NERVEUX
Substances employées dans un but" hygiénique et agissant spécialement et immédiatement sur le système nerveux
Ces substances sont les alcooliques, le thé, le café, la coca, le guarana, le thé du Paraguay, etc., et il faut y joindre le tabac, l'opium, le haschich, quand ils interviennent habituellement dans les usages de la vie sans but thérapeutique. Parmi les substances qui sont absorbées ou ingérées, et qui ont une action spéciale sur le système nerveux, il faut distinguer celles i dont l'action est immédiate ou très-voisine de leur absorption (ce sont i de ces matières que nous allons traiter), et celles dont les effets sur le svstème nerveux ne se révèlent qu'après un temps plus ou moins long. : Je citerai les intoxications professionnelles, sur lesquelles nous revieni drons plus tard , par exemple les troubles nerveux divers qui surviennent chez les ouvriers qui manient le mercure ou ses produits, chez i ceux qui inhalent du sulfure de carbone ou d'autres composés analogues, I l'encéphalopathie qu'on observe chez les cérusiers et chez tous les individus qui absorbent journellement un composé plombique en très- ] petite proportion. Ajoutons à cette liste des modificateurs du système nerveux n'agissant qu'après un très-long temps, l'influence de l'alimentation exclusive par du maïs altéré par le verderame, qui amène à • sa suite la folie pellagreuse, et l'usage d'eaux potables donnant le goitre, qui peut conduire la deuxième ou troisième génération au crétinisme et ii la surdi-mutité (voy. p. 175 et suiv.).
Les substances que nous avons énumérées en commençant cet article modifient à des degrés divers, et souvent d'une manière différente, les tondions du système nerveux ; elles possèdent une action commune qui a été déduite d'un grand nombre d'observations concordantes ; ' Iles diminuent les mouvements des décompositions organiques. Sous leur influence, l'homme, toutes choses égales, produit moins d'acide carbonique et d'urée. On les désigne, d'après ce point de vue, sous le nom d'aliments d'épargne (1). Ces théories ont peut-être eu le tort (I être trop tôt généralisées, et l'on n'a pas fait intervenir comme il
(1) Bouchardat et Sandras, De la digestion des boissons alcooliques et de leur rôle dans la nutrition {Annal, de chimie et de plujsiq., 3° sér., t. XXI, p. 448, et Annuaire de I « thérapeutique, 1817). — Huss Magnus, Alcoolisme chron., Stockholm, 1852, in-8. — \.-A. Racle, De l'alcoolisme, Paris, 1880, in-8. — Lallemand, Perriii et Duroy, Éludes physiologiques sur l'alcool, Paris, 1800, in-8. — Bouchardat et H. Junod, De Vcau-dene ses dangers, Pans, 1803, in-18. — Perrin, In/lucnce de l'alcool sur le mouvement d<; la nutrition [Gaz. hebdomadaire, Gd». des hôpitaux, 1 80-1) . — L. Limier, De la pro-
conviendrait la question des doses. Si nous envisageons d'une manière générale Pinflucncede ces modificateurs sur \a. circulation, nous voyons qu'à dose modérée, ils augmentent la fréquence du pouls; à dose trop élevée, on observe des alternatives de fréquence et de diminution; — sur la calorification, des doses modérées en élèvent le niveau; des doses trop élevées déterminent souvent un abaissement de température.
L'influence sur la motililé est encore variable suivant les substances et suivant les doses. Les lois hygiéniques générales de l'emploi des modificateurs hygiéniques du système nerveux sont les suivantes: 11 faut en user avec mesure ; l'abus abaisse le niveau des forces. 11 faut consacrer à un emploi utile l'excitation encéphalique déterminée par Pusage de ces agents. Je divise les modificateurs hygiéniques agissant spécifiquement sur le système nerveux en trois groupes: le premier contient ceux dont l'action est généralement favorable, le café, le thé, le thé du Paraguay; le deuxième comprend ceux dont les eiïets sont utiles ou nuisibles, suivant les doses : alcooliques, tabac, coca, kava; le troisième enfin renferme des modificateurs nuisibles, l'opium et le haschich. Les hommes de toutes les parties du monde, sauvages ou civilisés, recherchent les substances qui ébranlent le système nerveux. La raison humaine, cette lumière si vacillante, tous les peuples, sans exception, ont usé souvent avec une grande passion de tous les agents qui l'excitent et qui souvent Péteignent.
Alcools. — La chimie moderne a beaucoup étendu le groupe des alcools. MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé ont cherché à déterminer expérimentalement le rôle non-seulement de l'alcool éthylique et de ses congénères, les alcools de fermentation, Pamylique le bulylique, le propylique, mais encore celui de l'alcool méthylique, de l'acétone, des aldéhydes, delà glycérine, etc. Je reviendrai plus loin sur l'influence que peut avoir sur la santé le mélange des alcools de fermentai ion et de l'alcool éthylique ou alcool ordinaire; c'est du dernier seulement que je dois m'occuper d'une manière spéciale.
ÂJ.COOLIQUB& — Je comprends sous le titre d'alcooliques tout ce qui a trait aux applications hygiéniques de l'alcool éthylique <>u alcool
duclion el de la consommation des boissons alcooliques en France, et dr leur influence, sur la santé physique el inlrllertucllc des populations. Paris, 1877. — Dnjardin-BoaB-j inetz et Audigé, Rtohêrches txpèrimxntales tur la puissance toxique des alcools, in-8, chez Doin, 1870. — Un grand nombre d'indications et d'articles publiés dans lr journal la Tempérance (Hullelin de la Société française, contre l'abus des buissons abouliques:: la 1" à la 7" année, \HV.)).— Congres international pour l'étude des questions relatives c\ l'alcoolisme, Impr. nationale, 187'J.
ordinaire, pur ou associé aux autres alcools de la fermentation avec lesquels il est souvent associé; je comprends encore dans ce groupe ce qui s»1 rapporte aux boissons fermentées, vin, bière, cidre, etc.
