DES PROGRÈS ET DE L'AVENIR DE L'HYGIÈNE
d'ouvriers parisiens allèrent en Algérie chercher de la tranquillité et du travail. Les idées saines d'hygiène ne présidèrent pas toujours aux installations; plusieurs localités furent imprudemment choisies. Ainsi, 137 familles s'établirent, en 1849, dans le village de Zurich; après un an à peine, il n'en restait plus que 13 : la fièvre ou la dysenterie, qui les avaient décimées, n'avaient épargné personne. Dans les campagnes longues et lointaines, il tombe bien plus d'hommes par la maladie que par le plomb de l'ennemi ; la responsabilité qui pèse sur le général de la santé est aussi grande que celle qui incombe au général de la bataille; mais pour qu'il l'accepte et remplisse son rôle avec l'élévation qu'il comporte, il lui faut un pouvoir qui souvent ne lui est pas accordé, parce que l'utilité n'en est pas comprise comme elle devrait l'être.
Ce n'est pas seulement dans les conseils des armées que le médecin est devenu le représentant des idées exactes de l'hygiène, mais encore clans toutes les carrières civiles ; ce rôle providentiel se révèle surtout auprès des classes militantes.
C'est pour les travailleurs, pour les êtres éprouvés par la misère et la souffrance, que la vigilance de l'hygiène est indispensable. Quand on traite les grandes questions qui les intéressent, les yeux se tournent tout d'abord aujourd'hui du côté du médecin ; mais pour qu'il soit à la hauteur de sa tâche, des études longues, sérieuses, lui sont indispensables : il faut que la science, par sa précision, impose à tous la confiance. Dans les conseils d'hygiène où il va s'asseoir, il se trouvera à côté de magistrats, d'ingénieurs, de pharmaciens, tous hommes recommandables par une éducation forte, et il doit être l'arbitre suprême dans une foule de questions qui peuvent se présenter. Je vais en citer quelques-unes. S'agit-il, par exemple, d'une distribution d'eau potable dans la ville qu'il habite, c'est à lui que l'on demandera si ces eaux sont parfaitement saines, si leur usage ne déterminera à la longue aucune maladie endémique, le goitre par exemple. Si ces eaux ont besoin d'être conservées, il faudra qu'il connaisse et apprécie l'influence des réservoirs, des tuyaux conducteurs ; si elles ne sont pas limpides, il faudra qu'il puisse se prononcer sur la valeur des différents procédés de filtration qui sont en usage.
L'éclairage au gaz tend chaque jour à s'établir dans les villes les moins importantes : que de questions intéressantes vont se présenter, se rapportant au choix du gaz qui peut être fourni par les corps gras, les résines, la houille, etc.; au choix des tuyaux de conduite, dont les imperfections amènent des fuites qui déterminent avec le temps l'infection du sol des villes, comme nous en avons des exemples si nets à Paris, et qui peuvent causer des explosions, des asphyxies!
Tout ce qui se rapporte aux engrais prend chaque jour dans le sein des villes qui les produisent une importance capitale. D'un côté, on veut
li INTRODUCTION ET SUJET DE LÏ1YŒNE.
à tout prix écarter ces odeurs infectes, quelquefois dangereuses et toujours si incommodes; de l'autre, on veut utiliser pour l'agriculture ces engrais si riches qu'on laisse encore, en beaucoup de lieux, par une déplorable incurie, se perdre en infectant l'air. Il faut que le jeune médecin, membre des conseils d'hygiène, connaisse tout ce qui a Irait aux voiries, aux désinfectants, etc.
Les questions les plus diverses se rapportant au chauffage, à la ventilation, se présenteront à l'improviste à propos de la construction d'hôpitaux, de salles d'asile, de crèches, de théâtres.
