CHAPITRE VE
$ 4. — Be l'habitude dans l'état de santé.
La périodicité est la loi du système nerveux : elle en régit les manifestations physiologiques, elle détermine l'allure de ses maladies. C’est en vertu de cette loi que l’encéphale tend à répéter les modifications qu’il a subies, à redemander aux objets extérieurs les impressions qu’ils lui ont transmises par les sens, à rappeler les sensations éprouvées, à ramener les mouvements dans la direction qui leur a été communiquée. Et comme il est dans l’essence de l’excitabilité nerveuse de s’accroitre par l'exercice, plus le même acte ou la même sensation se renouvelle, plus l'économie en sollicite les retours et rapproche les intervalles qui les séparent : de là l’habitude. L'impulsion initiale que le système nerveux reçoit des influences du dehors ou de la spontanéité morale peut se comparer au mouvement que l’on imprime au pendule. Celui-ci décrit une série d’oscillations dont le nombre, la vitesse et l'amplitude sont en raison directe du mouvement qu’il a reçu, en raison inverse des frottements qu’il subit et de la densité du milieu dans lequel il se meut. Les éléments d'organisation imdividuelle, le degré de souplesse physiologique, la limitation réciproque des fonctions et d’autres conditions sont au système nerveux ce que la densité du milieu et la quantité des frottements sont au pendule ; mais avec cette différence que la volonté réitère au système nerveux ou lui continue l'impulsion primitive dans la mesure nécessaire pour vaincre tout obstacle : et c’est ainsi que s’introduisent dans l’organisme les habitudes les plus opposées à son état normal, c’est ainsi que la nature semble s’absorber dans l'habitude. À ce point qu'un philosophe (Fontenelle), en entendant parler de celle-ci comme d'une seconde nature, a pu demander, avec une apparence de raison, où donc était la première.
Les impressions du monde extérieur et les sensations internes sont les deux sources de l'habitude ; les influences qui effleurent l'organisme où qui ne lui impriment qu’une secousse passagère ne changent en rien l’ordre naturel des besoins, la régularité des fonctions; mais si la modification que produit en nous l'agent
externe ou l’irradiation viscérale se répète ou se prolonge, elle rompt l'équilibre physiologique, elle crée une aptitude nouvelle, elle sollicite une série particulière d’actes organiques ; une habitude s’est établie, et désormais elle entre comme élément nécessaire dans l'harmonie des fonctions, elle change la proportion d’activité générale de l’économie. Que le phénomène se passe dans la sphère d’innervation cérébrale ou qu'il porte exclusivement sur l’un des actes de la vie plastique, il ne peut s’accomplir que par l'intermède de la substance nerveuse : considérée dans son principe, l'habitude n’est donc que la sensibilité modifiée; considérée comme phénomène, elle consiste dans une disposition nouvelle, acquise à l'organisme par la continuité des mêmes impressions, par la répétition fréquente des mêmes actes.
La faculté d'acquérir des dispositions nouvelles ou de façonner celles qui existent est la base de la perfectibilité humaine, le mobile de l'éducation, la condition première de l'efficacité d’une direction hygiénique. Avec l'habitude on a presque toujours confondu l’abus, c'est-à-dire l’usage anormal des choses (abusus), et l'excès, c’est-àdire l'usage disproportionné des choses : de là les déclamations des philosophes et de quelques hygiénistes contre les effets de l’accoutumance ; de là le conseil de se défendre de toute habitude (Rostan), comme si la faculté d’en contracter ne correspondait pas directement aux fins conservatrices de la nature. Tout être doit à son organisation une somme déterminée de besoins, d’instincts, de propensions, d’aptitudes qui s’éveillent progressivement et concourent d’une part à l’entretien de sa vie individuelle, d'autre part à la propogation ‘de l'espèce. Mais ces puissances de sa nature, il ne peut les exercer, les déployer à son gré; il rencontre dans le milieu qu'il habite, dans les circonstances éventuelles de la vie, dans les vicissitudes prévues de l’âge, etc., une foule d'obstacles et d'influences qui l’obligent à se modifier : aussi la nature a-t-elle accordé au plus grand nombre des actes organiques une certaine latitude, aux lois conservatrices de l’économie une certaine élasticité, à la fibre vivante comme à l'intelligence une souplesse proportionnelle à la versatilité du monde extérieur et à l'exigence des situations. Entre l’organisation animale et le milieu dans lequel elle est destinée à vivre, le lien est l'habitude; elle est comme la formule individuelle des besoins et des dispositions propres à la généralité des êtres d’un même rang ; c'est par elle que toute existence se met en équilibre avec l'univers : dans sa portée réelle, elle exprime le rapport de la vie individuelle avec la vie générale. Plus
l'organisation se complique, plus elle a besoin de flexibilité pour s'adapter aux conditions du dehors. C’est par la puissance de lhabitude que l’homme discipline ses organes à l’action de tous Îles climats, des régions les plus différentes ; c’est par l'habitude qu’il se plie aux nécessités des situations les plus variées. La coutume, a dit Montaigne, force à tout coup les règles de la nature ; mais s'est-il demandé ce que serait l’homme asservi aux règles de la pature, ou plutôt la première d’entre elles ne l’oblige-t-elle pas à vivre en société ? Or, la coutume est le fondement de l'association humaine, et les lois, les mœurs, les usages, les convenances, toutes les garanties de la vie commune, sont des concessions obtenues par l’habitude ou par la force qui suppose encore l'habitude, sur les instincts, les penchants, les dispositions natives de chacun au profit de tous. |
Dans la manière dont les habitudes se développent, il importe de considérer le rôle de l’encéphale. Toute impression nouvelle provoque l'attention ; mais quand elle se répète ou se prolonge avec -uniformité et dans une mesure d’intensité médiocre, le cerveau cesse d’en être stimulé, et l'habitude qui en est résultée s'exerce désormais presque sans conscience comme les fonctions de la vie plastique. C’est ainsi que nous finissons par nous accoutumer aux bruits qui nous importunaient le plus, et notre attention n’est plus excitée que par la cessation de ces mêmes bruits. Mais le résultat de l'habitude est différent, quand l'attention se fixe sur les impressions et les rend plus profondes, plus durables ; le centre encéphalique y réagit avec une énergie soutenue; les sensations qu'il éprouve, les actes qu’il détermine, se pertectionnent par leur répétition même, et 1l s'établit ainsi dans l’économie un nouveau mode de sensibilité et d’activité, un nouvel ordre de besoins : c’est l’habitude aidée par l’attention qui perfectionne les actes sensitifs, locomoteurs et intellectuels.
IL est des circonstances qui favorisent le développement des habitudes : le tempérament nerveux s’y prête smgulièrement, mais s'en dépouille avec autant de facilité qu'il les adopte ; la vivacité des impressions, l'inconstance des déterminations qu'elles entraînent, Vardeur de l’imagination, ne permettent guère aux sujets nerveux de modifier d’une manière durable leur allure physiologique ou morale; ils trouvent dans la souplesse de leur organisation des ressources contre les nécessités : ils passent de la souffrance au plaisir, du sommeil aux veilles prolongées, de l’abondance aux pri- -vations; ils sont prompts à l'excès, à l’abus, mais ils sont peu capables
d’accoutumance et de stabilité. Les tempéraments influent nonseulement sur le degré d'aptitude à contracter des dispositions nouvelles, mais sur la nature de ces dispositions elles-mêmes : ainsi la faiblesse de leur système musculaire et la mobilité de leur imnervation éloignent les personnes nerveuses des habitudes qui exigent de la force et de la persévérance. Les Iymphatiques, par un instinct de leur organisation précaire, se complaisent aux actes uniformes et réguliers; l'esprit de méthode les caractérise jusque dans les moindres détails, et l’inertie de leurs organes de locomotion les incline aux habitudes calmes et passives. Les gros mangeurs, les buveurs intrépides appartiennent, pour la plupart, au tempérament sanguin avec idiosyncrasie musculaire ; prodigues de leur force, ils éprouvent le besoin d’une ample réparation, et se montrent réfractaires aux habitudes de mesure et de frugalité.— L'enfance et l’adolescence sont les deax époques de la vie les plus favorables à l’établissement des habitudes :
Adeo in teneris assuescere multum est .(VIRGILE.)
Alors la sensibilité est neuve ; la mollesse des tissus chez l'enfant, surtout celle de la substance nerveuse, semble proportionnée à la multiplicité des acquisitions qu'il doit faire. C’est une cire flexible que façonne le doigt de l'artiste, et ici l'artiste, c’est la mère, c’est le père : ils sont les instituteurs du berceau. Nous ne parlons pas seulement des sollicitations premières qui s'adressent à l’âme, à l'intelligence, mais les parents ont à régler le premier exercice de chaque organe, à dispenser à chaque fonction sa mesure; ils ne sauraient trop se pénétrer de l'importance des premières habitudes qu'ils inculquent à leurs enfants, soit qu'il s'agisse de l’allaitement, du sommeil, du vêtement, de la température, ou des premières et délicates répressions d’une volonté au maillot. Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer sur ce sujet nos lecteurs à l'ouvrage du docteur Donné (1). Échappé des langes, l'enfant s'ouvre par tous les pores à la vie extérieure; il veut tout voir, tout palper, tout sentir; il est avide d’impressions qui lui procurent la nature de son moi; l'instinct d'imitation, qui a son maximum de puissance à cet âge, érige l’enfant à tout spectacle, à tout geste, et sa gracieuse gaucherie s'efforce de reproduire ce qu'il a vu. La
(1) Conseils aux mères sur la manière d'élever les enfants nouveau-nés, Pa= ris, 1846, in<12,
force des exemples se fait sentir encore vivement à l’adolescent; il se colore facilement de l'esprit de son entourage ; ses habitudes sont modelées sur celles de ses amis. Combien donc il importe à l'avenir physique et moral de cette existence que ses premiers actes reçoivent une salubre direction, que le corps et l'esprit contractent des dispositions conformes aux lois de l'hygiène et de la raison ! — La virilité consolide les habitudes acquises et laisse peu de prise aux habitudes nouvelles ; la vieillesse les repousse comme elle repousse toute innovation ; son regard, attaché sur le passé, ne se reporte qu’à regret sur les tableaux du jour : laudator temporis acti. Comment fléchir à d’autres usages, à d’autres idées, cet organisme tout pétrifié, tout pénétré de sels terreux comme par une anticipation tumulaire? C’est encore de l'instinct de conservation que cette résistance aux nouveautés; l'intégrité de l'organisme sénile est au prix des routines acquises. Pour lui, de nouvelles habitudes seraient de violentes oscillations imprimées à sa manière d’être, et, pour lui, le temps est passé de l’innocuité de ces ébranlements ; la santé du vieillard, c’est la fixité dans les acquisitions qu’il a faites, heureux si elles ne lut échappent trop vite!
On ne saurait refuser aux femmes une sensibilité plus vive, plus rapide, une flexibilité plus grande de tous les organes ; aussi saventelles changer plus facilement leur manière de voir, s’assujettir à un plus grand nombre d’habitudes ; le servage des convenances sociales, si rigoureuses pour elles, ne leur pèse guère; elles se conforment avec autant de grâce que d’aisance à toute mode et lui sacrifient les habitudes acquises pour en adopter d’autres. Qui supporte avec le plus de stoïcisme les revers de fortune et passe avec plus de sérénité des jouissances du luxe aux épreuves de la misère? La femme. Qui sait imposer silence à ses besoins pour assurer le bienêtre de ce qu’elle aime ? La femme. Qui sait vaincre le sommeil pour briller au bal ou pour nourrir, du travail de ses mains, une mère, un enfant ? La femme. Elles sont faibles, mal pourvues de muscles, et quand la nécessité ou le despotisme marital a parlé, elles vont remuer le sol, ou suivre, ployant sous le fardeau, le cheval qui porte leur maître par monts et par vaux, comme nous l'avons vu en Corse. Il n’est effort supérieur à leur puissance, il n’est accoutumance trop laborieuse pour elles. Le génie des femmes, c’est la patience ; elles s’habituent à souffrir, à dissimuler; leurs passions s’abritent sous le masque d’un calme obligé, leur finesse revêt des airs de
candeur, et comme l'existence que leur fait la société est un men-
songe de tous les jours, elles suppléent, par l'étendue de leurs BA
aptitudes, à l'inégalité de leur position.— C'est dans les climats tempérés que l’organisation humaine se montre le plus accessible aux habitudes nouvelles ; c’est aussi là qu’elle est susceptible d’acquérir sa perfection : l'empire des lois physiques se révèle jusque dans la polarisation des lumières morales et intellectuelles. Dans les régions septentrionales, la rigidité que produit le froid semble se communiquer au système nerveux; sous l'influence des chaleurs excessives et permanentes, l’homme apparaît mobile, fantasque, énervé, dominé par les institutions. Tandis qu’en France la facilité avec laquelle se modifient les esprits engendre la fièvre d’innovation, lPimmobilité semble la loi morale de ces immenses populations jetées sous le soleil des Indes et de la Chine.
Comment l'habitude agit-elle sur les différentes fonctions de l’économie? Bichat en a nié l'influence sur les fonctions de la vie organique ; mais celte opinion est réfutée par le fait. Les retours périodiques de la faim, son intensité, sa durée, les appétences gastriques, le travail de la digestion proprement dit, tous ces phénomènes, et jusqu’à l’excrétion qui les termine, sont soumis à l'empire de l'habitude. On s'exerce à surmonter la faim, à supporter l’abstinence : les physiologistes ont enregistré des exemples célèbres de privation alimentaire ; la soif même peut être combattue. L'habitude crée, sous le rapport de l'alimentation, un nombre infini de différences individuelles (1); elle fait à chacun son régime; elle explique les bizarreries des goûts, les antipathies, les excentricités gastronomiques. Le sauvage de l'Océanie qui mange du poisson cru avec ses écailles, l'Italien qui use de l’asa fœtida comme assaisonnement, le Lapon qui se nourrit de la chair de ses rennes, le Tartare qui boit le lait des juments, le chasseur qui trouve le gibier d'autant meilleur qu’il est voisin de la putréfaction, ont disposé leurs viscères à ces genres de nourriture, dont la seule idée révolte l'estomac délicat du citadin efféminé ; mais ces effets de l'habitude, il faut le dire, n’appartiennent pas exclusivement au système nerveux de la vie plastique; [a section ou la ligature du pneumogastrique les rendrait impossibles (2). Quel qu’en soit le siége, le praticien est
(4) « Voyez quels sont Îles sujets auxquels il faut des aliments une fois ou » deux, on plus au moins grande quantité, et par petites portions. Accordez ici » quelque chose'à l'habitude, à la saison, au pays, à l’âge.» (Hippocr., Aphor., 17, pci. [.)
(2) «La théorie des mouvements réflexes, telle que l'ont établie les travaux de J. Müller et de Marshall-Hall, explique le mécanisme des habitudes qui s’appli:
obligé d’en tenir compte; sevrer brusquement des alcooliques un homme qui en fait depuis longtemps et avec une certaine inipunité un usage immodéré, serait d’une hygiène absurde, et c’est une remarque souvent vérifiée, que les grands mangeurs sont promptement débilités par la réduction considérable de leur nourriture. L’absorption est une des fonctions qui paraissent entièrement sous traites à la volonté, maiselle ne l’est point à l'influence de l'habitude. Beaucoup de médecins, et nous en connaissons, ont parfaitement supporté, pendant leur scolarité anatomique, le séjour de l'amphithéâtre; livrés à la pratique, si une autopsie les rappelle dans l'atmosphère des cadavres, ils en absorbent les miasmes, éprouvent divers symptômes, tels que diarrhée, éructations par l'anus, dont l'odeur est exactement celle de l'amphithéâtre ou du corps qui a été ouvert. Ces accidents, dont le plus ordinaire est la diarrhée, se déclarent vite, et il suffit souvent, pour en être atteint, d’avoir respiré un quart d'heure l'air chargé d’émanations putrides. Mais si, au lieu de faire de rares apparitions à lamphithéâtre, on y revient plusieurs jours de suite, et que l’on s’y arrête plusieurs heures par jour, on cesse d'en être incommodé ; évidemment, l’absorption des miasmes s’est alors ralentie, en même temps que le tégument interne y devient moins impressionnable, à moins que l’on n’attribue cette impunité à un effet de saturation. Quant à la respiration, èpsa necessitas novi aerrs per consuetudinem diminuitur, a dit Haller ; on finit par familiariser ses poumons avec un air vicié. Sanctorius rapporte qu’un prisonnier qui avait passé vingt ans dans l'atmosphère infecte d’un cachot ne put supporter l'air pur du dehors, et que la santé ne lui revint que par sa réintégration dans le même cachot. Les organes de la circulation s’émoussent aux stimulations répétées. L’ingestion du café est suivie, chez beaucoup de personnes, de palpitations et d'accélération du pouls; mais ces phénomènes diminuent et cessent par Teffet d’un usage fréquent.
quent aux organes dépendants à la fois des nerfs ganglionnaires et des nerfs rachidiens. L'influence de la volonté ne se prononce qu’à la suite d’une impression sensitive ou centripête plus ou moins prolongée ; l'habitude intervient dans la durée de la résistance volontaire à cette impression : quand l'accumulation de l'urine agit sur les nerfs sensitifs de la vessie (filets des nerfs sacrés), et consécutivement sur la moelle épinière, 1l nous est donné de suspendre quelque temps l’action des nerfs moteurs, comme d’autres fois la volonté force les contractions de la vessie sans le concours synergique du diaphragme et des muscles de l'abdomen. » (Müller, Manuel de physiologie, t. IL, p. 638.)
DE L'HABITUDR. 163 Les sécrétions sont aussi modifiées par l'habitude : telle est celle du
lait, du sperme, etc. Les succions fréquentes du nourrisson activent
la lactation : la continence réduit la fabrication du sperme: l'exercice des organés de la reproduction entretient, peut même accroître leur puissance. Nous examinerons plus bas les résultats que produit l'abus ou l'excès des fonctions génératrices. -
: Les actes fonctionnels qui font commercer l’homme avec le monde ambiant sont les plus susceptibles de varier par l’empire de l’habitude, et nous devons indiquer ici brièvement les changements qu’elle introduit dans l'exercice des sens et dans l’action du cerveau considérée en elle-même ou dans les différents actes «ont il est le régulateur.
1° Sensations. — Ce que nous allons dire des effets de l’ hébitpdb sur les organes des sens concerne en réalité le cerveau, siége et centre unique de toute sensation dont les appareils extérieurs, œil, oreille, peau, etc., sont les conducteurs. C’est le cerveau qui perçoit et juge l'impression reçue par les extrémités nerveuses ; mais comme il rapporte les sensations aux organes qui ont été stimulés d’abord, comme il existe une liaison étroite entre les conditions de l’organe conducteur et la perfection ou la nature des sensations, il est tou jours rationnel d'étudier celles-ci d’après leur siége apparent. Les organes de l’odorat peuvent s’'accoutumer à l'impression d’odeurs plus ou moins fortes, plus ou moins agréables. Il en est de même des organes de gustation : le marin provençal mange avec plaisir le piment qui produit une sensation de brûlure sur la muqueuse buccale et pharyngienne d’une personne accoutumée à un régime doux. Les canonniers, les forgerons, endurent le: bruit des'explosions ou des percussions métalliques, qui feraient perdre l’ouïe au délicat dilettante de nos salons. Le tact, le toucher, sont gouvernés par l'habitude et développés comme sur une échelle musicale de nuances ; dirigés par un ingénieux enseignement, ils deviennent pour une classe nombreuse d’infortunés les succédanés de l'oreille ét des yeux, le mobile de la culture humaine.
Mais 1l s’agit moins de constater la puissance de l'habitude sur les appareils sensitifs que d’apprécier la nature de ses résultats ; or, tantôt l'habitude aiguise l’activité des sens, tantôt elle l’affaiblit et l’annule. Pour que l'organe sensitif se pertectionne, l'impression qu'il reçoit doit être d’une intensité moyenne, et, en se répétant, elle ne doit point excéder les limites physiologiques de force et de durée assignées à l'exercice de chaque sens. L’habitude détériore au contraire et va Jusqu'à anéantir la sensation, quand les excita-
tions dirigées sur l'organe qui en est l'instrument pèchent par excès de faiblesse, d'énergie ou de durée : il y a alors excès ou abus. Ces effets inverses de l'habitude expliquent les oppositions d'activité sensoriale : ainsi l’amaurose reconnaît souvent pour cause l’action d’une lumière trop vive; la myopie est une infirmité des villes où la vue s'exerce de trop près sur les objets. Tandis que la vigie postée dans les hunes signale l’apparition lointaine d’un navire et que l'officier de quart la vérifie presque aussitôt par le télescope, le passager, novice explorateur de l'horizon maritime, braque en vain l'instrument sur le point désigné; ses yeux n’y découvrent encore que mer et solitude. Les Peaux rouges de l'Amérique se couchent à plat ventre sur le sol, et, l'oreille attentive, perçoivent des bruits de pas à des distances considérables ; la fréquence des ébranlements sonores affaiblit au contraire la puissance auditive du manœuvre et ne lui permet point d'analyser avec justesse la succession mesurée des sons. Le tact s’émousse par les frottements ou le maniement des objets grossiers. Comparez la peau fine, translucide et satinée de la petite maîtresse aux callosités de la main plébéienne : la différence des habitudes a produit celle des conditions organiques. C'est l'habitude qui rend savoureux au palais de l’ouvrier le pain noir qu'il arrose de sa sueur; c’est elle qui, nivelant fortune et misère, affadit les mets les plus recherchés sous la dent des Lucullus, et fait qu'entre deux festins le convive blasé hume avec délices la vapeur de la soupe au choux du portier. Les dégustateurs de profession ont acquis une telle sagacité de palais, qu'ils reconnaissent le terroir de chaque vin de Bourgogne et lui assignent sa côte et sa date de récolte; les ivrognes confondent tous les crus. — Un autre effet de l'habitude est de restreindre l'exercice des sens dans le mode qu'ils ont acquis : ainsi l'usage prononcé des épices rend insipide tout autre aliment; ainsi les yeux dont la sensibilité s’est étendue jusqu'à percevoir les objets dans l’ombre ou dans un demi-jour, se ferment à l'éclat du plein jour et réclament désormais, pour condition de leur fonction, la lueur d'un milieu crépusculaire. C’est donc à tort que Bichat a dit que l'habitude émousse le sentiment et perfectionne le jugement : des sens détériorés préparent mal les décisions de l'esprit; des impressions réglées dans leur mesure et dans leurs retours aiguisent la sensation.
