un haut intérêt de conservation que l'histoire hygideel morbide de chaque individu pût être édifiée à l'aide de renseignements écrits et recueillis depuis son enfance, ainsi que j'ai cherché à le démontrer ailleurs, mais, hélas! sans beaucoup de succès (1), de même aussi il y aurait à tenir le compte courant de la santé de chaque navire, à savoir quel a été son degré de salubrité ordinaire ; quelles maladies s'y sont montrées de préférence ; quelles épidémies il a eu à subir ; quelles influences endémiques ou permanentes s'y sont révélées. Sans doute la mobilité des deux autres facteurs de la salubrité nautique : nature des campagnes et des climats, valeur hygide des équipages qui s'y sont succédé, rend celte analyse délicate, mais si l'on n'abordait que les choses faciles en médecine, on s'endormirait dans une paresse infructueuse. Chaque bâtiment devrait, comme chaque régiment, avoir son histoire écrite, et il appartient aux médecins des navires, soucieux de s'éclairer sur les conditions actuelles etanamnestiques du milieu dans lequel ils vont pratiquer, de faire cette enquête si leur navire n'en est pas à sa première campagne, el d'en conserver les résultats pour ceux qui viendront après eux.
L'endémicité nautique a des aspects divers et qui sont loin d'avoir été bien mis en relief. Elle peut s'accuser : 1» par des furoncles; 2° par des érysipèles, des lymphangites, des phlébites; 3» par des ophthalmies contagieuses ; 4° par des fièvres éruptives ayant ce caractère ; 5° par des typhus ; 6° par des accidents palustres.
11 y a des navires à furoncles et à panaris. Quand on voit par exemple la Persévérante présenter, pendant sa campagne, 431 cas de furoncles, 136 panaris et 16 anthrax (2), on ne peut que céder à la pensée que l'étiologie banale des changements de température ne mérite pas grand crédit et qu'une cause locale endémique peut seule produire des effets aussi multiples. Des faits analogues observés sur d'autres navires : VArc/iimède, la Bayonnaise, V Eurydice, etc., montrent qu'il y a à bord des navires une endémicité furonculeuse. Elle semblerait particulièrement lice à l'infection sulfhydrique delà cale, et l'on s'expliquerait ainsi pourquoi les parages du cap Horn pour les navires qui vont dans les mers du Sud, semblent prédisposés à cet accident, et aussi pourquoi le retour en France en provoque le retour. Ne serait-ce pas que les navires fortement agités, dans ces deux conditions, par l'état de la mer, voient leur
(1) Fonssagrives, Livret maternel pour prendre des notes sur la santé des enfants.
Paris, 1870. .
(2) Saurel, Traité de Chirurgie navale. Pans, 1801.
infection sulfhydrique s'accuser avec plus d'activité? Ce qu'ily a de certain, c'est que les navires dont la cale est infecte exhalent, quand la mer est grosse, une odeur bien plus insupportable. A bord de VArchimède^ pendant une trombe près de Rio-Janeiro, on met en place les capols; des torrents d'acide sulfhydrique se répandent dans le faux pont, noircissent la peinture et ternissent les objets métalliques (1). M. Payen, chirurgien-major de la gabare la Girafe en 1840, a rapporté que, dans un coup de vent, il se dégagea de la cale une grande quantité d'acide sulfhydrique qui noircit tout à bord ; ces émanations délétères résistèrent aux fumigations de chlore, au renouvellement fréquent de l'eau de la sentine, et ne cessèrent que lorsque la mer devint calme. Sous leur influence apparurent un grand nombre d'embarras gastriques avec anorexie, enduit lingual et des angines diphthéritiques, des bronchites, quelques pneumonies ; au bout de dix jours un grand nombre d'hommes se présentèrent, se disant atteints de gale : ils portaient de petits boutons saillants, rouges, avec prurit ; cette éruption parut à M. Payen être de nature éliminatrice (2). Cette infection sulfhydrique, que M. Chevreul a, le premier, expliquée par la décomposition des sulfates au contact de matières organiques, est très-commune àbord des navires, principalement des navires en fer dans la cale desquels se rencontrent, au contact de l'eau, des matières grasses venant de la machine et des débris d'escarbilles riches en pyrites. Est-ce l'hydrogène sulfuré qui produit ces accidents? Ne sont-ils pas plutôt imputables à l'absorption de matières organiques constituant un infectieux dont le gaz sulfhydrique n'est que l'étiquette?