Les avaries et falsifications des substances alimentaires feront naître des questions qu'il faudra immédiatement résoudre : quelle est la ville où l'on ne débite que des vins naturels, des vinaigres vrais, de la bière faite seulement avec de l'orge germée et du houblon, du lait qui n'a pas été écrémé ni additionné d'eau? Et par-dessus tout cela, vienne la disette, c'est au médecin hygiéniste qu'il faudra s'adresser pour prévenir les altérations de l'aliment usuel, pain, maïs, afin de prévenir le retour de ces épidémies d'ergotisme, d'acrodynie, de pellagre.
Dans la pratique médicale, chaque jour le jeune médecin est interrogé sur ces questions d'hygiène usuelle sur lesquelles les hommes bien élevés ont des notions assez exactes. Ses réponses serviront à le juger.
L'hygiène, dans notre temps, est une science aussi mobile et aussi progressive que tous les arts utiles qui reçoivent des perfectionnements journaliers. Ces progrès merveilleux de l'industrie créent de nouvelles conditions hygiéniques qui peuvent être bonnes et mauvaises.
Combien de questions hygiéniques nouvelles n'a pas fait naître l'établissement des chemins de fer? La vivacité de l'air, la réverbération des fourneaux, les mouvements spéciaux, ont créé l'hygiène spéciale des chauffeurs et des mécaniciens des voies ferrées.
Pour maintenir les (ils du télégraphe électrique, on emploie des crochets émaillés; dans la fahrication de l'émail intervient le cristal à base de silicate de plomb ; les ouvriers qui en absorbent la poudre sont atteints d'accidents saturnins, surtout lorsqu'ils abusent des alcooliques.
Parmi les arts qui ont été heureusement modifiés par les progrès de la science, nous citerons la dorure sur métaux, qui, grâce aux belles inventions de Huolz et Elkinglon, n'expose plus les ouvriers aux accidents mcrcuricls; citons encore la substitution du blancdczinc au blanc de ploml), l'utilisation du gluten dos amidonnerics, etc.
Parmi les arts nouveaux qui ont fait naître des conditions hygiéniques mauvaises, mentionnons la fabrication des allumettes chimiques, qui expose les ouvriers à la carie des mâchoires, et tous à l'empoisonnement, à l'incendie. La découverte du phosphore rouge, l'emploi des allumettes sans phosphore, permettront d'éviter ces dangers. La dissolution du caoutchouc dans le sulfure de carbone produit chez quel-
ques ouvriers une paralysie passagère et l'impuissance. Je pourrais multiplier ces citations; mais ces questions seront ultérieurement traitées.
Tout concourt donc à nous prouver, non-seulement l'utilité des connaissances précises en ce qui se rapporte à l'hygiène, mais encore l'extrême mobilité de ces connaissances.
Ai-je besoin de redire que si le jeune médecin s'assied dans les conseils des armées et de la marine, quelle responsabilité immense peut peser sur lui, quand il s'agira de régler le régime le plus convenable suivant les lieux, et la saison ; les localités les plus favorables aux campements, la durée et la puissance des travaux, les conditions si difficiles qui doivent présider aux colonisations. Le bien qu'il peut faire est immense ; mais une science complète lui est indispensable pour entraîner les convictions par la puissance de la raison et par des preuves que l'expérience ne doit que fortifier.
Classification. — S'il est une science où une bonne classification soit difficile, c'est certainement en hygiène, comme nous allons le voir bientôt; mais l'utilité d'un fil conducteur qui puisse nous diriger dans une étude aussi complexe est tellement évidente, qu'il faut se résigner à en adopter une, en reconnaissant son insuffisance et ses défauts. Cette nécessité a même certains inconvénients qui ne sont pas sans gravité dans la pratique, et qui dérivent de la solidarité des fonctions de l'économie vivante. Je ne vais en citer qu'un exemple : quand on s'occupe de l'exercice et qu'on traite de la gymnastique, on isole trop complètement un des côtés du problème ; on insiste avec raison sur les divers moyens de dépenser énergiquement et régulièrement de la force ; entraîné par ce cours d'idées, on oublie trop souvent que pour dépenser il faut réparer, et qu'il est indispensable que la réparation soit proportionnelle à la dépense, et que sans cette condition essentielle la gymnastique, au lieu de fortifier, doit affaiblir. Mais ce n'est pas tout : quand il s'opère dans l'économie vivante un travail énergique de réparation et de dépense, il est indispensable que les résidus de ce travail puissent être régulièrement et complètement éliminés : d'où la nécessité, non moins pressante que celle de l'exercice, de maintenir dans une puissante activité les organes, tels que la peau, les poumons, les reins, chargés de cette élimination. On aperçoit maintenant combien il se présente d inconvénients dans la pratique, lorsque l'on veut scinder les équations hygiéniques et suivre une classification linéaire.
