IV. — LES RACES HUMAINES
I. Formation des races humaines. — Les migrations dont il a été question dans le paragraphe précédent et les croisements sans nombre qui en ont été la conséquence, ont donné naissance aux différentes races qui peuplent aujourd'hui le globe. Elles se sont modifiées sous l'influence du milieu ; leurs caractères se sont transmis par l'hérédité qui est venue les fixer et les rendre stables. Il est difficile de faire la part de ces deux facteurs dans la constitution des races ; mais elles s'attestent aussi puissamment l'une que l'autre. La puissance de transmission de l'hérédité collective s'affirme par la persistance et la pérennité des traits caractéristiques de certaines races. 11 en est qui se sont conservées presqu'à l'état de pureté. Tels sont les Juifs, les Égyptiens, les Basques. Les Juifs sont disséminés dans tous les points de l'Europe ; ils ont conservé partout la forme du crâne et la ligne faciale qui appartient à leur race. Ceux qui figurent dans la fresque célèbre peinte, il y a trois cents ans, par Léonard de Vinci ressemblent complètement à ceux que nous voyons auiourd'hui réunis dans le.s synagogues, et ceux qu'on voit représentés sur les tombeaux des Pharaons n'en diffèrent pas davantage. Les exemples de populations conservant leurs caractères primitifs au milieu de races différentes comme les Parsis, de Bombay, venus de Perse avec les kal|/es, comme les Kabyles blonds de TAurès, attestent de même la persistance des caractères ethniques.
Quant à l'influence du milieu, elle est plus évidente encore, car elle se produit tous les jours sous nos yeux et se trad^iit jutant par des modifi-
cations dans la constitution physique et dans les fonctions, que par des aptitudes et des immunités nouvelles au point de vue des maladies. Les races humaines, en un mot, qu'elles proviennent du même tronc ou de sources différentes, ont pris peu à peu Fempreinte des climats où elles se sont implantées. Les migrations puis les croisements se continuant et variant à Tinfini, le nombre des races est allé se multipliant comme ces croisements eux-mêmes, de sorte qu'il n'est pas facile aujourd'hui de remonter aux types primordiaux.
La formation des races a dû commencer dès que les premiers émigrants ont quitté leurs pays d'origine. Les auteurs qui croient à l'homme tertiaire pensent qu'il a dû se modifier avant d'arriver dans le Midi de l'Europe. Nous ne connaissons du reste qu'un seul type ethnique de cette époque, c'est celui de Castenedolo qui se rattache à la race de Canstadt^ déjà reconnue comme plus ancienne que celles que Ton avait précédemment découvertes dans les terrains quaternaires (1).
« C'était, dit Quatrefages, une race chasseresse, très sauvage, luttant » avec des armes grossières contre les grands mammifères de l'époque » et qui ne tarda pas à s'effacer et à se fondre devant une race plus » parfaite, la race dite de Cro-Magnon, la première en date des six » races appartenant à la période quaternaire dont on retrouve les restes » en Europe (2). « Elle a tiré son nom d'un abri sous roche, situé dans la vallée de la Vezère (Dordogne), où Lartet découvrit, en 1868, les fossiles qui ont servi à la déterminer (3). Elle était représentée par des hommes de haute taille (i"s80 à i'",85), très dolicocéphales, ayant le menton en saillie, les incisives inférieures verticales, les supérieures obliques, les pommettes saillantes, le nez caucasique, la capacité crânienne presque égale à la nôtre, avec un moindre développement de la région frontale. Ils étaient chasseurs et artistes, ils travaillaient le bois de renne, l'os et l'ivoire ; ils tiraient l'arc. Ils ont occupé la France, la Belgique, la Grande-Bretagne et l'Italie méridionale.
La race de Cro-Magnon s'est superposée immédiatement à celle de Canstadt, alors que durait encore l'âge de l'ours. Sa période d'expansion correspond à la deuxième moitié de la période quaternaire ; elle appartient essentiellement à l'âge du mammouth et du rhinocéros. La race de la Truch^re, bien différente de la précédente, a été également contem-
(1) La race de Canstadt, ainsi dénommée par de Quatrefages et Hamy, porte aussi les noms suivants : race de Néanderthal .Schaafîhauson} ; race Austf^ioïde (Hamy, Huxley, Roujou) ; race Dolichocéphale paleotittnqiie ; race DolichoplatycéphalCy 8oXi/tj izkaxtia xsfaXr), longuOf plate této (do Quatrefages et Hamy).
(2) Los animaux contemporains do Tliomme quaternaire étaient Tours des cavernes (Ursus 8IH)lui8eus)f lo mammouth (Klephas priiuigerinœ\ le grand hippopotame (Hippopolamus niQJor), laurochs fBiso-KuropansK le renne (Corvus tarandu$\ et le cerf- aux grands bois (Mcgacoos hibornicus) ((î. Lagneau. Anthi-opologie de la France^ Paris, 1879).