Il y a des navires à érysipèles, à lymphangites, comme il y a des hôpitaux entachés de cette endéraicité ; il y en a aussi pour lesquels le typhus accuse une prédilection marquée ; quant aux endémicités des contages (variole, rougeole, scarlatine), il faut prudemment, quand un navire a subi une fois les atteintes de ces fièvres éruptives, admettre que quelques germes qui n'attendent qu'une occasion pour éclore ont pu se conserver à bord de ce navire, et, comme nous ignorons la limite au bout de laquelle la réviviscence de ces contages n'est plus possible, il est prudent d'insister, pour ce navire plus encore que pour les autres, sur les mesures de prophylaxie spéciale qu'indique la nature de ces contages.
M. A. Fournier nous a conservé l'histoire, fort intéressante à plus d'un titre, d'une endémo-épidémie d'ophthalmies observée à bord du vaisseau-école des navires l'Inflexible (3). Ce médecin distingué a rappelé, à ce propos, la fréquence et la gravité avec laquelle l'ophlhalmie
(1) A. Le Roy'de Méricourt, toc. cit.
(2) Payen, Happ. .mr la campagne de la Girafo à Terre-Neuve, 18 iO (Colloct. de Brest) ,
(3) A. Fournier, Une endémo-épidémie de conjonctmle cntnrrhale à bord du vaisseauécole des mouises l'inflexible [Arch. méd. nav., 1871, t. XV, p. 5).
576 rATIlOLOGIE ET ACCIDENTS NAUTIQUES.
purulente, dite d'Égyple ou des armées, s'est montrée à bord des na- Vires; il a rappelé le fait du négrier le Rôdeur, du Léon, de la frégate hollandaise VEversten qui, en 1860, arriva à Toulon désemparée par ce néau ; de l'épidémie de la Sémirami's en 1860 (1), de celle du Dupleix, de celle de VÉlan, etc. L'endémo-épidémie de VInflexible éclata en décembre 1868, el au milieu de juillet 1871 elle n'était pas encore éteinte. Dans le cours de l'année 1869 il y eut 611 cas nouveaux et 90 récidives (2). M. Fournier a attribué cette épidémie à l'encombrement aggravé par les conditions du milieu météorologique dans lequel s'est trouvé VInflexible en rade de Brest.
L'endémicité paludéenne à bord des navires offre un intérêt très-grand et qui me paraît justifier les développements dans lesquels je vais entrer à ce sujet.
J'ai pu, en me fondant sur des faits et des analogies, établir en 1856 qu'il existait dans les profondeurs du navire un véritable marais que j'ai proposé d'appeler le marais nautique, dont l'activité varie suivant une foule de conditions et qui peut, en dehors de toute influence des marais terrestres, donner lieu à toutes les formes morbides qui résultent de l'infection palustre. Sans doute, j'ai à en séparer aujourd'hui la colique sèche des pays chauds que j'incHnais, à cette époque, à considérer comme unefièvre larvée paludéenne fixée de préférence sur le grand sympathique abdominal, et que je rattache aujourd'hui, sous la pression impérieuse des faits, à une intoxication saturnine (3), mais, cette réserve faite, je maintiens l'assimilation complète d'une cale mal tenue et humide avec un marais de peu d'étendue.
