INFIRMITÉS
La fréquence relative des exemptions pour infirmités a rarement été considérée au point de vue ethnologique. M. Vincent a cependant remarqué que dans le département de la Creuse, la carie dentaire était plus fréquente chez les rares individus de race blonde que chez les nombreux habitants de race brune ; cette remarque, assez en rapport avec les lésultats obtenus par Boudin et M. Sistach, semble aussi trouver en partie sa confirmation dans les recherches ethnologiques et statistiques de M. Magitot sur les altérations du système dentaire.
M. Lagneau, se basant sur les statistiques publiées par Boudin, MM. Dévot et Sistach, sur la répartition des exemptions pour infirmités en général et pour myopie, mauvaise denture, hernie, varice et varicocèle en particulier, a été amené à reconnailre que es populations des départements de la Bretagne et du centre de la Franc?, anciennement habités par les Celtes, se distinguent de celles de la plupart des autres départements, non-seulement par la proportion considérable d’exemptés pour défaut de taille, mais aussi par la proportion minime des exemptés pour infirmités. Les départements de la région envahie au dixième siècle par les Normands, quoique dans des conditions climatologiques analogues à celles de la Bretagne, se font remarquer par la proportion ires-considérablc de jeunes gens exemptés pour mauvaise denture, hernie, varice et varicocèle.
, ® constaté dans le département du Morbihan que, de \ 852
a 1870, sur 65,377 jeunes gens de 20 à 21 ans soumis à l’e-xamen des conseils de révision, 14,079 ont été exemptés du service miliaire, auque ils ont été jugés impropres. Ces nombres donnent une proportion de 23,32 exemptés sur 100 visités, c’est-à-dire de près du quart des sujets pour tout le département. Mais si on étudie séparément la propoition des exemptions dans chaque arrondissement, on trouve des
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écarts considérables. Tandis que dans les linit cantons essentiellement maritimes, la proportion des exemptés a été seulement de 15 pour 100, elle s’est élevée dans six cantons semi-maritimes à 20,70 pour 100, et à 20,83 pour 100 dans les vingt-trois cantons de l’intérieur.
Mais, contrairement à M. Lagneau, qui rapporte à l’hérédité ethnique ces caractères et ces dispositions, M. Fouquet les attribue à une action de milieu.
Pour lui, si les cantons maritimes l’emportent incontestablement sur ceux de l’intérieur, sous le rapport de l’aptitude militaire, du, en d’autres termes, de la vitalité, ils le doivent peut-être un peu à l’influence de l’atmosphère maritime, mais surtout à ce que les conditions générales d’hygiène y sont de beaucoup préférables. Une nourriture détestable, l’influence funeste de logements où ne pénètrent ni Pair ni la lumière, et où la saleté proverbiale des habitants entretient un méphitisme dangereux, enfin l’influence non moins délétère de l’alcoolisme dont les progrès ont toujours été croissants depuis vingt-cinq ans, expliquent pourquoi les cantons de l’intérieur, où s’accumulent tant de déplorables conditions d’hygiène, fournissent un contingent d’hommes valides de beaucoup inférieur à celui des cantons maritimes, où tout concourt à entretetenir, sinon une population d’élite, au moins des hommes robustes, puisque la plupart d’entre eux supportent sans faiblir les rudes épreuves de la vie de marin.
Le degré d’instruction paraît avoir marché de pair avec le plus ou moins d’entente des lois de l’hygiène. Dans l’arrondissement de Pontivy, qui avaitfourni près de 30 pour 100 d’exemptés pour infirmités, le nombre des conscrits ne sachant pas lire a été, de 1852 a 1873, de 71,64, tandis qu’il n’a atteint que 47,03 pour 100 dans l’arrondissement de Vannes, qui n’avait fourni que 21 pour 100 d’exemptions,
Les exemptions pour infirmités, si inégalement réparties dans nos départements, sont beaucoup trop considérables d’après l’opinion do M . Broca : « Il n’y a plus de raison, dit-il, pour maintenir le pied plat au nombre des exemptions, car la plupart des individus atteints de pied plat peuvent très-bien supporter une marche de cinq à six lieues par jour: ils peuvent d’ailleurs faire d’excellents cavaliers; même remarque relativement aux varicocèles et aux varices ; beaucoup d’individus qui en sont atteints se livrent à des travaux au moins aussi pénibles que ceux du soldat. Le nombre des exemptions pour cause de varicocèle ou de varice pourrait être réduit de plus des trois quarts ; la mauvaise denture exempte chaque aimée jilus de deux mille individus (pii pourraient faire d’excellents soldats, il n’est pas nécessaire
AltMÉE. — RECRUTEMENT.
d’avoir de bonnes dents pour charger les nouveaux fusils. Presque tous les bègues peuvent crier ; « Qui vive ! » et la plupart des bègues fe« raient de très-bons soldats ; un homme, atteint de bec-de-lièvre simple, manie un fusil aussi bien qu’un autre ; on exempte les individus atteints d’alopécie, de calvitie, la force ne réside pas dans les cheveux; on refuse les borgnes: les Romains durent un jour leur salut à un illustre borgne, Iloratius Codés. »
M, Bergeron pense aussi que parmi les causes d’exemptions on pourrait supprimer la teigne.
