I*'. — PROFESSIONS AGRICOLES
L*agriculture est la profession la plus naturelle et la plus salubre que l'homme puisse exercer. L'air pur de la campagne, les travaux des champs, la vie régulière qu'ils entraînent par la nécessité de se coucher de bonne heure et de se lever de grand matin, l'éloignement des excitations malsaines, tout contribuerait à placer le paysan dans les conditions hygiéniques les plus favorables pour se bien porter, s'il avait un peu plus de bien-être et un peu moins d'insouciance de sa santé. Le cultivateur aisé, le propriétaire qui vit sur son domaine, prospère ainsi que sa famille, et se porte beaucoup mieux que l'habitant des villes ; mais la majorité des paysans est mal logée, se nourrit mal et travaille trop à certains moments de l'année.
I. Alimentation. — Nous avons insisté longuement sur les e^^td^m/a sans nombre des habitations rurales et sur leur insalubrité (1), nous n'avons par conséquent pas à y revenir. L'alimentation du paysan laisse également à désirer. Cela tient à la misère; à l'avarice, à l'ignorance, mais aussi à la difficulté matérielle de se procurer les denrées qui affluent sur les marchés des villes. C'est le fait de la dissémination. Quoiqu'il en soit, la nourriture des populations agricoles n'est pas assez réparatrice ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer incidemment en parlant de l'alimentation en général (2).
Le paysan ne mange pas assez de viande. Sa situation s'est pourtant améliorée sous ce rapport. Sans remonter à Vauban et à la dixine royale^ il suffit de se reporter à une quarantaine d'années en arrière pour constater des changements notables. En 1855, d'après les recherches de F. Le Play, les paysans des pays pauvres comme le Maine et la Bretagne, ne mangeaient de viande qu'une fois par an, le jour de la fête communale ; ils se nourrissaient de pain ou de pommes de tern.' assaisonnées de lait ou de graisse (3).
(\) Chapitre III, article VI.
(2) Chapitre IV, article I", § 3.
(3) F. Le Piat, Les ouvriers ew^péens, juin 1855.
Aujourd'hui, on Bretagne même, les paysans mangent de la viande au moins une fois par semaine et parfois davantage. En 4888, dans une conférence que j*ai faite à Grenoble sur les ressources alimentaires de la France (1), j'établissais par des calculs trop longs pour que je les reproduise ici, que la ration moyenne du paysan était de Id'^ySTO par an. tandis que celle du citadin était de 8^*^'^ à Paris et de 77 dans les chefs-lieux de département. Je faisais remarquer de plus que ce chiffre approximatif s'appliquait à la population rurale prise en masse et que c'était une moyenne. Si l'on lient compte en effet des gens riches qui vivent sur leurs terres, de la population aisée des bourgs qui se nourrit à peu près comme celle des villes, on arrive à un chiffre plus faible encore.
La différence n'est pas seulement relative à la quantité. Tandis que dans les villes, c'est la viande de boucherie qui fait le fond de l'alimentation, à la campagne c'est !e porc. 11 est facile à élever ; il se nourrit des (létritus de la maison. On le sale et on le conserve ainsi quelquefois pendant plus d'un an. On le met paj petits morceaux dans la soupe avec les légumes et il ajoute à la nourriture du paysan un peu de ces corps gras qui font défaut dans sim régime.
Concurremment avec le porc, on mange du mouton dans le Midi, delà chèvre dans les pays de montagnes, de la vache dans les départements du Nord.
Les aliments de luxe tels que la volaille, les œufs, le gibier, le poisson et les coquillages ne se consomment guère que dans les villes. Les paysans préfèrent venir les vendre au marché que de les manger euxmêmes.
La nourriture des campagnards est surtout végétale. Elle se compose principalement de pain, de pommes de terre, de légumes et de fruits. Leur pain ne vaut pas celui de la ville parce qu'ils gardent pour eux les plus mauvais grains. Ce n'est guère qu'à la campagne qu'on mange du pain de seigle, de méteil, d'orge et de maïs.
