HYGIÈNE DES CAMPAGNES
Le coup d œil que nous venons de jeter sur l’organisation des villes et en particulier sur les règles d’bygiène qui sont observées à Paris nous a montré un tableau bien dilférent de celui que présentent les petites localités, auxquelles on donne le nom à&bounjs et de villages.
P un côté, nous voyons de vastes agglomérations où des millions d êtres humains se disputent l’air, l’espace et la lumière, souillent les cours d eau de leurs déjections, ou les corrompent par l’écoulement des produits de leur industrie et modifient profondément Tonsemble des conditions naturelles, où l’homme est placé pour vivre. Mais en même temps des efforts continus, progressifs et de plus en plus intelligents, luttent contre les inconvénients d’un pareil état de choses. Des dépenses considérables sont affectées à la construction et à l’assainissement des égouts, à l’amélioration et à l’entretien de la voie publique, à 1 hygiène des édifices publics et privés, aux mesures préventives contre es épidémies, enfin au bien-être moral et matériel de la population.
Del autre côté, que voyons-nous? L’homme abandonné à lui- même lutte avec ses ressources individuelles contre les difficultés de la vie, il s abrite comme il veut, se nourrit comme il peut et n’obéit qu’à ses propres instincts pour ce qui touche à la propreté, à l’assainissement <les habitations, à l’économie intérieure. Il en résulte de profondes difcrcnccs dans la manière d être des habitants de la campagne, nonseulement dans les divers pays d’Europe, mais au sein même de notre rance où les plus grandes différences existent entre la population des ivers départements. Ici, le paysan se rapproche par ses habitudes, par ses goûts, par sa manière de vivre de l’habitant des grandes villes. Là,
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e’csl presque un sauvngeclont la demeure est à peine préférable à celle des Peaux-Rouges d’Amérique, et dont l’intelligence est au niveau du confortable qu’il s’accorde. Dans la fertile et verte Normandie, l’alimentation est non-seulement abondante, mais excessive. Le paysan y commet des excès qui développent très-souvent la goutte, chez les habitants de ces contrées ; son voisin de Bretagne se nourrit au contraire de sarrasin et de laitage et se contente d’exporter ses meilleurs produits au lieu de les consommer. Les campagnes de la Beauce renferment une population aisée qui vit dans l’abondance. Les montagnes de 1 .-Auvergne sont habitées par une race industrieuse et frugale, mais aux mœurs primitives, et qui, dans bien des cantons, vit presque exclusivement de châtaignes bouillies. 11 y a, dans ces différences d’habitudes, d’alimentation et d’installation, il y a, disons-nous, bien plus qu une différence de climat, il y aune différence de civilisation.
Il ne faut point oublier d’ailleurs que les conditions physiques au milieu desquelles vit le paysan varient considérablement suivant les localités. La France est un pays sain, dans presque toute son étendue; cependant elle renferme des contrées insalubres : il nous suffira de citer la Sologne avec ses marais, les hautes vallées de la Savoie avec leurs crétins, certaines contrées du Midi avec leurs races dégénérées. Dans des pays aussi maltraités par la nature, d’immenses travaux d’art seraient nécessaires pnur rendre le pays habitable, et malheureusement personne ne semble avoir un intérêt direct à les réaliser.
On comprend dès lors qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de comparer entre elles des conditions si^ differentes et de formuler des règles générales pouvant s’appliquer à tous les cas particuliers 11 est cependant des principes que l’on peut toujours énoncer, puisqu’ils répondent à la nature même des choses. C’est ce que nous essayerons de faire, en considérant d’une manière générale les règles d’hy"iène qu’on doit observer à la campagne.
lAablUinl des villes soulTrc du manque d'espace qui le prive naliirolleiiienl d’air cl do lumière; le paysan vit au milieu des cliamps, il y respire un air pur; mais, reulré eliez lui, il se blottit souvent dans une lanière malpropre qu il partage avee ses bestiaux. Le fuimcr qui s'aeeumiile à la liorle, les ordures qui s enUlsseiil a 1 lUU-iieur uiem du logis, l abseiice de leiictres, fout de ces eabaiies des liabilaliou. bien plus malsaines que les logements les plus insalubres de u villes, neiireusement ou ii’y passe que la iiuit; W* '
la vole publique, mais les soins les plus eleiueiilaires de 1 bvgiei O fout absoluraeut défaut dans ees ruelles étroites et tortueuses ou.