Comparons les marais gâts ou non exploités au marais nautique et nous verrons que toutes les circonstances qui constituent la perniciosilé des premiers se trouvent également réunies dans la cale d'un bâtiment.
fl) Desombes, De l'opkthalmie purulente spontanée, etc. Montpellier, 186G. 2 Sur 699 cas, il y a eu 12 cas compliqués : G de kératite ulcéreuse ; 4 de blépliarite chronique; 1 d'iritis et d'abcès intra-cornéen ; an dernier cas est passé à 1 état
''YsuTvais émis en 185G, en ce qui concerne la participation de miasmes paludéens enUcdrés dans la cale îi la production de la colique sèche une opimon très-dubitative comme le montre le point d'interrogation qui en terminait l'exposition ( ). On s est empressé de lui donner un caractère absolu qui n'était pas dans ma pensée J admettais la possibilité du fait, mais je n'ai nullement attribué une sorte de spécificité sous ce rapport au marais nautique. M. ViHette dans un mémoire très-bien fa, (-) a combats Sa des arguments dont la valeur m'est aujourd'hui démontrée, 1 opinion des partons de a non-identité de la colique sèche et de la colique de plomb,- mais 1 un de es arguments est renversé par les faits : « Si ce miasme, dit-il, est, comme le supnLe M Forsaerivcs l'analogue de celui des marais, pourquoi produirait-il seulement fa colique sSSie'ëJramais la fièvre intermittente » L'aptitude de la cale à produire l'infection palustre n'est plus mise en doute.
de) obsèrv. recueillis au Sénégal [Arch. de méd. nav., 1806. t. V, p. 81). (•♦•) VillcUe, ibid., p. 85.
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Le mélange d'eau douce et d'eau salée est surtout insalubre; la cale d'un navire est aussi un marais mixte, contenant de l'eau saumâlre, et il doit à cette circonstance un accroissement d'activité. Et on se rend compte de ce fait en songeant que les plantes marines, comme les animaux marins, ne pouvant vivre que dans l'eau de mer, et les plantes et les animaux d'eau douce répugnant à ce milieu, il y a dans le mélange de ces deux eaux une cause de destruction rapide des êtres qui les habitent et par conséquent une source abondante d'émanations putrides. Une température élevée accroît et la production et la diffusion des miasmes marécageux; or, cette condition aggravatrice est réalisée dans la cale des navires. Le remuement d'un sol marécageux par la pioche augmente la puissance et la sphère d'action de ses effluves; de même aussi les oscillations du navire par le passage de la rade à la mer, par le gros temps, exercent-elles une influence bien reconnue sur l'activité du marais nautique, comme Mairet à bord la Jeanne- d'Arc, M. Siciliano abord de la Cérès, etc., en ont fait la remarque. De même aussi le désarrimage, partiel ou total, de la cale d'un navire a-t-il souvent révélé la présence d'un infectieux limnéen demeuré jusque-là inactif. Il y a là, avec le défrichement d'un sol marécageux, cette opération parfois si insalubre que Lind a pu dire que le fait seul de creuser une tombe dans un sol vierge peut devenir mortel pour un Européen, une analogie qui saisit l'esprit. M. Franquet, médecin-major de la corvette hôpital l'Adour, stationnée au Gabon, nous a rendu compte d'un fait de ce genre : le désarrimage de ce navire opéré pour faciliter l'aveuglement d'une voie d'eau fut, malgré l'emploi des précautions d'usage, l'oceasion du développement d'accès, les uns simples, les autres pernicieux, chez plusieurs des hommes employés à cette besogne. Mairet à bord de la Jeanne-d'Arc a constaté aussi qu'un désarrimage partiel de la cale opéré à la mer, sous l'équateur, dans une traversée des Seychelles à Bourbon, fut suivi d'une épidémie de fièvres intermittentes qui atteignit les cambusiers, les hommes qui travaillaient dans la cale, les officiers qui les surveillaient. On remarqua que les accidents eurent d'autant plus de gravité que le séjour dans la cale avait été plus prolongé (1). LeD-" Wilson fait remarquer qu'aux Indes occidentales on voit fréquemment éclater des fièvres intermittentes sur les navires auxquels on vient de faire subir une opération de nettoiement général. Ce sont, comme il le dit avec raison, des égouls (il aurait pu dire des marais) que l'on remue.
