DES PROGRÈS DE [/HYGIÈNE
Il ne faut pas se contenter de sentences Rappliquant à tout, et débitées sans preuves; mais n'aborder que ce qui peut être démontré par l'expérience et par l'observation. Si Hallé s'efforçait de tout comprendre dans l'hygiène, je crois qu'il faut laisser dans l'ombre une foule de détails oiseux, ou qui ne peuvent se prouver. Il restera beaucoup à faire pour nos successeurs, mais à chaque jour suffit sa peine. Nous nous bornerons, autant que possible, à ce qui peut aujourd'hui nous faire approcher du but que nous poursuivons. En entrant dans cette direction, on verra que l'hygiène ne comprend plus un ensemble de connaissances banales, mais qu'elle s'attaque aux problèmes les plus élevés et les plus difficiles de la science, et qu'elle réclame les connaissances les plus précises.
Progrès de l'hygiène. — Si nous considérons maintenant d'une manière générale l'hygiène au point de vue de ses applications, nous trouvons que depuis le commencement de ce siècle, avec des oscillations diverses, elle a fait d'incontestables progrès, qui sont nettement accusés par la progression de la durée moyenne de la vie.
Avant 89, les tableaux de Duvillars nous apprennent que la durée moyenne de la vie était de 28 ans; en 1817, elle s'élève à 31 ; en 1834, à 34, et en 1853, à 3G.
Ainsi, d'une manière générale, on peut dire que l'hygiène a marché avec les progrès de la civilisation (1). Hàtons-nous cependant d'ajouter qu'une civilisation trop avancée dans une certaine direction, trop raffinée, conduit l'humanité à la décadence et tend évidemment à abréger la durée moyenne de la vie. L'agglomération du peuple dans de grandes manufactures n'a pas été un progrès sous tous les points; il n'est besoin que de rappeler ici l'état déplorable, il y a une trentaine d'années, d une partie des populations ouvrières de Manchester et de Lille.
Dans certains quartiers de ces villes, la durée moyenne de la vie était descendue au-dessous du chiffre le plus bas que nous avons cité.
.Le mouvement des habitants des campagnes vers les grandes villes est un résultat fâcheux des progrès de la civilisation. Dans ces populations éloignées des champs naissent des besoins factices qu'il faut satisfaire en négligeant les réels ; avec bien d'autres maux il apparaît chez elles, avec plus d'intensité, cet état, que l'on peut désigner sous le nom d'ennui de la vie, que l'on cherche a combattre par ces moteurs du sys-
(I) Partout dans les campagnes, où l'on a le plus et mieux travaillé à la terre, la vie moyenne s est accrue. Des éludes savantes, que M. Dclalrambais a consignées dans un memo,re sur le mouvement de la population dans le Berri, établissent que l'ouverture des routes agricoles a contribué à élever le niveau de la vie moyenne dans les localités qui en ont ete largement pourvues. Le Crétihisme a disparu de certaines localités do notre Savoie, quand elles ont été sillonnées par de larges voies de communication.
tème nerveux, le tabac, l'alcool, ces fléaux de l'humanité, qui la conduiront à la décadence si leur usage abusif s'étend incessamment.
Les progrès de l'hygiène effectués chez nous s'appuient sur trois bases principales : l'égalité devant la loi, le travail énergique et la moralité.
L'habitant des campagnes, par le jeu régulier de nos lois, est devenu propriétaire de la plus grande partie du sol, qui a constitué sa grande caisse d'épargne (Bouchardat, Du morcellement). Depuis le commencement du siècle, il est devenu prévoyant pour économiser, afin d'acheter un coin de terre sur lequel il a bravement employé ses forces ; le travail énergique et continu a éloigné la misère et raffermi la moralité. L'aisance et les bonnes mœurs sont les meilleurs auxiliaires de l'hygiène.
Ajoutons ici que les grands travaux conçus par des hommes qui savent envisager les vrais problèmes de l'hygiène publique peuvent rendre des services immenses, en augmentant l'aisance des travailleurs et en assainissant de vastes contrées.
Depuis un siècle de grands progrès ont été réalisés ; de plus grands encore sont en voie de réalisation ; je vais, dans une rapide esquisse, indiquer les uns et les autres.
De redoutables endémies qui ont exercé des ravages considérables dans les siècles passés se sont beaucoup amoindries dans notre temps.
Le scorbut était une des grandes causes de mort des marins et des populations qui habitaient les mers du Nord ; grâce au progrès de l'hygiène, les ravages de cette redoutable affection ont été successivement refoulés dans les contrées de plus en plus septentrionales.
A Paris, à la fin du siècle de Louis XIV, le scorbut a sévi avec une grande intensité; il y a quarante ans à peine, il exerçait des ravages constants dans la division des aliénées agitées, à l'hospice de la Salpètrière : aujourd'hui le scorbut endémique a disparu de Paris; il a commencé à y paraître dans les six dernières semaines de notre siège de 1870-1871, pendant lequel le peuple de Paris a enduré avec tant de résignation de si rudes privations.
Quand la Hollande était habitée par des familles entassées dans des logements humides, le scorbut endémique y apparaissait souvent. Aujourd'hui que le Hollandais se distingue par le confort de ses habitations, la maladie du Nord y a disparu; elle ne se montre plus endémiquemenl que parmi les populations pauvres des contrées les plus septentrionales de l'Europe.
L'ergotisme, l'acrodynie, ont à bien des reprises décimé les populations nécessiteuses de l'Europe dans les siècles qui ont précédé le dixhuitième; aujourd'hui c'est à peine si l'on peut en signaler de rares exemples.
Si le goitre endémique et le crétinisme qui le suit se montrent encore dans plusieurs vallées encaissées des montagnes éloignées de la
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mer, on peut prévoir le temps où les ell'ets désastreux de cette cause puissante de la dégradation humaine s'amoindriront considérablement.
