‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 61 sur 371 · EAUX POTABLES. — CRÉTINISME · texte numérisé non relu

EAUX POTABLES. — CRÉTINISME

femme énergique, il travaillait tout le jour, vivait heureux el rendait des services aux malades autant au moins qu'un autre serviteur.

Du crétinisme sons le point de vue de l'hygiène publique. — Il est d'observation que les localités infectées de crétinisme ont vu diminuer, disparaître même cette déplorable dégénérescence dès qu'une route de premier ordre a traversé ces contrées et que le commerce est venu les animer. Il découle naturellement de cette observation qu'il faut sillonner les pays où règne le crétinisme, non par des chemins de fer, mais par des routes qui y amènent incessamment des populations saines, qui diminuent les chances des mariages consanguins. L'autorité ecclésiastique ne devrait accorder des dispenses pour mariages consanguins, dans ces localités déshéritées, qu'avec la plus grande réserve.

On devra redoubler d'efforts pour que les bienfaits de l'instruction, de l'éducation religieuse se répandent avec discernement et profusion sur ces contrées.

Je recommande une surveillance très-sévère des cabarets et de tous les débits d'alcooliques; poursuivez avec rigueur ceux qui vendent ce funeste poison à des enfants ou à des êtres dépourvus de raison. Si l'alcool frappe comme un sur un cerveau sain, il frappera comme cent sur ces organisations préparées à ressentir les coups de ces mauvaises influences.

J'arrive à un point très-délicat de la question, sur lequel je suis en désaccord avec les autorités les plus compétentes et les usages universellement établis. On admet qu'un goitre très-développé et qu'une disposition au crétinisme sont non-seulement des causes d'exemption du service militaire, mais on refuserait même les engagements d'individus atteints de cette infirmité. Sans doute, il faut autant que possible que le recrutement de l'armée se fasse dans l'élite de la population ; mais, en opposition avec cette règle, nous trouvons ici deux considérations qui nie semblent d'un ordre très-élevé. En prenant par le recrutement les goitreux et les crétineux, on leur rend le plus grand des services : le changement de lieu, les soins que leur prodigueraient les médecins militaires, les débarrasseraient bien vite d'une infirmité que beaucoup ménagent pour leur faire passer l'année de leur conscription. La discipline militaire élèverait bientôt le niveau de l'intelligence des crétineux et, en les soumettant à l'empire de la règle, en aurait bientôt fait des hommes utiles.

L'autre considération louche aux intérêts élevés de l'amélioration de la race. Si l'on admet que le goitre soit le premier pas qui conduit les générations vers le crétinisme, il est bien évident que si la conscription enlève l'élite de la population, les goitreux qui seront exemptés accapareront pour ainsi dire le pays et condenseront le foyer du mal. La conscription, qui pourrait être pour ces contrées une condition de progrès

si elle en éloignait les goitreux pour les rendre guéris, devient au contraire une des causes les plus actives de la dégénérescence.

Les goitreux et les crétineux pourraient être très-utilement employés comme infirmiers militaires ; ils trouveraient encore de très-bons emplois dans d'autres services de l'armée de terre ou de mer. Dans cette dernière en particulier, par le seul fait de vivre dans un port ou sur mer, leur guérison deviendrait aussi prompte que définitive.

Plus j'ai réfléchi à ce sujet, plus je me suis convaincu que le jour où l'on aura retranché du cadre des exemptions militaires le goitre endémique et le crétinisme au premier degré, l'hygiène publique aura fait un pas important dans la voie qui doit faire disparaître ces infirmités.

Comme dernier conseil à l'autorité administrative des pays infectés de goitre et de crétinisme, je dirai : Avant toutes choses, dotez ces localités d'eaux salubres. Partout on peut recueillir l'eau du ciel dans les citernes en quantité suffisante pour les besoins de l'homme. En attendant que ce bienfait soit réalisé, distribuez aux populations des sels faiblement iodurés, de manière qu'il n'intervienne pas plus de quelques milligrammes d'iode dans l'alimentation de chaque jour d'un individu, et malgré ces doses minimes, surveillez l'influence de ce modificateur avant d'en consacrer l'usage, en ayant présents à l'esprit les cas de cachexie iodique dont j'ai parlé précédemment. L'intervention du médecin est ici indispensable.

Bouton d'Alep et bouton de Biskra. — On a rapporté à l'influence nuisible de certaines eaux potables deux endémies caractérisées par de très-curieuses manifestations du côté de la peau, le boulon d'Alep et celui de Biskra. Tout en reconnaissant que ces deux affections offrent encore beaucoup d'obscurités sous le rapport de l'étiologie, tout en tenant un compte sérieux des objections qui ont été soulevées contre l'opinion qui attribuait à l'usage d'eaux potables de mauvaise qualité le bouton d'Alep et celui de Biskra, je n'en suis pas moins resté convaincu que c'est encore l'hypothèse la plus probable; tous les faits que j'ai précédemment exposés sur la nature des principes nuisibles des eaux potables donnent, selon moi, un incontestable degré de vraisemblance à cette hypothèse.

Le bouton d'Alep est une dartre crustacée scrofuleuse de Biett; elle est classée par M. Cazenave dans le groupe des dégénérescences, à côté de l'éléphanliasia dos Grecs, du lupus et du cancer de la peau. Pour nous, le bouton d'Alep se rangerait tout à la fois dans la section des maladies de la peau déterminées par l'ingestion de substances nuisibles et à côté des maladies spécifiques; il touche à ces dernières par son caractère d'unicité d'évolution, et s'en séparerait parce qu'il n'est pas contagieux, au moins par l'air, mais probablement par inoculation.

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