Les impressions que les surfaces sensibles transmettent au cerveau aboutissent, par la réaction de ce viscère, au plaisir ou à la douleur, deux phénomènes que l'habitude modifie puissamment ; elle les atténue et finit par nous en ôter la conscience : une belle
partition nous ravit à une première audition et plus encore à quelques auditions subséquentes qui nous permettent d’en mieux saisir les détails et l’ensemble ; mais à force de l'entendre, il vient un moment où nos oreilles ne sont plus frappées que par une succession de notes et de thèmes dont notre âme ne sait plus s’émouvoir. Une première tentative de cathétérisme provoque une vive souffrance, parfois la fièvre; après plusieurs introductions, la sonde est reçue sans douleur et devient familière au canal de l’urèthre. Faut-il en conclure que notre organisation conduit à l'indifférence et ne peut aviver sa sensibilité que par le changement? Bichat a jeté de sa plume cette désolante proposition; mais peut-être n’avait-il pas aperçu tous Les éléments de l'habitude. Dans l’action des corps extérieurs sur nos surfaces de perception, il faut distinguer : 1° l'effet de leur contact; 2° le rapport qui s'établit ensuite entre l'organe impressionné et la cause impressionnante, rapport qui tantôt dépend des conditions individuelles de la vie plastique, tantôt se décide par la réaction cérébrale. L'habitude affaiblit progressivement et finit par anéantir la sensation qui résulte du contact, source des plaisirs immédiats, instantanés, éphémères; elle fortifie au contraire le rapport qui s'établit entre l'organe et l'agent extérieur, ou l’ordre d'idées, de souvenirs que représente cet agent; et ce rapport d’harmonie vitale est la source des jouissances durables, inaltérées par le temps. Le premier aspect d'une localité où nous arrivons nous frappe d’une manière agréable et nous dispose à y séjourner, voilà l'effet du premier contact de l’objet avec nos surfaces de perception; au bout de quelque temps, cet état diminue; la vue journalière des mêmes cités, des mêmes édifices, du même horizon, leur ôte tout intérêt : l'habitude a fait son office, Mais si les teintes du paysage ont pâli à nos yeux, si les groupes et la forme des constructions ont perdu leur attrait, une secrète liaison s’est établie entre ces lieux et nos besoins, nos goûts, notre rhythme moral; leur horizon est devenu celui de notre pensée, il encadre notre vie. Ce n’est plus l'émoi de l’arrivée, l'impression vive et fraiche du premier jour; mais nous sentons qu'il y aurait pour nous privation à nous en éloigner : voilà le rapport qui se développe entre le sujet et l’objet. Il a commencé dans l’organe impressionné d’abord, il a fini par se généraliser, par engager tout notre être; loin de le détruire, l'habitude le consolide, le rend plus impérieux, et le plaisir qu’il donne est de ceux que le temps respecte. On comprend encore, de cette manière, dans une sphère inférieure de sensations, l'influence de l'habitude sur les effets du tabac. Elle émousse la sensation qui
résulte de son contact avec la muqueuse nasale; mais elle renforce la relation qui s'établit entre elle et l’excitant fonctionnel qui n’excite plus, relation que le cerveau généralise, et qui engendre, si l’on peut ainsi dire, des plaisirs de réflexion. Le marin qui commence à se relever d’une maladie grave demande du tabac, quoiqu'il soit émoussé à l'action de cette substance par l'abus qu'il en fait sous toutes les formes, et cette sollicitation du malade est considérée avec raison comme un indice heureux pour le pronostic. La privation du tabac est de toutes les privations celle que les détenus supportent le plus difficilement; une révolte a eu lieu dans la prison d'Épinal aux cris: Du tabac ou la mort! (Janvier 1843.)
: Nous laissons aux philosophes, aux moralistes, le soin d'étudier l'action de l'habitude sur les affections de l’âme et sur les opérations de l’entendement; disons seulement que l'habitude, tour à tour auxiliaire et antagoniste de la volonté, réussit presque à lui subordonner jusqu’à un certain point les actes de la vie plastique ou à l’annuler dans ceux de la vie de relation. L'acteur qui s’est appliqué à débiter avec des intonations variées une tirade tragique, à produire le simulacre des passions attachées à son rôle, le joue à chaque représentation avec moins de sentiment ; à la trentième, sa verve n’est plus que routine, et, l'esprit distrait, il remplit son office théâtral comme il digère, comme il respire, en l'absence de sa volonté. Au contraire, comme nous l'avons vu, la volonté peut intervenir dans les fonctions organiques, et influer sur la durée de l’élaboration digestive, sur la fréquence ou la rareté des excrétions diverses.
-2° Locomotion.— L'habitude d'un exercice modéré donne à l’action musculaire plus de force, plus de précision, plus d’étendue et de célérité ; cette augmentation de force est toujours en rapport avec un accroissement de nutrition qui s'opère dans le système musculaire. L’inaction réduit le volume musculaire, et quand elle devient habituelle, non-seulement la nutrition des organes du mouvement est diminuée, mais encore le tissu des muscles perd de sa consistance, de sa fermeté, de sa faculté contractile. Ces résultats contraires s’observent tantôt d'une manière générale, comme chez l’ouvrier et chez l’homme de cabinet, tantôt sur le même individu, devenu puissant par quelques muscles plus particulièrement exercés, faible dans le reste de son appareil de locomotion. Ges inégalités de force dans les différents muscles, dans les différentes parties du corps, sont généralement provoquées par l’exercice des professions mécaniques ; la même cause rend les attitudes plus où moins faciles
et supportables. Il suffit, pour comprendre ces faits, de rappeler ce que l’activité plus soutenue, plus variée de certaines parties du corps permet de flexions et d’audace musculaire aux danseurs de ballet et de corde, aux portefaix, etc. Le boulanger doit à l'habitude de soulever et de projeter de grandes masses l’énergie de ses membres thoraciques; le tailleur s’accoutume au croisement permanent de ses jambes, position si pénible pour qui n’y a point rompu ses membres inférieurs, L’habitude des efforts considérables, des contractions énergiques, rend moins apte aux mouvements déliés, et diminue la grâce des allures; la démarche de certaines professions est caractéristique. Toutefois l'habitude de déployer une certaine force n'exclut ni la dextérité ni la justesse des mouvements, quand ils s’appliquent à leur objet ordinaire : tel joueur de billard excelle sur ses rivaux, quoiqu'il se serve d'une queue pesante; il perd au contraire sa supériorité quand il y substitue une queue plus légère.
3° Expressions. —Le geste ou la coordination des contractionsmusculaires du visage avec celles des membres et du tronc dans le but d'exprimer un état déterminé de l’âme, acquiert une grande pertection par le bénéfice de l'habitude; la mimique est fondée sur cette aptitude dont les orateurs, les tragédiens, les diplomates, ete., nous offrent des exemples si divers.
La voix se fortifie par l’habitude et acquiert plus d’étendue : les crieurs publics, les militaires instructeurs, tous ceux qui parlent en public nous en fournissent la preuve. Le timbre de la voix se modifie moins aisément; quoique dépendant de la forme des voies aériennes, des membranes et de leurs résonnances, il est en rapport, d'une part avec la constitution générale, d'autre part avec le milieu dans lequel se développent et s'exercent les organes de la phonation. La parole ou la voix articulée, grâce à l'habitude d’une déclamation méthodique, devient plus nette, plus distincte, plus mordante, plus cadencée; son volume et sa portée augmentent également : l'expérience de Démosthène a été souvent répétée avec succès, et plus d’un bègue a réussi à changer l’action vicieuse des organes phonateurs par la persévérance d’une discipline spéciale. L'orthophonie, ou l’art de redresser les défectuosités de la parole, ne consiste guère, dans la plupart des cas, que dans la transmutation des habitudes fonctionnelles.
h° Sommeil et veille.— L'heure et la durée du sommeil, ainsi que les conditions qui le favorisent, se laissent régler par l'habitude ; elle éloigne ou rapproche les retours du besoin de dormir, elle le
sonne pour ainsi dire à heure fixe : il suffit, en effet, de se livrer au sommeil plusieurs fois de suite à la même heure pour que l’on con” tinue d’en sentir les atteintes à point nommé. Il est remarquable que la volonté prolonge son empire à travers le sommeil et détermine l’heure du réveil avec une sorte de précision. Quoiqu'une certaine mesure de repos soit indispensable au système nerveux, il se prête par degrés à l’exigence de l'habitude, qui rend parfois si inégaux les intervalles de repos et d'activité : l'un se plonge dans un sommeil de dix à douze heures, et si quelque circonstance l’a abrégé d’une heure, il se lève avec un sentiment de lassitude ; l’autre répare en quatre heures les déperditions nerveuses et prolonge impunément ses veilles. Les usages d’un certain monde font du jour la nuit et de la nuit le jour ; des professions pénibles nécessitent aussi cette inversion ; mais l’homme du monde, comme le plébéien condamné au nocturne labeur, expie tôt ou tard, par le dérangement de la santé, cette infraction aux règles de la nature. Enfin l’habitude fait à chacun son lit : aux efféminés leur moelleuse couche d’édredon, à l’homme de travail le plan moins élastique du crin, au soldat Fa planche inclinée qu’on appelle lit de camp, au matelot le hamac flottant, au lazzarone les larges dalles de la place ou le seuil d’un portique ; et dans ces conditions si différentes, le bienfait est égal pour tous : peut-être même le grabat du pauvre a-t-il connu moins d’angoisses et d’insomnies que la couche des grands et des riches.
$ 2. — Des habitudes morbid®s.
IL est des maladies devenues habituelles et qui n'excluent pas un état de santé suffisant (1); il en est d’autres qui ont acquis droit de domicile dans l’économie et qu'il serait dangereux de guérir (2). Nous les appelons Aabitudes morbides, parce qu’elles constituent des dispositions acquises à l'organisme qui s’y accommode par une sorte de tolérance; invétérées par une longue suite d'années, supplémentaires d'une fonction qui s’est éteinte, ou qui est devenue insuffisante, elles peuvent devenir une condition nécessaire de
(1) « Ceux dont la maladie s'accorde avec leur constitution, leur âge, leur ha- » bitude et avec la saison de l’année, sont moins en danger que ceux dont la » maladie n’a aucune de ces convenances.» (Hippocr., 4phor., 34, sect. If.)
(2) « Les habitudes anciennes, bien que mauvaises, troublent moins que les » choses inaccoutumées. » (fdem. Jbid., 50.)
l'équilibre fonctionnel, et doivent alors être respectées. Examinez attentivement les hommes qui sont parvenus à leur période de décroissance : il s’en trouve peu que les maladies aient entièrement épargnés et qui ne gardent dans un recoin de leur économie quelque vestige de lésion antérieure. Les foyers morbides, quand ils ont duré ou quand ils ont eu une vive intensité, laissent çà et la une cendre mal éteinte d’où peut jaillir l’étincelle d’un nouvel incendie. Si la maladie n’a point passé sur les organes, le temps, linexorable temps détériore par degrés leur structure et leur jeu ; les tempéraments se dégradent, les prédominances organiques sont interverties, des actes physiologiques s’affaiblissent ou s’éteignent; dans cette tourmente de l’âge, un état morbide survient parfois comme par un effort désespéré de la nature conservatrice, et ce qui eût été danger à une autre époque de la vie devient ressource pour le moment présent.
Mais nous ne restreignons pas à ces deux groupes de maladies la dénomination d’habitudes morbides ; les abus, les excès, deviennent aussi des habitudes, c’est-à-dire des dispositions acquises à l’organisme par la répétition de l’acte ou par la continuité de la sensation qui donne lieu à l'excès, à l'abus : l'exercice régulier des organes génitaux est utile; leur exercice immodéré, qui constitue l'excès, leur exercice dépravé, qui constitue l'abus ou la masturbation, sont funestes et doivent être rangés parmi les habitudes morbides. Il faut donc entendre encore par ce mot certaines dispositions acquises au détriment d’un organe ou de l'organisme entier, et qui, par leur persistance, deviennent des causes infaillibles de maladie. On pourrait appeler habitudes morbides les maladies compatibles avec la santé ou dangereuses à guérir, et habitudes morbifiques, les dispositions acquises qui, comme la nostalgie ou l'excès vénérien, aboutissent inévitablement à la maladie.
1. FONCTIONS DE LA GÉNÉRATION.— 1° De l'abus des organes génitaux, ou masturbation. — Relativement aux organes de la reproduction, l'abus consiste dans leur action irrégulière, anormale, anticipée, etc., qui ne peut avoir pour résultat la propagation de l'espèce (Lallemand). La masturbation, désignée encore par l'expression historiquement inexacte d’onanisme et par l'expression incomplète de chiromante, a été l'objet d’une foule d'observations (Sydenham, Zimmermann, Boerhaave, Van Swieten, etc.) et de traités spéciaux dont le plus célèbre est dû à Tissot et le plus récent à Deslandes. Le premier, empreint d’exagération, a néanmoins exercé sur beaucoup de jeunes lecteurs une salutaire intimidation.
Depuis que les testicules ont acquis tout leur développement Jusqu'au moment de leur atrophie commençante par le progrès de l’âge, la sécrétion du sperme se continue avec des alternatives d'augmentation et de diminutiorr, suivant l'excitation ou le repos des glandes; :l en résulte pour l'homme l'aptitude permanente à l'acte vénérien, aptitude qui n’est que périodique chez la plupart des animaux. La situation des parties génitales chez l’homme à l'extérieur et comme sous la main, leur déhiscence chez la femme, la conformation des membres supérieurs qui leur donne toute facilité d’attouchement, la connexion de la fonction génitale avec plusieurs actes de l’économie et un grand nombre d’etats morbides, font voir que l’organisation humaine porte malheureusement en elle-même le principe de ses égarements. Mais une autre cause de sollicitation organique, c’est la précocité de l’instinet génital, des idées et des sentiments dont il est le mobile. En général, l’impulsion d’un sexe vers l’autre coïncide avec l'aptitude physique; mais il arrive aussi que l'instinct génital devance la puberté : il est aisé d’en surprendre les indices dans l'allure des enfants des deux sexes, dans leur commerce réciproque. Les impressions qui frappent la plus tendre enfance deviennent souvent le point de départ d’une aberration clandestine ; les observations abondent qui prouvent non-seulement le danger des excitations les plus fortuites, les plus insignifiantes en apparence, les moins susceptibles d’être prévues, mais encore la prématurité de l'instinct vénérien, sévissant sur des organes imparfaits. On se rappelle cette petite fille dont Parent- Duchâtelet nous a laissé l'histoire (1) : âgée de quatre ans, élevée par une aïeule sévère et pleine de religion, elle avait contracté en secret les habitudes les plus déréglées, et elle étonna ceux qui linterrogèrent par la cynique naïveté de sa corruption. — Des causes extérieures, la plus fréquente est l’imprudence des parents, qui se croient dispensés de surveiller leurs enfants jusqu’après l’évolution manifeste des organes génitaux : erreur fatale, car le berceau du nourrisson a ses périls et ses mystères de dépravation ! Lallemand raconte qu'une nourrice avait recours, pour calmer les cris de l’enfant qu’elle allaitait, à des attouchements, suivis de mouvements spasmodiques, puis d’un repos apparent ; les convulsions survinrent et furent attribuées par les parents aux vers, à la dentition, etc., jusqu’à ce que Lallemand s’avisàt de la cause réelle, bientôt contir-
(1) Annales d'hygiène et de médecine légale, 1832, t. VII, p. 173. — Voyez aussi tome XXXVII, p. 436,
mée par les aveux de la nourrice : force fut de la renvoyer, car sa vue seule rappelait à l'enfant les sensations dont il avait déjà contracté l'habitude. Deux faits analogues sont rapportés par Deslandes (1), et Hallé en citait aussi dans son cours d'hygiène. Que d’enfants pervertis dès l’âge de cinq et six ans par leurs bonnes, employés comme instruments d’une volupté hypocrite par des êtres abjects. Les colléges, les pensionnats , les maisons d'éducation sont, on ne saurait le dissimuler, des foyers de contagion morale qui s'étendent aux nouveaux venus de tout âge, et si le vice endémique de ces établissements épargne un enfant, il ne tarde point à succomber aux sollicitations spontanées des organes génitaux qui s’éveillent et qui lui créent un sens nouveau. Nul précepte de pure morale, nulle instruction religieuse, nulle puissance ne peut empêcher chez Île pubère la sécrétion de sperme et l’émoi mystérieux qu’elle détermine dans l’économie : dans cet état d'orgasme, la provocation de l'exemple n’est même pas nécessaire pour entrainer à des pratiques d$gradantes le jeune élève, soustrait à la surveillance de ses parents et se dérobant sans peine à celle de ses maîtres.
La fonction de la génération ne dépend pas seulement des instruments qu’exige le commerce sexuel ; l’encéphale doit irradier sur ces parties ou recevoir les sensations qui en proviennent, et par là régler la série des actes dont elles sont chargées. Il est difficile, même en présence de faits nombreux qui plaident en faveur du cervelet, de lui accorder ce privilége fonctionnel. C’est, il faut l'avouer, une des localisations phrénologiques les moins aventurées : on cite des observations où une irritation plus ou moins ancienne du cervelet a provoqué la masturbation, une convoitise érotique seulement intellectuelle et disproportionnée avec le développement des organes génitaux. Lallemand a retracé l'histoire curieuse d’un masturbateur qui se procurait des érections par la percussion de l’occiput. Gensoul, cité par Serres (Anatomie du cerveau, t. Il, p. 608), a guéri un homme atteint de pollution opiniâtre par l'application de sangsues et de la glace pilée à la nuque. Toutefois, à côté des observations favorables à l'opinion qui fait du cervelet l'organe central de l'instinct de la propagation, 1l faut placer le fait bien authentique de la coincilence de l'onanisme avec l'absence complète du cervelet (2); la statistique relatée par Burdach, où les phénomènes des organes génitaux se montrent dix-sept fois
(1) De l'onanisme et des autres abus vénériens. Paris, 1835, in-8. (2) Cruveilhier, Analomie pathologique, 1834, livraisons XV et XVII,
sous la dépendance des lésions du cervelet, et trois cent trentedeux fois sous celle des lésions du cerveau ; les observations négatives d’Andral (1); celles de Lélut constatant que dès l’âge de quatre à cinq ans le cervelet a acquis la proportion prétendue pubère de son volume relativement à celui du cerveau (2), etc. Plusieurs dispositions congénitales deviennent des causes occasionneiles du même abus: l'accumulation de la matière sébacée entre le prépuce et le gland, l’âcreté putride de cette sécrétion, le phimosis naturel, Ja longueur ou l’exubérance du prépuce, une dartre préputiale alternant avec une dartre anale, ont donné lieu à des pollutions nocturnes, et, par suite, à la masturbation ; la présence d’ascarides dans le rectum peut aussi provoquer à cet abus.
Nous renvoyons aux traités spéciaux qui ont été publiés sur ce triste sujet pour édifier le lecteur sur la singularité et la multiplicité des moyens par lesquels les victimes de la masturbation se procurent les sensations qu'elles appètent. Une position, un froissement, une attitude prise par hasard a souvent révélé à l’enfant, à l’adolescent un nouvel ordre d’impressions, et lui devient un moyen de les obtenir à volonté. Qui n’a lu l'histoire de ces pâtres qui, pour ranimer l’hébétude croissante de leur sensibilité, et tirer encore des jouissances d'organes émoussés, en sont venus à l'emploi des ressources les plus monstrueuses ? Signalons seulement l'erreur des auteurs qui ont parlé de masturbation sans émission séminale, grâce à la compression exercée sur les points les plus reculés de l’urèthre ; la compression faite au-devant des canaux éjaculateurs a été même recommandée par beaucoup de médecins contre les pollutions : or elle est inutile, quel qu’en soit le siége: « Quand il s’est trouvé assez d'espace au-devant des canaux éjaculateurs pour loger le sperme, 1l s’est écoulé en totalité dès que le canal est devenu libre ; quand la compression a été exercée immédiatement au-devant de l’orifice des canaux éjaculateurs, le sperme s’est trouvé refoulé du côté de la vessie ; il y a pénétré, du moins en très grande partie : de sorte qu'il a été facile de croire que la perte séminale était empêchée ou beaucoup diminuée, ce qui a fait naître une sécurité funeste (3). »
Les effets de ce vice sont relatifs à l’âge, au tempérament, aux divers organes de l’économie. Les enfants maigrissent, s’étiolent ; ils
(1) Clirig.:méd,, t, V, p. 135.