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comme on l’a dit avec raison, tout est cloaque et latrines. Le purin des étal)les, formé principalement par l’urine des bestiau.x, s’accumule dans des cavités d’où il s’écoule par regorgement, soit pour imbiber le sol en infectant les puits, soit pour se rendre à la mare la plus voisine, celle où l’on abreuve les bestiaux. Par un préjugé assez singulier, on prétend, dans certaines campagnes ou dans certaines localités, que les animaux jméfèrent l’eau ainsi souillée. 11 est cependant probable qu’on ne leur laisse pas le choix.
L’abatage des animaux, les conditions dans lesquelles a lieu le commerce de la boucherie sont souvent aussi une cause d’infection pour les villages. Les locaux n’étant pas convenablement disposés, le sang des animaux s’écoule sur le sol où il se putréfie, leurs entrailles sont abandonnées sur la voie publique où ces débris corrompus attirent des essaims de mouches et peuvent devenir un moyen de propagation des maladies infectieuses.
Un autre point sur lequel l’hygiène du paysan laisse énormément à désirer, c est la nourriture. La grossièreté des aliments, l’insuffisance de 1 alimentation ne sont pas toujours le résultat de la misère, c’est souvent un esprit d’économie sordide qui pousse l’habitant des campagnes à vendre ses produits au lieu de les consommer. Au reste, il est incontestable qu en plein air une nourriture des plus élémentaires peut sulfire à 1 entretien de la santé. Dans les régions les plus montagneuses de la Suisse, il est des vallées extrêmement élevées qu’on nomme Ajpes (A//)en); on y transporte les bestiaux pour brouter l’herbe qui s’y trouve en été, quelquefois meme on y transporte les moutons à dos d’homme quand l’abord en est trop escarpé. Une fois l’hiver venu, bêtes et gens redescendent dans la vallée. L’existence des bergers qui gardent ces troupeaux se compose donc de deux parties : en hiver, ils vivent dans des localités habitées; en été, ils passent leur temps dans la solitude la plus absolue, abrités par un modeste chalet, et presque entièrement privés de vivres. Leur alimentation se compose presque cxc.usivemcnt du lait de leurs troupeaux, ainsi que du beurre et du fromage qu’ils peuvent en retirer. Le pain lui-même n’y figure que pour une parünmimc. On l’emporte, au commencement de l’été, du fond des vallées jusque dans ces localités alpestres, et on ne renouvelle pas la provision avant six mois. 11 devient tellement dur qu’il faut le couper a la hache, et les bergers n’en consomment que quelques fragments estmés, pour ainsi dire, à assaisonner le lait qu’ils boivent. Et cepenant ces hommes, comme on le sait, sont d’une haute stature, d’une robuste .santé et d’une vigueur peu commune.
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Le paysan peut donc se contenter d’une nourriture très-imparfaite; il n’en est pas moins vrai que si l’individu ne semble pas en souffrir, la race a souvent une tendance à dégénérer, surtout lorsque d’autres conditions fâcheuses viennent se joindre à l’insuffisance de l’alimentation.
Enfin, parmi les causes des maladies qui frappent le plus souvent l’habitant des campagnes, il faut placer le froid et 1 humidité contre lesquels il ne cherche presque pas à se garantir. Dans les provinces les plus fertiles de la France, dans les pays où le campagnard jouit d’une certaine aisance, les maisons n’ont presque jamais qu’un seul étage, et les habitants couchent au rez-de-chaussée dans des pièces où le plancher se compose de terre battue. En outre, ainsi que nous l’avons constaté nous-mème, les paysans normands prennent plaisir de bâtir leurs maisons en contre-bas de la route ou sur le point le plus dechve de la propriété qu’ils cultivent. Un fermier fort intelligent, que j’interrogeais â cet égard, me disait que c’était dans le but d’obtenir plus facilement de l’eau pour abreuver les bestiaux et servir aux usages domestiques. Malheureusement, avec l’eau qui s’amasse dans les parties déclives, viennent aussi les rhumatismes dont presque tous nos vieux
paysans sont perclus. . .