Les études physiologiques, pathologiques et hygiéniques se rapportant à l'influence de l'alcool sur l'homme ont été poursuivies avec une ardeur que légitime l'importance du sujet. On a déterminé rigoureusement les conditions d'absorption de l'alcool étendu, son action sur le sang et les principaux organes, sa conservation dans le cerveau et le foie, ses transformations dans l'économie, ses voies diverses d'élimination. Grâce aux travaux récents sur la transformation de la chaleur, on a pu apprécier plus rigoureusement l'influence de l'alcool sur la production de la force. On a montré quel était le rôle utile des alcooliques à dose modérée pour l'épuisé par la maladie ou par le travail. On a apprécié ses effets suivant les âges et les contrées. Les maladies des appareils de la digestion, de la nutrition, de l'innervation, déterminées par l'abus prolongé des liqueurs fortes, ont été étudiées avec le plus grand
; soin ; les symptômes de l'alcoolisme chronique sont aujourd'hui rigoureusement connus. On a apprécié l'influence de l'abus des liqueurs fortes sur la marche de la civilisation. De louables efforts ont été tentés pour conjurer les maux de l'alcoolisme.
On a différencié les principales liqueurs fortes d'après leurs
i effets.
La connaissance chimique, l'étude des propriétés toxiques des divers alcools qui se trouvent souvent mêlés à l'alcool vinique, a permis d'introduire de l'ordre dans ces études ; mais c'est surtout d'après la richesse i alcoolique des produits alcooliques divers que se mesurent les dangers de leur abus.
J'ai distingué sous ce point de vue les liqueurs sucrées avec acides, qui, sous ce rapport, se rapprochent des vins, des liqueurs avec essences, produilsdans lesquels il faut attribuer une part d'action aux doses élevées de ces principes immédiats.
Les observations nombreuses qui ont été publiées sur la liqueur d'absinthe mettent ces vérités hors de doute.
Je vais maintenant reprendre avec détail les questions principales que je viens d'indiquer; ce qui va suivre immédiatement s'applique surtout à l'alcool étendu d'eau.
Absorption. — L'alcool étendu d'eau est très-rapidement absorbé. Voici une expérieneeque j'ai exécutée avec M. Sandras qui le démontre. On donna à un chien vigoureux une soupe additionnée de 150 grammes d'alcool et de 50 grammes d'huile ; il l'avala sans difficulté, et il fut sacrifié deux heures après ce repas. L'estomac ne contenait plus qu'une petite quantité d'alcool ; on ne put en extraire par la distillation
gramme des matières qu'il renfermait. Les intestins n'en contenaient
point ; le chyle n'accusait pas la présence de l'alcool à l'odorat le plus subtil.
Il est évident que c'est dans l'estomac que l'alcool est absorbé. Si l'on recberche quelles sont les voies par lesquelles il est conduit dans la circulation, on trouve tout d'abord, comme un fait incontestable, et dont les premiers, M. Sandras et moi, avons signalé l'importance, que le chyle n'en renferme aucune trace. Au contraire, nous avons pu en extraire une notable proportion du sang tiré delà veine porte d'un cbien sacrifié deux heures après un repas alcoolique. MM. Lallemand, Perrin et Duroy en ont extrait du foie, du cerveau et d'autres organes d'animaux alcoolisés.
Action sur le sang. — La présence de l'alcool dans le sang artériel et son action sur ce sang sont mises en évidence par une expérience que j'ai exécutée depuis longtemps dans mes cours (1) et dont les résultats apparaissent avec la plus grande facilité.
On sait que peu d'animaux ont de l'appétence pour l'eau-de-vie, et même que quelques-uns, tels que le lapin, sont tués par de faibles quantités de ce liquide; mais il en est d'autres, tels que certains coqs, qui recherchent avidement les mets qui en sont imprégnés. Notre première expérience a été faite sur un vieux coq qui avait un goût prononcé pour le pain trempé dans l'eau-de-vie. Il le mangeait avec tant d'avidité, qu'il ne tardait pas à présenter les principaux phénomènes de l'ivresse : yeux brillants, marche vacillante absolument comme celle d'un ivrogne; mais le fait sur lequel je désire actuellement appeler l'attention, c'est la modification de couleur qui survenait dans sa crête.
A la couleur rouge, rutilante, qu'elle a dans l'état normal, succédait une couleur noire ; le sang artériel qu'elle contenait était remplacé par un sang présentant le caractère de coloration du sang veineux. Cette observation démontre la présence de l'alcool dans Le sang artériel, met en évidence son action sur ce sang, et donne une explication satisfaisante des cas de mort subite par asphyxie qu'on a notés chez des ivrognes. J'ai eu de nombreuses occasions de voir de ces morts subites par empoisonnement alcoolique dans un bouge de la rue de Glatigny, sur lequel je reviendrai plus loin. Les ivrognes, à bout de ressources pour satisfaire leur passion, avaient trouvé ce moyen d'en finir avec la vie.
Elimination. — L'alcool absorbé est-il éliminé de l'économie, et par quelles voies l'est— il '? Voilà une question délicate et qui a été très-controversée; nous allons l'aborder avec réserve. M. Sandras et moi, nous avons constaté (loc. cit., p. 1270) qu'un ivrogne étant gorgé d'alcool, si l'on reçoit les gaz cl les vapeurs de son expiration pulmonaire dans un ballon
(i) Annuaire de thérapeutique. 1817, p. 271.
refroidi, l'eau qu'on recueille est très-faiblement alcoolisée; mais nous avons reconnu que l'alcoolainsi éliminé par les poumons ne représentait qu'une très-faible partie de l'alcool absorbé. Nous l'avons vainement recherché dans la sueur et dans l'urine; pour cette dernière excrétion, MM. Lallemand, Perrin et Duroy ont été plus heureux que nous. Quoi qu'il en soit, ils n'en ont jamais obtenu que des quantités qui ne peuvent en aucune manière représenter la quantité d'alcool absorbé; aussi je ne saurais admettre les conclusions de ces auteurs, qui veulent que l'alcool ne fasse que traverser l'économie sans être transformé. Nous avons i observé pendant plusieurs jours un homme dans le régime duquel intervenaient plus de 300 grammes d'alcool sous forme de vin rouge, et certes une quantité si considérable éliminée ne nous serait point échappée. Nous regardons encore comme bien fondée la conclusion principale i de notre travail sur le rôle des alcooliques. Une petite proportion de I l'alcool absorbée par l'économie vivante est éliminée, mais la plus I grande partie est détruite et transformée, en définitive, en acide carbonique et en eau.
Par quels états intermédiaires passe cet alcool? Voilà une question • secondaire qui demande de nouvelles recherches. On avait annoncé qu'il i se formait de l'aldéhyde; nous n'avons pu, non plus que les auteurs i cités, constater l'existence de ce corps intermédiaire. Dans une de nos expériences, nous avons trouvé de l'acide acétique. Est-ce un résultat accidentel, ou cette transformation intermédiaire de l'alcool en acide acétique est-elle un phénomène constant? C'est ce que je ne pourrais i décider.