Voilà des analogies bien saisissantes entre le marais nautique et les marais ordinaires : mélange d'eau douce et d'eau de mer entraînant la mort et la décomposition cadavérique des flores et des faunes qui habitent normalement chacun de ces milieux, et par suile fournissant des miasmes nuisibles ; stagnation pendant les repos du navire favorisant
(1) Le lieutenant qui demeurait sous la dunette, mais qui avait surveillé ces travaux n'eut que des accès bénins. '
Foi\ssAGRiVEs, Hyg. nav. 37
SOUS l'influence d'une température chaude, la production du miasme palustre ; mouvements du bâtiment à la mer disséminant ces miasmes dans toutes ses parties. J'ajouterai enfin que l'alternance de la mise à nu du fond du navire et de son immersion par le jeu alternatif des pompes et des robinets de cale est une analogie de plus. Yoilà les preuves d'induction, voyons celles fournies par les faits.
Le fait de VAdour, cité plus haut, est déjà un grave enseignement, mais on peut objecter que ce navire étant mouillé au Gabon, l'imprégnation marématique a eu son origine au dedans du navire; encore estil étonnant qu'elle ait attendu, pour réaliser ses effets, le moment précis oh on a désarrimé le navire, et qu'elle ait atteint exclusivement les hommes occupés à ce travail. Le fait de la Jeanne-d'Arc n'est pas moins probant. Cette frégate part de Bourbon où il n'existait pas de fièvres intermittentes, arrive aux Seychelles, pays libre de toute endémie paludéenne ; après une relâche de huit jours, elle reprend la mer, une épidémie de diarrhée dysentérique grave attribuée à la chaleur, à l'humidité, aux variations de température et aux exhalaisons de la cale, se déclare à bord et s'accompagne de quelques cas de fièvre intermittente. Ceux-ci deviennent bientôt plus nombreux, et dix à quinze hommes entrent presque simultanément au poste avec des accès rémittents qui sont parfaitement enrayés par la quinine. Cette bouffée d'infection palustre dura près de deux mois : elle produisit, en outre des accès simples, trois accès pernicieux à forme apoplectique, dont deux entraînèrent la mort. L'épidémie (remarque importante) atteignit de préférence les caliers, les cambusiers, les élèves, c'est-à-dire les personnes habitant les profondeurs du navire, et par conséquent, le voisinage du marais nautique. M. Mairet, de qui nous tenons ce fait intéressant, a observé que c'était toujours au moment des départs que les recrudescences se manifestaient comme si le repos de la rade favorisait la génération du miasme, et les mouvements de la mer, sa diffusion. Cette production d'effluves palustres put être expliquée, en partie, par la putréfaction d'un nombre considérable de cercles de barrique munis de leur écorce et qu'on trouva entassés dans la cale (1).
M. Sabatier, médecin-major de la frégate la Forte, a observé en 1839 sur ce navire, pendant une traversée de Cherbourg en Chine, une épidémie qui tua quatre de ses hommes et qu'il rapporta à des fièvres per-
n^M E Martineau a montré dans un travail intéressant quelle était l'insalubiité des lonnelleries établies au milieu même d'une ville, et il est impossible de ne pas rapprocheî le fait de la Jcunne-d'Arc de ceux qu'il allègue. Suivant lui. la macération des feuilrevenus de leur écorce, constitue une sorte de rouissage qui a les mornes incon- Sents que le rouissage du chanvre (C Martineau, De rinsaM des tomcUeries o^ SatTpierrc [MarUnique), Am. h,jg. (18G9, t. XXXII, p. 320). 11 e^ possible que les tonnelle ies de nos climat soient moins insalubres que celles des Antilles, mais comme la temoér^^^^^^^^^ de la cale des bâtiments est toujours assez élevée, il convient de ve.ller a ce que orsqu'on démolit des boucauts ou des barriques, les cercles d'osier qui en repaient'les douvelles soient jetés k la mer et ne macèrent pas dans l'eau de la cale.
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nicieuses paludéennes de forme délirante (1) M. Le Roy de Méricourt a énais la pensée qu'il s'était agi là d'une épidémie de typhus née sous l'influence d'un encombrement personnel et matériel accrue par les conditions de la navigation qui, pendant quinze jours, avaient obligé à la fermeture des sabords; mais en présence de 123 cas de fièvre intermittente simple qui se montrèrent pendant cette traversée sur un équi page parti de Cherbourg (localité non paludéenne), et en plein hiver (mois de décembre), on ne saurait voir dans ces fièvres le fait d'une incubation prolongée et il faut les rattacher manifestement à l'existence d'un marais nautique sur ce navire. Et cela devient plus probable encore par ce double fait : que la cale de la frégate était en très-mauvais état et que des débris de toute nature pourrissaient sous les futailles qui encombraient la batterie.