(2) Annales médico-psychol., 1843, t. Il, p. 173. (3) Lallemand, op, cit., t. 1, p. 454,
deviennent hargneux, irritables ; leur sommeil est court, agité, interrompu ; ils finissent par le marasme et la mort. Chez eux les accidents nerveux font explosion plus facilement que chez les adultes : telles sont les contractions spasmodiques, les convulsions partielles ou générales, l’éclampsie, l’épilepsie, et une espèce de paralysie accompagnée de contraction des membres, bien étudiée par Guersant (1). Tous les effets de la masturbation avant la puberté se rapportent au système nerveux; cette influence n'agit pas moins chez les adultes, puisqu'ils éprouvent les mêmes sensations, mais il s'y ajoute une déperdition de sperme dont il faut tenir grand compte ; et c’est à tort que beaucoup de médecins font dépendre exclusivement de l’ébranlement nerveux les conséquences de la masturbation chez les adultes ; toute perte exagérée de semence, même en l’absence de toute sensation, cause un affaiblissement funeste, et les pollutions diurnes, comme nous le verrons plus bas, quoique exemptes d’érections, peuvent conduire à la mort par leur fréquence et leur invétération. Aussi, toutes les fois qu'on peut maîtriser l’enfant et la femme, le mal s'arrête et le rétablissement est prompt, tandis que l’homme adulte, guéri de ses funestes habitudes, ramené à la vie la plus régulière, continue de dépérir s’il continue de perdre involontairement la liqueur séminale dont il a trop fréquemment sollicité la sécrétion et l’éjaculation. C'est cette perte involontaire et souvent méconnue qui s'oppose au rétablissement de certains masturbateurs corrigés ; que si ces derniers demeurent affligés de pollutioñs diurnes, tandis que d’autres se rétablissent complétement, cela tient à ce que ceux-ci ont renoncé à leur mauvaise habitude par l'énergie soutenue de leur volonté, et ceux-là par impuissance : les uns ont perdu leur virilité par l’abus, les autres l’ont sauvegardée par leur force de résolution.
Les tempéraments font varier les caractères et l'intensité des effets que produit l’abus vénérien ; cependant il ne faut pas confondre avec leur influence la part qui revient à la puissance très inégale des organes génitaux. — Tous les organes ne se ressentent pas également des suites de la masturbation ; les idiosyncrasies individuelles décident en quelque sorte de la localisation des effets mor bides : tantôt c’est la vue qui est menacée, tantôt les poumons; chez l’un altération des fonctions digestives, chez l’autre palpitations habituelles, Les effets les plus constants sont l’amaigrissement, la débilité musculaire, la décoloration générale, une impressionnabilité
(1) Gazette médicale, février 1832,
17h HYGIÈNE PRIVÉE.
croissante à toutes les influences extérieures et internes, la dépression des facultés encéphaliques, particulièrement de la mémoire, la direction vicieuse des idées et la permanence des préoccupations qui se rattachent à la satisfaction d’un besoin rendu tyrannique. Le trouble intellectuel peut aller jusqu’à la folie ; la démence, la mélancolie, le penchant au suicide sont rangés par Esquirol parmi les suites de la masturbation, qui, selon le même observateur, détermine ces désordres plus souvent chez l’homme que chez la femme (1). Ce dernier fait nous frappe et milite, ce nous semble, eu faveur de l'opinion de Lallemand , qui attribue le plus grand nombre de ces effets, non à la masturbation souvent arrêtée depuis plusieurs années, non aux secousses imprimées à axe cérébrospinal, mais aux déperditions séminales involontaires que ce vice a laissées à sa suite.
Les masturbateurs se dénoncent par les traits de leur extériorité : leur visage est pâle et tiré; leurs yeux sont entourés ‘de cercles violacés et comme enfoncés dans les orbites, leurs pupilles habituellement dilatées; une expression de honte, de tristesse et de défiance caractérise leur facies. À peine émancipés de l'enfance, ils présentent les signes d’une puberté hâtive ; plus tard, quand ils persévèrent dans leurs pratiques, leurs organes génitaux sont flasques et flétris. Chez les jeunes filles, on observe parfois une ampleur considérable des lèvres, le volume du clitoris, un écoulement leucotrhéique, suite de leurs manœuvres furibondes. Les masturbateurs s’isolent ; dans la société des jeune$ gens de leur âge, ils ont des échappées de cynisme, mais dans le monde leur attitude est morne et d’une timidité qui fait croire à l’innocence de leurs mœurs. Couchés, ils disparaissent sous les couvertures, feignent de dormir à l'approche d’un observateur; mais l'animation de leur face, la sueur qui baigne leur peau, le mouvement accéléré de leur respiration trahissent le flagrant délit dont les traces ont souillé leur couche. L’aveu du vice complète parfois cette investigation ; mais l'interrogatoire est délicat : il faut craindre de susciter à une âme candide l’idée d’un abus qu’elle ignore. Les adultes sont plus franes et beaucoup de militaires, pressés par nous, ont déclaré leur aberration, en ajoutant qu'ils en étaient guéris depuis longtemps, ce qui n’était pas vrai.
Par l'effet des masturbations de plus en plus réitérées, la liqueur séminale perd peu à peu sa consistance, sa couleur, son odeur et
(1) Annales d'hygiène et de médecine légale, 1830, t. IV, p. 357.
même ses spermatozoïdes (1); elle ressemble de plus en plus au mueus des vésicules et au fluide prostatique; quelquefois la liqueur éjaculée est sanguinolente ou mêlée de sang pur. Nous avons déjà signalé les accidents pathologiques qui surviennent chez les enfants; les adultes ont à redouter, par suite des abus prolongés de lappareil génital, l'infécondité , l'impuissance, les lésions du cœur présagées longtemps à l'avance par les palpitations et les dyspnées passagères, la phthisie pulmonaire d’où le préjugé médical de la salacité des phthisiques ; comme si une affection que favorisent toutes les causes débilitantes était de nature à surexciter la fonction reproductrice et ne résultait pas plutôt elle-même, d’une manière plus ou moins directe, de la débilitation profonde que subit l’organisme, et par la déperdition séminale habituelle, et par la secousse nerveuse de chaque émission volontaire du sperme ; des paralysies, des congestions cérébrales, un tremblement choréiforme, la carie vertébrale (Boyer). etc., peuvent aussi se développer sous linfluence prolongée de la masturbation. Elle produit encore, comme effets immédiats, des écoulements, des prostatites, des cystites plus’ ou moins aiguës, l'hématurie, des orchites qui passent pour spontanées. Nous avons quelquefois à traiter dans notre hôpital des orchites survenues chez de jeunes militaires tout à fait purs de syphilis, et qui affirment ne pouvoir assigner aucune cause à leur maladie ; interrogés avec un mterêt confidentiel, hors la présence des élèves et des infirmiers, plusieurs nous ont avoué leur penchant à la masturbation. Nous avons soigné (Janvier 1843) un soldat, âgé de vingt et ua ans, affecté de prostatite ; il n’avait jamais eu d’uréthrite ni aucune autre affection syphilitique, et lui-même rapportait ce qu'il appelait sa gène d’urineraux manœuvres solitaires dont il avait l’habitude .[l faut reconnaitre toutefois que le tableau tracé par Tissot et quelques autres des conséquences de la masturbation, est empreint d'exagération; mais si elle ne réalise les maladies précitées que dans un petit nombre de cas où elle a été poussée à toute outrance, elle influe sur la marche des affections qui frappent les masturbateurs ; elle les aggrave, elle en prolonge la durée, elle leur imprime parfois une allure bizarre et y mêle des phénomènes nerveux. Les sujets usés par ce vice, dès qu'ils éprouvent une fièvre grave, sont voisins de l’ataxie, de l’adynamie; les solutions franches font défaut chez eux et ils supportent mal un traitement énergique.
(4) Sur les dégradations et déformations des spermatozoïdes chez les tabescents et les onanistes, voyez thèse de Kaula (Paris, 1846, n° 112).
Avant l’âge où l’on peut s'adresser utilement à la volonté, l’hygiène se borne ici à la surveillance la plus assidue, et sur l'enfant et sur son entourage, aux moyens de répression mécanique par les liens et les appareils; à l’âge où la conscience existe, il faut s’emparer de la volonté des sujets, et, par une impulsion héroïque, les amener à rompre la série de leurs fatales jouissances ; on ne continuera pas moins de les surveiller avec une égale sollicitude de jour et de nuit. On écartera de leur sphère toute séduction matérielle et morale, tout ce qui peut exciter les sens ou l'imagination (livres, tableaux, conversations ambiguës, aliments échauffants, etc.). Si une perte séminale involontaire ou tout autre accident se prolonge après la cessation de l’abus, il y a urgence d’y remédier. Après l’action morale, les meilleurs moyens de prévenir le retour à l'abus, c’est la variété des occupations et l’exercice musculaire porté jusqu’à la fatigue. Une gymnastique bien dirigée peut à elle seule remplacer tous les autres agents préservatifs; malheureusement, dans nos établissements d'instruction publique, une sorte d'entraînement des esprits fait oublier les intérêts et les nécessités de l’organisation physique. Quand les forces doivent être relevées, mieux vaut recourir au régime lacté ou du moins à un régime doux, quoique substantiel, qu’à l'usage des amers, des ferrugineux, et surtout du vin, qu'Hippocrate défend aux individus tombés dans la consomption dorsale par excès vénérien : Oopnétws àréyesQw. Enfin, il est des cas où le besoin génital, parlant haut et justifié par l'organisation, exige satisfaction, et pour prévenir des égarements, il faut lui payer le naturel tribut de l'union sexuelle.
2° Des excès vénériens. — Avec Lallemand, nous entendons ici par excès l’usage poussé au delà des besoins réels, au delà de ce qu'exige la propagation de l'espèce; et quoique les effets de l’excès génital ressemblent beaucoup à ceux de l'abus, il nous a paru utile d’en traiter séparément.
Où commence l'excès ? où finit l'usage? Nulle fixation n’est possible à cet égard ; de tous les organes, ceux de la reproduction présentent le plus d’inégalité fonctionnelle, non-seulement d’un individu à un autre, mais dans le même mdividu pris aux différentes époques de la vie : le besoin, ce cri de l'organisme, semble mdiquer la mesure de leur activité, mais non le besoin factice, provoqué par une passion, par une dartre préputiale, par une irritation du cervelet, de la moelle épinière ou des nerfs génitaux, par la présence d'ascarides dans le rectum, etc. C’est ici qu'il importe de faire la part de l'instinct génital plus ou moins développé, et de l’activité
DÉS HABITUDES MORBIDES. 177 propre des organes de la reproduction ; la fréquence et la durée des érections ne sauraient toujours indiquer la limite du besom, toutes les causes ci-dessus énumérées et d’autres pouvant y donner lieu. Les phénomènes observés dans les différentes fonctions de l'économie ne permettent pas davantage d'évaluer la mesure du besoin génital; car l’atonie géuitale, résultat d’une continence trop prolongée, et la pléthore spermatique font naître beaucoup de symptômes analogues, tels que malaise général, torpeur, somnolence, ou bien agitation, altération du caractère, dégoût de la vie, disposition au pleur, etc. Les effets immédiats du besoin satisfait font seuls reconnaître s’il était légitime ou non, et présagent avec certitude les conséquences ultérieures qu’on doit attendre de nouveaux rapports sexuels. L’accomplissement régulier de toute fonction nécessaire à l'économie y laisse à sa suite un retentissement agréable. S'il en est ainsi de la satisfaction du besoin génital, si après l'acte consommé la tête est plus libre, l'esprit plus gai, le corps plus souple, plus vigoureux, la nature a été obéie dans sa juste exigence; mais le coït entraine-t-il un sentiment de tristesse et de satiété, l’affaissement des forces physiques et intellectuelles, une importune pesanteur des idées et des mouvements, il y a eu excès, et füt-il suivi d’érections nouvelles, le besoin n’y serait pour rien. Les cas intermédiaires entre ces extrêmes, dit Lallemand, constituent le train ordinaire de la vie, le coït n’est alors suivi d'aucun phénomène remarquable en bien ni en mal, et ce praticien en conclut que dans l'immense majorité des cas il est loin d’avoir sur l’économie l'influence nuisible qu'on lui attribue par une banale exagération. On objecte les accidents nerveux, épileptiformes, qui ont éclaté pendant ou après le contact sexuel; sans doute les excès vénériens y disposent, mais souvent l'habitude des convulsions existait antérieurement au mariage, etc. Quant aux ruptures d’anévrysmes, aux apoplexies survenues dans la même circonstance, ces catastrophes ne se produisent elles pas aussi par toute émotion qui accélère les contractions du cœur, par tout effort qui commande la suspension plus ou moins complète de la respiration ?
L'espèce d’orgasme génital qui signale l’avénement à la puberté entraîne souvent l'adolescent à des excès ; la plénitude de la virilité y sollicite de même : aussi les jeunes mariés pèchent-ils souvent par à. La prédominance du système lymphatique (1) y dispose moins,
(1) « Chez les hommes (Scythes), le penchant au plaisir de l'amour est moins » vif, à cause de l'humidité de la constitution, à cause du relâchement et de là
M, LÉVY. 4° ÉDIT, — 1, La
mais les rend aussi plus dangereux. L’excitabilité génitale attribuée au tempérament nerveux n’est souvent que lexaltation du sens encéphalique qui correspond à la fonction; cette prépondérance de l'instinct génital sur les organes de la fonction est une cause d’excès d'autant plus funeste que la disproportion est plus grande entre le mobile cérébral et l'instrument fonctionnel : elle s'annonce souvent dès l’âge de cinq à dix ans et sévit sur l'existence entière. Ceux que pousse cette fatale convoitise ont les idées incessamment tournées vers les objets qui peuvent la satisfaire; la fatigue, l’épuisement qu'ils éprouvent ne les arrêtent pas; leur volonté vaciilante ne sait pas s'attacher aux bonnes résolutions qui leur sont suggérées ; leur vie est une alternative de paroxysmes vénériens et de collapsus dont le terme est l'impuissance ou l’aliénation mentale. Le développement des organes sexuels, si variable suivant les individus, et souvent sans proportion avec l’ensemble de la constitution, ne devient une cause d’excès que lorsqu'il s’y joint une grande ardeur d’appétit vénérien , circonstance purement encéphalique. Nous n'oserions répéter avec Lallemand que la condition qui dispose le moins aux excès vénériens est celle dans laquelle Les parties sexuelles prédominent sur l’organe encéphalique ; mais les exigences exclusivement physiques sont plus faciles à comprimer, à modérer; une fois satisfaites, elles font trêve à la pensée et ne lui suscitent point le tracas des préoccupations perpétuelles du plaisir ni la tourmente des machinations romanesques. Quant aux sexes, il est certain que la femme est plus exempte des effets de l’excès vénérien. Faut-il en conclure avec Deslandes que le coït lui cause moins de fatigue? Disors plutôt qu'elle sait mieux en désintéresser ses organes, à la faveur d’une facile et trompeuse passivité ; elle n’est nas d’ailleurs exposée à l'évacuation de sperme, cause principale de l’affaiblissement des hommes. L'excès porte, non-seulement sur le nombre des actes vénériens, mais sur le mode suivant lequel ils s’'accomplissent : accompagnés d’un grand émoi, ils débilitent davantage, soit par la dépense nerveuse, soit parce que la vivacité des jouissances est en ‘apport avec le degré d'élaboration du sperme.
L'excès génital engendre les mêmes effets que l'abus; ils se résument dans l’affaiblissement général du physique et du moral. On sait aujourd'hui sous quelles formes variées se manifestent les résultats pathologiques de l'excès vénérien ; les dérangements progressifs
». froideur du ventre. » (Œuvres complètes d'Hippocrate, trad. Littré, Des airs, des eaux et des lieux. Paris, 1840, €, II, p. 75.)
de la santé échappent longtemps à l'attention de ceux qui les éprouvent, et peuvent en imposer au médecin pour des maladies très différentes : que de prétendues gastrites chroniques, que d’hypochondries, que d’affections commençantes du cœur, ne reconhaissent d'autre cause que les jéuissances immodérées de l'amour et les pertes séminales involontaires qui en sont la suite! L'affuiblissemernt général et progressif de tout le corps, des symptômes de congestion cérébrale, des paralysies attribuées à une lésion céphalospinale, proviennent souvent de la même cause. Les altérations les plus-graves de l'intelligence ont été observées chez des sujets livrés aux excès érotiques et faussement rattachées à une lésion de l’'encéphale : beaucoup de phthisies qui se développent avec une certaine acuité chez des jeunes gens exempts de toute influence héréditaire rentrent dans les cas de cette consomption dorsale ( #disis voriés), Si admirablement décrite par Hippocrate, et qui, suivant ce grand observateur, affecte principalement les nouveaux mariés et les libertins (Aapbaver de pakioto veoyauous xat gihokgysous). Combien de maladies poursuivies à coups de remèdes internes, d’antiphlogistiques, de régime, ete., énigmes ardues et mobiles de la pratique des cités, et dont la solution se trouve dans le mode d’exercice d’une fonction secrète, dans des habitüdes qu'il est si délicat d'interroger ! Le parallèle de l'Orient polygame et sensuel, et de l'Occident monogame et plus spiritualiste, présente en grand les effets différents que produit l'usage des organes génitaux; c'est là comme une expérience instituée sur les masses sous l’œil de l’histoire, et le médecin y puise des enseignements aussi graves que le philosophe et le politique : « D'un côté, polygamie, harems et sérails : d’où excès vénériens, mutilation barbare, sodomie révoltante, population rare, inactive, indolente, vouée à l'ignorance, par conséquent à la misère, à tous les despotismes. De l’autre côté, monogamie, austérité chrétienne, répartition plus égale du bonheur domestique, augmentation croissante des lumières, de la liberté, de l'égalité, du bien-être; multiplication rapide, population serrée, active, laborieuse, Arbre audacieuse, envahissante par impulsion et L nécessité (1).
. Des AS — Une des habitudes de l'appareil génital qu'il “" le plus difficile de combattre, c’est l'évacuation involontaire du sperme, évacuation qui s'effectue sans coït, sans attouchement, sans manœuvre masturbatrice. On distingue les pollutions en diurnes
(4) Lallemand, op. cit.,t. E, p. 646.
et en nocturnes; une division plus pratique serait celle des pollutions utiles et des pollutions nuisibles : les diurnes sont presque toujours de cette dernière espèce. Bégin (1) établit encore une autre distinction qui porte sur l’intermittence et la continuité de l’excrétion séminale ; continue, quoique insensible, elle constitue la spermatorrhée, qu'Arétée a fait entrer le premier dans le cadre nosologique et qui y est restée presque sans vérification ultérieure, comme tant d’autres fantômes de l’imagination médicale. Les recherches si minutieuses auxquelles s’est livré Lallemand l’ont conduit à nier l’écoulement continu et goutte à goutte du sperme, tout en reconnaissant que les écoulements chroniques de l’urèthre se compliquent très facilement de pertes séminales involontaires, mais comme toujours intermittentes et de quantité variable (2).
Pollutions nocturnes.— Elles sont plus communes que les diurnes ; mais nous ne pouvons admettre avec la plupart des auteurs qu’elles soient plus susceptibles de devenir habituelles, plus indépendantes de la volonté, plus difficiles à guérir. Tout au contraire, elles sont plus souvent excitées par des causes qui dépendent indirectement de la volonté, par des conditions passagères de l'organisme; elles sont plus souvent critiques, c'est-à-dire salutaires, et c’est à tort qu'on les représente presque toutes comme accablantes, comme essentielles à réprimer. Dues à la pléthore spermatique, elles font cesser les angoisses indéfinissables d’une continence forcée. Il y avait de l'inquiétude, du malaise, de limpatience, de la disposition aux larmes, de la céphalalgie avec fermentation des idées et vague émoi de l’âme, etc.; survient une évacuation spontanée de sperme, et tous ces troubles s’évanouissent : une crise, une véritable crise a rétabli l'équilibre dans l’économie. Chez quelques jeunes gens, vers l’époque de la puberté, les pollutions se déclarent comme les premières règles chez la jeune fille, et elles préludent pendant quelques jours par des troubles généraux qui se dissipent après la première évacuation. Elles ont quelquefois jugé des maladies. P. Frank rapporte l'exemple d'un homme atteint de fièvre maligne, et qui dans la nuit où l’on craignait le plus pour ses jours eut trois pollutions copieuses qui jugèrent la maladie. Buffon cite un ecclésiastique qui devint fou par excès de continence et recouvra la raison après d'abondantes pollutions. — Presque toujours les pollutions utiles sont copieuses, puisqu'elles n’ont guère lieu que dans un état de
(1) Dict. de med. et de chirurgie pratiques, t, XIH, p. 434. (2):Op- cit ll, p.878.
pléthore spermatique insolite; quand elles sont critiques dans le cours d'une maladie, elles se répètent plusieurs fois dans une seule puit: ainsi l’indiquent du moins les cas mentionnés par les auteurs (1). Cependant il faut se rappeler ici les inégalités de la fonction génitale suivant les individus.
Aussi longtemps qu’elles sont occasionnées par la plénitude des vésicules séminales, ces évacuations sont accompagnées de sensations voluptueuses, précédées de rêves agréables ; mais cette exubérance d’énergie génitale ne dure point. La fatigue survient par la répétition des mêmes phénomènes; les organes sexuels, que ne fortifie point un exercice régulier, légitime, s’affaiblissent, tout en conservant l'habitude de se contracter sous l’influence de stimulations de moins en moins énergiques, et c’est ici la transition de l'état normal à l’état pathologique, transition qui échappe aux regards du praticien, rarement appelé ou rendu attentif à cette époque de déchéance commençante. Si le coït, qui est alors d’une indication aussi sûre qu'impérieuse, ne vient point rompre l’habitude des émissions spontanées, celles-ci ne tardent pas à s’opérer sans rêve, sans érection, sans jouissance, et le malade ne reconnaît plus qu'aux maculations de sa couche le stérile épisode de ses nuits; alors aussi la liqueur séminale subit les altérations signalées plus haut, et finit par devenir aqueuse, circonstance qui obscurcit lé diagnostic. Bientôt les causes les plus légères, les plus indirectes, suffisent à mettre en jeu la contractilité morbide des vésicules séminales : la chaleur ou l’élasticité du lit, l'usage du café ou du thé, la plénitude de la vessie, le décubitus dorsal, ete., provoquent des pollutions, et les impressions les plus fugitives de la journée servent de thèmes à la fabulation cérébrale qui réagit sur les organes génitaux. Mais les rêves commencent à s’entremêler d'incidents tragiques, de terreurs; ils dégénèrent en cauchemars, et l'émissions éminale survient au plus fort de ce drame étrange, sans plaisir, sans idée lascive. Au réveil, faiblesse, accablement, paresse de l'esprit, pesanteur de tête, morosité, ete. On peut donc dire que la nature des pollutions se révèle par leurs effets, par les circonstances dans lesquelles elles ont lieu. La fraîcheur et la vivacité de l'esprit, un sentiment de vigueur musculaire et de soulagement général, tels sont au réveil les signes de l'utilité ou de l’innocuité d'une pollution nocturne, et il ne s’agit pour l’hygiéniste que d'en prévenir la trop prompte récidive; des sensations inverses l’avertiront qu'il y a
(1) Voyez thèse de M, Kaula, p. 31.
imminence morbide pour l'organisme, sinon déjà maladie et péril.
