IMPRÉGNATION PERSONNELLE
On peut défmir la contagion : l'élaboration, par un organisme sain ou par un organisme spécifiquement malade, d'un ovule ou graine morbide (lui, appliquée directement par le contact, ou indirectement par l'air à (les organismes sains, y développera une affection analogue à celle qui l'a produite et apte à fournir elle-même des germes de reproduction.
La contagion ainsi entendue est une véritable germination pathologique: l'organisme malade est le terrain; la maladie est l'arbre; le virus est sa graine reproductive; que celle-ci soit ensemencée dans un organisme propre à son développement, elle y produira un nouvel arbre et de nouveaux fruits : « Omne contagium ex ovo. »
Et de même que la dissémination des graines végétales s'accomplit dans des circonstances variées, de même la dissémination des conlages a d'autres moyens que le contact direct et peut se faire par transport aérien. De même aussi qu'une semence ne produit qu'une plante analogue à celle dont elle s'est délachée, de même aussi la semence contagieuse ne peut-elle fournir qu'une maladie identique avec celle d'où elle procède. Les caractères de l'espèce végétale sont contenus dans la graine, comme ceux de l'espèce morbide le sont dans le contage. Et l'analogie est si profonde que l'on peut dire que la reproduction végétale ou animale est un acte de spécificité à sa suprême puissance et que la reproduction morbide Q&i un acte de pure génération.
Les conlages ne sonl donc qu'une sorte de fruclificalion d'organismes spécifiquement malades ; mais la maladie contagieuse, qui est cause, ayant primordialement précédé le contage qui n'est qu'effet, on est bien obligé d'admettre que, dans le principe, les maladies les plus franchement contagieuses (variole, scarlatine, syphilis) ont dû se développer par génération spontanée au lieu de procéder d'un germe ; mais il semble que, ce fait primordial et nécessaire une fois accompli, ces maladies contagieuses n'aient pu se développer ensuite que par un germe. Il ne faut pas en effet prendre pour des faits à'hélérogénie virulente [si ]e puis m'exprimer ainsi) ces réveils d'une maladie contagieuse, la variole par exemple, au sein de populations qui en avaient subi les atteintes dix ans, quinze ans auparavant, et qui ne paraissent avoir reçu du dehors aucune contamination nouvelle. Les graines morbides, comme les graines végétales, ont une vie latente dont la durée ne saurait être précisée ; on a pu faire germer, de notre temps, des grains de blé trouvés dans des tombeaux égyptiens, qui peut mesurer le temps au bout duquel les contages doivent mourir? N'y a-t-il pas pour eux, comme pour les rotifères et les anguillules de nos toits, une aptitude à des reviviscences successives quand ils trouvent le milieu extérieur, à conditions complexes sans doute, qui les ramène de la virtualité à l'activité ?
Les maladies contagieuses nées dans le principe par génération spontanée ne se sont plus ensuite transmises que par le mode ordinaire, c'està-dire par des contages, mais ceux-ci ont été doués, dans la jeunesse des maladies qui les produisent, d'une puissance de transmission et de pullulation dont nous avons peine à nous faire une idée aujourd'hui qu'elle s'est affaiblie au point où nous la voyons. Nous nous expliquons ainsi ces épidémies meurtrières qui, au moyen âge, suivant la vive expression du professeur Anglada, « comme autant d'anges exterminateurs, couchaient des populations entières dans la tombe (1). » et dont la sévérité s'est depuis si heureusement adoucie. La syphilis qui au quinzième siècle frappait des coups tellement généralisés qu'elle a dû être considérée comme se propageant tnore epidemico, indépendamment de son mode habituel de transmission, est une preuve de l'insénescence (2) des contages ; la variole, le typhus, en offrent des exemples analogues, cl la peste enfin, dont les germes veillis et usés disparaîtront peut-être pour toujours, est une démonstration dans le même sens. Ne voyons-nous pas également, et sous nos yeux, le choléra, dont l'importation est si récente, accuser déjà une atténuation de sévérité de plus en plus marquée, comme si son principe (je pourrais dire son coulage) tendait visiblement aussi vers la caducité ?
(I) Ch. Anglada, Études sur tes maladies éteintes et les malad. nouw Paris, 187G.
(•2) Je donne ici au mot inséncscencc la signification élymologi«iue de vieillissement (insenescere, vieillir). Lordat lui a attribué le sens opposé et M. Littré a fait comme lui. Je crois qu'il y a inconvénient h détourner ce mot de son sens naturel.