Le nettoyage du grain et le blutage de la farine sont imparfaits ; le pétrissage est défectueux, le levain trop vieux et acide; le pain est mal cuit, on le conserve trop longtemps et parfois il est moisi quand on le mange.
Les farines de céréales sont également consommées dans les campagnes sous forme de bouillies, de gâteaux, de crêpes, de galettes, qui portent différents noms suivant les localités. Ce ne sont pas des aliments malsains ; mais ce n'est pas sans inconvénient qu'on fait prédominer ainsi les féculents dans le régime, et la pomme de terre et les légumes secs viennent s'y ajouter encore dans de fortes proportions, Ils sont remplacés par la châtaigne, dans quelques pays de montagnes comme l'Auvergne, le Périgord, le Limousin et la Corse.
(1) Comptes-rendus de la 14» session de C Association française potir immncement des inenceSy 1886, première partie, page 60.
Les légumes herbacés mettent dans le régime des populations agricoles une variété salutaire. Leur valeur nutritive est très faible, mais leur utilité est incontestable.
La soupe constitue la base de Talimentation des classes pauvres à la campagne, comme à la ville. Ce mets national plaît au paysan parce qu'il permet d'ingurgiter une forte quantité de pain, et puis il ne coûte pas cher. Les fruits que le paysan récolte pendant Tété viennent compléter ce régime.
Dans ce qui précède, nous avons eu plus particulièrement en vue les contrées pauvres de la France, mais dans le centre, dans les départements riches à grande culture, Talimentation des ouvriers agricoles eux-mêmes est beaucoup meilleure. En Normandie, en Anjou, d'après Baudrillart, elle laisse peu à désirer (1).
Bien qu'elle soit encore défectueuse, Talimentation des campagnes en France est préférable à celle des paysans du reste de l'Europe, l'Angleterre exceptée. Toutefois les paysans belges et hollandais sont à peu près sur la même ligne que les nôtres. Le tableau suivant que nous empruntons à M. Layet (2) montre que dans tous les pays, la nourriture du paysan est supérieure en quantité, à la ration physiologique normale mais qu'elle pèche surtout par l'excès d'alitnents végétaux et l'insuffisance du régime animal.
(1) Droi'INEau, Hygiène rurale^ Encyclopédie d'hygiène et de médecine publique^ l. IV, p. 695.
(2) A. Layet, Hygiène et maladies du paysan. Etudes sur la vie matérielle des campagnards en Europe, Paris, 1882, p. 252.
THAITÈ UHÏGIEXE PUBLlyUE ET PRIVÉE.
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II. Eaux potables. — En général, dans les campagnes, on boit l'eau des puits, des ruisseaux et très souvent celle des mares. Dans quelques communes riches, on commence cependant à faire les frais d'une amenée d*eau. Au mois d'avril 1891, M. Honod, directeur de TAssistance et de riiygiène publiques, mit sous les yeux du Comité consultatif le tableau (les projets d'amenée d'eau soumis à Texamen de ce Comité de 1884 à 1893. (l) et dans ce nombre, il n'y en avait que 203 qui provinssent de communes rurales. On voit quel progrès il reste encore à accomplir (*n ce sens. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de la contamination presque constante de Teau des puits creusés dans la cour des fermes par les infiltrations provenant des fumiers et des élables, du danger que présente Teau des mares. Il est inutile d'ajouler également que les maladies infectieuses qui régnent dans les campagnes sont le plus souvent dues à la mauvaise qualité des eaux.
III. Boissons. — Les boissons fermentées les plus répandues dans les campagnes sont le vin, le cidre, le poiré, la bière et les piquettes.