Depuis que ceci est écrit, j'ai fait de nouvelles études qui m'ont démontré que les transformations variaient suivant la condition importante de la dose. Quand la proportion d'alcool absorbé et existant dans le sang est faible, la distillation stomacale est pour ainsi dire insensible, i l'action sur les globules du sang est nulle ou peu apparente; quand, au contraire, la dose est trop forte, qu'une quantité relativement trop élevée d'alcool existe dans le sang, le liquide contenu dans les artères prend la couleur du sang veineux; de l'alcool est éliminé en proportion notable par les poumons, non pas à l'état de pureté, mais associé à l'aldéhyde et à de l'acétone, association qui rend si désagréables pour leurs vois: us les exhalations puhnonaires des ivrognes. Cette existence de 1 aldéhyde et de l'acétone peut contribuer à aggraver les effets de l'alcool sur le système nerveux.
L'usage des alcooliques est très-différent suivant la contrée et le climat; on consomme plus de boissons alcooliques en hiver qu'en été. M- [Ius' médecin distingué, qui a écrit un livre très-remarquable sur l'abus des alcooliques, nous apprend qu'en Suède beaucoup d'ouvriers peuvent, par l'habitude, absorber jusqu'à un demi-litre d'eau-de-vie
par jour, et aussi les maladies du cerveau sont-elles extrêmement commîmes dans cette classe de buveurs, dont la vie est considérablement abrégée. En ltussic, la consommation de l'alcool est énorme, elle paraît encouragée par les fermiers de l'impôt ; c'est une des réformes les plus importantes à apporter dans le système liscal de ce grand État.
Dans les pays chauds l'usage ou plutôt l'abus des alcooliques présente les plus grands dangers. On a dit avec grande raison qu'en Algérie l'absinthe avait tué plus de nos soldais que le plomb des Arabes. La fièvre bilieuse, la dysenterie, l'hépatite, sont grandement favorisés par l'emploi excessif des alcooliques. A Rio-Janeiro les ivrognes ont été moissonnés par la fièvre jaune.
Si nous cherchons l'influence des alcooliques suivant les âges, nous trouverons qu'ils sont très-nuisibles dans la première enfance à tous les titres; que leur abus présente des dangers considérables pour les adolescents; que c'est dans l'âge -de la force que leur usage est moins préjudiciable.
Il est une époque de la vie que je liens à signaler par rapport à l'emploi des alcooliques, c'est l'âge dit de retour. Souvent à celle époque un goût prononcé, latent jusqu'alors, se révèle ; à ce temps critique de la vie, le système nerveux, comme tous les autres, subit un ébranlement, et l'abus des alcooliques peut devenir très-nuisible. Loin d'en augmenter la dose journalière à cette époque, il faut plutôt la restreindre. On a dit que le vin était le lait du vieillard : à cet égard il faut s'entendre : dans la vieillesse verte l'emploi des alcooliques ne doit èlre que trèsmodéré; mais quand on en arrive à cette période fatale de la vie désignée sous le nom de vieillesse caduque, que les aliments solides ne peuvent être convenablement digérés, le vin peut alors offrir une ressource suprême.
Si nous étudions maintenant l'influence des alcooliques sur le sexe, nous trouvons que la femme, ayant le système nerveux très-impres-j sionnable, doit en user avec la plus grande réserve.
Il est une condition dans l'emploi des alcooliques sur laquelle je crois devoir insister : c'est l'influence de la vacuité de l'estomac. L'ouvrier a l'habitude de prendre un petit verre au lever; souvent, hélas! il ne se borne point là. Dans ma pensée, c'est la condition la plus fâcheuse pour ingérer de l'alcool. Celle boisson arrive dans le viscère encore vide et l'irrite. Après un repas d'aliments solides, le suc gastrique est sécrélé en abondance dans l'estomac, l'alcool se trouve ainsi étendu, l'absorption est ralentie cl graduée. A jeun, l'absorption est plus rapide, l'alcool plus concentré et l'action Immédiate d'autant plus intense. Voilà les raisons physiologiques pour lesquelles je combats absolument les libations à jeun.
ALCOOLIQUES. li97
Les alcooliques donnent-ils de la force? Oui, à dose modérée, ils ['animent; et, comme aliment de calorilicalion rapide, ils peuvent en favoriser le développement; mais on comprend sans peine qu'ils ne peuvent contribuer en rien à réparer les pertes de substance que le muscle subit par le fait du travail. Les aliments azotés, et surtout la bonne viande (voy. p. 209), doivent être considérés comme les véritables aliments de la force.
Les alcooliques, pris à dose modérée, ont une puissance incontestable pour combattre l'ennui, pour produire une excitation intellectuelle àvorable si l'on sait utilement l'employer; mais cette excitation est mauvaise si elle n'est pas utilisée; elle ne conduit alors qu'à de stériles rêveries ou à de plus inutiles'bavardages.
L'emploi des alcooliques à dose modérée convient à l'ouvrier épuisé mr le travail, au malade ruiné par la diète ou les privations. Dans les naladies accompagnées de prostration, avec insuffisance, irrégularité, abaissement subit de la calorification, les alcooliques peuvent rendre de rès-grands services. C'est ainsi qu'on les emploie utilement dans les meumonies des vieillards, et dans beaucoup de maladies incidentes l'individus qui sont en puissance de la misère physiologique. Pour que les alcooliques soient inoffensifs dans les conditions que je viens d'énunerer. il est deux préceptes qu'on ne doit pas oublier : 1° les doses loivent être modérées: 2° elles doivent être convenablement espacées, "est ainsi qu'on donne toutes les demi-heures, toutes les heures une iuillerée à café d'eau-de-vie ou une cuillerée à bouche de la potion de food, de manière h ne pas dépasser l'ingestion de 100 grammes d'aliool dans les vingt-quatre heures. Pour atteindre le môme but, on nirescrit la potion tonique avec le vin et la teinture de cannelle, ou le vin i le Saint-Raphaël,
Cette nécessité d'espacement convenable des doses s'explique très- (ien par la rapidité avec laquelle l'alcool disparaît en grande partie de ''économie: on évite ainsi l'influence nuisible des doses élevées, et effet utile des petites quantités se produit.