Nous connaissons bien aujourd'hui les conditions de formation et de propagation des effluves des marais, de ce fléau qui énerve et décime les populations de certaines régions des pays chauds et tempérés ; il ne s'agit plus que de se mettre à l'œuvre pour éloigner un des plus grands obstacles au progrès de l'humanité.
Si nous concentrons nos regards sur ce que nous pouvons observer autour de nous, nous voyons certaines grandes diathèses y exercer des ravages qui ont semblé jusqu'ici presque toujours croissants ; j'ai l'espérance que l'étude philosophique des causes nous montrera la voie qu'il faut suivre pour conjurer ces grands maux.
Nous sommes sinon impuissants, au moins bien insuffisants pour guérir les affections scrofuleuse, tuberculeuse ou cancéreuse : quand les grands accidents ont éclaté, nous assistons souvent comme des témoins passifs au progrès du mal ; mais plus on scrutera attentivement ces difficiles problèmes, mieux on verra que ces accidents n'éclatent que lorsqu'ils ont été préparés de longue date par une mauvaise direction hygiénique. L'édifice de la santé se mine peu à peu; il faut l'élément du temps pour qu'une cause désastreuse prépare l'organisation à un mal dont on n'a pas su prévoir l'invasion. J'ai la ferme espérance que l'époque n'est pas éloignée où l'on appréciera très-nettement l'influence de ces causes qui préparent ainsi l'organisme à l'invasion de ces irrémédiables affections. Bien souvent il sera facile d'éviter le mal en évitant les causes qui le produisent.
La goutte, la pierre urique, sont des maladies très-difficiles à combattre médicalement quand elles sont déclarées, très-faciles, au contraire, à prévenir chez les prédisposés, par le régime, un exercice suffisant et une surveillance attentive des grandes excrétions.
Plus les idées saines et grandes sur la médecine gagneront du terrain, mieux on s'apercevra que le médecin de la santé est infiniment plus et plus souvent utile que le médecin des maladies, qu'il peut être bien autrement puissant pour prévenir nos maux que pour les guérir; mais pour que ces vérités s'établissent et se vulgarisent, bien des et orts sont encore nécessaires. Avant tout, des études longues et difficiles sont indispensables pour éclaircir des questions qui jusqu'ici ont Paru inabordables; grâce au progrès des sciences d'observation, on pourra les attaquer aujourd'hui.
Pour répandre ces vérités dans le public éclairé qui doit en profiter ' I" emier pour ensuite les propager, il faut le convaincre de l'élévation «' ces études et de leur mérite. Pour cela, il ne faut pas procéder par pi eceptes et sentences, mais ne rien avancer qui ne puisse se prouver à I » des méthodes exactes dont la science moderne est en possession.
lî iNïïtolM'CTÏON ET SUJET DE L'HYGIÈNE.
Les grandes vérités do l'hygiène ont été conquises ou par l'empirisme ou par l'observation médicale. Si jusqu'ici la part de l'empirisme, ou de l'observation universelle a été la plus large, le rôle du médecin a grandi de notre temps et est appelé à grandir encore. Les vérités qui se sont établies parle temps, par l'observation universelle, sont associées à des préjugés, le bon grain est mêlé à l'ivraie; aujourd'hui nous devons chercher à le démêler. Les changements de condition dans lesquels l'homme se trouve placé sont, de nos jours, beaucoup plus fréquents; ces changements nécessitent des changements dans la direction de la santé : ce que l'expérience nous avait appris pour une condition donnée n'est plus acceptable pour une autre; si l'on persiste dans la voie qui était bonne, quand la condition vient à changer, des causes imprévues de maladies apparaissent et se révèlent par des désastres. C'est surtout clans l'hygiène du soldat, du marin, qu'on trouvera de nombreuses exceptions à ces règles fondées par l'empirisme.
Jadis les grands préceptes d'hygiène publique empirique étaient conservés et consacrés, ou par les généraux d'armée, ou par les législateurs religieux. Ne citons ici que quelques-uns des admirables préceptes hygiéniques qu'on trouve ou dans les livres saints, ou dans le Coran. L'abstinence des alcooliques, du porc, ce type des animaux à graisse, n'était-elle pas de première nécessité dans ces régions brûlantes habitées par les Juifs et par les Arabes? L'utilité, dans ces conditions, des a l !u lions journalières ne peut échapper à personne.
Les c onnaissances approfondies des grands généraux d'armée de l'antiquité en hygiène publique positive nous sont attestés par trop de faits pour que nous puissions les mettre en doute. Ce que nous savons sur l'éducation p'ivsiquedes soldats de Sparte, des légionnaires de Rome, montre que rien d'essentiel n'était oublié. Les généraux romains avaient des connaissances pratiques des plus solides sur les soins se rapportant à l'alimentation, à l'emploi des forces, à la graduation des exercices, aux vêtements, aux campements. Ces connaissances pratiques nous sont accusées par ce fait capital de la conservation de grandes armées dans des campagnes lointaines et de longue durée. A Rome, il existait plusieurs charges se rapportant à l'hygiène de la ville.
Les généraux modernes se reposent sur les médecins de la conservation et de la direction de ces grands problèmes d'hygiène publique, et ils ont raison; assez d'aulres choses leur sont dévolues : les progrès des connaissances humaines en ont nécessité la division. Constatons seulement que cette intervention des médecins a souvent manqué son but, parce qu'elle n'a pas été complète. Quand on abdique, il ne faut pas abdique! à demi. C'est après les désastres qu'on apprécie l'importance des lois de l'hygiène qu'on a transgressées. Citons au hasard.
Après les funestes journées de Juin, un grand nombre de familles