Si cependant on habile la campagne en grand seigneur, en joignan à la pureté de l’air, aux exercices virils, à l’absence de fatigues intc lecluclles tous les avantages d’un grand conrortable, d une maison bien construite et d’une nourriture excellente, il est iuconlcst,,ble gue la vie rustique est Irès-favorablc à la santé. Mais ce genre d existence n’clanl pas à la portée des masses il est impossible de taire entrer les résultats qu’il donne dans une statistique bien ordonnée
Ce qui distinguo surtout le passan du citadin, c’est 1 absence d soiv
excitation cérébrale et nerveuse. L’ouvrier le plus ™
d’une grande ville, participe, dans une cerlnnie mesure, au momeine il qui l’entoure et subit l’enlraincmenl qui on résulte. Il ^
par rapport a l’habitant des ebanips, dont la vio s écoulé dans une Ira quillilé monotone qui laisse reposer l’cspril cl dont meinier à profiler. El cependant, sous l’iuniiepce do ccruines excita
Lus, nous avons vu des accidents
développer dans la population dos campagnes. C est ^
mie di nioiiomaiiie de Morrine est «eime nous rappeler « du moyen Age. C’est ainsi que les extatiques, les Usées, presque toutes filles de la campagne, nous o it domo q iiiénio cbei les paysans, le systeme nerveux ii a point abdi | .
CAMPAGNES
.Malgré toutes les causes d’insalubrité que présentent les habitations rurales, la durée moyenne de la vie est un peu plus longue à la campagne qu’à la ville. 11 faut ajouter que le développement de l’individu est moins précoce, que les femmes y sont plus lard nubiles et arrivent plus lard à l’âge critique. Il faut ajouter que, même en jouissant d’une bonne santé, l’extérieur du paysan se dégrade plus rapidement que celui du citadin. Presque toujours, si vous comparez deux hommes et surtout deux femmes du même âge, l’habitant des champs paraîtra plus âgé et même beaucoup plus âgé que l'habitant des villes. Ce sont là d’ailleurs des changements qui n’atteignent que l’écorce extérieure et qui ne touchent pas au fond même de la santé.
Etablir une comparaison comme on l’a fait entre la taille, la force, et l’acuité sensorielle des paysans et des citadins, c’est chercher, pour ainsi dire, au hasard la solution d’un problème qui veut être plus méthodiquement poursuivie. Effectivement il faut avant toute chose tenir compte, dans l’étude de ces questions, de l’élément de race, dont l'importance est fondamentale, et dans les endroits où la population est stationnaire, on rencontre, dans certains cantons très-limités, des populations offrant un type des mieux caractérisés et fort dilïérent de celui que présentent leurs voisins immédiats.
En ce qui concerne la vue, la myopie est beaucoup plus fréquente chez les citadins que chez les paysans, l’habitude des horizons rapprochés, comme le sont ceux des villes, et surtout la pratique constante et presque inconsciente de la lecture expliquent suffisamment cette différence. Ajoutons aussi que la vue se conserve plus longtemps chez les paysans, ce qui tient sans doute à ce qu’ils ne travaillent presque jamais à la lumière artificielle.
Le suicide et la criminalité sont moins fréquents à la campagne qu’à la ville; quant à l’aliénation mentale, elle est plus commune à la campagne qu’à la ville, si l’on tient compte des crétins et des idiots; en les défalquant, la proportion serait absolument renversée.
Les mariages consanguins sont naturellement plus fréquents à la campagne qu’à la ville, ce qui s’explique, dans certains cas, par la limitation presque forcée des choix. Quand il s’agit de populations saines et vigoureuses, ce rapprochement ne paraît point offrir d’inconvénient pour la santé des produits. Dans les vallées de montagnes, il arrive souvent que tous les habitants portent le même nom, ou bien que deux ou trois noms représentent toute la populalion. C’est ainsi que dans la vallée des Ormonts, dans le canton de Vaud, tous les indi-
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gènes portent le nom d’Aviolat, et que dans la vallée de Joux, trois noms se partagent toutes les familles du pays.
Est-il possible d’améliorer, au point do vue de l’hygiène, le sort des campagnes, et l’autorité a-t-elle le droit et le devoir d’intervenir coiriine ellele taitpourles villes? 11 est évident qu’ici comme ailleurs, les règles de l’hygiène sont invariables. Lorsqu’il s’agit de les appliquer à toute l’étendue d’un pays, c’est une œuvre de temps ; tout au moins peut-on formuler les vœux qu’on doit former à cet égard. Il faudrait que les habitations fussent reconstruites d’après des principes rationnels, que des fontaines fussent établies dans tous les endroits qui manquent d’eau, que les fumiers fussent transportés au loin pour engraisser immédiatement les champs au lieu de corrompre l’atmosphère des habitations, que des abattoirs et des voiries fussent établis dans des conditions régulières; enQn, que les mœurs des habitants devenant moins primitives, un certain degré de bien-être se répandît jusque soüs le toit du plus humble paysan.