Effets immédiats des alcooliques. — La description de l'ivresse a été éjà faite bien des fois par des maîtres habiles, je ne veux en rappeler Nue les traits principaux.
Les premiers effets se manifestent le plus souvent par une stimulation (>i>! voici les caractères les plus ordinaires.
La face devient plus rouge, les yeux prennent de la vivacité; on prouve le plus souvent un état de légèreté et de bien-être dont on ne aurait nier la réalité. Les idées naissent faciles, vives et riantes; on prouve alors une animation sympathique ; les peines sont oubliées, le onneur rôvé; mais le rêve lucide fait bientôt place aux rêveries extradantes. C'est alors que survient cette incohérence des idées qui carac-
térisc l'ivresse accomplie, ce verbiage vantard et slupide accompagné d'une mimique qui ne l'est pas moins. A une période avancée, il ne reste plus aucun vestige de cette raison, émanation de la Divinité, qui élève l'homme au-dessus de tous les êtres de la création.
Sous le rapport de la motilité, l'homme en état d'ivresse présente un caractère qui nous a tous frappés; sa marche est devenue vacillante. C'est un enfant, moins le charme du premier âge.
L'influence de l'ivresse sur l'appareil digestif est généralement connue. Je n'ai besoin que de vous rappeler ces vomissements immondes qui inspirent plus de dégoût que de pitié. A une période plus avancée et plus complète de l'ivresse, survient le relâchement des sphincters, d'où perte d'urine involontaire et même de matières excrémentitielles! C'est alors que l'ivrogne croupit dans sa fange comme un porc.
Au dernier terme de l'ivresse extrême, survient un sommeil léthargique qui souvent est accompagné d'anesthésie. Je vais rapporter sommairement deux observations qui montrent à quel point peuvent aller ce sommeil et celte anesthésie.
J'ai connu dans ma jeunesse un homme (hélas! c'était un médecin) qui habitait un village avoisinant la petite ville où j'ai été élevé, qui avait l'habitude, à toutes les foires et à tous les marchés, de faire de copieuses libations; le soir, en retournant au village, il s'endormait invariablement dans les fossés de la route, et les voleurs, profitant de son sommeil léthargique, ne manquaient jamais d'extraire de ses poches l'argent qu'il n'avait pas dépensé au cabaret. Fatigué de ce dépouillement périodique, l'ivrogne acheta un chien intelligent qui veillait sur lui pendant l'ivresse et en écartait les voleurs. Je vous le demande, dans ce cas, n'était-ce pas la bête qui avait la raison?
La Gazette médicale de l'Algérie a rapporté un drame judiciaire qui avait pris naissance dans une orgie bachique. Un homme avait subi une horrible mutilation, et le sommeil et l'aneslhésie avaient été si complets, qu'il n'eut aucun souvenir, ni de la douleur endurée, ni de l'auteur du crime. On en accusa, malgré la régularité de la plaie, la dent d'un chien affamé. Quoiqu'un verdict favorable ait été rendu, M. le maire de Hou ha persista à penser que ce ne fut qu'une terrible plaisanterie de camarades en état d'ivresse, cl c'étaient des hommes qui, eu cent occasions, avaient donné l'exemple d'une bravoure admirable.
Je n'ai pas besoin d'insister ici sur la fréquence des crimes qui son la suite de l'ivresse. A l'incohérence des idées succède naturellemen l'incohérence des actes. Il se produit quelquefois des fureurs et de actions furieuses, que rien n'explique, que rien ne pouvait faire pré voir. Je ne vous rappellerai qu'un exemple, mais il en dira plus qu'u long discours. Alexandre le Grand, le vainqueur de l'Asie, l'élève, I protecteur d'Aristote, et c'est là un de ses plus grands titres de gloire
lui, si magnanime, assassina dans un accès d'ivresse Cliton, son meilleur ami. 11 n'est pas de méchante action que l'on ne puisse attendre d'un homme ivre, fût-il, lorsqu'il est à jeun, le meilleur du monde.
Alcoolisme chronique. — On comprend sous ce nom les affections qui naissenl par l'influence de l'abus prolongé des liqueurs fortes ou de l'ivrognerie habituelle.
Appareils de la digestion. — Occupons-nous d'abord des maladies diverses des appareils de la digestion et de la nutrition, qu'on observe chez les ivrognes en cherchant à découvrir la liaison qui existe entre la cause et les effets.
La bouche des personnes qui abusent ordinairement de l'alcool est sèche, surtout le matin au lever; la langue est épaisse et quelquefois fendillée.
L'anorexie est une suite ordinaire de l'abus des alcooliques; les ivrognes éprouvent souvent des tiraillements à l'épigastre, un dégoût invincible pour les aliments solides; ils ont au malin des vomituritions : ils rejettent un liquide filant composé de mucosités qu'ils désignent habituellement sous le nom de glaires. On comprend facilement comment l'absorption stomacale devient paresseuse chez les personnes qui abusent de l'alcool; ce liquide, même étendu d'eau, disparaît avec une grande rapidité. Sous l'influence répétée de ces liquides si facilement absorbables, la fonction si importante de l'absorption se trouve modifiée; elle devient paresseuse pour les aliments normaux. Les liquides alimentaires plus denses séjournent alors dans ce viscère, d'où ces difficultés de digestion dont les ivrognes ont si souvent à souffrir.
L'estomac étant souvent irrité par la présence d'un liquide aussi stimulant que l'alcool même étendu, la sécrétion muqueuse s'exagère, et celte exagération nous donne l'explication de ces pituites, ce premier dérangement de santé des ouvriers qui prennent et le matin et dans l'intervalle de leurs travaux des petits verres d'eau-de-vie.
On comprend sans peine qu'à la supersécrétion muqueuse succède une exhalation séreuse et même sanguine; d'où une explication trèsnette des dérangements de la digestion stomacale qu'on observe chez les ivrognes.
Du côté des intestins, nous devons noter que les personnes qui abusent des alcooliques sont sujettes aux ilatuosités, aux coliques; que la constipation est un dérangement ordinaire de leur santé. Les maladies du foie sont très-communes dans ces conditions, et cela se comprend sans peine : cet organe est en effet le premier qui reçoive et conserve dans ses tissus le liquide anormal. Dans les contrées du Nord, la cirrhose est la maladie du foie la plus ordinaire qui suit l'abus de l'alcool; dans le Midi, c'est la fièvre bilieuse et l'hépatite. Cet abus contribue aussi dans les pays chauds à la fréquence de la dysenterie, et quand règne la
lièvre jaune un nombre considérable d'ivrognes sonl atteints par le Il eau.