Le vin n'est consommé par le paysan que dans les régions méridionales de l'Kurope : en France, au sud d'une ligne allant de Nantes à Mézières, en Espagne, en Portugal, en Italie et en Grèce. Chez nous, c'était autrefois la seule boisson fermentée que consommât l'ouvrier agricole dans les pays de production. C'était à coup sûr une excellente boisson, car ces petits vins qu'on allait tirer au tonneau, qu'on mouillait parfois, ne pouvaient pas passer pour une boisson alcoolique, leur titre était faible ; ils avaient cependant quelque chaleur et de salutaires propriétés. Le paysan en consommait même beaucoup dans les pays de grande production. Un ne comptait pas, le vin était à discrétion. L'alcoolisme ne faisait encore là aucun ravage.
Le vin n'est plus dans ces mêmes contrées que la boisson du riche propriétaire ; mais les fermiers, les petits propriétaires n'usent que de piquettes ou de râpé et les ouvriers agricoles sont réduits à des compositions moins recommandables encore. Nous en dirons un mot plus loin (2).
Le cidre est la boisson habituelle des campagnes, en Normandie et en Bretagne ; on en consomme aussi dans certaines contrées de TAngleterre, dans les montagnes de la Navarre et des Asturies, en Suisse, dans quelques régions de l'ouest et du sud de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, de la Serbie, etc. (3). ^
En France l'usage du cidre a gagné du terrain à mesure que le vin en perdait. Dans la Saintonge, les Charcutes, où le cidre n'était guère connu
(1) Reaieil des travaux du Comité consultatif d'hygiène publique de Finance, 1891, l. XXI, p. 167.
;2) Deouineai', Hi/giène rumle {loc. cit.), p. 725. (31 A. LAYLf, Hyyiène et maladies des paysans (loc, cit.)^ p. 275.
856 TUAITÉ DHYGIÈNE PUBLIQUE ET PRIVÉE.
jadis, on en trouve maintenant. Enfin ce n*est plus, autant que par le passé, la boisson exclusive de la Normandie et de la Bretagne.
11 est rare que le paysan boive le cidre pur; il le coupe et le plus souvent il fait usage d*une boisson de ménage, qu'il obtient en reprenant le marc d'où est sorti le ^is de la pomme et en le traitant par une quantité d*eau variable (1).
Le paysan pour cette opération se sert de Teau de son puits ou de li mare la plus voisine. Ces eaux, comme nous l'avons vu, sont fortement chargées de matières organiques riches en microbes qui continuent à se développer dans le cidre ; ils substituent à la fermentation alcoolique la fermentation putride, et on sent se dégager alors une odeur fétide qui est bien connue dans les campagnes. Cette boisson éminemment malsaine cause souvent des affections gastro-intestinales aux paysans qui en font usage.
Le poire se fait avec les poires, comme on fait le cidre avec les pommes ; c'est une boisson plus fortifiante et plus alcoolique que le cidre ; mais elle est presque toujours mal préparée.
Chez le cultivateur aisé et soucieux de son hygiène, où la fabrication du poiré est faite avec soin, c'est une boisson d'une saveur agréable, suffisamment alcoolique et qui, mise en bouteilles, peut rivaliser avec les petits vins blancs.
On fait aussi dans quelques régions avec les fruits du sorbier une boisson fermentée qu'on nomme corme, mais qui ne vaut ni le poiré ni le cidre.
La bîère est la boisson habituelle du paysan, dans tous les pays du Nord et de l'Est (Je l'Europe. En France son usage longtemps borné aux départements situés sur la frontière allemande, commence à se propager à l'intérieur. La bières consommée dans les campagnes est habituellement de qualité inférieure ; on la désigne sous le nom de petite bière ^ de bière moitié tiercée. Elle ne se conserve pas et ne constitue qu'une médiocre boisson alimentaire.
Piquettes, — On donne le nom générique de piquettes aux boissons fermentées faites avec les fruits, les graines à Tétat frais ou sec. En France, dans tous les départements vinicoles, on les prépare en versant de l'eau sur les mares. On fait également d(î la piquette avec des raisins secs, avec des pommes et des poires sèches. On trouve chez tous les épiciers les ingrédients nécessaires pour confectionner ces boissons.
