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II. — ALIMENTATION ANORMALE

Le nombre des gens qui ne peuvent pas se conformer dans leur alimentation aux lois de l'hygiène est si considérable qu'il est à proprement parler la règle ; mais ces lois ne sont pas tellement absolues qu'on ne puisse s'en écarter dans une certaine mesure et pendant un certain temps, sans que la santé subisse pour cela d'irrémédiables dommages ; aussi ne nous occuperons-nous que des cas extrêmes, c'est-à-dire de l'alimentation insuffisante, de l'alimentation excessive et des régimes exclusifs.

I. Alimentation insufiBLsante. — La privation de nourriture peut être absolue ou incomplète. Dans le premier cas elle conduit à Vinanition ; dans le second c'est la faim chronique, c'est la famine.

1" Inanition. — Elle a été étudiée chez les animaux et sur l'homme. Chez les animaux privés de nourriture, la perte de poids va augmentant de jour en jour, la respiration se ralentit, la quantité d'acide carbonique exhalé diminue, la température baisse lentement, mais le refroidissement se précipite le jour de la mort qui arrive en moyenne à 24°,9 (minimum,

(1) Chapitre VII, article 11.

(S'^jS ; maximum, 34<^,2) (i). La quantité d'urée excrétée diminue chez les carnassiers et augmente chez les herbivores, les fèces deviennent nulles, il y a quelquefois de la diarrhée dans les derniers moments.

Chez l^omme, on a eu l'occasion d'étudier l'inanition chez des aliénés, des hystériques, chez des condamnés à mort qui voulaient se laisser mourir de faim ; enfin, dans ces dernières années, un certain nombre de personnages excentriques ont fait la gageure de rester un nombre invraisemblable de jours sans manger et ont gagné leur pari. C'est d*abord l'américain Tanner, qui est resté quarante jours sans nourriture, puis ritalien Succi, qui l'a imité avec le même succès ; mais ni l'un ni l'autre ne s'est privé de boisson. Or, c'est là une condition de premier ordre. En buvant, on peut prolonger sa vie au-delà de quarante jours, comme il en existe des exemples dans la science, sans même recourir à celui des jeûneurs qui peuvent toujours être soupçonnés de supercherie ; avec l'abstinence complète d'aliments et de boissons, la vie ne peut pas se maintenir au-delà de 8 ou 10 jours. C'est un terme que ne franchissent guère les gens atteints de rétrécissement de l'œsophage, lorsque rien ne peut plus passer et qu'on ne leur pratique pas la gastrostomie.

Les phénomènes qui précèdent la mort dans ce cas, sont : l'affaiblissement rapide des facultés intellectuelles, l'atonie musculaire poussée jusqu'à l'impuissance, l'abolition des fonctions de l'estomac par la diminution puis la suppression du suc gastrique, l'œdème des extrémités, le marasme et pour terminer la scène, des convulsions ou le délire tranquille avec des hallucinations, la petitesse du pouls et le refroidissement. Il est rare que la mort ait lieu tant que la température reste au-dessus de 30 degrés.

Parmi ces symptômes', il en est deux qui intéressent particulièrement l'hygiène, parce qu'ils sont une source d'indications, c'est la diminution du suc gastrique et le refroidissement. Le suc gastrique a besoin pour sa production normale, de Texcitant alimentaire, lorsque ce stimulant fait défaut, la sécrétion s'arrête et alors l'aliment le plus facile à digérer devient un corps étranger dont l'estomac se débarrasse par le vomissement ou par la diarrhée. De là le conseil de ne pas donner d'aliments solides aux inanitiés. Il faut, pour réveiller la sécrétion gastrique, leur administrer des substances peptogènes. M. Gabriel Pouchet conseille le bouillon légèrement additionné de dextrine. Dans son récit du naufrage de la Méduse, Savigny rapporte que les malheureux qui se jetèrent sur les aliments substantiels, en sortant du radeau, furent pris de vomissements atroces et quelques-uns succombèrent à une diarrhée incoercible.

Le refroidissement présente aussi son indication. La mort n'arrive presque jamais, avons-nous dit, au-dessus de 30 degrés, on peut prolonger la vie en rechauffant les inanitiés. Chez les animaux, on peut rappeler

(1) Chossat, Recherches expérimentales su-* Vinanition. Paris, 1843.

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ainsi la sensibilité et la perception auditive, on peut même les rendre susceptibles de digérer quelques aliments légers ; seulement il faut procéder comme pour Talimentation^ avec beaucoup de ménagements.

