‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 114 sur 141 · P^ - TRAVAIL INTELLECTUEL · texte numérisé non relu

P^ - TRAVAIL INTELLECTUEL

L'exercice de la pensée est involontaire et incessant pendant la veille. La vue des objets extérieurs, les réflexions qu'ils provoquent, tout ce qui frappe nos sens, devient la source d'idées qui se présentent à l'esprit, le traversent, y éveillent des souvenirs, y provoquent des comparaisons, puis s'effacent pour faire place à d'autres impressions tout aussi fugitives. Ce fonctionnement passif du cerveau n'est pas le travail. Celui-ci commence lorsque la volonté fixe la pensée sur un point, l'y applique et Ty maintient malgré elle. Entre ces deux manifestations de l'intelligence il y a la même différence qu'entre voir et regarder. Le travail intellectuel pourrait être défini : l'action cérébrale guidée par la volonté. Comme tout phénomène actif, ce labeur doit être maintenu dans de justes limites.

Le surmenage intellectuel a ses dangers comme l'autre. Le travail d'esprit détermine physiologiquement un afflux de sang vers les centres

nerveux ; il y détermine des phénomènes chimiques analogues à ceux qui se passent dans les muscles en travail ; il consomme comme eux des éléments organiques ; il amène la production de déchets qui doivent être éliminés. Ce travail épuise davantage, demande plus de réparation alimentaire, exige un plus long repos que le travail musculaire ; l'homme de cabinet dépense plus que l'homme de peine.

L'excitation exagérée ou trop longtemps soutenue du cerveau réagit sur toute l'économie et en trouble les fonctions. Sous Tinnuence d*une tension d'esprit continuelle, l'appétit disparait, les digestions deviennent paresseuses, l'hématose elle-même languit par l'immobilité à laquelle le corps est condamné et par la sédentarité que le travail intellectuel exige. Le corps s'amaigrit, le visage pâlit et les forces physiques diminuent ; mais c'est sur le système nerveux que cet abus de la pensée réagit le plus vivement. 11 le rend mobile, excitable ; le caractère s'aigrit, devient morose. Les travailleurs acharnés arrivent à l'indifférence pour tout ce qui n'est pas l'objet de leurs études, ou donnent au contraire des marques d'une impressionnabilité démesurée. Absorbés par leurs pensées, ils s'isolent volontiers, fuient la société des autres hommes, évitent les distractions et finissent parfois par tomber dans l'hypocondrie, qai n'est que le début de perturbations cérébrales dont la folie est parfois le terme. Les annales de l'aliénation mentale en^font foi. D'autres fonctions s'altèrent en mémo temps, des maladies organiques surviennent à la suite, et c'est ainsi que s'éteignent bien des intelligences d'élite.

Le surmenage intellectuel est surtout à redouter aux âges extrêmes. H est meurtrier chez l'enfant ; il est dangereux chez le vieillard. A cet âge. la mécnoire et l'imagination ont notablement faibli ; la faculté de produire n'a pas diminué dans la même proportion, mais elle s'est modifiée. Le vieillard peut continuer à se livrer aux travaux dont il a acquis Thabilude ; mais il est inhabile à aborder de nouveaux sujets d'étude et il arrive un moment où il ne fait guère que se répéter; et puis il se fatigue vite. Les veilles laborieuses lui sont interdites et, s'il brave ces avertissements de la nature, il joue gros jeu. 11 y a sans doute des exceptions à cette règle ; mais ces personnalités brillantes sont rares et ce n'est pas aux organisations exceptionnelles que s'adresse l'hygiène ; elle est faite pour le commun des mortels.

La première condition, pour l'homme de cabinet, comme pour l'ouvrier, c'est de ne pas dépasser le mesure de ses forces et de se fixer une limite. Les huit heures de travail quotidien au sujet desquelles il s'est fait un mouvement si bruyant dans les classes ouvrières, pourraient être adoptées comme une moyenne par les travailleurs intellectuels ; mais comme ils ne connaissent ni le repos hebdomadaire ni le chômage, et qu'ils dépensent davantage, il en est peu qui puissent fournir une moyenne de travail vrai, actif, fécond de huit h»»urcs par jour, sans arriver au surmenage.

LVxorcice est indispensable aux gens de cabinet, il est le contrepoids de l<^urs occupations sédentaires, le correctif de cette existence anormale. 11 faut savoir se Timposer et le doser comme un remède. Les exercices violents ne sont pas ceux qui conviennent en pareil cas; la fatigue qu4ls occasionnent ne permet pas de se livrer ensuite à Tétude ; c'est la promenade au grand air qui remplit le mieux le but qu*il faut se proposer. Ces conseils s'adressent aux hommes d*un âge mûr. Dans la première moitié de l'existence, la vie exubérante qui s'agite en nous permet de supporter, sans trop de dommages, une foule de choses qui deviennent fatales plus tard. C'est l'heure de la vie où tout se répare ; dans la seconde moitié et surtout à la fin, toute perte est définitive.

C'est une erreur de croire qu'on peut compenser l'abus du travail par un excès de fatigue pliysique, qu'une heure ou deux d'un exercice violent peuvent détruire les effets d'une journée de labeur intellectuel. Le surmenage musculaire n'annule pas l'autre, il s'y surajoute. C'est une double dépense qui épuise l'économie, loin d'y établir un juste équilibre. 11 faut d'ailleurs des organisations singulièrement vigoureuses et privilégiées pour pouvoir se livrer d'une manière fructueuse à un travail un peu aride, après une longue course à cheval ou en vélocipède. En général, on est rompu et on s'endort sur sa table de travail.

L'exercice hygiénique par excellence, c'est la promenade ; elle convient surtout après les repas. C'est une règle absolue de ne jamais se livrer au travail en sortant de table. Tant que la digestion n'est pas terminée, on l'entrave en faisant fonctionner son cerveau et l'on ne fait que de mauvaise besogne.

11 est un conseil excellent et que donnent tous les hygiénistes ; c'est celui de varier ses travaux. Malheureusement, il n'^st guère pratique. L'homme de loisir, libre d'occuper sa pensée comme il l'entend, peut se faire un régime intellectuel aussi varié que ses repas; ce n'est pas à cette catégorie de privilégiés que je m'adresse. Ce vagabondage à peu près passif à travers les champs de l'intelligence n'est pas du travail. Le producteur, l'homme utile, est de plus en plus forcé de se cantonner dans un domaine plus étroit et d'y concentrer sa pensée. On demandait à Newton comment il était arrivé à ses admirables découvertes : « En y pensant toujours », répondit-il. C'est qu'en effet, lorsque l'intelligence est en gestation d'une idée, elle s'y absorbe et ne la quitte plus. Le savant qui se croit sur la piste d'une découverte, l'écrivain qui termine un livre, y pensent à toute heure, en rêvent quelquefois, et c'est pour cela qu'ils ont besoin de distraction, que la société des autres hommes leur est nécessaire pour les arracher à l'obsession de leur pensée. La puissance d'abstraction des hommes comme Newton est aussi rare que |(*ur génie.

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