La consommation de l'alcool augmente dans les campagnes comme dans les villes, sous l'influence des mêmes causes, et y fait les mêmes ravages. Les cabarets se multiplient dans les villages avec une rapidité effrayante et deviennent le lieu de^endez-vous habituel. On v vend sous
,1) Lailler, Elude sur te cidre (Annales d'hygiène pufjlique et de médecine légale^
le nom de cognac, de rhum, d'eau-dc-vie, des boissons composées avec des alcools à bon marché et par conséquent de qualité inférieure. Les liqueurs à noms prétentieux, l'absinthe s'y trouvent également. Les femmes, les enfants en boivent comme les hommes.
Ce n'est plus seulement en Bretagne et en Normandie que sévit l'alcoolisme ; le centre de la France et même le midi où jadis on ne buvait que du vin, sont devenus la proie du fléau destructeur des sociétés modernes ; mais il est inutile de revenir sur un sujet que nous avons déjà traité (1).
Le café est la seule boisson aromatique qui se consomme dans les campagnes. C'est là que s'écoulent les produits inférieurs et l'infusion y est mal préparée.
IV. — Vêtements. — Autrefois, dans les campagnes de France, les costumes étaient extrêmement variés, chaque région avait le sien et y restait fidèle. Aujourd'hui cette diversité tend à disparaître : les costumes de la campagne se rapprochent de plus en plus de ceux des villes. En Bretagne même, le costume national ne se retrouve dans toute sa pureté, que dans un très petit nombre de communes du Finistère et du Morbihan.
Le linge de corps du paysan se compose uniquement de sa chemise. Klle est le plus souvent de toile très grossière ; épaisse et rude, elle cause souvent à la peau des irritations que la malpropreté entretient. Pourtant dans les départements du centre et du nord, l'usage des chemises de coton commence à se répandre et c'est un avantage pour les raisons que nous avons exposées plus haut (2).
Kn dehors de la chemise le paysan ne porte que des vêtements de laine. Le droguet dont il se servait naguère a fait place au drap. 11 a abandonné le haut de chausse pour le pantalon, qui est de drap en hiver, de toile en été, et souvent maintenu par une ceinture de laine faisant plusieurs fois le tour du corps. Il porte d'habitude une vestfe de drap dont la forme varie suivant la région et sous la veste un gilet ample, descendant assez bas. Dans la plupart des pays il recouvre le tout d'une blouse en cotonnade bleue. Kn général le paysan ne porte pas de cravate et va le cou nu.
La coiffure dans les campagnes est toujours le chapeau tantôt large de bords et rond decuve, comme les feutres des seigneurs d'autrefois, tantôt bas do forme et à fond plat, comme celui de l'ouvrier des villes. Le i)onnet de laine est porté dans quelques campagnes et le béret basque est la coiffure des montagnards des Pyrénées.
Les cultivateurs, même ceux qui sont aisés, n'ont ni bas ni chaussettes, ils portent dc-^s sabots l'hiver et des souliers l'été.
Le sabot est la véritable chaussure agricole: il tient le pied sec et
(1) Chap. IV, article 111, § 2.
(2) Chapitre V, arUcle l*', g 2.
chaud ; il est indispensable pour marciier dans la boue des chemins et des terres labourées et dans Thumidité des prairies. Le paysan y met rarement les pieds nus ; le plus souvent ils sont revêtus de chaussons ou enfoncés dans le foin ou la paille. Le port habituel du sabot lorsque le pied est insuffisamment protégé amène des excoriations, des ampoules ou un développement anormal des bourses séreuses. Sa rigidité inflexible rend la marche pénible et expose aux entorses : enfin, d'après le docteur Fouquet (de Vannes), il est cause de Taplatissement du pied si commun en Bretagne.