La diminution notable d'aliments normaux de la réparation qui est la suite nécessaire du régime des ivrognes, les conduit souvent à l'appauvrissement général de l'économie; d'où les hydropisies, qui sont une des causes les plus fréquentes de leur mort. Ajoutons que cette terminaison est favorisée par les maladies du cœur, que détermine aussi l'abus des liqueurs fortes.
Appareils de l'innervation. — Nous allons étudier maintenant l'influence de l'alcoolisme chronique sur les appareils de l'innervation. Les manifestations en sont aussi variées qu'intéressantes. Nous allons faire connaître les formes principales de l'alcoolisme chronique, en vous présentant un résumé des beaux travaux du médecin suédois, M. Magnus Hus, que nous emprunterons à la remarquable thèse de M; V. Racle, sur l'alcoolisme; puis, nous examinerons isolément les troubles de la sensibilité du mouvement et de l'intelligence qu'on observe le plus souvent sur les ivrognes endurcis.
Forme paralytique ou parésique. — L'affaiblissement de la force musculaire est ce qui prédomine. En général, cet étal ne va pas jusqu'à la paralysie, mais reste à l'état parésique. Il diffère de la paralysie suite d'apoplexie ou de maladies cérébrales. Il se porte peu à peu de la périphérie vers le centre. Il a été décrit sous les noms de méningite chronique, tabès dor salis. Cette affection se rapproche à certains égards de la paralysie générale des aliénés, de la paralysie générale progressive. Après une certaine durée de symptômes prodromiques, les extrémités, surtout les membres supérieurs, commencent à s'affaiblir: le sommeil est interrompu par des visions. Les bouts des doigts sont d'abord atteints; le malade ne peut serrer la main que faiblement; il laisse échapper les objets qu'il a saisis.
La faiblesse s'étend aux avant-bras, au bras ou à l'épaule. Bientôt elle se manifeste aussi dans les extrémités inférieures. Le malade flageole sur ses jambes; sa marche devient incertaine. Quelquefois la faiblesse s'étend même aux muscles du dos. Le malade s'affaiblit de plus on plus et devient incapable de se maintenir dans une position verticale ; il reste presque constamment couché. Cependant les mouvements volontaires ne sont pas abolis. 11 n'aime pas à se mouvoir, parce qu'il est obligé pour cela défaire de grands efforts; il ne peut manger lui-même, on est obligé de lui donner ses aliments. C'est dans ce cas que l'on peut rapprocher cet état de la paralysie générale. 11 s'y joint même quelquefois une paralysie de la vessie, du gros intestin, de l'œsophage et même de la langue ; quelquefois des soubresauts îles tendons et des crampes viennent se surajouter. Cette forme n'arrive pas chez tous les sujets à son développement complet. Souvent les symptômes sont très légers et
accompagnés de l.'anesthésie qui caractérise la forme suivante. La faiblesse musculaire survient lentement, ou bien se manifeste à la suite crime maladie aigùe, laquelle peut être le delirium tremens, un rhumatisme aigu, un érysipèle, une blessure, etc., même un état d'ivresse plus fort que de coutume, ou bien la cessation subite de l'usage des alcooliques. Au début, cette faiblesse musculaire varie d'intensité et se manifeste surtout le matin et après un état d'ivresse.
Si le malade ne fait pas d'excès, elle peut rester très-modérée; mais s'il continue à s'enivrer, elle peut atteindre le plus haut degré.
S'il est déjà survenu une paralysie de la vessie et du gros intestin, on peut difficilement s'attendre à une amélioration notable.
Ces symptômes du système musculaire sont accompagnés, ou précédés, ou suivis d'autres étals morbides qui contribuent encore à caractériser cette forme.
L'extérieur du malade est changé ; sa figure annonce l'hébétude et la paresse; le blanc des yeux devient jaunâtre ou gris jaunâtre; la peau est sèche et jaune. Le malade s'amaigrit; les muscles deviennent flas- • ques : rarement les apparences et les formes se maintiennent, ou si elles persistent, les forces ont cependant disparu. Quant aux facultés intellectuelles, le maladedevient indifférent, hébété; ■ sa mémoire s'affaiblit ; son sommeil est interrompu par toutes sortes de visions ; souvent il est précédé d'hallucinations de la vue ou de l'ouïe i ou même d'un véritable délire tranquille; la vue s'affaiblit, les pupilles : sont dilatées ; l'œil est moins impressionnable à la lumière : le malade i croit avoir un voile devant les yeux, lesquels s'obscurcissent parfois totalement en même temps qu'il y a des vertiges; les mouvements brusques de la tète causent d'abord de ces sensations, mais bientôt le malade éprouveces accidents, même quand il est tranquille (sans mouvement); I bourdonnements d'oreilles, dureté de l'ouïe : tous ces symptômes sont variables d'intensité.
L'activité des organes digestifs est ordinairement changée ; on trouve i à. un degré plus ou moins élevé tous les symptômes de la maladie que Broussais voyait partout, la gastrite chronique, depuis les plus légers symptômes de dyspepsie jusqu'à cet état où presque tous les aliments sont rejelés par le vomissement. Assez souvent il apparaît des symptômes d'inflammation chronique de l'intestin grêle et du gros intestin; l'abdomen est tendu, il y a des coliques, des flatulences ; certains aliments sont rejetés par en bas non digérés (lienterie) ; la constipation alterne avec ladiarrhée; le foie est généralement hypertrophié etdéborde le., fosses cotes d'un ou de plusieurs pouces et atteint quelquefois l'hypochondre gauche ; quelquefois il diminue de volume à mesure que le corps s'amaigrit.
Quant au degré de l'alcoolisme, il est remarquable que tel individu
qui a énormément abusé de l'alcool puisse ne pas avoir d'affaiblissement'musculaire, taudis que tel autre, qui en a abusé beaucoup moins, peut être considérablement affaibli.
Forme anesthésique. — La dénomination d'anesthésique s'applique à une diminution de sensibilité dans certaines parties.
Cette diminution de sensibilité, bien qu'elle soit liée aux symptômes de la forme précédente, est cependant le symptôme prédominant.