Quant aux rêves qui précèdent l'évacuation spermatique et auxquels le vulgaire attribue ce résultat, leur filiation est double : tantôt c’est le cerveau, tantôt l'instrument fonctionnel qui en à l'initiative. Le premier cas se présente quand par hasard, où par vicieuse habitude, l'esprit s’est préoccupé pendant le jour d'images lascives, de souvenirs tentateurs : il en résulte un besoin factice de l'exercice génital, et, comme dit Bégin, les actions cérébrales, accoutumées à cette direction, la suivent encore dans le sommeil. D'autres fois l'excitation part des organes de la fonction et ranime dans l'encéphale des images, des idées en rapport avec l’objet de cette fonction; d’autres sensations s’y mêlent, causées par la plénitude de la vessie ou par l'élévation de la température du lit ou par une mauvaise digestion, ete. Remarquons toutefois qu'une volonté énergique peut lutter, même dans le sommeil, contre la provocation des rêves érotiques, mais cette lutte ne se répétera pas victorieusement deux ou trois nuits de suite; elle finit toujours par le dénoûment inévitable de l'évacuation séminale.
Pollutions diurnes.—Il est rare qu’elles soient actives, c’est-à-dire le résultat d’une excitation vénérienne, directe ou indirecte; cependant des sujets robustes, jeunes, à organes neufs, peuvent éprouver, par la seule présence d’une femme aimée, par l'incitation d’une réminiscence, un désir violent suivi d’éjaculation spermatique. Mais le plus souvent les pollutions diurnes ont un caractère pathologique, s’observent chez les sujets irritables, usés et faibles: elles ont alors lieu sans érection ni volupté, et sont déterminées, nonseulement par l'émotion du cœur et des veux, par l’ardeur des convoitises mentales, mais par la défécation et par l'émission des urines; la susceptibilité nerveuse de ces malheureux peut aller si loin, que la moindre excitation des organes génitaux leur occasionne une nouvelle perte de sperme. Toutes les causes qui produisent la constipation peuvent donner lieu à des pollutions diurnes. La constipation dépend-elle de l’affaiblissement du rectum qui est progressif dans les constitutions détériorées, la défécation ne peut s'effectuer que par l’action des muscles abdominaux ; d’où ia compression des vésicules séminales. La station assise trop prolongée, l'exercice soutenu du cheval échauffent le périnée, la marge de l'anus, et produisent des érections suivies d'émission séminale; à la longue, les érections cessent, mais non la sortie du sperme; tout ce qui irrite le rectum réagit par consensus sur les vésicules séminales et y détermine des contractions spasmodiques, cause de pol-
lutions diurnes. C’est ainsi que leur étiologie se rattache parfois à la présence d'ascarides dans le rectum, à l'existence d’hémorrhoïdes, surtout dans leur période fluxionnaire, ete. Quand la pollution diurne s’opère avec l'émission des urines, c’est dans les dernières gouttes d'urine expulsées qu'il faut chercher les traces du sperme; le fluide prostatique, le mucus uréthral et vésical sont toujours éliminés dès les premiers jets de lurine. La microscopie, appliquée avec tant d’habileté au diagnostic des pertes séminales, est, dans tous les cas de pollutions, un moyen péremptoire de vérification.
Aux sujets continents et robustes qui n’éprouvent de pollutions qu’à long intervalle et par l'effet de la plénitude séminale, nul traitement; quand elles tendent à se répéter, régler normalement la jonction par un coït modéré ; les soumettre en même temps à un régime rafraichissant, à des exercices actifs et prolongés; ils coucheront sur un sommier de crin, abrités par des couvertures légères; on leur recommandera le décubitus sur les côtés ; ils se lèveront de bonne heure, dès l'instant du réveil; on entretiendra chez eux la liberté du ventre. Les sujets épuisés, nerveux , excitables , chez qui les pollutions sont diurnes et consécutives à la masturbation, rentrent dans la catégorie des masturbateurs : la gymnastique, les exercices, les voyages à pied, leur seront utilement prescrits ; il faut surtout, comme nous l'avons déjà dit, changer l'impulsion vicieuse que suit leur système nerveux par des occupations variées, par des travaux qui éloignent toute idée provocatrice des organes génitaux. Si leurs organes génitaux sont exempts de toute irritation et sont au contraire frappés d’asthénie ; si les pertes qu'ils éprouvent semblent passives et dues seulement à une sorte d'habitude, ils emploieront avec avantage les lotions froides sur les parties génitales, Les frictions et les douches d’eau froide sur les cuisses, les lombes et les reins, ainsi queles bains frais de rivière et les bains de mer ; ces moyens nous paraissent devoir nuire dans les cas d’excitation inflammatoire des parties et d'orgasme habituel. Il va sans dire que l'on aura combattu au préalable la cause accidentelle des pollutions, si elles proviennent de l’une des causes précitées et extérieures aux voies génitales.
Les femmes éprouvent, par l'excitation factice ou spontanée de leur appareil génital, des phénomènes semblables à ceux des pollutions viriles, moins la déperdition séminale. Mêmes sensations locales, mêmes rêves, même exaltation générale ; le tout se terminant par l’effusion d’une matière muqueuse, souvent assez abon-
dante pour lubrifier les parties et souiller le linge. Ces pollutions sont familières à deux classes de femmes, les unes énergiques et continentes, les autres fatiguées par les excès et d’une sensibilité exagérée : elles sont utiles aux premières, dommageables aux autres; l’affaiblissement qu’elles causent aux femmes résulte des ébranlements du système nerveux et de la dépense matérielle d’une sécrétion irrégulière. | h. Menstruation. -— Cette fonction présente, suivant les individus, une foule de particularités habituelles. Les principales portent sur l’époque de son établissement et de sa disparition, sur sa périodicité relative, sur sa durée, sur la quantité et sur la nature des fluides qu’elle élimine. Rien de variable comme le moment où les règles paraissent pour la première fois; et il n’y a lieu d’insister ici sur ce point : le climat, la constitution, le tempérament, le régime, l'éducation physique et morale, hâtent ou retardent la première menstruation ; il en est de même de la cessation @e cet acte important. C'est en étudiant les modificateurs externes que nous aurons à noter l'influence qu’en reçoit l'utérus pour toutes les fonctions qui lui sont dévolues. Une seule observation doit trouver ici sa place, c’est qu'il est des dispositions individuelles qui annulent l’action des agents extérieurs. Ainsi, quoique la précocité menstruelle appartienne aux climats chauds et aux races méridionales, il s’en trouve dans nos climats tempérés de nombreux exemples qui ne peuvent s'expliquer que par une disposition personnelle. Haller cite une jeune fille de Suisse qui accoucha à neuf ans. D’après les relevés de Marc d'Espine, le plus grand nombre de femmes sont réglées à Paris vers l’âge de quatorze ans (1); une statistique dressée par Bouchacourt, et confirmative des résultats consignés dans la thèse de Pétrequin, fixe, pour la grande majorité des femmes à Lyon, la première mensiruation entre la quinzième et la seizième année ; la quinzième année est indiquée dans un travail statistique de Roberten (2) comme l’époque la plus ordinaire des premières règles dans le nord de l’Angleterre ; la plupart des autres données qui ont été publiées sur ce sujet pour différentes localités de la France placent entre quatorze et seize ans le moment de cette importante révolution d'âge chez la femme. Hors de cette limite moyenne, comme il existe des faits de précocité remarquable, il y a des exemples de tardiveté et même d'absence totale de la menstruation, soit pendant
(1) Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1841, t. IX, p. 108. (2) Edinburgh medical and surgical Journal, 1832, t. XXX VII,
DES HABITUDES MORBIDES. 185 tout le cours de la vie, soit jusqu’au mariage où jusqu'après la première parturilion. Linné à vu en Laponie des femmes qui n'avaient jamais été réglées. On connaît plusieurs exemples de femmes qui n’ont été réglées qu'après une ou plusieurs grossesses. Baudelocque mentionne des femmes qui ont déclaré n'avoir été menstruées que pendant le cours de leurs grossesses. |
Quant à la durée de la menstruation, elle ne se rapporte pas plus au mois lunaire qu’au mois solaire. D’après Schweig, 500 observations répétées sur 60 femmes assignent à la période intermenstruelle une durée moyenne de 27,39 jours (1); Brierre de Boismont la fixe à 30 jours. Pour Ambroise Paré, les femmes les mieux réglées sont celles qui ont un écoulement sanguin de quatre à cinq jours (2). Chez 562 femmes, les règles ont duré en moyenne entre un et S jours (3) ; le plus souvent elles anticipent de plusieurs jours sur l’époque suivante, et leur durée ordinaire est de cinq jours (Burdach). Serait-il vrai, comme le dit Gall, que les femmes se partagent, sous le rapport de l’excrétion menstruelle, en deux grandes classes, réglées l’une et l’autre dans un espace de huit jours, mais séparées par un intervalle de dix à douze jours pendant lequel on pe rencontre que très peu de femmes réglées, de telle sorte que Îles femmes réglées dans la première ou dans la dernière huitaine du mois, tant qu'elles sont en santé, jouissent d'un répit de vingt et un, de vingt-cinq ou de vingt-six jours ? Gall admet que des femmes sont réglées accidentellement, hors des deux périodes qu'il assigne à la fonction; mais après un ou deux mois, elles se classent; les irrégularités seraient fournies par les femmes valétudinaires, les Jeunes filles en train de développement et les femmes sur le retour. Le même observateur affirme que les deux époques déterminées coiïncident dans tous les pays, au moins en Europe, et qu'ainsi les règles commencent et finissent en même temps à Vienne, à Berlin, à Hambourg, à Paris, ete, Les faits produits par d’autres médecins contrarient la loi physiologique de Gall; c'est un sujet à reprendre sur | échelle d’une observation étendue, minutieuse et sévère. On voit très fréquemment des femmes réglées tous les vingt, vingtdeux ou vingt-quatre jours; quelques-unes le sont tous les quinze
(1) Roser et Wunderlich (Wedicinischer Vierteljahrsschrift, 1844, p. 1).
(2) Œuvres complèles, nouvelle édition, publiée par J.-F. Malgaigne. Paris, 1840, t. IE, p. 771.
(3) Brierre de Boismont, De la menstruation dans ses rapports physiologiques et pathologiques. Paris, 1842.
jours ; mais nous pensons, avec Dugès, qu'il y à alors double menstruation.
La quantité de sang évacué pendant la période menstruelle varie suivant les individus ; elle est d’une évacuation difficile : tandis que de Haen la fixe, pour le grand nombre de femmes, à trois, quatre ou cinq onces, et pour un très petit nombre à une demi-livre, Haller trouve une moyenne de six à douze onces. Dans les limites de l’état de santé, dit Dugès, la quantité de sang nécessaire ne doit pas être moindre d’une à deux onces, ni aller au delà d’une demi-livre ; quatre onces sont, suivant lui, la moyenne de ces variations, comme trois jours font la moyenne de la durée de l'écoulement. Mais, sous le double rapport de la durée et de la quantité de l’écoulement, combien de différences individuelles qui constituent une habitude de l'organisme et qui se lient aux conditions relatives de la santé ! Telle femme a des menstrues abondantes et s’en trouve bien, tandis qu’elles atteindraient chez une autre le caractère d’une perte pathologique. La connaissance de la mesure et de la modalité de cette fonction chez les femmes dont on dirige le régime est d’une importance capitale en hygiène. Qui ne sait avec quelle facilité cette fonction oscille et se trouble par l'effet d’une émotion, par l'ingestion d'une boisson froide, par le plus léger changement dans les précautions usitées, etc. ?
C'est à tort que, d'après les analyses de Lavagna et de Brande, on a cru à l'absence de la fibrine dans le sang des menstrues. Denis et Bouchardat l’y ont constatée ; selon Brierre de Boismont et Raciborski, le sang cataménial ne diffère point du sang artériel. Pouchet y a reconnu à l’aide du microscope : 1° de nombreux globules sanguins à l’état normal; 2° des globules muqueux; 3° des squames d’épithélium ; 4° du sérum du sang ; 5° du fluide muqueux. Séreux, fluide, peu coloré les premiers jours, 1lse rapproche les jours suivants du sang rendu par épistaxis. Quant à ses altérations, qui ont été décrites sous les dénominations de règles blanches, de menstrues brülées, sanieuses, etc., elles proviennent d’une modification pathologique du sang menstruel, du mélange d’autres fluides sécrétés ou d’une affection de l'utérus. C’est à tort qu’elles seraient considérées comme une habitude innocente des parties génitales.
La menstruation, en tant que perte sanguine, est quelquefois suppléée ou remplacée par une hémorrhagie qui se fait jour par des points plus ou moins éloignés des voies naturelles et qui revient avec la même périodicité que les règles; c’est là l'exemple d’une habitude morbide substituée en partie à une fonction. Les auteurs
rapportent les observations les plus étranges et cependant Les mieux prouvées de déviation mensiruelle. Nous avons été consulté nousmême, en 1834, à Toulouse, par une servante affectée d'hémoptysie consécutive à la suppression des règles; depuis plus d’un an elle éprouvait tous les mois une attaque d'hémoptysie dont elle présageait le retour avec autant d’exactitude qu’elle faisait précédemment de ses règles; l'attaque durait deux à trois jours ; les organes de la respiration m'ont paru intacts, et, dans l'intervalle des accidents mensuels, la malade, s’il faut l'appeler ainsi, se livrait impunément à ses travaux. « Sa sortie (du sang) de la poitrine n'est que trop fréquente et trop commune lorsque le sexe souffre de la suppression ou de la diminution de ces mois, sans pourtant qu'il soit dans un état fâcheux. Je n’en donnerai qu'un exemple, parmi bien d’autres, à l'occasion d’une religieuse qui, n’ayant que très peu et souvent point de règles, a craché du sang, tantôt plus, tantôt moins avec peu de relàche pendant près de vingt-cinq ans, sans aucune incommodité (1). » Toutefois il sera toujours avantageux de rappeler l'écoulement sanguin par les voies naturelles, et l'habitude morbide dont il s’agit ne doit être respectée que s’il est dangereux d'agir plus ou moins directement sur l'utérus pour rétablir la menstruation. | A Go
Leucorrhée. — Rien de plus fréquent, rien de plus habituel, rien de plus négligé que ces écoulements, dont l’origine est diverse, quoique confondus par le vulgaire sous la dénomination de flueurs blanches. Quelles qu’en soient la nature, la marche et l’ancienneté, nous sommes loin de souscrire à l'opinion de Raymond (p. 294) qui met les flueurs blanches au rang des évacuations qu’il ne faut pas toujours guérir ; et si nous en parlons, c'est parce que le préjugé du monde, conforme à la doctrine du médecin marseillais, les place parmi les habitudes morbides qui se concilient avec une parfaite santé. Sans doute les leucorrhées critiques qui surviennent parfois à la fin d’inflammations viscérales avec symptômes graves, de varioles et de rougeoles, sont avantageuses, puisqu'elles résolvent ces états morbides, mais à la condition qu’elles n’acquièrent point droit de domicile ; sinon, pourquoi n’entretiendrait-on pas aussi ces otorrhées critiques qui se déclarent souvent chez les typhoïdes et qui présagent presque toujours une terminaison heureuse? La suppression naturelle ou accidentelle des menstrues, d’un flux hémor-
(1) Raymond, Traité des maladies qu'il est dangereux de guérir, édition de M, Giraudy. Paris, 1816, p. 176,
rhoïdal, d'une diarrhée, des lochies, de la sécrétion laiteuse chez les femmes qui ne nourrissent point ou qui sèvrent trop brusquement, peut entraîner l'apparition d’une leucorrhée. Y a-t-il lieu de la respecter ? Nullement. Si donc la leucorrhée critique et celle qu'on à appelée métastatique ou ApPISINE doivent être modérées d'abord et ensuite combattues jusqu'à guérison, quel est le médecin prévoyant qui laissera durer indéfiniment celle qui tient à la constitution même des femmes, celle que produisent la masturbation, les excès vénériens, les fausses couches, des usages vicieux de toilette, etc.? Nous ne parlons pas des écoulements blancs, symptomatiques d’une lésion actuelle des voies génito-urinaires, telle que métrite, vaginite, polypes, tumeurs fibreuses de l'utérus, etc. Les pertes que nous avons en vue reconnaissent pour cause une irritation antérieure; mais celle-ci s’épuise, le symptôme reste; il finit par constituer toute la maladie, c'est-à-dire un flux passif, asthénique, une habitude catarrhale qui excite d'autant moins la sollicitude des malades qu’elle n’est accompagnée, le plus souvent, d'aucune souffrance et n’exige d’elles que des soins de propreté. Quelquefois l'écoulement s’est manifesté, dès le principe, avec ces caractères d’atonie et de passivité : telle est la leucorrhée des chlorotiques ; telle encore celle dont l'apparition se lie à la constitution atmosphérique. Les climats humides et froids, les cités enveloppées pendant une partie de l’année par les brouillards et où les affections, par cette cause et par d’autres analogues, revêtent le plus ordinairement une forme catarrhale, sont en quelque sorte des foyers d’endémies leucorrhéiques. Des résumés statistiques publiés par Mare d'Espine et Girard sur Marseille et Paris, montrent que dans la première de ces villes les trois quarts des femmes sont pures de flueurs blanches, grâce à l'air vif du littoral méditerranéen et à l'élévation habituelle de la température, tandis qu'à Paris les deux tiers des femmes sont affligées de cette désolante infirmité, cause ou symptôme de leur étiolement. Il n’y a que deux espèces d’écoulement blanc que l’art se dispense de traiter : 4° Celui qui se manifeste chez quelques jeunes filles peu de temps avant leur première menstruation, et qui, simple effet de la turgescence vasculaire et de. l’exubérante vitalité des organes, semble le prodrome physiologique d’une fonction nouvelle; cette leucorrhée cesse dans la grande majorité des cas par l'apparition même des règles ; elle rappelle le nom de pAlogose amoureuse, donné par Lecat à la période menstruelle. On sait d’ailleurs que normalement le mucus utérovaginal est sécrété avec plus d’abondance à l’approche des règles,
et les recherches si exactes de Pouchet ont montré que les phénomènes de l’intermenstruation entraînent des variations de quantité et de qualité dans la sécrétion utéro-vaginale. 2° L'autre écoulement est celui des petites filles en travail de dentition. Il n’est pas sympathique de cette évolution, comme on dit généralement ; mais il est un des phénomènes de cette évolution qui consiste dans l'accroissement rapide et simultané de tous les organes folliculeux : d’où la salivation, les diarrhées, la sécrétion vaginale. Nous avons observé ce dernier phénomène chez la petite fille d’un officier du 11° de ligne. Les parents s’en étaient effrayés; il dépendait manifestement de la dentition, et cessa avec la fièvre qu'avait provoquée ce travail de formation.
Il. FONCTIONS DE LA VIE PLASTIQUE. — 1. DIGESTION. — Quatre états ou plutôt quatre phénomènes morbides se convertissent aisément en habitudes du système digestif et coexistent avec la santé : la pneumatose gastro-intestinaie, Le vomissement, la diarrhée, la constipation.
Pneumatose. — Les expériences de Girardin et Magendie (1) ont prouvé que les gaz ne sont pas seulement introduits dans les voies digestives par la déglutition et dégagés par la chaleur ou par un mode quelconque de fermentation des substances alimentaires, mais qu'ils se produisent dans ces organes même auxquels ils contribuent à donner leur forme et leurs dimensions, comme l’exhalation muqueuse sert à les lubrifier, et l’exhalation séreuse de leur tunique péritonéale à prévenir leurs adhérences et à faciliter leurs ondulations. Compressibles, élastiques, ils préservent les autres viscères des chocs que détermine chaque oscillation produite dans la marche ; ils servent, en outre, à égaliser la pression alternativement exercée sur les organes digestifs par les parois abdominales et par le diaphragme (2). Les gaz que l’on rencontre dans les voies digestives sont : l'oxygène, l'azote, l'hydrogène, l'acide carbonique, l'hydrogène carboné et sulfuré. A part la petite quantité d'air mêlé ou dissous dans les aliments et la salive, qui est entraîné dans l'estomac par la déglutition, on ne sait d’où vient l'oxygène intestinal; d’après Robin et Verdeil (3), le fait le plus probable est qu'il provient des
(1) Girardin, Recherches physiologiques sur les gaz intestinaux. Paris,
(2) Massiat, Mém. de physique animale, 1841, p. 225 et suiv.