Ces inconvénients ne compensent pas les avantages énumérés plus haut ; le paysan ne met guère de souliers que pour aller en ville, lis sont en cuir fort et résistant, avec d'épaisses semelles renforcées par de gros clous.
Il est une chaussure qui réunit les avantages du soulier à ceux du sabot, ce sont les galoches dont la semelle est en bois et le reste en cuir ; il serait à désirer que Tusage sen répandit dans les campagnes ; mais elles coûtent plus cher et durent moins que les sabots.
Les paysannes, sauf la coiffure, s'haljillent à peu près de la mémo manière partout. La partie de leur costume qui protège le haut du corps est conforme aux lois de Thygiène, mais celle-ci ne saurait s*accommoder de cette accumulation de jupons qui forment un bourrelet pesant et disgracieux à la base du thorax, surchargent le bassin et Tabdomen, sans maintenir le ventre et les membres inférieurs dans cette égalité de température qu'ils ont pour but d'assurer. Le refroidissement de celte partie du corps n'est pas étranger à la fréquence des troubles de la menstruation et des affections utérines qu'on observe frtHjuemment chez les femmes de la campagne.
Les paysannes portent des bas de laine l'hiver et de coton Tété. Ell€»s les tricotent elles-mêmes ; mais elles ont l'habitude de les serrer, au dessus du mollet, avec des lacets ou des ficelles, en guise de jarretière. Ces liens inextensii)les sont la cause principale des varices qu'on observe chez elles.
V. Soins de propreté. — La malpropreté du paysan, sa négligence pour les soins du corps est connue de tout le monde ; aussi les éruptions cutanées sont-elles fréquentes dans les campagnes. En Bretagne par exemple, les paysans exhalent encore une odeur si*i generia qui est surtout sensible dans les églises et par les temps pluvieux.
Les paysans ne changent de linge qu'une fois par semaine et n'ont pas de chemise de nuit. Il est même des pays où ils couchent tout habillés comme en Hussie.
Ils se passent un peu dVau le matin sur le visage et les mains ; le dimanche, ils vont se faire raser au bourg ; là tout est banal, la savonnette, le rasoir, la serviette comme le peigne, tout est malpropre et lamentagre se transmet souvent à la faveur de cette promiscuité,
L absence de soins pour les oreilles, la bouche et les dents, l'horreur des lotions et des bains ont des conséquences sur lesquelles il est inutile (Pinsister. Toutefois la propreté commence à se répandre dans les campagnes du centre et en Bretagne même les femmes ne sont pas aussi sales qu'autrefois.
Yl. Travaux agpricoles. — Les travaux des champs sont salubres, parce qu'ils se font au grand air ; mais ils sont fatigants et exposent aux intempéries. Ils exigent par conséquent une vigoureuse constitution. Ils ont ce caractère particulier de ne pas être continus comme les travaux industriels. Il y a des époques de Tannée où le paysan n'a pas grand'chosc à faire ; il en est d'autres ou il est obligé de déployer une activité des plus pénibles. Au moment de la récolte, il est forcé de fournir une somme énorme de travail musculaire et il est véritablement surmené. Shanu, qui a signalé chez les laboureurs anglais la fréquence des maladies du cœur, les attribue aux efforts violents et continus qu'ils font avec les bras ; mais il est plus rationnel à nos yeux de les attribuer aux rhumatismes qui sont les maladies les plus fréquentes chez les paysans. Nulle profession n'y expose davantage. Aux champs, le travailleur ne se dérange pas pour un orage ou une averse. Il continue sa besogne sous la pluie qui le traverse et se mêle à la sueur dont il est inondé. Les chaleurs du jour, le froid du soir et du matin, la neige, la gelée leur sont indifférentes et il contracte des insolations, des maladies de poitrine ou des rhumatismes.