2* Famine. — La privation absolue de nourriture est un cas très exceptionnel surtout à notre époque, mais rien n'est plus commun au contraire que de rencontrer des malheureux qui, par le fait de la misère ou des circonstances, ne mangent que tout juste assez pour ne pas mourir de faim ou se repaissent de substances insuffisamment nutritives et arrivent progressivement à l'épuisement et au marasme. C'est Tinanition chronique pour les individus, c'est la famine pour les populations. Nous en avons parlé au commencement de ce chapitre et nous avons dit comment l'histoire des famines était celle de l'humanité (1).

L'alimentation peut être insuffisante d'une manière relative, parce qu'il y manque un des éléments indispensables ou parce que les aliments ne peuvent pas être assimilés par ceux qui les absorbent. La première condition se réalise dans les longues campagnes de mer, dans les sièges; elle entraîne à sa suite le scorbut et les affections analogues, la seconde s'observe chez les enfants à la mamelle, qu'on soumet à un allaitement artificiel mal dirigé ; nous nous en occuperons dans le chapitre consacré à l'éducation.

11. Alimentation excessive. — 11 v a suralimentation toutes les fois que la quantité de principes nutritifs dépasse les besoins de l'organisme ; lorsque l'excès alimentaire est une exception, il en résulte du malaise, une surcharge gastrique qui peut aller jusqu'au vomissement, c'est alors ce qu'on appelle l'indigestion et, quand cette indisposition se renouvelle, elle conduit à la dyspepsie. Lorsque le fait devient habituel, lorsqu'on prend chaque jour une quantité d'aliments trop considérable et qu'ils sont bien tolérés, il en résulte un état de pléthore menaçant et une obésité qui n'est pas sans danger.

Cet état dont l'hygiène a surtout à s'occuper est assez commun dans les classes riches, chez les gens qui se laissent aller aux plaisirs de la table et qui ne font pas assez d'exercice pour compenser leurs écarts de régime (2). Dans la quantité d'aliments que consomment les gens riches, il y a, dit Fonssagrives, trois parts à faire, l'une pour le besoin, l'autre pour la sensualité, la troisième pour la préparation des maladies à venir (3). Ces

(1) Chap. IV, art. 1" § 1er p. 536.

(2) Le professeur C, Richet donne comme ration quotidienne que les gens du monde ne doivent pas dépasser, la formule suivante basée sur les expériences des physiologistes :

Viande 125«r

Pain 300

Pommes de terre 300^

Beurre 50s«"

(3) Rtvut scieniifique, 1892, 2c semestre, n<> 13.

maladies sont la dyspepsie, la dilatation stomacale, les congestions cérébrales et Tapoplexie, la goutte, la gravclle urique et les calculs. Tous les grands mangeurs ne sont p^ voués à cette collection de maladies, mais elles sont assurément beaucoup plus fréquentes chez eux que chez les personnes sobres et ce danger s'accroît aux approches de la vieillesse.

La pléthore qui prédispose principalement à ces accident» est le résultat de Tabus des aliments azotés, le fait des gens qui mangent trop de viande, prennent trop de condiments, boivent trop de vins généreux. L'obésité est plutôt le résultat de l'usage immodéré des féculents et des corps gras, de Texcès des boissons aqueuses. Les recherches de Voit et de Pcttenkofer ont prouvé qu'on peut engraisser un chien, en le nourrissant de viande dégraissée, mais il faut qu'il en consomme chaque jour un poids égal au vingtième de celui de son corps, tandis qu'on arrive au même résultat avec un poids de substance protéïque quatre fois moindre, si on le soumet au régime mixte des albuminoïdes et des hydrates de carbone. Henneberg a prouvé que 100 grammes d'albumine peuvent fournir jusqu'à 52 grammes de graisse. 11 n'est pas moins constant que la graisse vient surtout des fécule nts et des corps gras. L'abus des boissons alcooliques contribue largement à la production de l'obésité. Il faut tenir compte aussi des prédispositions individuelles. Il y a des malheureux, des femmes surtout qui engraissent malgré tous leurs efforts pour réfréner leur appétit, malgré un régime très hygiénique ; il est des gens secs et nerveux qui mangent deux fois davantage et qui n'augmentent jamais de poids. Ces différences individuelles sont souvent le fait de l'hérédité.