(3) Elle porlo^aussi le nom de race Dolichopentagonale {de Quatrefages et Hamy), de race Atlantique (Bory de Saint- Vincent).
poraine de ces grands mammifères. La race de Grenelle s'est montrée à la fin de Tàge du mammouth et s'est développée surtout à Tâge du renne. La race de Furfooz^ ainsi nommée d'une petite localité belge où l'on découvrit ses ossements en 1866 et 1867, appartient principalement à l'Âge de l'unis, tout en datant de la fin de l'^e précédent. Elle était de petite taille (1",53 à 1",62, et moins bien douée que celle de Cro-Magnon.
Ces différentes races sont bien caractérisées par la forme de la tête. Les hommes de Canstadt et de Cro-Magnon sont dolicocéphales, ceux de Furfooz passent de la mésaticéphalie à la sous-brachycéphalie ; ceux de Grenelle et surtout ceux de la TrtAchère sont franchement brachycéphales. On voit que, dès cette époque, le crâne humain présentait les principales formes qu'il affecte encore aujourd'hui (1).
On a découvert, en Amérique, deux autres races fossiles, celle de Lagoor- Santa, trouvée par Lund au Brésil, avant même qu'on ne crût eh Europe à l'homme fossile, et celle des Pampas, découverte dans la République argentine par Seguin et Ameghino. La première est dolicocéphale, la seconde brachycéphale. Elles se distinguent, au premier coup d'oeil, des tètes fossiles européennes. La race des pampas parait avoir précédé celle de Lagoa-Santa et la faune qui l'accompagne semble indiquer qu'elle a vécu dans les derniers temps de l'âge du renne.
En résumé, il existait au moins trois races humaines distinctes à l'époque quaternaire. Il serait intéressant de pouvoir les suivre dans leurs migrations et leurs croisements depuis ces temps reculés jusqu'à l'époque actuelle ; mais ces premières périodes de l'histoire de l'humanité sont encore enveloppées d'une obscurité profonde, et il n'appartient pas à l'hygiène de sonder ces mystères qui sont pour elle sans intérêt. Elle doit prendre les races comme elles sont aujourd'hui, et en étudier les caractères au point de vue de leur résistance aux maladies, de l'influence que les climats exercent sur elles, de tout ce qui intéresse leur santé, en un mot et pour cela, une nomenclature lui est nécessaire.
IL Classification des races humaines. — Pour classer les groupes innombrables qui forment aujourd'hui la grande famille humaine, il faut suivre la méthode naturelle telle que l'entendait Antoine-Laurent de Jussieu, et prendre pour base les caractères les plus généraux et les plus persistants. Les caractères physiques réunissant ce double caractère doivent occuper le premier rang. La couleur de la peau, la forme de la tète, les traits du visage, la nature du système pileux, sont ceux qui frappent tout d'abord et qui doivent servir de base pour les types fondamentaux. La cranioscopie et la linguistique offrent de précieux indices, pour les subdivisions et permettent en quelque sorte de faire l'analyse des populations. Depuis Linné et Blumenbach, on a proposé bien des
(1) De Quatmpages, /oc. ci/., p. 95.
classifications basées sur ces principes, nous adopterons celle qu'a établie de Quatrefages et qu*il a perfectionnée dans son dernier travail (1).
Avec la grande majorité des anthropologistes, il admet trois types principaux basés sur la couleur de Tépiderme. Ce sont : la race Blanche ou Caticastque, la race Jaune ou Mongolique^ la race Noire ou Ethiopique. Quant à la quatrième, la race Rouge admise par un grand nombre de naturalistes, il la considère comme ^ un mélange très complexe de races fossiles, de jaunes, de blancs allophyles et même de noirs.
Ces types n'ont pas apparu simultanément. De Quatrefages considère les Jaunes comme les aînés de la famille humaine. Les Noirs, les Protosémites, les blancs allophyles et finnois les ont suivis de près ; puis sont venus les vrais Sémites et les Aryans. Tous les fossiles dç l'Europe appartiennent aux races blanches allophyles ou finnoises; les deux races fossiles américaines se rattachent au tronc jaune. On n'a pas encore trouvé de nègres de l'époque quaternaire, mais il est vraisemblable qu'on en découvrira plus tard. Aucune des races fossiles européennes ou américaines ne peut être confondue avec les groupes les mieux caractérisés des races actuelles. L'homme des Pampas est celui qui s'en rapproche le plus.
Les trois types fondamentaux peuvent être considérés comme les troncs d*où sont sortis les branches et les rameaux auxquels on peut comparer les différents groupes dont l'ensemble forme l'espèce humaine et qui sont représentés dans le tableau suivant :