De tous les travaux des champs le plus dur est le labour^ qui se fait à la charrue, à la bêche ou à la pioche. Il entraine une grande dépense de force et contraint le travailleur à se tenir penché vers le sol, ce qui produit à la longue une courbure de la colonne vertébrale à convexité postérieure. Presque tous les vieux paysans sont atteints de cyphose. Chez les vignerons de» profession qui labourent à la pioche, la courbure est surtout très prononcée» à la région cervico-dorsale.
La récolte est encore également très pénible pour le paysan : Il doit accomplir, à cette* époque et dans le temps le plus court, une série de travaux d'autant plus fatigants qu'ils coïncident avec les grandes chaleurs. Lorsque le blé est arrivé à maturité, surtout dans les pays à climat variable, il faut, pour le mettre à l'abri du mauvais temps, s'empresser de couper les épis, d(^ les mettre en javelle, de battre et de vanner le grain. C(*s dernières opérations ont été bien simplifiées depuis l'emploi des machines : le travail est moins fatigant et bien plus rapidement effectué. Ces o|KTations mettent en mouvement des poussières qui irritent la conjonctive et des barbes d'épis qui se fixent dans la cornée et causent parfois des kératites qu'aggravent bientôt la malpropreté et Tincuric des malades. Les ophthalmies sont du reste fréquentes chez les paysans et la cécité est plus commune chez eux que chez les habitants des villes.
L'engrangement des foins et des autres fourrages, surtout lorsqu'ils ont été mouillés, donne lieu parfois à des accidents particuliers dont on a désigné Tenscmble sous le nom d'asthme des foins, Ae fièvre des pailles. Cette maladie a été signalée pour la première fois, en 1819, par un médecin anglais, John Bostock qui lui donna le nom de catarrhtis cestivus. Elle a été étudiée depuis par Gordon, Elliotson, Mackensie, Cheyne, par Drake, et par Phœbus de Giessen. Elle diffère des catarrhes ordinaires des voies respiratoires par sa marche et ses retours périodiques. Elle reparaît fatalement aux mois de mai et de juin et n'est pas contagieuse. Son étiologie est encore très douteuse. Il en est de même de celle de la fièvre des roseaux, affection qui a été constatée d'abord dans le midi de la France et que M. Haurin a décrite sous le nom de dermatose dt>s vanniers dit^ camisiers (1). Elle consiste dans une éruption vésiculo-pustuleuse avec fièvre et irritation des muqueuses. Elle parait causée par des moisissures qui se disséminent dans l'atmosphère, lorsque les roseaux se dessèchent. Le docteur Baltus dit y avoir trouvé un sporotrichutn dermatoîdes qu'il regarde comme la cause de l'affection (2). Le professeur Heckel attribue cette maladie à un champignon qu'il désigne sous le nom Ôl Helminthoporium donacinum, qui recouvre les gaines foliaires du roseau ou canne de Provence (3). Citons enfin le vertige paralysant des bergers^ affection décrite en 1886 par le professeur Hayem, d'après un travail du docteur Gerlier, de Ferney-Vol taire (Ain).
D'après ce médecin, elle a pour cause un miasme développé dans les étables et frappe surtout les domestiques qui y couchent (4).
VII. Maladies des paysans. — Indépendamment des affections spéciales auxquelles les exposent leurs différents travaux, les paysans sont exposés aux maladies infectieuses au même titre que les habitants des villes.
La fièvre (i/photdo est commune et grave dans les fermes et cela s't^xpliquc par leur insalubrité et par la souillure des eaux dont nous avons expliqué le mode de contamination.
Le typhus exanthêmatiquc est une maladie des campagnes. I! est endémique dans le Finistère et le Morbihan ainsi que l'a démontre le docteur Gestin, et il s'y réveille de temps en temps sous la forme de petites épidémies. Celle de Hiantec, dont j'ai été témoin en 1870 a fait 121 victimes dans une agglomération de 4,000 habitants (5). Celle de
(1) Revue thérûpeiitiffue du Midi, 1880.
