CHAPITRE II
Assainissement d'un navire à la mer.
Dans le second cas que nous avons supposé, c'est-à-dire dans celui d'une épidémie survenant à la mer, dans le cours d'une traversée et en dehors des ressources de toute relâche, et le bâtiment étant obligé de se suffire à lui-même, la conduite à suivre est, bien entendu, différente. Ici remuer la cale, qui est le foyer habituel des épidémies, serait, dans l'impossibilité de l'éloignement des équipages, accroître le mal plutôt que le neutraliser. Il faut, au contraire, jusqu'à des circonstances meilleures, isoler en quelque sorte le foyer d'infection, maintenir fermés les panneaux de la cale, ne pomper l'eau qu'autant que l'exige la sécurité du navire, et se contenter de projeter dans la sentine quelques-uns des désinfectants que j'ai indiqués plus haut. Un désarrimage partiel, difficilement praticable d'ailleurs, serait sans doute inutile, ne permettrait qu'un nettoyage incomplet et aggraverait le danger. Il faut en agir avec les miasmes de la cale, provisoirement et jusqu'à des conditions meilleures, comme on en agit avec le feu qui couve dans les flancs d'un navire, et quand on ne peut s'en rendre maître : lui fermer toute issue et attendre. Il faut bien entendu, en même temps qu'on évite de remuer la cale, et de faire communiquer son atmosphère avec celle du navire, ouvrir au contraire à l'air l'accès le plus large dans les étages habités du navire ; maintenir ouverts, dût-on les faire surveiller par un factionnaire, les hublots et les sabords aussi longtemps que l'état de la mer n'en commandera pas l'occlusion; faire tomber les cloisons volantes qui s'opposent à l'aération de bout en bout; prendre, ne fût-ce qu'une heure ou deux par jour, une direction en travers au vent, alternativement d'un bord et de l'autre, de façon h ventiler énergiquement le navire; transformer, si le temps et les circonstances de la navigation le permettent, une partie du pont en un hôpital sous tentes, et laisser dans les pays chauds toute liberté aux valides de coucher sur le pont; assécher soigneusement les batteries et le faux pont, les blanchir au lait de chaux additionné d'hypochlorites alcalins ; réduire les fatigues de l'équipage au strict nécessaire tout en le maintenant assez actif pour que les préoccupations de la situation présente ne l'assaillent pas; le nourrir largement et ne pas reculer devant des distributions supplémentaires, propres à soutenir ses forces et à diminuer sa réceptivité aux miasmes épidémiques; telle est, en joignant à ces précautions celles d'un isolement relatif des malades s'il s'agit d'une affection contagieuse, la conduite à tenir. On compose ainsi avec le mal, on gagne du temps, et quand on est arrivé sur un point de relâche, on rentre dans le cas pré-
cèdent et on se procure, par un assainissement plus complet, des immunités définitives contre l'épidémie.
Une question intéressante et qui n'a pas, que je sache, été examinée jusqu'ici, c'est celle de la longévité des contages à bord et de leur aptitude à reprendre leur activité, après une période plus ou moins longue d'inertie. J'estime qu'il est prudent de ne pas renvoyer, avant quelques années, dans un pays à fièvre jaune, un navire qui a subi les atteintes de celte maladie; il est à craindre en effet que la réviviscence de ces germes morbides ne se produise quand ils trouveront l'ensemble des conditions extérieures qui sont nécessaires à leur activité. Le séjour dans les pays froids pendant l'hiver est pour ces navires un moyen d'assainissement (l'une grande puissance et qu'il faudrait utiliser. Il est bien probable en effet que la vitalité de peu de miasmes résisterait à l'action de quelques semaines â'une température au-dessous de 0\ Les États-Unis, qui ont sur leur littoral des climats si divers, seraient surtout bien placés pour tirer parti de cette ressource. Je crois qu'il serait utile chez nous que l'on fît hiverner dans un port du nord, particulièrement à Cherbourg, dont le climat est plus rigoureux, les bâtiments qui ont subi avec une certaine intensité les rigueurs d'une épidémie, en prenant toutes les précautions nécessaires pour que l'air froid ait un Ubre accès dans leur intérieur.
Quant aux précautions d'hygiène personnelle auxquelles doit être soumis l'équipage d'un navire qui est obhgé, étant à la mer, de se défendre contre les étreintes d'une épidémie, elles se confondent avec le cas précédent, et l'observance de toutes les règles de l'hygiène, dans ce qu'elles ont de possible en pareille conjoncture, est d'autant plus nécessaire que l'on est privé de la ressource la plus efficace dans uue épidémie sur jade, c'est-à-dire de la dissémination des équipages.