L'épidémie de Thôpital flottant la Thisbé slu Gabon doit vraisemblablement aussi être rapportée à un fait de marais nautique (2). C'est là l'opiniondu médecin de ce navire, M. Quétand, qui attribua cette épidémie à un foyer pestilentiel de la cale. Les autres navires sur rade furent épargnés. Sur 76 hommes d'équipage, 52 furent atteints, il y eut 22 morts. Ces fièvres, manifestement palustres, présentèrent les trois formes : délirante, ataxo-adynamique et comateuse. Cette dernière, comme il arrive dans les cas de perniciosité paludéenne, fut la plus grave (3).
M. Siciliano a cité à l'appui de cette doctrine du marais nautique qui rencontre peu de dissidents parmi les médecins de la marine le fait trèsintéressant du transport hôpital la Cérès (4) 'qui, affecté longtemps aux voyages du Gabon, des Antilles, de la Guyane, part de Toulon le 28 octobre 1868, à la suite d'un armement précipité et dans des conditions d'extrême encombrement, avec 300 passagers, dont 180 forçats arabes. La cale était en mauvais état et l'eau de la sentine infecte. Le lendemain du départ une voie d'eau se déclare et l'eau pompée exhale une odeur fétide qui rend presque inhabitable l'arrière du navire et le carré des officiers. Des accès nombreux de fièvre intermittente avec complication d'embarras gastrique se manifestent aussitôt. On examine la cale et on y trouve une énorme quantité de boue noirâtre mélangée de graisse, de peinture, de détritus de toute espèce. « C'était, dit l'auteur de cette observation, un véritable marais (5). » L'épidémie sévit surtout sur les officiers et les élèves qui habitaient la batterie basse et le faux pont, dans le voisinage des pompes d'épuisement. Quatre élèves sur quatre
(1) Sabatier, Quelques consid. sur les mtdndies observées pendant une cammone dnm les mers de la Chine, de 1859 à 18G3. Thèse de Montp., 18GL ^ ^ ^
(2) Arch. deméd. nav., janvier 1864.
ThSe^dfMomp^'''Î87r^^"^ '"^'^""* '^"^^'7"^* ^« occirf. d'Afrique,
1870. Th£eno"G4 l'infection palustre à bord des navires. Montp.,
(5) Siciliano, /oc. cit.. p. 10.
el six officiers sur six lui payèrent leur tribut. En partant de Ténériffe, el probablement sous l'influence des mouvements du navire, il y eut une recrudescence. On exécuta des travaux d'assainissement, l'odeur de la cale disparut et l'état sanitaire s'améliora. 11 est difficile de donner à ce fait une autre interprétation.
L'aviso le Rcmauldin, employé à une exploration dans le Congn, revient au Gabon et il est pris dans celte rivière, l'état sanitaire du comptoir n'étant pas modifié, d'une épidémie de fièvres à forme ataxoadynamique qui frappent 20 matelots et en tuent 7. S'agissait-ii d'accès pernicieux, de fièvre typhoïde, de typhus ? Toutes les probabilités me paraissent en faveur de la première hypothèse. En tout cas, la cale dont l'odeur était fétide et impressionnait péniblement ne pouvait
être mise hors de cause.
Je citerai enfin la relation plus ancienne, mais non moins démonstrative qui a été faite par un médecin américain, Holden, d'une épidémie de fièvre intermittente survenue à la mer sur un bâtiment dont la cale était infecte (1). M. Yallia qui cite cette observation (2), y voit un fait de
marais nautique. -, i.
