III. - PEUPLEMENT DU GLOBE. — MIGRATIONS
Quelque doctrine qu'on adopte au sujet de l'origine de Tespèce humaine, il est bien certain qu'elle n'est pas née sur tous les points de la terre à la fois, et que le globe s'est peuplé par des migrations successives. Personne ne le conteste. Qu'on admette un centre unique d'apparition comme les monogénistes, qu'on en admette plusieurs comme les polygénistes^ il faut bien reconnaître qu'il y a eu expansion hors de ces foyers primitifs, que les hommes se sont répandus sur le globe de proche en proche, que les populations ont fait tache d'huile. Ce mouvement se continue encore et ne cessera vraisemblablement que lorsque, dans chaque pays, le nombre des habitants sera en rapport avec ses ressources.
Les migrations des peuples ne sont pas sans intérêt pour l'hygiène. Elles se rattachent à la question des races et à celle des climats qui font partie de son domaine ; nous allons donc dire quelques mots du peuplement de l'Europe et de celui de la France qui nous touchent de plus près.
On s'accorde généralement à placer le berceau primitif de nos populations dans le massif central de l'Asie. Là se trouvent juxtaposés les trois types fondamentaux de l'espèce humaine et les trois formes du langage auxquelles se rattachent toutes les langues parlées. C'est également de là que viennent les animaux domestiques les plus anciennement soumis. Tout porte donc à penser que cette région a été, pendant le cours de la période géologique actuelle, le point de départ des migrations qui ont couvert l'Europe. 11 est plus probable que le centre d'apparition de l'homme, à l'époque tertiaire, était situé plus au nord, vers la Sibérie, où vivaient alors le renne, le rhinocéros et le mammouth, où la température était, à cette époque, celle qu'on observe aujourd'hui en Californie. 11 est vraisemblable qu'il a commencé à s'y nourrir de fruits et de racines, puis il s'est enhardi, en se développant ; il a fabriqué des armes en silex et s'est attaqué aux grands mammifères de ces régions.
Les peuples chasseurs, dit Qualrefages, ont besoin de grands espaces, et ce genre de vie surexcite les instincts migrateurs. Des familles aventureuses ont dû franchir les limites du centre d'apparition, et se répandre peu à peu en Asie. En descendant vers le Sud, elles ont rencontré des espèces animales moins farouches et dont quelques-unes se sont soumises à leur domination. Puis vinrent les froids glaciaires qtrî chassèrent les hommes de leurs territoires primitifs, en même temps que les animaux qui leur s<»rvaient de nourriture. 11 est vraisemblable qu'ils émigrèrent en masse pour fuir ce froid implacable qui faisait périr les végétaux et chassait les animaux de leurs retraites. Affolés par cette étrange catas-
8 TRAITÉ D'fIYG!ÈNE PUBLIQUE ET PRIVÉE.
trophe, ils allèrent devant eux, dans tous les sens. Un flot marcha vers rOuest, à la suite des grands mammifères sibériens ; ces émigrants arrivèrent chez nous avec les rhinocéros et les mammouths, et l'Europe occidentale qui n'avait eu jusque là que de bien rares habitants se trouva subitement peuplée.
Les émigrants européens, suivant toujours leur gibier habituel, conservèrent leurs habitudes de peuples chasseurs ; mais ceux qui firent route au Sud et pénétrèrent dans le cœur de l'Asie, y trouvèrent des animaux plus sociables. Ils apprivoisèrent d'abord le chacal et en firent le chien domestique; puis ils s'assujettirent le bœuf, le mouton, la chèvre ; ils découvrirent les céréales et apprirent à les cultiver. Forts de ces conquêtes, ils se mirent à leur tour en marche et envoyèrent dans tous les sens des essaims dont quelques-uns arrivèrent en Europe avec le chien et la pierre polie ; d'autres migrations se succédèrent encore apportant, sur notre sol, les conquêtes nouvelles, comme le bronze et le fer, et furent suivies à leur tour par les invasions dont l'histoire a gardé le souvenir.
Depuis l'époque quaternaire jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous, les choses se sont toujours passées de la même façon dans l'Europe occidentale. Des flots humains divers d'origine et de race y sont arrivés d'âge en âge et par intermittence comme autant de raz de marée. Quand les nouveaux venus trouvaient la place prise, la guerre éclatait entr'eux et les premiers occupants. Puis la paix se faisait et les races se croisaient, si bien que dans les grottes de la Marne, explorées par M. de Baye, on a trouvé réunies aux hommes néoli tiques toutes les races de l'époque quaternaire, à l'exception d'une seule et les métis de toutes ces races (i). Les populations de TEurope actuelle sont le produit de ces innombrables croisements qui remontent aux temps quaternaires.
La migration la plus importante dont le temps nous ait transmis le souvenir, celle qui nous intéresse au plus haut degré, est celle des Aryens, dont le berceau parait avoir été la vallée supérieure de l'Oxus. Douée d'une force extraordinaire d'expansion, cette race, en possession d'une langue flexible, d*une industrie déjà avancée, a irradié dans tous les sens, mais principalement vers l'ouest. Ad. Pictet (de Genève), en se basant sur la linguistique, a tracé la carte des migrations de la race aryenne et les a n^sumées dans le schéma suivant qui figure à la fois la direction des principaux rameaux et le chemin qu'ils ont parcouru.
Otte n^iuirtition n*est pas absolument d*accord avec les autres données de Tanthropologit^ et notamment avec la cranioscopie. La linguistique elle-UH^nie pourrait peut-tHre lui donner un démenti. L'origine asiatique d<'s (limites n'est pus absolument démontrtH' ; mais ce qui n'est pas contes-
(O 1)K (^iiA'inKrAiiK», Introiimtion tmthrofH^loifiifue (Encyclopédie d'hygiène et de mMevim pukfitfur^ I. I, p. 88).
LESPÈCE HUMAINE. 9
table, c'est l'importance de la migration aryenne et la supériorité des races qui en sont sorties. « C'est aux Aryens, dit Littré, que TEurope de » nos jours se rattache directement. Elle leur doit ses mœurs, ses ten-
GermëuU' Lithia/ioSUves.^
Celiesl — .^-^ ^ ^ i
latins. Grecs. Indiens
Fig. 1. — Mifration des Aryens.
» dances, ses idiomes : elle tient d'eux la hardiesse et la flexibilité, la » vigueur et la grâce, la fécondité d'invention et l'idéalisme tempéré » par un juste sentiment du réel, qui caractérisait son génie. »