Monneret dit que, dans beaucoup de cas, les sens sont seulement affectés ; que, dans d'autres, on a observé seulement une diminution considérable de la sensibilité tactile (Compendium).
Avant que l'anestbésie devienne l'expression de l'intoxication chronique par l'alcool, elle est nécessairement précédée par un degré plus ou moins élevé à demi-paralysie (parésie). Elle est donc liée à la forme paralytique. Après un certain temps d'affaiblissement musculaire, le malade observe une diminution de la sensibilité du bout des orteils.
Cette diminution s'étend peu à peu à la plante des pieds, à leur face dorsale, au tibia, au mollet, au creux du jarret, et ne remonte guère plus haut.
Les mêmes phénomènes se manifestent plus tard dans le bout des doigts, et ne remontent en général que jusqu'aux coudes.
Quelquefois la sensibilité est complètement perdue aux extrémités, et devient d'autant plus manifeste, qu'on se rapproche davantage du coude ou du creux du jarret.
Exceptionnellement, l'anesthésie peut commencer par le dos ou par un autre point.
D'autres fois elle est plus manifeste dans une main que dans l'autre (forme hémiplégique).
Cette diminution de sensibilité n'est que superficielle; dans la profondeur des tissus, la sensibilité reste souvent à son état normal.
Cette anesthésie peut aussi varier selon le moment de la journée.
Elle est le plus souvent précédée de fourmillements, et peut être accompagnée d'un certain degré de tremblement.
Il est impossible de dire pendant combien de temps la forme paralytique peut avoir duré pour que la forme anesthésique apparaisse : cela est très-variable. Elles peuvent même apparaître en même temps, et alors elles s'améliorent ou s'aggravent aussi ensemble, et souvent malgré tous les moyens employés par l'art.
Dans le cas où ces moyens ne réussissent pas, il y a un état d emaciation progressive, plus une diminution de fonctions intellectuelles qui se termine par le plus profond abrutissement.
A ces svmplùmes anesthësiques il s'en joint d'autres, dépendants de L'intelligence. Rarement le malade peut faire aucun effort d'esprit. Il s'aperçoit de la diminution de sa mémoire, et devient indifférent à tout
ce qui .se passe. Il a souv.miL des rêves pénibles et des hallucinations de la vue et de l'ouïe, etc., etc. ; et enfin les symptômes qui appartiennent à un degré plus élevé, appelé paralysie générale des aliénés.
11 y a quelquefois embarras de la parole, et cet embarras ne se manifeste souvent qu'au commencement d'une conversation, ou quand le malade veut parler vite ou qu'il se fâche.
Tout ce qui a été dit précédemment pour les symptômes digestifs ■ existe pour cette forme.
La faculté digestive diminue de plus en plus. Le volume du foie diminue, et cet organe devient granuleux ou cirrheux, à quoi se joignent i quelquefois de l'ascite et de l'anasarque. Quelquefois l'état graisseux du : foie persiste malgré l'amaigrissement général.
Souvent il y a du catarrhe des bronches ou même de l'œdème des I poumons. Peau sèche, souvent eczéma et prurigo, teinte jaunâtre de I la peau.
Forme hyperesthésique. — On observe ici l'hyperesthésie dans les mêmes parties qui étaient alfectées d'anesthésie dans les formes précé- ( dentés. Cette forme est rare, de façon qu'on peut hésiter à l'accepter i comme bien distincte.
Celle hyperesthésie est précédée d'éblouissements, de tremblements i de mains, de fourmillements dans les jambes, d'affaiblissements musculaires; en un mot, de troubles de la forme paralytique.
Quelquefois il y a en même temps hyperesthésie à certaines places et aneslhésie dans d'autres ; par exemple, diminution de sensibilité dans les orteils et augmentation de sensibilité dans la plante des pieds.
11 y a des sensations de fourmillement, de froid glacial, alternant avec une chaleur brûlante dans les pieds ou les jambes, lesquelles sensations prennent souvent la forme névralgique localisée, souvent dans les flancs, les aines, etc. Elles sont fréquemment accompagnées de soubre- - sauts des tendons.
La forme hyperesthésique se subdivise elle-même en deux formes, dont l'une siège surtout dans la peau et l'autre dans les parties profondes.
a. L'hyperesthésie cutanée siège ordinairement dans la jambe. Quelquefois la sensibilité de la peau est tellement exagérée, que le malade tressaille au moindre attouchement et pousse des cris. De semblables douleurs sont réveillées par le changement de position et apparais-
» sent quelquefois spontanément.
Cette hyperesthésie s'étend du tibia dans les parties environnantes, mais en diminuant. Mlle est plus forte le soir et la nuit. Le sommeil : devient impossible.
b. L'hyperesthésie des parties profondes de la jambe siège dans les tibias et les mollets; les malades croient que la douleur siège dans
les muscles ou dans la moelle des os. La peau n'est pas plus sensible que normalement, mais la pression révèle la sensibilité plus ou moins profonde.
Ici on remarque d'une manière plus constante la diminution de la vue, l'hébétude de l'esprit, la disposition aux hallucinations et au délire tranquille, ainsi que les symptômes qui caractérisent les inflammations ebroniques de l'estomac et des intestins.
Forme convulsire. — Depuis longtemps on a remarqué que les mouvements involontaires sont une conséquence de l'alcoolisme.
La première manifestation est le tremblement, dont le degré le plus élevé est une espèce de chorée. Plus tard surviennent des soubresauts des tendons, et enfin des accès convulsifs, qui révèlent quelquefois la forme épileptique et peuvent dégénérer en une véritable épilepsie.
La forme convulsive est caractérisée par des accidents convulsifs, survenant chez des individus qui ont eu antérieurement des symptômes certains de l'alcoolisme.
Ces convulsions peuvent être générales ou partielles. Il faut en exclure les tremblements; les soubresauts des tendons n'en font partie qu'autant qu'ils sont les prodromes de véritables convulsions.
Qu'il y ait ou non des soubresauts des tendons ou du tremblement, les convulsions apparaissent, soit à la suite d'une cause occasionnelle, comme une émotion, un effort, une très-forte ivresse, une incontinence de liqueurs alcooliques, soit d'une manière inopinée. Elles sont quelquefois précédées d'hallucinations ou de perversions des sens.