(2) Journal de.^ Sciences médicales de Lille, 1882.
(3) l)"" Heckel (de Marseille , De la maladie du Frient {ou Friénite) déterminée par le travail de la cantie de Provence ^Compte rendu de la 20« session de l'Association franc«ii:ie pour ravancement des sciences, 1891^ l^e partie, 383).
4) Drouineau, Hygiène rurale {Encyclopédie d'hygiène, t. IV, p. 758). ï) F.-L. GiLLET, Quelques considérations sur le typhus de Riantec {Morbihan^. Dièse de Paris, 1892.
TlUVAUX ET PROFESSIONS. 861
Kouissan, dont le docteur Gestin a fait Thistorique, a causé 43 décès sur 322 habitants. Le typhus de l'Ile Molène au sujet duquel j'ai fait une communication à l'Académie le 31 juillet 1877 a causé 12 décès sur i78 habitants (1). Dans l'épidémie qui a régné à Tile Tudy en 1891, il y a eu 16 décès sur 1,000 habitants (2). C'est de Bretagne qu'est partie Tépidémie qui a parcouru la France en 1893.
La variole est plus commune dans les villages que dans les villes. Elle y est habituellement importée par les marchands ambulants, les saltimbanques, les vagabonds, elle s'y répand parmi les non-vaccinés, s'y renforce de toutes les causes d'insalubrité qu'elle y rencontre ; mais la principale cause de sa propagation et de ses ravages, c'est la négligence des paysans à se faire vacciner et l'absence d'un service régulier de vaccine.
La scarlathie et la rougeole sont également très communes et se propagent d'autant plus facilement qu'on ne fait rien pour les éviter.
La diphtèrfe se répand de plus en plus dans les campagnes. Il y a soixante ans elle était bornée au bassin de la Loire. En 1839, le rapport sur les épidémies fait à l'Académie de médecine ne signalait que deux communes qui aient été envahies par la diphtérie; en 1888, il y avait 31 départements de pris et 40 en 1859. La diphtérie n'est pas plus fréquente dans les campagnes que dans les villes, mais elle y est plus meurtrière, parce qu'elle est mal traitée.
Vimpaludisme est la grande endémie des campagnes.' Bien que les marais aillent partout en se desséchant, ils couvrent encore d'immenses espaces, et la population de certains de nos départements est encore rongée par la fièvre ; mais comme nous avoAs déjà traité cette question à propos des marais et de l'impaludisme, nous n'y reviendrons pas (3).
La phtisie fait moins de ravages dans les campagnes que dans les villes. On a fait à cet égard en Angleterre et en Belgique d<rs recherches statistiques qui le démontrait (4). En Suisse comme en Angleterre, la phtisie est deux fois moins répandue parmi les agriculteurs que parmi le commun des hommes (5).
Les maladies aiguës de poitrine sont comme les rhumatismes, les plus communes chez les paysans. Leur travail les expose aux refroidissements, aux alternatives de chaud et de froid, aux sueurs rentrées et de plus, ils ont l'imprudence de s'endormir souvent sur l'herbe humide,
(1) Jules RocHARD, Note sur te typhus exanthématigue (Bulletin de l'Académie de médecine^ i. VI, p. 85 i).
(2) L.-ll. Thoinot, Rapport sur une épidémie de typhus exanthématigue observée à Vile Tudy (Finistère) \Hecunit des travaux du Comité consultatif dhygiène^ t. XXI, p. 630).
(3) Chapitre II, article !«'.
(4) Voyez A. Layet, La phtisie dans les campagnes [Hygiène des paysans, loc, cit., p. 479).
(5) J. Bertillon, De la morbidité et de la mortalité par professions, Paris, 1891, p. 14.
et il n'en faut pas davantage pour rapporter une pneumonie à la maison. C'est la maladie qui fait mourir le plus de paysans arrivés à Tàge adulte.