La principale difficulté d'une classification en hygiène découle de la complexité des phénomènes etde la nécessité, reconnue par presque tous ceux qui ont mûrement médité ces sujets, d'adopter une classification double, qui expose a des répétitions et qui n'est pas sans introduire quelque confusion dans ces études, Encfiet,notre santé est modifiée par
['influence d'agents extérieurs, tels que la chaleur, L'air, les miasmes, les aliments, le travail, les affections de lame, etc.; elle est modifiée différemment suivant les âges, les sexes, les idiosyncrasies, les imminences morbides. Il résulte de là que les causes des maladies sont hors de nous et dans nous.
Des exemples feront mieux comprendre la netteté de cette division. 200 enfants naissent le même jour. 100 restent à domicile dans un appartement bien chauffé; au bout de dix jours, il en meurt 5 et il en reste 95 vivants. Les 100 autres sont transportés à la Maternité par un temps froid ; au bout de dix jours 90 sont morts (c'est de l'histoire que j'écris), il n'en reste que 10. L'influence de la cause extérieure, le froid, est ici assez évidente pour qu'il soit nécessaire d'insister; cherchons maintenant à faire apprécier l'influence de la cause intérieure.
400 personnes, d'âges, de professions, d'imminences morbides différentes, prennent des wagons découverts dans un convoi de chemin de fer, par un vent de nord-est froid; ils sont tous.exposés à la même cause. Mais parmi ces 400 voyageurs il y a 100 militaires dans la force de l'âge et habitués aux intempéries ; un seul est malade, il y a 100 vieillards, 9 sont atteints; 100 enfants nouveau-nés, 50 sont affectés; lOOglycosuriques, 40 sont pris d'une maladie incidente, déterminée par l'action du froid. La cause nuisible est la même; elle agit d'une manière diverse, suivant les individus. On voit donc que l'action de la même cause peut être très-différente, selon les ressources de résistance propres à l'individu.
Suivant des dispositions particulières comprises dans la désignation d'idiosyncrasie, l'action de la même cause produira des effets différents. Ainsi , sur 100 personnes affectées par le froid , 50 auront des coryzas, 30 des bronchites, 10 des pneumonies, 10 des rhumatismes.
On voit donc clairement que les maladies surviennent : 1° par l'influence des modificateurs; 2° par disposition propre au sujet. De cette distinction découle naturellement les divisions fondamentales de l'hygiène en modificateurs, qu'on nommait matières de l'hygiène, et en dispositions individuelles, comprises sous le nom de s u jet de l'hygiène.
Classification physiologique. — On a pensé qu'on pouvait comprendre lOUtes Les connaissances de l'hygiène en adoptant les bases d'une classification physiologique; qui elle-même avait pour point de départ la méthode appliquée par Bichal à l'anatomie descriptive. Ce plan a un résultat heureux, celui de ramener l'unité dans les plus importantes des sciences médicales; c'est Morcau (de laSarthe) qui le premier en a conçu la pensée; il a été développé par Londe dans ses Nouveaux éléments d'hygiène Celte classilieation est très-simple en apparence, mais elle présente de sérieuses difficultés dans l'application.
La voici résumée en un court tableau :