Ordinairement les accès vont en croissant d'intensité et de fréquence. Quelquefois le malade reste des mois sans en éprouver; d'autres fois il en a tous les jours, plusieurs fois par jour ou même plusieurs dans une heure. Quelquefois la connaissance subsiste pendant l'attaque, d'autres fois elle est plus ou moins perdue. Puis il survient une prostration qui est en rapport avec l'intensité de l'attaque. Si l'abus des alcooliques continue, les convulsions peuvent dégénérer en véritables attaques d'épilepsie.
11 y a quelquefois des traces d'irritation spinale, traduites par une sensibilité à la pression sur la colonne vertébrale.
Forme épileptique. — Cette forme est connue, même des gens du monde, sous le nom d'épilepsie alcoolique ou des irrognes. Il est quelquefois difficile, pour le médecin qui n'a pas assisté à l'attaque, de dire si c'est de l'épilepsieou non. Ce diagnostic est d'autant plus difficile, que l'on voit des accidents convulsifs passer peu à peu à la forme épileptique. Nous n'appellerons épilepliques que les accès qui présentent réellement des convulsions tétaniques suivies d'un sommeil comateux.
Il ne suffit pas de constater qu'il y a desaccès épilepli formes, car Pépilepsie aurait pu préexister à l'alcoolisme, pourrait être héréditaire
ou provenir d'une maladie organique. Dans tous les cas d'épilepsie, on a toujours constaté comme prodromes, du vertige et des lipothymies.
Les attaques se rapprochent peu à peu; souvent elles sont précédées d'une aura. Les attaques ne se montrent pas constamment à la même heure du jour, mais elles peuvent arriver la nuit, et alors le malade ne sait rien de ce qui s'est passé.
L'épilepsie alcoolique peut dégénérer en paralysie générale des aliénés. Elle peut aussi guérir, même assez facilement, par suite de la suppression des abus alcooliques. Enfin, elle peut persister des années entières sans aflécter beaucoup les facultés du malade.
Je me suis étendu beaucoup sur la description des formes diverses que peut affecter l'alcoolisme chronique, car je suis convaincu que la connaissance approfondie de ces manifestations pourra avoir une grande importance pratique, surtout dans ces cas, beaucoup plus communs qu'on ne pense, où l'abus n'apparaît pas au vulgaire et est confondu par lui avec l'usage raisonnable. Quelques-uns des signes que nous venons de faire connaître suffiront au médecin expérimenté et même à l'homme sagace pour reconnaître en temps utile les désordres manifestés par une funeste habitude qui mine lentement, sourdement l'économie et la prépare aux coups des plus redoutables affections.
Je vais maintenant poursuivre le même ordre d'idées, en présentant d'une manière synthétique les troubles divers les plus ordinaires qui annoncent ou caractérisent l'alcoolisme chronique.
Parmi les troubles de la sensibilité, nous noterons, comme très-fréquents chez les ivrognes, des fourmillements dans les pieds et dans les mains, des douleurs générales vagues, des troubles très-variés dans les organes des sens, et toujours une diminution dans la perfection des fonctions de ces organes. La vue est moins nette, la sensibilité tactile diminuée; l'impuissance ou des modifications diverses de la fonction génésique se révèlent. Du côté de la motilité, les désordres sont d'une extrême fréquence. Insistons encore sur ce tremblement des ivrognes qui se remarque surtout au matin, qui affecte particulièrement les mains et dégrade l'adresse, ce résultat admirable d'un travail suivi, chez une nature privilégiée. La démarche de l'ivrogne a jeun conserve quelque chose de l'accès d'ivresse : elle est indécise, vacillante.
A un degré plus avancé, la langue et les lèvres sont tremblantes, et la victime de 1 alcoolisme est fréquemment en proie à des soubresauts ou à des crampes fort douloureuses.
Revenons encore sur les troubles de l'intelligence, suites presque constantes de l'abus prolongé des alcooliques.
BOUCHARDAT. — HYGIÈNE. 20
m MODIFICATEURS DU SYSTÈME NERVEUX
Nous avons noté ces fréquentes hallucinations des ivrognes; c'est particulièrement l'organe de la vue qui éprouve les atteintes de ce modilicateur. D'étranges visions tourmentent fréquemment l'alcoolisé et la nuit et Je jour, pendant son sommeil et à l'état de veille ; il est incessamment poursuivi par des animaux immondes qui le menacent ou l'accompagnent sans lui laisser ni repos ni trêve.
Si ces hallucinations de la vue, avec ce caractère effrayant, ne se présentent pas chez tous les ivrognes endurcis, il est une suite lamentable de leur funeste passion, qui est si fréquente que je pourrais la considérer comme nécessaire : c'est l'affaiblissement progressif de l'intelligence, qui les conduit souvent assez vite à un état qu'un seul mot caractérise, Y abrutissement.
Si nous recherchons maintenant quelle peut être l'influence de l'abus des alcooliques sur une des plus redoutables maladies qui affligent l'humanité, sur l'aliénation mentale, nous pouvons dire, sans crainte d'être démenti, que clans notre Europe l'abus des alcooliques est la plus puissante des causes déterminantes de l'aliénation mentale. Je vais rapidement chercher à le démontrer.
Dans une statistique se basant sur des chiffres peu élevés, il est vrai, mais étudiés par un homme aussi habile que compétent, M. le docteur Parchappe, on voit que sur 176 aliénés admis à Charenton, l'alcoolisme pouvait être mis en cause dans 60 cas, et que, sur 82 cas de paralysie générale, il fallait dans 28 en accuser l'alcool. Quelle énorme proportion ! et nous allons voir qu'elle peut être singulièrement augmentée. Que de gens qui ne s'enivrent pas habituellement, qui supportent bien, comme on le dit, les alcooliques, qui ne s'avouent que buveurs, et qui passent pour tels, qui doivent se joindre à la proportion déjà si élevée des aliénés et des malades atteints de paralysie générale, par suite d'abus de l'alcool !
Nous ne sommes pas encore au bout de notre compte : les enfants des ivrognes sont plus prédisposés que les autres aux maladies nerveuses. N'est-il pas légitime de remonter à la cause première ? Plus on scrutera ce problème, plus on sera convaincu que l'abus des alcooliques est directement ou indirectement la principale cause des maladies de l'intelligence. Je viens de parler de maladie de l'intelligence; il estime plaie de l'humanité, le suicide, qui doit presque toujours être considérée comme une affection de cet ordre.