(3) Traité de chimie anatomique et physiologique, normale et patholog., elc., 653:,.t4 Il: 38.
gaz du sang, par une exosmose qui s'effectue suivant des circonstances non déterminées. ;
On trouve plus souvent l'oxygène dans l'estomac que dans l’intestin, toujours et partout mêlé à d’autres gaz. Chez l’homme malade, sa quantité a varié de 2 à 13 pour 100 dans l'estomac; dans le gros intestin, elle n’est que 2 à 3 pour 100; ordinairement, il n’y en a pas dans l'intestin grêle. Chevreul à trouvé chez les suppliciés 71,45 d'azote dans l'estomac; de 20,08 à 66,60 du même gaz dans l'intestin grêle; 67,50 dans le cæcum ; 18,40 à 51,03 dans le côlon ; 45,96 dans le rectum : il était mêlé, dans l’intestin grêle, à de l'acide carbonique et à de l'hydrogène carboné; dans les autres intestins, à ce mélange s’ajoutait de l'hydrogène, Dans l’état morbide, on trouve quelquefois jusqu'à 99 pour 100 d'azote dans les intestins, surtout chez les vieillards épuisés (4) ; il est alors mêlé d'hydrogène, de carbures et sulfures d'hydrogène, d'acide carbonique et d'oxygène. L’azote étant plus abondant, même en santé, dans le gros intestin que dans l'intestin grêle, on ne peut admettre qu'il est entraîné par la déglutition ; il est donc exhalé par les capillaires, ou fourni par des réactions chimiques qui se passent dans l'appareil digestif. Après ce gaz, l'acide carbonique est celui qui y domine, plus dans le gros intestin que dans l'intestin grêle, moins chez les individus morts d’affections aiguës que chez ceux qui ont succombé à des maladies chroniques. Chevreul en indique, pour l'estomac 14,00, pour l'intestin grêle de 24,39 à 40,00, pour le gros intestin de 43,50 à 70,00, pour le cæcum 12,50, pour le rectum 42,86. Remarquons en passant que l'acide carbonique qui s'échappe par les voies respiratoires augmente sous l'influence des aliments féculents et des alcooliques. L’hydrogène fait partie des gaz normaux de l'estomac (3,55 pour 100), du côlon (5,4 à 11,6 pour 100) et du cæcum (7,5). Le gaz hydrogène protocarboné n'existe que dans le gros intestin : 5,47 pour 100 à 41,60 dans cette portion du canal digestif, 12,50 dans le cæcum et 14,18 dans le rectum. Le moins abondant des gaz intestinaux, c’est l'hydrogène sulfuré qui ne se rencontre aussi que dans le gros intestin ; Robin et Verdeil le font provenir des matières azotées ou des principes sulfurés de la bile (tels que la taurine) qui se décomposent, ou de sulfures décomposés par les sucs acides du cæcum et provenant eux-mêmes de sulfates qui, au contact des matières organiques, ont perdu l'oxygène de leur acide et de leur base, Il faut observer que sil
(1) Robin et Verdeil, Traité de chimie anatomique et physiologique.
s'agissait des sulfures contenus dans les aliments, ils auraient dù être décomposés dans l’estomac par le suc gastrique. La quantité des gaz augmente dans le tube digestif sous l’emploi de diverses conditions, et varie suivant les individus. Il n’est point question ici de la pneumatose symptomatique des lésions diverses et rattachée spécialement par les uns aux névroses, par les autres aux phlegmasies du tube digestif, et que Lobstein (1) considère comme un effet de l’action directe des organes; mais nous avons en vue les personnes qui sont sujettes à cette incommodité sans qu’elle paraisse aucunement se rapporter à une altération pathologique des organes. La pneumatose à un degré moyen se rencontre très fréquemment avec l'entière immunité de lésion organique ; on a vu même le ballonnement porté à un haut degré chez des individus dont lintestin ne présentait, après la mort, aucun désordre matériel (2) : un refroidissement de pieds cause des coliques venteuses aux personnes qui ont les premières voies absolument vides. Qui n'a été témoin des tympanites si remarquables qui se manifestent chez les femmes hystériques, tympaniles qui ne peuvent être imputées qu’à une modification de l’innervation ? Le même accident peut résulter de la réaction purement chimique des principes alimentaires introduits dans le canal digestif : les vétérinaires ont observé qu’une certaine nourriture donne lieu chez les moutons à un dégagement de gaz assez considérable pour les mettre en péril de suffocation, si on ne leur procure une prompte issue par une ouverture pratiquée à la panse même, à travers les parois abdominales. Une autre cause de pneumatose est le défaut de force tonique des intestins, que Reveillé-Parise a si bien signalé chez les convalescents (3), et beaucoup de gens, notamment ceux qui mènent une vie sédentaire et se livrent aux travaux de l’esprit, sont convalescents en ce point. L'ingestion habituelle d’une grande masse d'aliments, la disproportion de la nourriture avec l'énergie des organes digestifs, finissent aussi par l’occasionner ; le tempérament nerveux et le tempérament lymphatique y exposent davantage; elle est plas commune chez la femme que chez l’homme, dans l’âge mür et dans la vieillesse que dans l’adolescence et dans la jeunesse. L'état du cerveau a la plus grande influence sur le développement des gaz pendant le travail
(1) Lobstein, Anatomie pathologique. Paris, 1829-1833, t. [, p. 156.
(2) Andral, Anatomie pathologique. Paris, 1829, t. Il, p. 148.
(3) Études de l’homme dans l’état de santé et de maladie, Paris, 1845, !. I, p. 193 et suiv.
de la digestion; les préoccupations morales, la contention d'esprit, les affections tristes, l’'hypochondrie, la mélancolie, agissent ainsi : de là les flatulences ou collections de gaz dans l'estomac et les intestins ; s'ils ne sont rendus à mesure de lenr formation par la bouche où par l’anus, ou par ces deux voies à la fois, ils produisent le bruit connu sous le nom de borborygmes, de gargouillement ; s'ils s'accumulent en quantité considérable, ils donnent lieu au gonflement sonore du ventre, appelé météorisme, ballonnement ; ils réagissent sur la digestion et causent souvent des coliques venteuses, avec alternatives de diarrhée et de constipation. Par la distension des organes digestifs, ils refoulent le diaphragme, les poumons, et donnent lieu à des dyspnées, à des lipothymies, à des oppressions passagères, à des intermittences du pouls : la gêne de la respiration pourrait être par erreur attribuée d’autant plus facilement à une lésion des poumons, que l'ascension simultanée du foie et du diaphragme peut rendre la percussion très mate jusqu’au niveau du sein droit. On à constaté, par le spiromètre, que par suite de la pneumatose gastro-intestinale, la diminution de la capacité respiratoire vitale peut aller jusqu'à deux décilitres {1). En la dissipant au moyen d'un laxatif, Fabius a vu la capacité respiratoire augmenter de deux litres et demi (2). La disposition à la pneumatose s'établit très facilement et résiste souvent à tous les moyens thérapeutiques; l'hygiène seule réussit à laffaiblir, à la dissiper : le choix, la proportion des aliments, la distribution des repas, adaptés aux conditions individuelles, telle est la base du traitement hygiénique. Manger peu, soumettre longtemps les aliments à la mastication, conserver au ventre et aux pieds une bonne chaleur pendant la digestion, entretenir la liberté du ventre, rompre les habitudes de vie sédentaire et de concentration intellectuelle, fortifier le système musculaire par l'exercice à l'air vif, etc., ce sera beaucoup faire contre le retour de la pneumatose, après qu’on aura favorisé ou provoqué par les moyens de l’art l’expulsion des gaz. Il importe surtout, dans la dispensation du régime, de s'assurer si la tendance à la supersécrétion gazeuse accuse une nuance d’asthénie ou d’ivritation des voies digestives : une nourriture tonique dans le premier cas, et même l'emploi de quelques liqueurs aromatisées, une nourriture rafraichissante dans le deuxième cas,
(1) L.-E. Hecht, Thèse sur le spiromètre. Strasbourg, 1855, deuxième série, n° 337, p. 16.
(2) Zeitschrift für rationnelle Medicin, 1853, 1. IV, p. 301.
rempliront le but de l’hygiéniste. Quoique l’accumulation habituelle des gaz dans le tube digestif ne soit pas toujours sans danger, il faut avouer que rien n’est plus commun, et qu’un grand nombre de personnes n'en éprouvent pas un dérangement dans leur santé ; les inconvénients qu’elle suscite, tels que dyspnée, accélération du pouls, céphalalgie, etc., sont passagers. Les rapports, les éructations gazeuses sont l’inévitable incommodité des mangeurs, des hypochondriaques, des hémorrhoïdaires, dont la plupart jouissent d’une santé suffisante, et l’on peut dire qu'il est moins urgent de la corriger que de se convaincre qu’elle est indépendante de toute lésion viscérale.
Vomissement. — Le vomissement habituel peut s'effectuer avec ou sans le concours de la volonté; il est spontané, volontaire, provoqué.
4° Tout praticien a connu des personnes douées de toutes les apparences de la santé, et qui rendent tous les matins, par un vomissement facile, ou simplement par régurgitation, un liquide filant, visqueux, transparent comme du blanc d'œuf (glaires), ou légèrement coloré par une matière noirâtre, tantôt insipide, tantôt aigrelet ou amer. Le nombre des vomissements, les époques de leur retour, la quantité de matière évacuée, sont variables : tel se soulage peu après son réveil par un seul vomissement ; tel autre en éprouve plusieurs dans la matinée ou à différentes heures de la journée, et, chose remarquable, s’il vomit peu de temps après son repas, l'estomac se débarrasse d’un excédant de fluide muqueux et garde les aliments ; il est rare du moins que quelques débris d’aliments se mêlent au liquide expulsé dont la quantité peut s'élever de quelques onces à une ou plusieurs livres, L'évacuation s'opère presque sans effort, sans secousse; elle ne laisse à sa suite aucun trouble; tout au contraire, elle est suivie d’un sentiment de bienêtre, de débarras ; l'appétit ne tarde pas à se manifester, et il semble que la santé de chaque jour soit au prix de cette incommodité. Les personnes dont nous parlons présentent d’ailleurs tous les attributs d'une florissante organisation : appétit, embonpoint, force, activité, rien ne leur fait défaut ; on a même observé que le vomissement habituel, loin de déranger leurs fonctions, leur imprime une allure plus régulière, les préserve de maladies régnantes, et facilitent la guérison de celles qui les attaquent. Il est donc évident qu'il ne s’agit ici d'aucune lésion. de l'estomac, que l’augmentation habituelle de la sécrétion gastrique reste dans des limites compatibles avec la santé. IL en serait autrement si elle entraînait la.
M, LÉVYe 4° EDIT, — I, 43 -
fatigue, l’amaigrissement, l’anorexie, la dyspepsie, un état de langueur et de décoloration. Les faits démontrent que cette supersécrétion peut exister sans altération de l’estomac. Andral rapporte l'observation d’un sujet qui mourut après avoir eu des vomissements de matières blanchâtres ; nulle lésion appréciable ne s’est rencontrée dans l'estomac. Un de nos amis, orateur célèbre du barreau et du parlement, a éprouvé pendant nombre d'années, et malgré la régularité de son régime, des vomissements qui se répétaient journellement peu d'heures après ses repas, et sa constitution, qui était forte, ne s’en ressentait guère (1). « Un illustre et saint prélat, ayant accoutumé depuis quelque temps de vomir, le matin à jeun, des eaux, glaires, phlegmes sans goût et sans couleur, et sur la fin quelque peu de bile jaune et amère, jouissait ainsi d’une parfaite santé; mais's’étant trouvé à Paris, on lui persuada de quitter cette habitude. Il consentit à ne plus se provoquer le vomissement par le moyen d’un plumasseau qu'il portait et qu'il enfonçait dans son gosier. [l n’eut pas cessé quatre jours de faire la manœuvre qu'il avait accoutumé, que la fièvre, précédée de frissons, le prit; elle fut accompagnée de pesanteur et de douleur de tête, et bientôt suivie d’un délire violent. Son valet de chambre, qui heureusement savait sa coutume, le voyant dans cet état, ne fit rien de plus que de lui avancer dans le gosier le plumasseau accoutumé, et il lui fitrendre par la bouche les eaux et les humeurs qu'il rendait auparavant, et par ce manége, la fièvre, le délire et la douleur de tête disparurent presque subitement. Depuis lors, ce très digne et très véridique prélat n’a jamais cessé de se procurer tous les matins ce vomissement par le moyea de son plumasseau ; et l’on peut dire qu'il s'est procuré par là une parfaite santé et une très longue vie, car il a poussé ses jours jusqu’à quatre-vingt-sept ans (2). » L'auteur auquel nous empruntons ce fait en cite beaucoup d’autres qui prouvent, non-seulement l’innocuité de certains vomissements habituels, mais encore le danger de les supprimer.
Il est des conditions qui les favorisent : tels sont les tempéraments nerveux et lymphatiques ; mais chez les sujets nerveux le vomissement accompagne presque toujours la gastralgie, et il est alors le symptôme d’une maladie, non un épiphénomène de la santé. On observe le vomissement habituel chez les adultes et les vieillards plus que chez les enfants et chez les adolescents. Les variations
(1) Michel (de Bourges), mort en 1853, (2) Raymond, op. cit., p. 241.
dans la température, surtout un état électrique ou hygrométrique de l’air, les climats humides et froids y disposent ; il est occasionné chez quelques sujets par la polyphagie, par l’usage prolongé des aliments âcres, des viandes salées, des fruits acides ; les viandes fraiches, les substances toniques et stimulantes leur réussissent mieux que les fécules, les légumes, les aliments mous ; l’ingestion du café ou d’une liqueur prévient parfois le vomissement ; le sucre, un peu de magnésie, procurent le même effet. Quand il y a lieu de modérer ou de réprimer cette habitude d'évacuation, on y réussira souvent en prescrivant des aliments de facile digestion, pris en petite quantité à intervalles rapprochés, l'exercice, le mouvement à l'air libre, les eaux minérales gazeuses, les infusions théiformes, etc. Mais si le vomissement habituel ne détermine aucun trouble fonctionnel, s’il n’amaigrit ni ne débilite, si une investigation attentive a fait voir qu'il n'est ni symptomatique ni sympathique d’aucune affection morbide, il peut être considéré comme un accompagnement de la santé ; il y aura rarement avantage, souvent péril à le combattre.
2° L'acte du vomissement exige, outre la contraction des parois abdominales et du diaphragme, celle de l’œsophage, qui n’est point sous l'influence de l’innervation volontaire ; mais quelques personnes font exception à cette loi, et possèdent la faculté de vider leur estomac à volonté : on sait les données que des expérimentateurs doués de cette propriété singulière ont fournies à la physiologie sur l’altération progressive de la matière alimentaire dans le tube digestif. Le vomissement volontaire n’est précédé par aueune senation pénible; il n’exige point les efforts convulsifs qui bouleversent toutes les fonctions, il n’entraine point la fatigue et l’espèce de collapsus qui succède ordinairement au vomissement spontané ; mais s’il exempte des inconvénients de celui-ci, il n’en a pas non plus les avantages : le vomissement involontaire répond à un but de la nature, il satisfait à une indication physiologique; le vomissement volontaire sera souvent une erreur, parce qu'il ne sera pas commandé par l'instinct.
La simple titillation de la luette ou de l'entrée du pharynx suffit pour amener le vomissement; l'action réflexe qu’elle produit donne lieu à la contraction spasmodique de l’œsophage, à laquelle s'associe presque aussitôt celle du diaphragme et des parois abdominales. C'est à ce moyen qu'avaient recours les Romains dégénérés pour désemplir leur estomac et rouvrir carrière à leur gourmandise. Cette pratique, appelée sirmaïsme,
existait d’une manière presque générale parmi les classes opulentes de la société et livrées à la luxure la plus raffinée; il y avait dans leurs demeures un lieu réservé et dont la destination est indiquée par le nom: vomitorium. Observons, pour l'honneur de notre art, que ses interprètes désapprouvaient hautement un semblable abus : « AÆejectum esse ab Asclepiade vomitum 1n eo volumine, quod de tuenda sanitate composuit, video; neque reprehendo, si offensus eorum est consuetudine qui quotidie ejiciendo vorandi facultatem moliuntur (1). »
Diarrhée. —« J'ai connu plusieurs personnes qui, accoutumées à pousser deux ou trois selles par jour, se trouvaient très incommodées lorsque le nombre de ces déjections venait à diminuer ou à manquer ; de sorte qu’il fallait y suppléer par des clystères ou par de doux purgatifs (2).» Il n’y a point là de diarrhée, mais une habitude qu’il faut respecter. D’autres individus n’ont que deux ou trois évacuations alvines dans les vingt-quatre heures, mais elles rendent des matières liquides et s’affaiblissent : il y a maladie, et maladie à combattre. Certaines gens sont dévoyées deux ou trois fois par an, à des époques indéterminées, et, cette indisposition passée, se portent mieux qu'auparavant; le rôle du médecin est négatif en ce cas, à moins que la diarrhée ne se complique de symptômes insolites ou ne se prolonge au delà du terme ordinaire. Chez d’autres, c’est au printemps que surviennent des diarrhées éphémères, ramenées par une sorte de périodicité annuelle, et vraiment salutaires par leurs effets consécutifs : « Nous sommes des arbres ambulants, et comme la séve commence à circuler et à produire dans le printemps fleurs, feuilles et fruits, il en est de mêmé chez nous : nos humeurs épaissies, engourdies, et nos fibres resserrées et raccourcies pendant l'hiver, reçoivent plus de mouvement et de chaleur dans le printemps, s’épanouissent et demandent beaucoup plus d'espace qu'auparavant ; et, n’en trouvant pas un suffisant dans les vaisseaux, elles s'échappent par la voie intestinale (3). » C'est sans doute l'heureuse influence de ces évacuations spontanées qui a suggéré l'aphorisme : « C’est au printemps qu'il faut purger et saigner ceux à qui ces remèdes sont avantageux (4). » Une habitude aussi ancienne, aussi populaire, aussi universelle que
(1) Celse, op. cit., lib. Î, cap. 2, sect. xt, $ 2, (2) Raymond, op. cil., p, 263.
(3) Raymond, op. cit., p. 255.
(4) Aphorismes d'Hippocrate, 47, sect. vt.
celle des purgations vernales, doit être fondée en partie sur l’observation des faits.
La fréquence et la nature des excrétions alvines dépendent des conditions suivantes : 1° l’état général des sujets ( constitution, tempérament); 2° leurs idiosyncrasies viscérales ; 3° l’action musculaire des intestins (mouvement péristaltique) qui dirige lentement toutes les matières excrémentitielles vers l'anus; 4° l'état des différentes portions du tube digestif qui concourent, soit à l'élaboration, soit à l'absorption de ces matières; 5° la quantité et la qualité des aliments solides ou liquides introduits dans l’estomac ; 6° la nature et la quantité des humeurs versées dans le tube alimentaire pour contribuer avec les intestins à la digestion. Chacune de ces conditions peut donner lieu à une diarrhée qui n’exige que des soins hygiéniques ou qu’il y aurait danger à guérir. L’ingestion habituelle d’une trop grande quantité d'aliments cause la diarrhée stercorale, familière aux gros mangeurs et surtout aux vieillards gloutons ; elle est produite aussi par l’usage, même à dose modérée, de substances indigestes, et les susceptibilités individuelles déterminent seules le caractère des aliments : la substance indigeste est pour celui-ci la viande de porc, pour celui-là le gibier, etc. Ce genre de diarrhée résout chez d’autres une constipation de longue durée, et, quelle qu’en soit la cause, elle satisfait à une indication de la santé. « Mais, dit-on, elle affaiblit, elle ôte l'appétit... N'importe, laissez-lui faire son chemin et obviez à la faiblesse par le repos, et surtout par celui du lit. Regardez le défaut d’appétit comme nécessaire ou comme indifférent, puisque, si vous mangiez dans cet état, les aliments vous seraient nuisibles. Soutenez donc avec patience et même avec joie cette heureuse indisposition qui vous préserve d'un mal qui peut-être vous aurait été funeste. » (Raymond.) Le tempérament nerveux rend sujet à la diarrhée dite nerveuse, que ne peuvent conjurer toujours ni la sobriété, ni les précautions de régime les plus strictes : une émotion, un chagrin, une frayeur, la sensation du froid, y donnent lieu ; ses symptômes sont ceux de la diarrhée stercorale, mais elle ne cède ordinairement qu’à un régime substantiel et à l'usage de quelques stimulants. L’idiosyncrasie hépatique est souvent accompagnée d’une supersécrétion de bile qui s'échappe en selles jaunes, verdâtres ou porracées : ce sont les flux bilieux des auteurs, la fonte de bile des gens du monde; il est facile de reconnaître aux caractères de l’excrétion le fluide surabondamment sécrété par le foie. Cette diarrhée cesse spontanément au bout de quelques jours et tourne au profit de la santé; elle dis-
sipe un malaise, un état de souffrance physique et morale, et si elle manque, c’est l’ictère qui survient.
Il est d’autres diarrhées qu’il convient de respecter, bornons-
nous à énoncer celle qui se développe chez les enfants pendant la dentition, et dont l’imprudente suppression pourrait avoir pour effet l'explosion convulsive d’une phlegmasie cérébrale; les diarrhées supplémentaires d’un flux, d’un exanthème ou d’un exutoire habibituel. Nous avons soigné une dame affectée de diarrhée légère, mais habituelle depuis l’âge critique; sa santé n’a éprouvé aucune perturbation, grâce à l’évacuation supplémentaire qu’elle a eue longtemps et qui se renouvelle encore par intervalles. - Pour constater si la diarrhée est ou non, comme on disait autrefois, bénéfice de nature, il faut prendre en considération : 1° toutes les conditions d’organisation individuelle; 2° la durée et l'intensité de cette déperdition, les phénomènes qui l'accompagnent; 3° l’état des forces et l'embonpoint des sujets; 4° leur âge ; 5° leurs antécédents. L'âge importe beaucoup à la conduite du praticien ; 1l y a une grande différence entre la diarrhée des enfants et des jeunes gens et celle des vieillards. Ceux-ci, de quelque espèce de diarrhée qu'ils soient atteints, s’en affaiblissent et en ressentent un dérangement fâcheux de tout leur ensemble et manière de vivre; l’enfant à la mamelle exige aussi une surveillance sévère, et, dans les troubles qui lui adviennent, le diagnostic se trouve par moitié en lui et dans sa nourrice.