Le grand nombre des exemptions a l’inconvénient de diminuer considérablement, au moment du danger, le nombre des défenseurs du pays ; mais il est surtout funeste en ce qu’il porte gravement atteinte à la prospérité anthropologique de la nation; lorsque, dans un pays, le recrutement de l’armée enlève à la procréation les hommes grands et bien conformés, et laisse les infirmes, les hommes de petite taille ou de faible constitution, il porte un grand préjudice à l’ensemble de la population ; car, de même que la taille, bon nombre d’états morbides et de vices de conformation sont transmissibles par hérédité. « La guerre, et surtout les longues guerres, écrivait Tenon en 1785, font baisser la taille commune par la consommation des hommes les plus hauts. »
M. Broca a remarqué que le plus grand abaissement do la taille moyenne de la population masculine de 20 à 21 ans, en France, 1“',642 en 1836 et 1837, portait sur les jeunes gens nés de 1815 à 1816, époque désastreuse pendant laquelle la guerre décima la plus belle population de la France. Les recherches de Boudin permettent aussi de reconnaître que les jeunes gens examinés de 1836 à 1848, conçus avant 1825, présentaient une moyenne de 385 exemptés pour défaut de taille et infirmité, tandis que les jeunes gens examinés de 1850 à 1860 inclusivement, conçus de 1829 à 1839, alors que la 1 lance était en paix depuis plusieurs années, ne présentaient que 329 exemptés, proportion moindre d’un septième..
M. Lagneau a lait observer que si on n’exemptait pas pour défaut de taille, et si on restreignait d un tiers au moins les exemptions pour infii mité et pour dispense légale, la population française, qui ne peut donner en ce moment que 150 à 160,000 hommes par an, pourrait fournir à l’armée de 230 à 250,000 soldats.
11 résulte des travaux de Benoiston de Chàteauncuf, de MM. Laveran et Vallin, que le militaire en temps de paix présente à peu près une mortalité double de celle du civil.
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Imposé durant de longues années, comme dans nos anciennes armées, le service militaire est donc éminemment préjudiciable à la prospérité de la nation. Comme le remarque M. Léon Le Fort, dans un article de la Bevne des Deux Mo7idesA(i 1807, « Sur le mouvement de la population en France », une fois libérés du service, les campagnards, qui ont perdu l’Iiabitude du travail des champs, vont se fixer à la ville; au grand dommage de l’agriculture, dit l’agronome; au grand préjudice de la population, peut dire avec raison l’anthropologiste.
La longue durée du service impose le célibat aux hommes les plus valides, pendant la période d’années à laquelle ils sont le plus aptes à procréer.
Pour se convaincre de l’influence nuisible du célibat militaire sur le développement de la population, il suffit do comparer le nombre des mariages, celui des naissances et celui de la population générale avant et durant la guerre de Crimée, pendant laquelle le contingent, précédemment de 80,000 hommes, fut porté à 140,000. La diminution moyenne annuelle durant la guerre fut de 5440 mariages; il y a eu également une diminution moyenne annuelle de 10,075 conceptions durant les trois années de guerre. Le même fait a été observé pendant la guerre d’Italie; il a été beaucoup plus évident, comme nous l’avons déjà vu, pendant la guerre franco-prussienne.
La longue durée du service a le grand inconvénient d’habituer le soldat au célibat ; de plus, la natalité illégitime, si funeste pour les enfants procréés, reçoit un accroissement important. Le nombre des naissances naturelles, dit M. Legoyt, s’accroît en raison directe des effectifs militaires.
Aucune loi ne peut contraindre l’hpmme à se marier, dit M. Broca, mais il est permis de demander à la loi qu’elle fasse disparaître les causes qui entravent le mariage.
Il est donc regrettable, eu nous plaçant au point de vue anthropologique, que le législateur n’ait pas limité à trois ans le principe du service qui a été fixé à cinq. Toutefois la loi de 187‘2, qui abolit le remplacemcul et proclame le service obligatoire, est bien supérieure a ses devancières. Les conditions de durée de service, dont l’inlluence sur le développement de la nation nous paraît fàcbeuse, sont facilement modifiables. Le Gouvernement, demeurant seul juge du chilfre d'hommes à conserver sous les drapeaux, peut évidemment les y garder |)rcsque tous et alléger son budget eu envoyant en disponibilité les classes qui auront fait trois ans. (Morachc.)