Il me paraît inutile d'insister davantage sur cette question de 1 existence permanente à bord des navires des conditions génératrices de l infection palustre, et de l'éclosion accidentelle,^ bord, d'accidents paludéens aui ne sauraient être imputés à l'influence des marais terrestres. Les faits qm précèdent me senjblenl pleinement démonstratifs. On les multipliera aisément à bord des navires qui partent de ports indemnes de paludisme ou qui séjournent dans des stations jouissant du même privilège, celles de quelques ports de l'hémisphère -^^^-^^ P^^'l" l^'' On sait que beaucoup de médecins de la marine, Erhel (3) et M. Gallerand en particulier (4), ont avancé que les fièvres intermittentes étaient inconnues dans l'archipel des lies de la Société, malgré 1 existence des conditions apparentes de leur manifestation. M. Bourgarel a soutenu la même opinion pour la Nouvelle-Calédonie (3), M. Le Roy de Méricour s'est inscrit contre ce qu'ellea de trop absolu, mais-il ressort de son travail critique que les fièvres intermittentes sont au moins très-rares dans ces par ges (6). C'est donc là surtout qu'il y aurait lieu d'étudier de plus pris encore cette question du marais nautique. Il est bien regrettable
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(6) Le Boy de '^""•^'''''''""'■.if l IV n TO6>. - Du m6me .utear, Dkl.
ENDÉMICITÉ NAUTIQUE. -iSi
que, dans les slalistiques d'Erhel, de Comeiras, de M. Guillasse, elc, on n'ait pas indiqué la provenance des Européens qui ont présenté des cas d'accès simples ou pernicieux; s'ils avaient été fournis en majorité par les navires, l'influence de ceux-ci en recevrait une démonstration que je considère, au reste, je le répèle, comme un peu superflue. Il serait cependant curieux de recenser les quantités de sulfate de quinine con- . sommées par les navires en station dans ces parages.
En résumé, on voit des fièvres intermittentes se déclarer sur des navires en rade alors que la terre n'offre pas de cas de cette affection — des navires sont atteints isolément, au milieu d'autres navires épargnés — l'infection de la cale et son agitation par les mouvements de la mer, ou son remuement par des opérations de désarrimage sont des causes avérées d'infection palustre ; — des navires à la mer voient apparaître des accès paludéens longtemps après le départ, et, sous peine d'admettre des incubations d'une durée dépassant de beaucoup celle admise pour l'imprégnation marématique, il faut bien admettre que l'équipage a subi l'imprégnation du niai^ais flottant. Voilà, je le crois, des faits importants sous le rapport de la prophylaxie et sur la réalité desquels ne doit peser actuellement aucun doute.
Le marais nautique étant admis, quelles peuvent être ses productions, en d'autres termes, quelles maladies peuvent dériver de ce foyer?
11 y a dans ce laboratoire intérieur du navire deux sortes de substances qui se putréfient : 1° des substances végétales : bois du navire, débris végétaux de toute sorte, aliments, cordages, futailles, lhalassophy tes, etc. ; 2*" des substances animales : parasites, cancrelas, tarets, thalassozoaires, etc. ; il y a dès lors place dans ses effets pour les deux sortes d'infection que j'ai décrites sous les noms d'infection phyto-hémique (de c{,utov, plante, «Tjxa sang, contamination du sang par un infectieux végétal) et d'infection néero-hémique (de vsxpoç, cadavre, aTfAa sang, contamination du sang par un infectieux cadavérique). Je rattacherai à la première toutes les formes possibles du paludisme sous ses modalités diverses de types (intermittentes, rémittentes, continues) de degrés de gravité (intermittentes simples, pernicieuses) de manifestations (paludisme fébrile, paludisme névralgique, paludisme cachectique, etc). Je signalerai comme rentrant dans la sphère possible d'activité de l'infectieux nécro-hémique qui s'élabore dans la cale, la dysenterie non puisée à un foyer extérieur, certaines diarrhées d'élimination, des épidémies de furoncles, des accidents de septicémie ou de typhisme imprimant leur cachet ù. des maladies diverses, etc.