Constipation. — Elle a pour phénomènes la rareté des excrétions alvines, l'augmentation de leur consistance et quelquefois une sensation de plénitude et de tension abdominale. Une foule d'états morbides ayant leur siége dans un point du canal alimentaire ou hors de ce canal produisent la constipation ; mais il n’est question ici que de celle qui dépend d’une disposition individuelle et n’exige que l'intervention de l'hygiène. Ce genre de constipation constitue une incommodité extrêmement fréquente, souvent rebelle à tous les moyens, et ne laisse pas que d'entraîner, quand elle se prolonge, une série de perturbations fonctionnelles (1). La durée de la constipation est relative aux idiosyncrasies individuelles : celui qui va régulièrement à la selle deux ou trois fois par jour est constipé s’il n’y va plus qu’une fois ; le dévoiement commence pour qui éprouve
(1) Voyez dans Haller (Elementa physiol., t, VIE, lib. xxiv, sect. 1v, $ x, ter fæcum) une longue série d'exemples de constipation à durée variable, depuis trois jours jusqu’à plusieurs mois.
une évacuation alvine tous les deux jours, si d'ordinaire elle ne lui survenait que de quatre en quatre jours. Ces particularités doivent être scrutées. Quand la constipation ne dépasse pas deux, quatre et même cinq ou six Jours, et ne dérange en rien la santé, elle doit être supportée comme une disposition naturelle; la limite de lexpectation hygiénique est marquée par l'apparition d’un trouble fonctionnel. Il est beaucoup de personnes qui sont sujettes à la rareté des garderobes, et ne jouissent pas moins d’une excellente santé. La constipation est en rapport avec les conditions d’àge, de sexe, de régime, etc., et certains états transitoires de l’économie. On l’observe à l’époque où la menstruation tend à s'établir, à l’époque où elle commence à disparaître, les congestions qui s’opèrent alors sur l’utérus déterminant la plénitude vasculaire du rectum et de la vessie; elle est aussi l’incommodité inévitable de la grossesse, par suite de la compression que le développement considérable de l’utérus exerce sur le rectum. Chez les femmes en couches, elle est due à une circonstance opposée : le rectum se laisse distendre par les fèces accumulées, les parties contenues dans l’abdomen et dans l’excavation pelviennue ne résistant plus à cette dilatation, et les muscles de la paroi abdominale ayant perdu de leur ressort par suite de leur ampliation. L'atrophie de la tunique musculeuse des intestins explique la constipation des vieillards ; la prépondérance de la sensibilité sur la contractilité, prépondérance qui est en quelque sorte la loi physiologique de l’autre sexe, fait comprendre pourquoi les femmes y sont particulièrement exposées, et d'autant plus qu’elles sont plus nerveuses. La même observation s'applique aux hommes d’un tempérament nerveux; et comme ceux-ci appartiennent en général aux professions intellectuelles, et par conséquent sédentaires, cette condition de vie achève de les assimiler sous ce rapport aux femmes; en outre, celles-ci mangent peu : aussi n'est-il pas rare de voir des femmes délicates, et vivant dans un état habituel de repos, supporter sans inconvénient une constipation de six à huit jours. Renauldin {1) cite une dame qui subit une constipation naturelle d’une semaine et quelquefois de dix à quinze jours ; une de mes parentes a offert le même phénomène. Un régime succulent y dispose les hommes de l’âge mür. Elle peut devenir chez eux, comme chez les jeunes gens, une cause occasionnelle de spermatorrhée, les vésicules séminales étant placées, pendant la défécation, entre la vessie refoulée au fond du bassin et le rectum
(4) Dictionnaire des sciences médicales, t. VI, p. 254,
distendu par les fèces ; à cette action mécanique s'ajoute l'influence que les contractions du rectum et de la vessie exercent sur celles des vésicules séminales, en vertu des connexions qui existent entre ces parties animées par le même réseau nerveux.
2. CIRCULATION. —Palpitations. —Les contractions fortes, fréquentes, désordonnées qui agitent parfois le cœur, sont loin d’accuser une lésion constante de cet organe ou des gros vaisseaux. Des causes fugitives peuvent y donner lieu, comme les veilles, les émotions morales; d’autres fois elles sont le résultat passager de causes qui ont agi plus longtemps, comme les excès vénériens, l'abus des alcooliques ; elles ne sont pas rares dans la période aiguë de la croissance, dans les premiers temps de la menstruation, alors surtout que cette fonction tarde à se consolider; l'augmentation des globules (pléthore) ou leur diminution dans le sang (anémie) s’accompagnent aussi de ce phénomène, en général plus familier aux adultes et aux femmes. Les palpitations de cette nature ont peu de vælence, débutent brusquement, cessent et reviennent d’une manière irrégulière, capricieuse. Dans les intervalles de leurs accès, on constate la régularité fonctionnelle des organes de la circulation, et même pendant les palpitations, l'exploration la plus sévère ne dénote que la fréquence des battements, parfois un trouble rhythmique passager, et des bruits plus clairs, plus timbrés. On les observe le plus ordinairement chez les sujets nerveux, sans qu'ils exercent sur leur santé aucune influence fâcheuse ; les femmes hystériques, celles qui sont affectées de leucorrhée, de dysménorrhée ou d'aménorrhée, les hypochondriaques, les nostalgiques en éprouvent souvent, ainsi que les jeunes gens adonnés aux travaux de l'esprit avec un zèle trop soutenu : de là ce qu'on appelle la maladie de cœur des étudiants. Le caractère qui distingue essentiellement ces palpitations inconstantes des palpitations par cause organique, c’est qu'elles cèdent aux moyens qui exaspèrent et ageravent ces dernières : l'exercice, les distractions, un régime fortifiant, excepté le cas de pléthore. Quand même elles résistent à l'emploi des modificateurs hygiéniques, elles ne compromettent ni par leur durée ni par leur intensité l’état de santé général; cependant certains individus qui s’alarment aisément et qui attribuent faussement leurs palpitations à une lésion cardiaque, finiraient par se ressentir des inquiétudes qu'ils puisent dans une erreur aussi tenace qu’exagérée, si le traitement moral n'y portait remède. Nous avons soigné un officier supérieur d’une pleurodynie fixée sur la région précordiale et qu'il avait prise pour le signe certain d’une lésion du cœur ; quoique toute inquiétude de ce
côté nous füt ôtée par le résultat de l’auscultation et de la percussion, le malade résistait à notre conviction, se tourmentait, s’absorbait dans sa chimérique appréhension ; et comme il commençait à maigrir sous l'influence d’une incessante préoccupation, une consultation eut lieu, et c’est à peine si le praticien célèbre qui fut appelé réussit à réveiller en lui la conscience de la santé. Que si les palpitations se répètent ou se prolongent, il ne faut plus s’arrêter avec une entière sécurité à l’idée d’une hyperdynamie cardiaque, et se rappeler, d’une part, que tout organe longtemps modifié dans son action finit par l'être dans sa nutrition, et, d'autre part, que les maladies du cœur, notamment les hypertrophies simples et compliquées, donnent lieu à des palpitations longtemps avant dese manifester par des signes moins équivoques.
Épistazis. — Incrédule ou fidèle au principe hippocratique de la nature médicatrice, on ne saurait nier que les hémorrhagies ne soient une des voies de solution les plus usitées et les plus heureuses, non-seulement pour les affections aiguës, mais encore pour les troubles passagers qui ébranlent l’organisme sans l'amener à la maladie. Une foule de souffrances mal dessinées, d'incommodités, de perturbations fonctionnelles disparaissent après une hémorrhagie spontanée. Que de congestions imminentes ont avorté par là! Combien de menaces de localisation morbide se sont évanouies avec les premières gouttes d’une salutaire épistaxis ! Dans les cas de pléthore, de réparation disproportionnée avec la dépense ; dans les cas de contention intellectuelle opiniâtre chez les jeunes filles dont les règles coulent mal, l’épistaxis est le visible effort de la nature pour la réduction de la masse sanguine qui distend les vaisseaux, et l'on dirait, d’après la vascularité si prononcée de la pituitaire et la richesse de ses houppes presque érectiles, qu’elle a voulu faciliter les conditions productrices d’un phénomène dont dépendent si souvent la solution des maladies et la régularité de la santé. L'épistaxis semble avoir surtout pour but la déplétion de l’encéphale, point de mire de tant d'agents morbifiques, et pour lequel existent, dans l’économie et hors de l’économie, tant de causes incessantes de congestion sanguine : les travaux de l'esprit, les préoccupations morales, les passions, l’insomnie prolongée, les exercices de voix considérables et fréquents, les cris (1), les digestions copieuses ou difficiles, les efforts de défécation iaborieuse et toute contraction musculaire violente, le séjour prolongé dans un milieu échaufté
(1) Gendrin, Traité philosophique de médecine pratique, t. T, p. 117.
par une grande réunion d'hommes, l’insolation, l’action d’un froid intense, etc., sont autant de circonstances habituelles de la vie qui prédisposent à l’hypérémie cérébrale; l’épistaxis, la plus fréquente des hémorrhagies, en est Le correctif naturel. On n’en saurait douter en se rappelant que les principales artères de la membrane pituitaire sont de simples rameaux des troncs artériels qui appartiennent aux organes intra-crâniens, et que les veines olfactives, en particulier, s’épanchent dans le sinus longitudinal à l’aide de fa veine émissaire du trou borgne; d’où il suit, comme le fait observer Blandin, d’une part, que l’hypérémie des organes encéphaliques entraine celle de la pituitaire, et, d’autre part, que le dégorgement spontané ou artificiel de la pituitaire dans un cas de maladie encéphalique, est suivi nécessairement d’un dégorgement assez prompt des sinus méningiens, un courant sanguin pouvant s'établir de ceux-ci vers la pituitaire à la faveur de la veine fronto-ethmoïdale heureusement dépourvue de valvules. L'enfance, qui jouit d’une sorte d'immunité des hémorrhagies, est sujette à l’épistaxis; on lPobserve particulièrement vers l’époque de la puberté et dans les premières années qui la suivent. Hippocrate à émis à cet égard une opinion souvent reproduite, à savoir, que l’épistaxis habituelle, et remplacée plus tard par l'hémoptysie, expose ultérieurement à la pneunomie, à la pleurésie, à la phthisie; que dans un âge plus avancé, ceux qui l’ontéprouvée, contractent des hémorrhoïdes, des affections rhumatismales, arthritiques, etc. Les éléments d’une vérification rigoureuse de cette assertion manquent à la science; mais tout praticien a remarqué la disposition aux épistaxis chez les sujets entachés d’une présomption d’hérédité tuberculeuse. Pour notre compte, nous possédons par-devant nous des faits de ce genre; reste à établir s'ils sont liés par un rapport de coïncidence ou de causalité.
En thèse générale, l’épistaxis doit être respectée, à moins qu’elle n'ait lieu chez les sujets lymphatiques, débilités, incapables de supporter sans détriment une évacuation sanguine; mais quelles que soient les conditions individuelles, il faut tenir compte du sentiment de bien-être ou de faiblesse qu'elle laisse à sa suite, et la -contenir dans la mesure que nulle déperdition ne peut excéder sans inconvénient ou sans danger pour l'organisme.
H'émorrhoïides. — Les auteurs depuis Hippocrate (1) jusqu’à nos jours, ont célébré le bénéfice des hémorrhoïdes, soit pour le-maintien de la santé, soit pour l'issue favorable d’un certain nombre de
(1) Aphorismes, trad. de Littré, sect. vr, aph. 11, 42, 21,
maladies. L'espèce de régularité avec laquelle se répètent, chez beaucoup de personnes, les congestions hémorrhoïdales et l’écoulement sanguin qui en est la suite, les troubles variés qui les précèdent, le bien-être qui se déclare après leur apparition, le soulagement ou la guérison d’une foule de maladies qui a souvent coïncidé avec le flux hémorrhoïdal, les conséquences fâcheuses que sa sup-
pression à paru entrainer, voilà ce qui explique et justifie en appa-
rence le préjugé protecteur d’une incommodité dont les modernes et surtout l’école de Stahl ont encore exagéré l'importance. Les anciens avaient surtout égard à l'écoulement sanguin par lequel l’économie se débarrassait à leurs yeux de latrabile, élément imaginaire et capital de leur pathogénie; cette évacuation leur paraissait analogue à celle des menstrues et favorable à l'intégrité de la santé. Leur opinion, non sur la nature du fluide éliminé, mais sur les effets du flux hémorrhoïdal, subsiste encore presque universelle ment ; les hémorrhoïdes sont envisagées dans le plus grand nombre des cas comme une fonction accessoire qu'il importe de respecter, de favoriser; on admet la nécessité de les provoquer parfois; les supprimer serait toujours un péril.
Il existe à ce sujet une grande confusion de faits et de raisonnements ; il faut s'entendre d’abord sur les conditions matérielles de l'affection hémorrhoïdaire. Celle-ei est constituée par des varices rectales ; la description que l’on a faite des phénomènes de la congestion hémorrhoïdaire et de l'écoulement qui la termine, se rapporte exclusivement aux hémorrhoïdes dues à un état pléthorique ; Fhémorrhagie anale résout la pléthore comme fait ailleurs lépistaxis ; avec elle disparaît la congestion du rectum, si ses veines n'ont subi en même temps une dilatation ou n'étaient dilatées antérieu rement. D'autres fois la pléthore ne va point jusqu’à produire une rectorrhagie ; mais la congestion qu’elle détermine dans les veines hémorrhoïdaires suffit pour les distendre; la cause dissipée, l'effet persiste, et désormais il y a varices rectales où hémorrhoïdes ; celles-ci ne se développent souvent que par suite de congestions rectales réitérées, la pléthore locale se renouvelant. Ce sont les varices rectales, liées à la plénitude sanguine générale, qui s’accompagnent presque constamment d’un flux sanguin intermittent, quelquefois périodique : flux qui présente tous les caractères des hémorrhagies actives par pléthore, et, comme elles, produit dans certaines circonstances, une spoliation utile, une détente générale ; c’est ce genre d'hémorrhoïdes qui a donné lieu à l'opinion des anciens, et dont les effets ont été faussement attribués à toutes les
varices rectales, quelle qu'en soit la cause productrice. Nous admettons l'influence bénigne des hémorrhoïdes par pléthore; des fluxions rectales produites par d’autres causes ont pu exercer également une action préservatrice ou curative; mais ni la congestion intermittente des veines rectales, ni leur dilatation permanente, ni l’hémorrhagie qui l'accompagne, ne peuvent être considérées toujours comme le résultat d’une crise avantageuse pour l’état de santé ou de maladie. 1° Beaucoup de pléthoriques n’ont point d’hémorrhoïdes ou en ont sans flux sanguin ; 2° dans beaucoup de cas, ces deux phénomènes n’ont point préservé de la maladie ou n’ont exercé aucune influence sur elle; 3° les congestions hémorrhoïdales, avec ou sans écoulement, ont disparu sans qu'il en soit résulté aucun accident fâcheux; 4° quand le retour à la santé ou une simple amélioration a coïncidé avec la congestion ou l’hémorrhagie du rectum, il n’a pas été possible de joindre ces deux faits par un rapport de causalité, le premier s'étant reproduit chez d’autres dans les mêmes circonstances sans l’intervention du second.
Quant au flux sanguin qu'éprouvent les sujets affectés de varices rectales, il faut en discerner l'origine pour en évaluer les effets. 1° Il peut être entièrement étranger aux varices rectales et aux causes qui les ont déterminées ; l’ulcération, le cancer du rectum, une foule d’affections graves, locales et générales s’accompagnent en effet de ce symptôme, 2° 1l peut succéder à une violente congestion du rectum, produite par une cause locale; 3° une lésion survenue dans les parois des veines dilatées peut y donner lieu; L° il est la solution critique d’un embarras de la circulation veineuse abdominale.
Que si l’on remonte aux causes prédisposantes et aux causes déterminantes des hémorrhoïdes, on ne saurait en déduire un bénéfice constant de nature : nous renvoyons aux ouvrages de pathologie pour ces détails; mais si l'on réfléchit que la dilatation des veines hémorrhoïdaires peut reconnaître pour causes toutes les altérations qui produisent leur ramollissement, leur amincissement, l'hypertrophie de leurs parois, leur inflammation chronique (Jobert), etc., on aura quelque défiance de l’opinion absolue des anciens touchant l'importance préservative des hémorrhoïdes, On finira même par les classer parmi les incommodités les plus fàcheuses, en considérant les effets qu’elles développent habituellement et d’une manière directe, abstraction faite des états morbides dont elles sont elles-mêmes le résultat. Pour peu que les tumeurs hémorrhoïdaires soient multiples, considérables, persistantes, elles
entraînent des accidents variés qui se manifestent surtout aux époques de congestion rectale: sensation de gêne et de plénitude abdominale, resserrement spasmodique des sphincters, fissures anales, épreintes, ténesme, parfois des tranchées; la station assise, la marche, les efforts de défécation, exaspèrent les douleurs.
La constipation, fléau des hémorrhoïdes, est due à l'obstacle mécanique des tumeurs ou à la volonté du malade qui retarde l’instant de la garderobe, par crainte des angoisses qui en sont inséparables ; la constipation opiniâtre amène d’autres symptômes, céphalalgie gravative et presque continuelle, anorexie, dérangement des digestions, tension et météorisme de labdomen. Il n’est pas rare de voir les tumeurs hémorrhoïdaires s’enflammer par la contraction des sphincters, par la rétention des fèces dans l'intestin, et ensuite par le violent labeur de leur expulsion ; cette inflammation est presque toujours lente, chronique; elle a pour conséquences la formation d’abcès, de fistules anales, différentes altérations des parois, des tumeurs, des hémorrhagies copieuses et réitérées qui épuisent le malade et qui créent un état anémique, autre principe d’hémorrhagies ultérieures. L’inflammation produit encore l’épaississement des parois veineuses, l’induration du tissu cellulaire qui les recouvre, l’oblitération des veines dilatées, ce qui transforme les varices rectales en tumeurs rénitentes, indolores, d’un volume invariable (tubercules hémorrhoïdaux), disposées à s’ulcérer et à suppurer (leucorrhée anale), etc. Il est superflu de dérouler dans leur série extrême les phénomènes consécutifs aux hémorrhoïdes pour montrer la nocuité de cette lésion. Sans doute, elle ne les détermine que d’une manière exceptionnelle, et elle peut exister longtemps sans occasionner d’autres symptômes qu’une gêne passagère de la défécation; mais le plus souvent elle est le point de départ de dérangements variés et dont les malades ne se préoccupent point, imbus qu’ils sont du préjugé favorable à l’existence des hémorrhoïdes.
Au demeurant, les varices rectales, car c’est ainsi qu’il convient d'appeler cette infirmité, avec Haller qui l’a bien appréciée (1), ne
(1) Op. cit., t. VIL., cap. xxiv, sect. iv, $xu : «Id primum volo, non csse ejusmodi haturæ opus, utisunt menstruæ purgationes, ceque generi humano præscriptum, ex ejus communi fabrica sequi, aut sani hominis esse functionem.— Ipse deurum Stahlius, magaus hemorrhoidum laudator, fassus est non esse in consuetudinem recipiendas, quarum dubius successus sit, Quæ jam invaluerint, cas quidem retinendas esse suadet »
sont point une fonction accessoire, une habitude inviolable de l’organisme ; préparées par des congestions qui traduisent elles-mêmes la gêne de la circulation abdominale, elles consistent dans l’ampliation des veines du rectum, souvent accompagnée ou compliquée d’hémorrhagie. Les expressions inexactes de fluxion, mouvement fluxionnaire, flux hémorrhoïdal, ont contribué à l'erreur qui leur attribue une salutaire efficacité pour la préservation ou la solution des maladies ; souvent graves par leur étiologie, elles ne tardent point à devenir par leurs suites inévitables, une incommodité, une cause de perturbations et de souffrances Si donc il convient de ne pas les supprimer légèrement, nous ne donnons pas le conseil de les provoquer, comme on le fait si fréquemment par routine et courte logique .
3. RESPIRATION. — Les organes de la respiration présentent plus d’une lésion qui ne s'oppose point à la longévité ni à l'exercice régulier des autres fonctions. Nous ne ferons que mentionner les productions de différente nature que l’on rencontre enkystées ou seulement adhérentes au tissu pulmonaire chez les sujets qui n’ont offert pendant la vie aucun signe d'affection de poitrime (concrétions crétacées, mélaniques, cartilagineuses, ossiformes), les adhérences pleuro-costales si fréquentes et si inoffensives, etc. Mais l'attention de l’hygiéniste doit s'attacher à deux habitudes morbides des organes de l’hématose, en faveur desquelles existe, dans l'esprit des gens du monde, une prévention d'innocuité : l'asthme et ce qu'ils appellent le rhume (catarrhe bronchique).