La dysenterie et la diarrhée sont très fréquentes, dans les campagnes, en été et en automne. Elles reconnaissent pour cause la chaleor excessive, les sueurs pendant les travaux, les refroidissements, Tingestion de grandes quantités d'eau froide et Tabus des fruits incomplètement mûrs.
Les maladies vermineuses sont très répandues chez les enfants, cela tient d'une part à ce que l'eau dans les campagnes est ouverte à Tinvasion de tout un monde de parasites. 11 faut aussi faire la part de la constitution un peu molle des enfants et de leur alimentation trop végétale et trop peu réparatrice. Les ascarides lombricoides sont à peu près les seules qu'on rencontre chez eux ; les ténias sont rares à la campagne.
Les maladies causées par les céréales avariées, sont surtout communes chez les paysans qui gardent pour eux le mauvais grain. C'est parmi les populations rurales qu'on a observé les grandes épidémies A'ergotisme des siècles passés, c'est encore à la campagne que sévit la pellagre et qu'on a l'occasion de constater de temps en temps les accidents causés par Vrvraic, par le mèlampyre des champs, par le seigle enivrant^ par la gesse vulgaire.
Les maladies parasitaires comme la gale, la teigne sont beaucoup plus fréquentes à la campagne qu'à la ville, et cela pour des raisons déjà énoncées dix fois. Les paysans sont également plus sujets aux accidents causés par la piqûre des insectes et la morsure des animaux venimeux ; enfin ils sont exposés aux accidents qu'entraînent leurs travaux. Depuis l'adoption des batteuses mécaniques, il ne se passe pas d'années sans qu'il n'y ait quelques avant-bras saisis et broyés par les engrenages ; mais tout cela n'est pas do Thygiène.
VllI. Mortalité rurale. — Malgré toutes les influences fâcheuses qui menacent la santé du paysan, la mortalité est plus faible dans les campagnes que dans les villes. En France, tandis que la mortalité générale est de 26,1 p. 1,000, celle des campagnes ne dépasse pas 20,6 (1). Il en est de même dans les autres pays de l'Europe ; l'écart est même plus considérable dans quelques-uns d'cntr'eux, comme le montre le tableau suivant :
Nombre de décès par 1.000 habitants (2).
Mortalité iirbaiiio Mortalité rurale.
Belgique 25,1 21,i
Angleterre 2". 18
Prusse 30,45 28,02
(i) LechifTre de la population relevé le 12 avril !89i était de 38,218,893 habiUnts et la mortalité en 1890 avait été de 816,505 ;soit 26,1 pour 100). (2) Drouineau, Hygihie rurale (Ey^yclopédie d'hygiène, t. IV, p. 250).
TRAVAUX ET PROFESSIONS. 86d
Mortalité urbaine. Mortalité rurale.
Italie 31,60 27,60
Saxe 32,15 27,5
Danemark 23,38 19,68
Suède 26,5 19,6-5
Kcosse . 24,34 17,4.'>
Dans les campagnes, la mortalité va croissant cl*àge en âge et la vieillesse lui paie un large tribut, tandis que dans la population urbaine, c'est Tàge adulte qui présente le chiffre le plus élevé. Cela tient d'une part à ce que les villes contiennent proportionnellement plus d'adultes dans la période active et périlleuse de la vie, de l'autre qu'à la campagne la vie étant plus rude, les vieillards et les enfants qui sont les plus faibles, sont aussi ceux qui résistent le moins.
Toutes les professions agricoles ne soumettent pas la santé aux mêmes épreuves. Le D"" Jacques Bertillon a fait sur la mortalité professionnelle un travail très intéressant (1) duquel il résulte que les métiers qui exposent le paysan aux intempéries sans le condamner au repos, ont une mortalité très faible : tandis que celles qui, s'exerçant au grand air, forcent celui qui s'y livre à rester immobile sous le coup des vicissitudes atmosphériques en ont une très élevée.