Or, quelle est la cause qui préparc plus souvent à cette lamentable fin, que l'abus de l'alcool? Combien de fois n'ai-je pas eu à constater celte coïncidence dans les anciens garnis de la rue aux Fèves ou de Glaligny, jadis exclusivement habités par les ivrognes?
Tous les auteurs qui, dans les divers Etats de l'Europe, se sont occupes ,de statistique criminelle, ont insisté sur celte coïncidence fréquente de
l'ivrognerie et de la criminalité. Peut-il en être autrement? Un homme à mauvais penchants, qui a perdu la raison, doit presque toujours commettre des actes répréhensihles.
Il est une forme spéciale de l'alcoolisme qui conduit presque inévitablement à quelques-unes de ces lamentables fins que je viens de vous indiquer. C'est celle qui est désignée par le mot de dipsomanie.
Quand les malheureux qui ont cette fâcheuse organisation se laissent aller à un excès alcoolique, l'ivresse est chez eux beaucoup plus persistante que chez les autres individus. Ils se réveillent du sommeil qui suit ces abus, encore étourdis, avec une tendance invincible pour boire de nouveau; s'ils ont quelques ressources, ils retournent aussitôt au cabaret. C'est un cercle vicieux dans lequel ils tournent, jusqu'à ce qu'il survienne quelque catastrophe soit de santé, soit criminelle, soit financière. Les hommes atteints de cette forme de dipsomanie peuvent être bien élevés et convenablement doués à tous autres égards.
J'ai observé un de ces cas, pendant mon séjour à l'Hôtel-Dieu,quim'a vivement impressionné.
J'ai remarqué un jour parmi les malades un homme à figure honnête, sérieuse, intelligente ; il était dans la salle depuis un mois ; la religieuse le considérait comme le meilleur de tous ceux qu'elle assistait : sur sa recommandation, je le pris à mon service. Je le gardai pendant six mois ; chaque jour, je découvrais en lui des qualités nouvelles. Esclave du devoir, humeur égale, bon toujours et pour tous ; d'une instruction audessus de sa condition, d'une adresse merveilleuse. J'appris que c'était un ouvrier appareilleur des plus habiles. Comment, avec un état qui pouvait lui assurer d'aussi bonnes journées, était-il entré malade à l'Hôtel-Dieu? Je m'étonnais aussi comment, depuis six mois, il ne m'avait pas demandé une seule heure de sortie. J'admirais sa sobriété 1 jamais au matin il n'allait avec ses camarades boire le petit verre. Tout Va bientôt s'expliquer. Un jour, il cède à une de ces invitations ; il ne revient point à son service, il ne rentre que fort avant dans la soirée dans un état complet d'ivresse. Le lendemain, frappé de son air hébété, de sa figure altérée, je lui fais doucement quelques observations ; je l'en- • gage à ne pas sortir et à reprendre son service. Il est sourd à toutes mes paroles, il veut absolument sortir ; son devoir, sa place, tout lui est indifférent; il ne tient qu'à une chose, retourner au cabaret, où il est attiré par une invincible attraction, Le soir, il ne revint plus, et j'appris que pendant plus de quinze jours, ivre le lendemain des libations de la vedle, il ne se réveillait que pour boire. A quelque temps de là, j'aperçus celte victime de cette cruelle folie, et je fus saisi de pitié. Je ne sais quelle a été la fin, qui a dû être, déplorable, d'un homme bien doué sous tant de rapports. Je me suis souvent reproché de ne l'avoir pas traité comme un malade aliéné, quand il revint le premier jour, et de ne lui
avoir pas fait mettre la camisole de force jusqu'au retour de la raison; mais à cette époque, je ne connaissais pas eelte forme de dipsoinanie dans laquelle l'ivresse se continue en ne vous laissant dans l'âme que l'envie de boire.
Influence sur la marche de la civilisation de l'abus prolongé et endémique des lioueurs fortes. — Je vais maintenant établir ce que j'ai annoncé dans le commencement de cette élude, que les progrés de l'humanité seraient non-seulement entravés par l'abus des liqueurs fortes, mais encore qu'une marche rétrograde serait imininenle, si l'on ne portait remède à ce fléau.
Amyot a dit avec autant d'énergie que de raison : « Un ivrogne n'engendre rien qui vaille. » Sans doute cette règle absolue présente d'heureuses exceptions, mais on ne saurait méconnaître qu'elle est vraie dans bien des conditions : en effet, les fausses couches sont beaucoup plus fréquentes chez les alcoolisées que dans les conditions normales; la mortalité des nouveau-nés des ivrognes dépasse de beaucoup la moyenne. Toutes choses égales, les maladies nerveuses sont plus fréquentes chez les descendants des ivrognes que chez les descendants des personnes sobres. Et ces maladies, suite de misère, qui enlèvent tant d'enfants du pauvre, combien ne sont-elles pas plus communes dans un ménage qui en subit si souvent les atteintes par suite de la passion alcoolique contractée par son chef? On hérite souvent des goûts et des habitudes de ses ascendants; l'ivrognerie n'est pas exempte de celte loi d'hérédité.
Combien toutes ces causes réunies doivent agir pour arrêter la marche ascendante de l'humanité, ou pour conduire fatalement au remplacement de ces races qui se dégradent par des races vierges de ces causes de dégénérescence physique et morale?
Je viens de parler de races non encore atteintes par ce fléau de la civilisation, mais ne croyez pas que les plus incultes en soient exemples. Un médecin des plus distingués, M. Rufz, qui a exercé aux Antilles, attribue les trois quarts des morts à l'abus du tafia (1). Plusieurs peuplades de l'Amérique disparaissent au contact de notre civilisation,
(l) Je viens de parler des noirs et de leur goût prononcé pour le tafi.i ; mais n'allez pas conclure de ces paroles que celte race n'est point perfectible, qu'elle doit être condamnée au travail manuel, qu'elle seule peut le supporter dans les régions intertropicalcs, et (pic l'esclavage auquel elle est soumise dans quelques parties du globe est une condition de nature. Je proclame au nom de l'hygiène que c'est un abominable sophisme. A l'aide de certaines précautions que j'indiquerai plus loin, toutes les races humaines peuvent et doivent travailler sous toutes les latitudes. Pour garantir les noirs du mal du talia, il faut commencer par les instruire et les rendre libres. Que ceux qui ont charge de leurs destinées imitent notre Arago, dont le premier acte, en prenant possession du pouvoir, fut l'abolition de l'esclavage dans toutes les possessions françaises.