Asthme.— On désigne aujourd’hui par ce mot une affection caractérisée par la fréquence et la gêne de la respiration, et par la convulsion des muscles respirateurs, affection presque toujours exempte de fièvre, intermittente, apparaissant sous forme d’accès qui reviennent à des époques irrégulières, souvent fort éloignées, dans les intervalles desquelles la santé est parfaite. Regardez autour de vous dans le monde : rien de plus commun que l'asthme; sur trois familles, une au moins a son asthmatique. Interrogez les cliniques, les amp hithéâtres ; consultez l'expérience des observateurs célèbres : rien de plus rare que l’asthme essentiel, à tel point que beaucoup d’entre eu xen ont nié l'existence. IL est certain que la plupart des prétendus cas d'asthme ne sont autre chose que des dyspnées symptomatiques d’affections diverses du cœur, des gros vaisseaux, des poumons, des plèvres, etc. Les altérations valvulaires, suites d’endocardite, l’hydropéricarde, l’'emphysème pulmonaire, des affections de la moelle, etc., donnent lieu à des attaques de dyspnée confon-
dues autrefois avec l'asthme avant les perfectionnements qu'a reçus la sémiotique : or les erreurs populaires à l'endroit des maladies : et des remèdes ne sont que l'écho prolongé des erreurs scientifiques d’une époque antérieure. C’en est une que celle qui fait de l'asthme un brevet de longévité. Floyer dit, à la vérité, avoir connu des asthmatiques dont le mal datait de cinquante ans (1); et Sauvages appelle l’asthme une maladie de longue durée, plutôt qu'une maladie chronique (2). Mais ces assertions ne sont peut-être pas appuyées par un seul fait suivi attentivement pendant la vie, confirmé par l’ouverture cadavérique, et duquel il ressortirait que l'asthme püût exister en l'absence de toute lésion organique agissant par voie directe ou indirecte sur la respiration : « Je ne craindrais pas d’avouer, dit Ferrus, que vingt-cinq années d’exercice presque entièrement passées dans les hôpitaux n’ont pu me fournir une seule observation de ce genre. Comme mon expérience pourrait paraître insuffisante, j'ajouterai que Corvisart, Leroux, Lerminier, Béclard, Rostan, etc., n’en ont jamais rencontré (3). » Et avec une loyauté digne de son talent, Ferrus informe les lecteurs que les deux cas d'asthme essentiel qu'il avait rapportés dans la première édition du recueil où il écrit n’en étaient point : le premier des deux sujets dont il a donné l’histoire est sujet depuis son enfance à des fluxions opiniâtres sur la pituitaire ; le second a succombé à la tuberculisation pulmonaire (4). Toutefois la science possède des faits qui, bien que dépourvus de la sanction nécroscopique, rendent probable l'existence de l'asthme essentiel. Un de nos parents, aujourd'hui septuagénaire (1861), est sujet depuis l’âge de vingtcinq ans à des accès d'asthme, surtout nocturnes, qui depuis ces dix dernières années vont jusqu'à l’orthopnée : comme l’un des malades de Ferrus, il a de fréquentes atteintes de coryza, avec écoulement considérable de mucus nasal. Un observateur dont nous connaissons personnellement la véracité, le directeur Lefèvre (de Brest) (5) a décrit les accidents qu’il éprouve lui-même de ma-
(1) Traité de l'asthme. Paris, 1761, p. 22.
(2) Nosologie méthodique, t. I, p. 94.
(3) Dictionnaire de médecine, 2° édit., t. IV, p. 274.
(4) Broussais (Cours de pathologie, t, V, p. 102) dit avoir éprouvé plusieurs accès d'asthme pour avoir écouté avec une attention soutenue les leçons d’un professeur qui s’exprimait en phrases prolixes, — L'autopsie a fait voir en ses poumons quelques concrétions crétacées..…..
(5) De l’asthme. Paris, 1847.
nière à entraîner la conviction. L’asthme idiopathique, c’est-à-dire dû à une simple perversion de l’action nerveuse, ne suggère pas sans doute un pronostic fâcheux ; mais loin de nous de le signaler comme un gage de longévité, comme un bénéfice de nature. Chaque accès est un péril pour l’économie ; plus les accès se rapprochent, plus le pronostic s'aggrave, parce que des lésions ne tarderont pas à se développer. Pour les asthmatiques les drogues ne sont rien ; l'hygiène seule peut les soulager et même les guérir. Un certain degré de chaleur, de pesanteur et d'humidité de l'air leur est nécessaire (Lefèvre); chacun d’eux a pour ainsi dire sa sphère extérieure de respiration qu'il ne peut franchir sans s’exposer à des attaques de dyspnée : pour l’un c’est la ville, pour l’autre la campagne ; l’air agité par les vents les incommode et les climats chauds leur conviennent. Lefèvre leur défend, de par son expérience, la navigation. En général, ils ont besoin de lumière, de calorique et d’une certaine quantité de vapeur aqueuse dans l’atmosphère où ils doivent vivre. Une nourriture simple, uniforme, de facile digestion, l’abstinence des alcooliques, l’usage des boissons théiformes et du café, dont beaucoup d'asthmatiques ne peuvent se passer, la fumée du tabac, des vêtements chauds, des frictions au soleil ou devant le feu (Celse), les bains d’étuves humides (Lefèvre), un exercice modéré, l’équitation, l'éloignement de tout ce qui peut surexciter le cerveau intellectuellement et moralement, surexcitation qui réagit d’une si notable façon sur la respiration : tel est le régime hygiénique qui profitera aux rares sujets atteints d'asthme idiopathique, bien mieux que les chimériques panacées qu'ils recherchent.
Rhumes.— Les bronchites plus ou moins subaiguës, plus ou moins chroniques, que l’on désigne dans le monde par le mot rAumes, doivent être combattues. Il est vrai que la bronchite chronique, dès le début ou par transition, coexiste très fréquemment avec un état de santé rassurant, et persévère des années entières sans porter ‘atteinte à la constitution; mais comme on n’en peut espérer la résolution franche et complète que par une exception dont il ne faut point leurrer le malade, tôt ou tard des accidents graves surviennent, et ce que l’on a considéré comme une incommodité tolérable devient une cause de mort.
Quels que soient les rapports de causalité entre les inflammations des voies aériennes et la production des tubercules, la prudence exige que tout rhume soit surveillé, et, s’il se peut, arrêté; s'il devient habituel, on doit craindre qu'il ne se lie à une tuberculisation préexistante. Les adversaires de Broussais ont trop insisté sur Îles
DES HABITUDES MORBIDES. 209 différences qui existent entre la formation et les éléments des tubercules, et ceux des produits phlegmasiques ; nier absolument leur influence réciproque, c’est s’abuser aux dépens des malades et s’exposer à fausser leur hygiène. L'école micrographique allemande fait retour à la pathogénie inflammatoire du tubercule. Suivant Reinhardt, il résulte de la transformation de produits inflammatoires. Virchow (1), tout en démélant avec plus de précision les éléments propres à «cette néoplasie », et les produits inflammatoires qui ont été confondus avec elle, la fait dériver, par une métamorphose analogue, d'anciens éléments organiques, cellules ou noyaux, selon la grosseur des tubereules. Au reste, le simple catarrhe bron chique peut entraîner des suites fâcheuses, telles que dyspnée par accès ou continue, dilatation vésiculaire, etc. [l existe même une phthisie catarrhale comme il y a une phthisie tuberculeuse. Andral (2) mentionne un cas de bronchite chronique simulant une phthisie pulmonaire et terminée par la mort. Rare dans la jeunesse, la phthisie catarrhale est commune chez les vieillards : à la Salpétrière, Beau a rencontré 15 cas de phthisie catarrhale confirmée pour 9 cas de phthisie tuberculeuse, et sa fréquence est en raison de l’âge (3).
li. SÉCRÉTIONS.— Peau, — Les sueurs excessives sont le fléau des obèses, des Iymphatiques, des faibles, des valétudinaires, des convalescents, des tabescents par onanisme ou spermatorrhée, etc. La marche, l'exercice les provoque chez les gens de cabinet. Souvent elles sont lexpression d’un état dyspnéique, d’un obstacle à l’hématose où à la circulation centrale; les porteurs d’emphysème et d'hypertrophies cardiaques y sont très sujets. En l'absence de toute lésion interne, elles peuvent être coercées sans inconvénient. Les moyens diffèrent : à l’un il faut refuser les stimulants et les toniques, à l’autre il faut les prescrire, La sobriété convient aux obèses pour réduire leur transpiration ; le valétudinaire évitera les exercices prolongés; l’homme de vie sédentaire devra s’y adonner, au risque d'accroître passagèrement les sueurs. Les bains froids, les lotions et affusions froides, pratiquées d’après le mode hydrothérapique, les bains de mer, en fortifiant la constitution, tendent à restreindre la sécrétion passive de la peau. L’abus ou la surcharge
(1) Pathologie cellulaire, p. 397 et suiv.
(2) Clinique méd., 1829, t. [, p. 176.
(3) Journ. de méd., octobre 1843, p. 330. — Traite clinique et expérimental d'auscullalion. Paris, 1856.
des vêtements mauvais conducteurs du calorique, contribue à l’entretenir. C’est par le changement graduel des habitudes que l’on réussira à modifier sans danger l’activité cutanée; de graves maladies menaceraient l'organisme brusquement affranchi de ces pertes sudorales. Quant aux transpirations partielles, limitées aux pieds, aux aisselles, etc., nous ne conseillerons point de les combattre ni de les diminuer; fétides, il y aurait plus de péril encore à les supprimer : Mondière a rapporté des faits qui le prouvent. L'usage des chaussettes de fil et de chaussures légères, des lotions fréquentes avec de l’eau chlorurée, voilà pour Ia propreté et l’aisance da membre affecté, En cas de suppression des sueurs partielles, on s’'empresserait de les rappeler en entourant le pied de flanelle recouverte d’un taffetas gommé.
Au point de vue de l'hygiène, on pourrait classer ainsi les éruptions cutanées : 4° Éruptions qui surviennent avant la puberté et qui sont le plus souvent enlevées par cette révolution d'âge, quand elles ont persisté jusque-là. 2° Éruptions qui se déclarent vers l’âge critique pour suppléer une fonction qui s'éteint. 3° Éruptions qui se manifestent à toutes les époques de la vie, mais non permanentes, et qui reparaissent parfois avec une périodicité remarquable : nous avons traité au Val-de-Gràce un jeune soldat atteint tous les mois d’un érysipèle sans gravité, et dont le seul inconvénient était de l'obliger à interrompre périodiquement son service, 4° Enfin, les affections constitutionnelles de la peau, souvent héréditaires, toujours dangereuses à guérir, qui, loin de compromettre la santé, sont pour ceux qui les portent une condition de l'harmonie physiologique. L'ichthyose générale est dans ce cas, et nous en avons observé plusieurs exemples, soit dans les hôpitaux de l’armée, soit dans les visites des conseils de recrutement auxquels nous avons participé. Quand on est appelé à prononcer si une maladie aiguë ou chronique de la peau doit être respectée où combattue, il importe de rechercher les liaisons qu’elle peut avoir avec les différentes phases de l’évolution organique, avec une fonction augmentée, diminuée ou supprimée, avec un état morbide antérieur dont elle serait l’heureuse terminaison, avec un état morbide coexistant qu’elle soulage ou modère dans une juste limite.
Les érythèmes qui accompagnent le travail de la dentition, et qui ne sont parfois qu’une extension de la turgescence buccale (feux de dents), disparaissent avec la cause qui les a produits ; il en est de même de l’intertrigo, résultat du frottement des parties amples et molles de l’enfant nouveau-né; l’eczéma est aussi l’un des accom-
DES HABITUDES MORBIDES. 211 pagnements fréquents de la dentition, et ne se dissipe guère que vers la puberté. Mais chez les enfants on voit la plupart des inflammations chroniques de la peau, excepté le favus, le lupus et la gale, guérir spontanément après un laps de temps plus ou moins considérable, et souvent, ajoute Rayer (1), elles sont salutaires. Sous le nom de gourmes, on a désigné un grand nombre de formes éruptives dont les unes relèvent de la diathèse dartreuse (lichen, psoriasis, eczema rubrum, pityriasis, favus), et les autres de la diathèse pyogénique (impétigo, ecthyma, eczéma impétigineux, etc.). Se développent-elles chez un enfant bien portant, il faut les combattre, les arrêter au début ; si elles se sont installées chez lui sans altérer sa santé, on s’appliquera à les guérir, mais lentement et avec de grandes précautions. Chez les enfants dont la santé ne s’est affermie que depuis l’apparition des gourmes, respectez-les, sauf à en essayer prudemment la guérison après un laps de temps nécessaire à la consolidation organique de ces enfants. La violence de l’inflammation, l'excès des suppurations qu’elles déterminent quelquefois, doivent toujours être modérés par l’art, comme il importe toujours de disputer à leur extension les parties importantes, telles que les yeux, les fosses nasales, le conduit auditif. Les éruptions dartreuses sont provoquées, suivant quelques auteurs, par l'abus du coït. Lorry assure que la continence et la chasteté produisent le même effet. Les dartres préputiale et anale (prurigo, psoriasis ani) ont été signalées récemment dans Pétiologie de la spermatorrhée : la première propageant l'excitation de l’orifice du canal excréteur à l'organe de la sécrétion; la seconde déterminant, par le resserrement des sphincters et la contraction spasmodique du rectum, l’accumulation des fèces, et l’irritation de l'intestin, laquelle amène la disposition des vésicules séminales à se contracter (2). Qui ne connaît Le rapport qui s'établit entre la menstruation et ceriaines inflammations chroniques de la peau, tour à tour augmentées ou diminuées par la cessation ou le retour des règles! On a vu l’eczéma impétigineux, le prurigo, etc., cesser complétement à l'apparition des premières règles, se reproduire plus tard, par suite de leur suppression accidentelle ou naturelle : la grossesse et la lactation exercent une influence analogue. On a donné anciennement le nom de dartres laiteuses aux phlegmasies cutanées qui surviennent chez les femmes condamnées, par la mort de leur en-
(1) Traité des maladies de la peau. Paris, 1835,t, I, p. 40, (2) Kaula, thèse citée, p. 128.
fant ou par tout autre motif, à la brusque cessation de l'allaitement. La vieillesse a ses phlegmasies cutanées (prurigo senilis, pemphigus pruriginosus, etc.), qu'il est difficile de guérir, même quand on peut l’entreprendre sans danger ; on ne tenterait pas impunément la curation de celles qui, nées durant l’âge adulte, ne cèdent point à l’âge de retour et persistent dans la vieillesse en perdant d’ailleurs tout caractère d’acuité, comme font la plupart des maladies de cet âge. Ce sont alors des infirmités habituelles avec lesquelles il faut vivre; l'organisme n’a plus assez de mobilité pour se façonner à de nouvelles conditions d'équilibre; celles-ci d’ailleurs exigent, pour se produire, une activité fonctionnelle qui n'existe plus. Aussi Ra yer a-t-il pu dire avec raison : « Chez les vieillards, les inflammations chroniques de la peau, indépendantes des causes externes, doivent être souvent respectées, quelquefois modérées, rarement guéries (4). »
On peut lire dans les auteurs une multitude d'observations de maladies aiguës et chroniques, jugées par l'apparition d’une phlegmasie cutanée; 1l n’est point de praticien qui n’ait été témoin de cas semblables. Un infirmier du Val-de-Gràce, placé dans notre service, affecté d’une ophthalmie oculo-palpébrale chronique avec perte des cils, a éprouvé sous nos yeux l'influence différente de deux phlegmasies cutanées. Par suite d’une variole confluente, l’ophthalmie s'était exaspérée au point de faire craindre pour la conservation de la vue; les moyens les plus variés et les mieux dirigés n'avaient pu en atténuer la gravité. Survint chez notre homme convalescent de variole un érysipèle qui envahit rapidement la face, cou et poitrine, et la conjonctive oculo-palpébrale se calma comme par enchantement. Aujourd’hui ce malade n’a plus qu'une légère suppuration des bords des paupières inférieures qui sont dégarnis de cils (1843). Andral cite le cas d’une pneumonie désespérée que dissipa l’éruption d’une variole. Pierre Frank a vu une inflammation du cerveau guérie par un érysipèle. Nous renvoyons aux traités eæ professo pour les exemples nombreux d’affections diverses jugées par une détermination cutanée, et qui justifient le précepte donné par les maîtres, de respecter toutes phlegmasies de la peau survenant dans le cours ou au déclin d’une maladie : phénomènes critiques de la maladie, elles deviennent souvent des conditions de la santé, et ne peuvent être supprimées sans rappeler l'affection interne. D'autres phlegmasies cutanées coexistent avec des états
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morbides chroniques et en atténuent les souffrances. Alph. Cazenave (1) a donné des soins à un malade atteint d'asthme avec emphysème, qui depuis sept ans n'avait point passé une seule nuit dans son lit, et à qui un eczéma aux jambes, avec suintement assez abondant, procura un soulagement inespéré. Rayer rapporte des faits analogues; et récemment nous avons vu une dyspnée qui datait de trois mois, déjà soulagée par un vésicatoire, se dissiper complétement à la suite d'une éruption lichénoïde qui envahit le bras.
La guérison ou l’amendement d’un grand nombre de maladies par le bénéfice de phlegmasies cutanées a fait considérer celles-ci à bon droit comme des dérivatifs salutaires, mais ne justifie pas toutes les craintes qu'inspire leur répercussion. Quand il s’agit de rétrocession, il faut avant tout établir le rapport de causalité entre deux coincidences; une gastro-entérite, des convulsions, une phthisie se manifestent en même temps ou peu après qu'une éruption a disparu. S'il y a simultanéité, ce qu'on prend pour l'effet peut être la cause; une inflammation aiguë de la muqueuse digestive entraine la suppression d’une phlegmasie cutanée plus fréquemment que la rétrocession de celle-ci ne donne lieu à la gastro-entérite; si un intervalle se passe entre les deux faits, dira-t-on : Post hoc, ergo propter hoc ? Nous n'avons garde de nier l'importance des habitudes morbides qui résultent des inflammations anciennes de la peau ; mais malgré le classique amas de faits qui prouvent le danger de leur suppression, nous pensons que ce danger a été exagéré, et que beaucoup d'observations consignées dans les auteurs manquent de valeur et de sévérité. On ne croit plus à la répercussion de la gale ni à tous-les accidents qu’on a fait découler si longtemps de sa guérison intempestive. Admeltons le principe, résistons à l’exagération : toute affection cutanée qui, par sa durée indéfinie, a accoutumé l’économie à sa présence et s’est ajoutée aux conditions de l'équilibre fonctionnel, veut être respectée. Quant à celles-là même qui ne se sont pas prolongées à ce point, une grande circonspection doit présider à leur curation.
Les suppurations externes, provoquées artificiellement par les exutoires, tels que vésicatoire, cautère, séton, etc., deviennent également des habitudes morbides; soit qu'on les ait établis dans un but thérapeutique ou simplement de préservation, les supprimer n'est pas toujours sans danger : c’est une raison de plus pour les
(1) Dictionnaire de médecine, 2° édit., t. XXII, p. 358.
prescrire sobrement ; l’incommodité qui en résulte, les soins qu'ils exigent, le prurit, les rougeurs érythémateuses, les furoncles, les phlegmons, les engorgements sous-cutanés qui en sont quelquefois les effets locaux, l'excitation générale qu'ils occasionnent aux sujets nerveux, irritables, sont déjà des motifs suffisants pour ne les infliger que sous le coup d'indications non équivoques. Îl n’est que trop dans les habitudes de beaucoup de médecins de les prodiguer outre mesure, Quand on songe à les supprimer, il faut tenir compte de leur état qui dénote assez bien leur degré d'utilité; les exutoires qui sont indolents et qui ne suppurent que difficilement n’ont aucune action ; nul risque à les supprimer. Les exutoires qui rendent service sont le siége d’une certaine irritation sécrétoire et se font sentir au malade. Plus ils sont anciens, plus il faut apporter de précaution à leur suppression : cette règle s'applique à tous les genres d’exutoires, quoique en général on craigne moins de faire taire un vésicatoire qu’un cautère. On diminuera lentement et par degré l'étendue ou la profondeur de l’ulcération artificielle ; la prudence veut que l’on supplée à l’excrétion qui va cesser en activant celle des surfaces d’excrétion naturelle, non au moyen d’un ou deux laxatifs une fois administrés, mais surtout par les frictions sur la peau et par l'usage de plusieurs bains. Sous le rapport de la prophylaxie, les exutoires sont une ressource douteuse ; ils peuvent contrarier le développement d’une lésion encore commençante et circonscrite, obvier aux atteintes légères, mais ils n’ont jamais protégé efficacement contre les causes générales des épidémies et des endémies.
Glandes salivaires. —L’appareil salivaire et folliculaire dela bouche verse souvent avec abondance les fluides qu'il sécrète, et qui, affluant dans cette cavité hors le temps de la mastication, nécessitent une fréquente excrétion (ptyalisme). I n’y à ni rougeur, ni chaleur, ni tuméfaction des glandes salivaires ni d'aucune partie de la bouche; seulement la salive et le fluide muqueux qui s’y mêle sont sécrétés copieusement, sans qu’ils éprouvent la moindre altération dans leur nature et dans leur aspect ; tout au plus, leur densité est-elle diminuée. On observe le ptyalisme chez les hypochondriaques , chez les femmes hystériques, et en général chez les sujets atteints d’affections nerveuses; il existe, comme phénomène transitoire, dans beaucoup de grossesses, chez les enfants aux époques d’odontogénie, chez ceux qui ont des vers intestinaux, ete. Les fumeurs, les personnes qui mâchent du tabac ou qui font un usage habituel des épices, des boissons fortes, les parleurs, éprouvent le
besoin de cracher fréquemment, et n’en sont pas autrement mcommodés, à moins que la sécrétion ne soit suractivée au point de donner lieu à une déperdition sensible. Dans ce dernier cas, les digestions se troublent, la faiblesse et l’amaigrissement surviennent, la vie même finit par être menacée, comme on l’a vu chez des individus atteints d’une perte de substance des lèvres ou des joues. Haller cite son propre maître comme ayant éprouvé les mauvais effets de la sputation habituelle et excessive : c'est que la salive ne sert pas seulement à favoriser la mastication et la déglutition. Mais, quelles que soient les divergences des recherches expérimentales de Mialhe, Cl. Bernard, Lassaigne, Magendie, Bouchardat et Sandras, etc. (1), comment refuser un rôle important à ce liquide quand il est démontré, d'une part, que la conversion de la fécule en dextrine et en glyvcose est le phénomène fondamental de la digestion des amylacés, et, d'autre part, que la salive buccale a la propriété d'opérer cette transmutation sans en être le seul agent ?