S'il était démontré, comme l'a pensé Ghervin (1), que la fièvre jaune a
(1) Chervin, Bull, de l'Acail. de méd., Paris, I8i2, t. VII, p. 1045. Ceux-là môme qui n'admettent pas que la fièvre jaune dérive d'un foy^T palustre surexcité par les conditions du climat tropical (et je suis du nombre) sont bien obligés cependant de remarquer comme faits intéressants : la coexistence, dans toutes les épidémies, de cas de lièvre jaune et d'accidents franchement palustres ; la ressemblance d'une fièvre jaune
avec le paludisme un laboratoire commun, il serait permis d'admettre que le marais nautique peut, comme le marais libre, engendrer l'infectieux d'où elle procède. Ainsi s'expliquerait la création de certains foyers nautiques de fièvre jaune (1). Mais arrêtons-nous sur la pente de cette hypothèse, à laquelle cependant se sont ralliés quelques bons esprits, que la fièvre jaune peut naître sur un bâtiment (Âudouard avait admis qu'elle était de création nautique) ; il ne répugne au moins en rien d'ad-. mettre que le marais nautique ne peut, dans les localités à fièvre jaune, que réactionner la santé dans un sens préjudiciable à sa résistance au typhus amaril (2).
La doctrine du marais nautique a donc pour elle les plus fortes présomptions de vraisemblance ; et ce qui vaut mieux, elle repose sur des faits on ne peut plus démonstratifs. Elle a d'ailleurs une extrême utilité en pratique, en ramenant l'esprit à la notion des dangers que présente une cale mal tenue, et à la nécessité de l'observance des précautions dont l'ensemble constitue l'assainissement permanent de cette partie du navire qui est, je ne saurais trop le répéter, le fondement, le pivot de sa salubrité.
L'endémicité nautique n'a pas toujours sa source dans Tintérieur du navire; elle peut procéder du milieu dans lequel telle ou telle campagne a maintenu le bâtiment. Il ne répugne en rien d'admettre en effet qu'un bâtiment qui a baigné dans des atmosphères qu'imprègnent le poison paludéen, celui du typhus amaril, ou le miasme cholérique, les a emmagasinés, comme corps poreux et à compartiments multiples, et que ces germes n'attendent pour se réveiller qu'une occasion favorable ; et de là cette question qu'il est permis de se poser : à savoir, s'il n'y a pas d'inconvénients à faire faire au même navire plusieurs voyages dans les mômes parages insalubres, alors même qu'on changerait chaque fois son équipage, et, s'il ne faudrait pas appliquer aux bâtiments le principe du roulement, c'est-à-dire du changement de campagnes, que les Anglais mettent à profit pour leurs troupes coloniales; et pour mieux spécifier,
légère avec une fièvre rémittente bilieuse grave ; l'influence transformatrice de l'acclimatement qui, dans une épidémie, donne des accès intermittents aux anciens résidents et aux créoles, et la fièvre jaune aux Européens nouvellement débarqués; tous ces faits montrent que si l'infectieux palustre et l'infectieux amaril ne sont pas de même nature, ils entretiennent au moins entre eux des rapports assez étroits.
(1) Voy. Encoguère, Quelques mois à propos de sept cas de fièwe Jaune survenus u Inrddu navire anglais le Rienzi pendant son mouillage dans le port du Carénage (Arc. rfe «ai;., 18G7, t. VII, p. 3G4). .
(2) Fribourg, cliirurgien-major de l'Antilope, cité par M. Malier, rapporte qu on 18 l'obligation où l'on fut de désarrimcr la cale fut immédiatement suivie de l'exiilosion d'une épidémie de fièvre jaune, bien qu'il n'y en eût point alors h Fort-Royal. Des observations analogues ont été faites par le brig rAheiUe, la goélette le Topaze la frégate rAstrée. En 1850 la corvette la R'icherche laisse Cayenne où sévissait la fièvre jaune. Un mois après elle est brusquement envahie par le fléau sur rade de l'ort-de- France, localité dont l'état sanitaire était excellent, et l'épidémie qui décime son équipage ne l'abandonne qu'Ji Brest. Est-ce un fait d'incubation prolongée, est-ce un fait de creauon d'un foyer nautique de typhus amaril ?
ÉPIDÉMICITÉ NAUTIQUE. o83
s'il ne faudrait pas soumeUre à l'aclion purificalrice d'une campagne <lans le Nord ceux des navires qui, provenant du Sénégal par exemple, y ont été le plus éprouvés : j'ai déjà indiqué ce moyen d'assainissement nautique.