Cette graisse s'accumule dans le tissu cellulaire, elle gène la respiration et la circulation, augmente le poids, rend l'exercice de plus en plus difficile et le malheureux obèse tourne ainsi dans un cercle vicieux. Arrivée à cette proportion, l'obésité est une véritable maladie et relève comme telle de la thérapeutique, nous ne dirons donc rien des moyens qu'on met en œuvre pour en triompher.

(II. Régimes exclusifs. — Un désigne ainsi ceux qui se composent d'un seul ordre d'aliments, qu'ils appartiennent au règne animal ou au règne végétal. Nous ferons observer tout d'abord que ces deux modes de régime sont également anormaux. L'homme est omnivore, ainsi que le prouve sa denture, ses habitudes et ses goûts ; l'alimentation mixte et variée est, comme nous l'avons vu, celle qui lui réussit le mieux, tandis que les régimes que nous allons examiner sont contraires à sa nature.

i^ Hégimk animal. — 11 est incontestable qu'il nourrit plus vite et plus complètement que l'autre ; il est en même temps plus léger, c'est-à-dire plus digestible et plus facilement utilisable. C'est à lui qu'on a recours dans la convalescence, lorsque l'organisme a besoin d'une prompte réparation ; les individus et les animaux inanitiés le recherchent avide-

ment. Les peuples qui habitent les régions hyperboréennes n'en connaissent pas d'autres, et c*est à lui qu'on a recours instinctivement dans les pays froids. *

Le régime animal augmente Ténergie de l'individu ainsi que sa puissance musculaire. La domestication des carnassiers n'est possible qu'à la condition 4e changer leur régime habituel. Les peuples à régime végétal, dit Arnould, sont faits pour être conquis, comme les herbivores sont destinés à la nourriture des carnassiers. L'énergie, la valeur physique et intellectuelle des populations sont proportionnelles à la quantité de viande qu'elles mangent.

C'est précisément en raison de la puissance réparatrice de la nourriture animale, que son abus conduit, comme nous l'avons dit, à la pléthore et aux maladies qui en découlent : or, cet abus est presque fatal, parce qu'il faut, pour satisfaire son appétit, donner à son estomac un certain volume d'aliments et que ce volume, quand il s'agit de viande, est supérieur aux exigences de la réparation. Du reste, la diète animale n'est jamais d'une rigueur absolue. Il faut aller chez les Esquimaux pour la rencontrer. Les peuples civilisés y mêlent toujours quelque peu de féculents, de fruits et de légumes.

2® Régime végétal. — 11 est incontestable que l'homme peut, à la rigueur, se contenter d'un régime exclusivement végétal. Le fait est prouvé par l'exemple des Indiens qui vivent de riz, des Irlandais qui ne mangent guère que des pommes de terre, des paysans de certaines contrées pauvres où les céréales les moins riches forment la base de la nourriture. La démonstration en est surtout donnée par les trappistes, qui ne consomment jamais ni viande, ni œufs, ni poisson, qui s'abs^ tiennent complètement de graisse, de beurre, qui ne boivent de lait qu'à certaines époques de l'année et qui pourtant jouissent d'une bonne santé (1).

Tout cela ne prouve qu'une chose, c'est l'extrême endurance de l'espèce humaine, la puissance de l'assuétude ; mais, si le régime des trappistes est un défi jeté à l'hygiène, ils compensent cette mauvaise condition par la vie au grand air, l'existence calme et uniforme des cloîtres. Puis, on n'entre à la Trappe qu'à une époque où la constitution est formée et beaucoup de néophytes sont obligés d'y renoncer. Quant aux végétariens modernes qui se mettent de temps en temps en campagne pour prôner leur régime, ils y font entrer les œufs, le lait, le fromage et le beurre, et ce sont pour la plupart des gens de cabinet arrivés à l'âge adulte. En réalité, nous le répétons, la nourriture mixte est celle qui convient le mieux à Thomme, et il doit y faire prédominer les aliments d*origine animale, à mesure qu'il s'élève vers le nord et

(1) FoHSSAGRiVES, Une visite médicale à la Trappe de Notre-Dame-de-Grâcett de BHcquebec {Union médicale^ 3 et 5 juin 4858).

qu'il travaille davantage. Convenons toutefois, avec le professeur Th. Erismann, que les végétariens ont un mérite incontestable. Us sont les promoteurs et les propagandistes convaincus de la doctrine de la tempérance, en rappelant à l'humanité que les excès de nourriture altèrent la santé et diminuent l'aptitude au travail (i).

;1) Th. Erismann, Le végétaritme devant la science (Société d'hygiène de Moscou, février 1895).

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