Reins et vessie. — L'urine présente des caractères différents suivant l’époque de la journée où on l’examine (urines de la boisson, de la digestion, du sang ou du matin); elle est en outre modifiée par l'influence des âges, des saisons et des troubles pathologiques qui surviennent dans l’économie. [l ne saurait être question ici des altérations de ce fluide excrémentitiel, parce qu'aucune d'elles ne peut constituer un état morbide habituel et compatible avec la santé. La quantité de l'urine dépasse un peu celle des boissons ingérées, et diffère beaucoup, non-seulement suivant la saison et le régime , mais encore suivant le degré d'activité des autres surfaces ‘ou appareils d'élimination ; la sécrétion des reins est liée par ses vicissitudes à l’action physiologique de la peau, rare en été, copieuse en hiver. Les individus qui, par l'effet d’une idiosyncrasie, transpirent peu ou point, versent plus d’urme, etc. Nous n'insistons * point sur ces faits de physiologie banale. La pondération des actes fonctionnels se fait, non par une juste proportion d'activité de
(1) Miaihe, Mémoire sur la digest. et l’assimil. des mal. amyloïdes et sucrées. Paris, 1846. — Chimie appliquée à la physiol. et à la thérap. Paris, 1855, p. 39 et suiv, — CI. Bernard, De la salive (Leçons de physiologie expérimentale, Paris, * 4856, t. IL, p. 44 et suiv.).— Leçons sur les liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. 11, p. 239. — Lassaigne, Journal de chim. méd., 1845, p. 472. — Magendie, Note sur la présence normale du sucre dans le sang (Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1846). — Bouchardat et Sandras, Gaz. méd., 1845, p. 61.
LG HYGIÈNE PRIVÉE.
chaque organe en particulier et de tous ensemble, mais par la résultante des inégalités : qui dit pondération ne dit pas harmonie. Quant à l’excrétion des urines, autres différences individuelles : il y a des vessies paressenses, comme on dit, et des vessies d’une contractilité énergique ; la constipation, l’âge, interviennent ici autant que l'habitude. Celle-ci nous permet de retarder le moment de l’excrétion urinaire, de comprimer d’abord avec souffrance, ensuite sans peine, le besoin que réveille la distension du réservoir ou limpression qu'un liquide concentré produit sur sa membrane muqueuse fâcheuse exercitation de la volonté aux dépens d’un viscère dont on ne peut contrarier la fonction sans se préparer des infirmités précoces.
IE. FONCTIONS DE RELATION. — 4° Sens. — Les organes des sens sont susceptibles de contracter des dispositions morbides qui deviennent habituelles, sans exercer aucune action sur la santé : la myopie, la presbytie, la dysécée ou surdité incomplète, l'abolition de l’odorat, en sont des exemples. Nous supposons que ces infirmités ne dépendent d'aucune lésion grave et capable de réagir sur l’état général de l'économie ; l’hygiéniste n'aurait plus la même sécurité si l’affaiblissement de la vue avait succédé à des congestions répétées vers la tête, si avec celui de l’ouie coïncidait la paralysie d'un membre, ete. Quand la perte de la vision ou de l’ouïe est complète, la santé générale des individus en est diversement affectée, suivant que l’infirmité est acquise ou congénitale. L'homme qui devient accidentellement aveugle ou sourd subit une perturbation profonde dans sa manière de vivre, dans ses relations, dans le mouvement de ses idées, dans tous les actes de la vie physique et morale : privé de la vue, c’est-à-dire de la faculté de régler ses gestes et de communiquer spontanément avec le monde extérieur, il est refoulé dans une sphère étroite de mouvements; ses muscles ne sont plus sollicités que par un exercice précaire; +es besoins ne s’aiguisent plus par l'impression visuelle des objets qui leur correspondent ; en un mot, ilest sevré de toutes les stimulations que les organes reçoivent par l’intermède de la lumière et de l'appareil sensorial dont elle est le stimulant. La surdité, véritable anticipation du silence de la mort, brise ou relâche autant de liens, détruit autant de jouissances; même isolement au milieu de la société, même concentration de l’activité morale et intellectuelle. Il y a dans ces deux états : 1° les effets directs de l'abolition d’un sens; 2° les effets secondaires et généraux, le cerveau étant frustré d’un ordre de sensations et ne disséminant plus dans la totalité de l'organisme
DES HABITUDES MORBIDES. 217 l'excitation spéciale dont le sens aboli lui fournissait le principe. Les aveugles-nés, les sourds-muets, au contraire, forment une variété de l'espèce humaine, ayant ses conditions particulières de santé comme elle a ses conditions d’éducabilité, son mode de vie de relation. Le sourd-muet qui constate les éclats du tonnerre par le frémissement que perçoit sa main appliquée sur les vitres d’une fenêtre; le sourd-muet qui se réveille le matin par la vibration qu'il sent dans les mollets pendant le roulement du tambour (1), s’est toujours réglé par ses perceptions. L’aveugle de naissance, qui devine la direction et l’embranchement des rues par les courants atmosphériques qu’elles conduisent, n’a Jamais connu d'autre moyen de s'orienter. Pour eux, il n’y a point privation, mais ignorance d'une autre manière d’être ; ils ne connaissent pas la torture intime des regrets impuissants et des souvenirs désespérés.
2° Encéphale. — Ce serait ici le lieu d'examiner jusqu’à quel point certaines affections de l’encéphale comportent l'intégrité et la stabilité des principales fonctions de l’économie; mais nous nous exposerions à dépasser les bornes de l'hygiène et celles de ce livre. Les fous ont leur santé, si par ce mot on entend l'ensemble plus ou moins régulier des actes de la vie végétative et ceux de la vie de relation, moins la juste coordination de ces derniers; les fous, excepté un certain nombre de monomanes ou de furieux, mangent, boivent, digèrent; ils ont des forces et de l'embonpoint ; leurs sécrétions et excrétions offrent quelques irrégularités ; ils dorment peu ; ils bravent, tête nue, avec une apparente impunité, l'excès du froid et les ardeurs du soleil; on a remarqué encore qu'ils réagissent autrement que les individus sains d'esprit, à l'action des médicaments dont 1ls supportent des doses considérables.
L'hypochondrie, dans ses degrés moyens, ne conduit nt à l'hôpital, ni dans les maisons de santé; elle vit dans le monde, hante les salons, s'assied à nos côtés. Protée fatal, elle revêt toutes les formes de la pathologie : à son début, simple perversion de la faculté de perception et de jugement; plus tard, développant par une sorte d’incubation incessante des états morbides locaux et variés, aboutissant au marasme, à la folie, au suicide, curable seulement par voie de modifications hygiéniques, il convient d'autant plus d'en dire un mot qu'eile se présente plus fréquemment à l’obser-
(1) Nous tenons ces détails du vénérable M, Désiré Ordinaire, ancien directeur de l'Institut royal des sourds et muets, auteur d'un excellent livre sur l'éducation de cette classe d'infortunés,
vation des praticiens. Ceux qu’elle affecte sont appelés tour à tour mélancoliques, malades imaginaires, etc. Certains médecins les traitent de spasmes, de vapeurs, de palpitations, de gastrite chronique, etc. Nous reconnaissons que des maladies très différentes peuvent engendrer le simulacre symptomatique de l’hypochondrie, et nous plaçons en première ligne, parmi les maladies qui ont cette forme de réaction morale, les phlegmasies chroniques du tube digestif, du foie, de la vessie, et chez Les femmes, les lésions du col de l'utérus, les irrégularités de la menstruation, chez les hommes les pertes séminales involontaires, l’albuminurie débutant sous forme chronique et longtemps stationnaire à un degré léger; mais il existe une hypochondrie essentielle. Névrose de lencéphale, source des sensations les plus pénibles et les plus étranges, elle présente souvent le contraste d’une santé florissante et de souffrances aussi mobiles par leur siége que difficiles à caractériser ; elle est-la mère du spleen britannique, le grain de sable dont parle Pascal; elle s'ajoute aux hémorrhoïdes de Charles-Quint et de Richelieu. Familière aux sujets nerveux, elle leur suscite des terreurs paniques, elle les attache tremblants à l’oracle du médecin ou les jette dans le scepticisme et le désespoir ; ils se plaignent tantôt de la tête, tantôt du ventre ; ils ont des battements qui soulèvent la région précordiale, des intumescences abdominales qui se résolvent en éructations ; l’incrédulité qu’on leur témoigne exaspère leur irritabilité, etc. Georget a tracé, avec vérité, tous les traits de leur individualité, nous renvoyons à sa description. Mais remarquons que la multiplicité des souffrances qu'ils accusent en l’absence d’altérations locales, la versatilité de leurs sensations et de leurs volontés, les céphalalgies, les signes d’afflux sanguin qu’ils offrent fréquemment vers la tête, suggèrent à priori l’idée d’une affection cérébrale. Cette présomption est confirmée par la nature des causes qui favorisent le développement de l'hypochondrie ; elles tendent presque toutes à surexciter l’encéphale ; aussi l’hypochondrie est-elle la maiadie des gens de lettres, des savants (1), des artistes, des hommes politiques ; elle se développe surtout à l’âge des passions, dans les rangs les plus aisés de la société, où circulent plus d'émotions et d'idées; elle fait les génies incompris, les touristes ennuyés, et toutes ces âmes blasées qui s’agitent, prison-
(4) « Quin imd non pauei ex iis viris qui vitam degentes sedentariam, chartis solent impallescere, eodem morbo tentantur.» (Sydenham, Dissertalio epistolaris de observationibus nuperis, Genevæ, 1749, p. 256.)
nières à l'étroit, dans la sphère de leurs destinées, dans l'horizon de la vie commune; elle est à notre sexe ce que l’hystérie est aux femmes (1). Beaucoup d’hypochondriaques conservent pendant de longues années l'intégrité des fonctions nutritives et la vigueur de leur constitution ; leur intelligence, souvent embarrassée, prompte à se fatiguer, suffit cependant à la direction de leurs intérêts matériels ou de leurs travaux; mais à la longue des altérations très réelles surviennent dans les organes, particulièrement dans le cerveau et dans les organes digestifs. Il convient donc de ne pas trop compter sur leurs apparences de santé ; au lieu de tourner ieurs souffrances en ridicule et de les harceler d’inutiles exhortations, il faut songer à supprimer les causes qui ont provoqué ce mode spécial d’innervation encéphalique. N'attendez pas que la maladie, d’abord mentale, je le veux bien, ait allumé dans les viscères des foyers de réaction qui doubleront son intensité. Le traitement doit être hygiénique et moral dans la période où 1l n'existe encore aucune complication. L’éloignement des causes en est la première base, elles sont inhérentes souvent à la profession, aux occupations journalières, à l'entourage, etc. Malheureusement toutes ne peuvent être écartées; les chagrins, les sollicitudes de l'âme ne se déplacent point mécaniquement. Il est utile d'acquérir sur ces malades assez d’ascendant, assez d'autorité pour les diriger dans leurs actes, dans leur régime, pour les amener à modifier leurs habitudes, etc., le tout sans violence ni froissement. La patience, la charité, la condoléance la plus affectueuse doivent présider aux rapports qu’on établit avec eux; et, pour mieux sonder l'énergie de leurs soutfrances, pour mieux en asseoir le traitement, ayez soin d’abonder en leurs dires, de croire à la réalité de leurs sensations. Vêtement, nourriture, exercice ou repos, isolement ou fréquentation du monde, voyage et bains, tout cela sera prescrit diversement suivant les nuances de l’état moral et les conditions physiques de chaque individualité. Les drogues n'y peuvent rien, et c’est parce que l'hygiène a seule mission de guérir ou de soulager l’hypochondrie, que nous avons dû en faire cette courte mention.
(1) «Et quamlibet omnis retro antiquitas symptomata illa, adfectibus hystericis adnascentia, utero semper vitio verteret, si tamen adfectiones hypochondriacas vulgo dictas, quas splenis aut viscerum nescio quorum obstructioni imputamus, cum mulierum hystericarum symptomatis conferamus, vix ovum Ovo similius quam sunt utrobique phænomena, deprehendemus. » (5ydenham, opere citalo, Dissertatio epistolaris, ete. Genevæ, 1749, p. 256.)
La nostalgie (de »55-06, retour, et &yos, souffrance),
C’est ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas ; C'est ce vague besoin des lieux où l'on n’est pas,
Ce souvenir qui tue; oui, cette fièvre lente
Qui fait rêver le ciel de la patrie absente ;
C’est ce mal du pays dont rien ne peut guérir,
Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir.
(Casimir Delavigne, Marino Faliero, acte F, scène 11.)
Le poëte se trompe, on meurt de la nostalgie, bien qu'elle soit moins une maladie qu’une habitude cérébrale ; mais par sa persistance et par son exaltation, elle finit par amener des désordres fonctionnels et des localisations morbides. Dans ses nuances moyennes, elle n’altère pas sensiblement la santé; mais si elle ne cède pas au bout d’un certain temps, si elle absorbe de plus én plus les facultés cérébrales, les troubles se déclarent et s’aggravent promptement jusqu’à la mort. L'effet qu’elle produit le plus rapidement, c'est l’émaciation générale, véritable consomption nerveuse sans symptômes morbides bien saillants, et qui prouve à quel point le cerveau et le système nerveux agissent sur la nutrition et sur l’assimilation (1). Quel est le médecin militaire qui n’a observé les ravages de la nostalgie, soit qu’elle existàt seule, soit qu’elle se fût développée dans le cours d’une maladie aiguë ou chronique ? Peu de nos jeunes soldats échappent aux atteintes de cette souffrance inexprimable; elle s'empare surtout avec facilité des Bretons, des Vendéens, des Corses, et en général de ceux qi ont vécu dans l'isolement ou dans les montagnes. En 1831, le 21° régiment d'infanterie légère, alors en Morée, reçut un grand nombre de recrues corses dont plusieurs ont succombé à la nostalgie à l'hôpital de Navarin, quoique la Grèce leur offrit le climat, les sites pittoresques et presque le langage de leur île natale. Je n’oublierai jamais un jeune militaire qu'une incurable nostalgie avait frappé au cœur : promesses de congé ni sympathiques assurances ne purent tempérer sa tristesse, soutenir son courage; cette mer qu'il avait mise entre lui et la France lui semblait infranchissable pour le retour : pontum aspectabant flentes. 11 tomba dans le marasme et s’éteignit, serrant dans ses mains décharnées la dernière lettre qu'il avait reçue de sa famille. Ce ne sont pas seulement les jeunes hommes à leur début
(1) Lobstein, Anatoïnie pathologique, t, 1, p. 78-79.
DES HABITUDES MORBIDES. 221 que sollicite l'amour du sol natal, le souvenir du clocher ; Padversité le réveille dans ceux que l’âge et l'expérience de la vie semblaient avoir aguerris. J.-P. Larrey raconte {1} qu’au milieu des horreurs de la peste, le regret de la France saisit les glorieux soldats de Saint-Jean-d’Acre, et accéléra les ravages du fléau. Jai été témoin des mêmes effets sur le littoral de la Bulgarie en 1854, en présence d’une des épidémies les plus foudroyantes qui aient décimé les armées. Dans les dernières et néfastes campagnes de l’empire, Bégin (2) a vu des militaires dont le moral avait été soutenu d’abord par la prospérité de nos armes, tomber, sous le coup de nos désastres, dans une nostalgie profonde. Les navigateurs ont remarqué de même parmi leurs équipages l'influence que les vicissitudes des voyages de long cours exercent sur la production de la nostalgie (3). C'est dass les grands rassemblements de troupes, et parmi les sol. dats d’un même département, qu’on la voit sévir sous forme épidémique, comme à l’armée du Rhin, en l’an If; à celle des Alpes, pendant les premiers mois de lan VIT; à Ja grande armée, à Mayence, en 1813, ete. Toutefois elle est plus rare chez les hommes éprouvés par les événements que chez les jeunes gens ignorants des dures conditions de la vie et ayant encore la religion des souvenirs et des affections dans toute sa naïve ferveur. Si les femmes y paraissent moins sujettes, c’est que leur existence n’entraîne pas une aussi grande variété de sensations que celle de l’homme; quelles que soient leurs migrations, leur manière de vivre en est moins changée, et comme les anciens, fugitifs du sol natal, elles emportent avec elles leurs dieux lares, c’est-à-dire les ressources de leur nature, les magiques ressorts de leur intimité, tout ce monde intérieur qu'elles se bâlissent et dans lequel elles existent plus réellement que dans le monde extérieur. La culture de l'esprit, sans exempter absolument des attaques de nostalgie, augmente la force de résistance cérébrale, dilate la sphère d’activité intellectuelle et permet ainsi plus de consolation, plus d'espérance, plus d’efficace dérivation. La société familière du nouveau venu peut beaucoup pour lui épargner ou lui alléger le regret de la patrie. On a remarqué que la nostalgie sévit plus particulièrement dans les régiments où le commandement revêt des formes acerbes, où la discipline se fait inexorable et prétend passer son niveau jusque sur les affections du
(1) Mémoires et campagnes, expédition d'Égypte et de Syrie, t. I. (2) Dictionnaire de medecine et de chirurgie pratiques, t, XIF, p. 78. * (3) Fonssagrives, Trailé d'hygiène navale. Paris, 1856.
cœur ; l’état militaire se montre alors aux jeunes soldats comme une servitude sans compensation, et ils comparent avec amertume la liberté du foyer domestique, les soins de la famille avec cette sévérité brutale qui repousse la confiance et l’attachement.
La nostalgie naissante se révèle par une attitude réservée et taciturne qui contraste avec les expansions franches et hardies du jeune âge; les travaux que le malade n'accomplissait pas sans quelque plaisir n’excitent plus en lui que tiédeur et dégoüt; sa pensée s'attache avec une fixité de plus en plus opiniâtre aux tableaux que son imagination lui retrace de son pays natal, de l’intérieur de sa famille ; ils le suivent dans le sommeil ; sa lèvre épelle dans les rêves les syllabes des noms chéris ; au désir de revoir ceux qui les portent s'ajoute la crainte de n’en pas obtenir la faculté, de ne pas vivre jusqu’à l’époque marquée pour le retour. Sous l'influence de ces préoccupations accablantes, insurmontables, la nutrition s’altère, l'appétit diminue, la maigreur fait des progrès; la pâleur du visage contraste avec le feu concentré des yeux qui s’enfoncent dans les orbites; une sorte de fausse honte, une sollicitude navrante et mystérieuse y respire; les mouvements sont lents, embarrassés; l’impulsion cérébrale qui les coordonne fait défaut. Parfois le nostalgique git inerte dans son lit, et n’est tiré qu’à peine de sa concentration douloureuse par les interrogations du médecin ; mais si vous venez à lui parler avec éloge de son pays et de ses compatriotes, si vous lui faites entrevoir, sans trop dévoiler sa nostalgie à l'assistance, une prochaine espérance de renvoi en ses foyers, vous verrez sa face pâlir et rougir alternativement, un éclair de joie mal comprimée passer dans ses yeux; l’émoi de l’encéphale se communique, comme par une secousse électrique, à toutes les parties du corps, et votre doigt, posé sur son pouls pendant cet entretien, l’a senti s’animer et bondir soudainement. Voilà l’aveu ou plutôt l'explosion spontanée de la nostalgie vraie. L’habitus extérieur tout entier l’a confessée à vos regards, le malade lui-même ne vous laurait pas si explicitement déclarée, et, tout au contraire du simulateur qui devance vos interrogations par l’élégie de ses regrets lacrymatoires, le vrai nostalgique se défend, quoique à voix basse, de la faiblesse que vous lui attribuez, et n’aspire, à l'en croire, qu’à reprendre son service ou ses occupations. Le plus sûr moyen de le guérir, c’est de lui rendre ses affections, ses habitudes, l’air natal, le toit domestique ; le seul espoir de les retrouver bientôt le soulage efficacement et le soutient dans les épreuves qu’il lui reste à subir; aussi ne manquet-on pas de l’offrir aux jeunes militaires qui, malades dans les hôpi-
DES HABITUDES MORBIDES. 293 taux, se souviennent de leur Argos (1) avec une douloureuse concentration de vœux et de regrets. Une promesse de congé a sauvé plus d’un de ces malheureux; la certitude de l'obtenir apaise comme par enchantement les effets de la complication morale, et quand la convalescence est confirmée, quand avec les forces reviennent la gaieté et l’activité, il leur arrive de renoncer spontanément à la faveur promise; le cerveau, stimulé par un sang plus riche et plus abondant, sollicité par des impressions nouvelles, se détache de la série d'idées nostalgiques; d’autres fois celles-ci s’exaltent avec une violence et une rapidité que Bégin exprime par le mot de nostalgie suraiguë : l'excitation encéphalique va croissant, le délire éclate et peut aller jusqu’à l’aliénation; les consolations, les assurances les plus positives de retour au foyer, demeurent sans influence; il n'y a qu'une ressource, c'est le renvoi immédiat du malade dans sa famille; sinon la mort survient dans quelques semaines et moins. J.-D. Larrey a observé ce genre de nostalgie; nous en avons eu dans notre service au Val-de-Grâce un exemple terrible : le malade nous répétait tous les matins, avec les transports du plus profond désespoir : «Renvoyez-moi dans mon pays, où je mourrai. » Et l’ensemble des symptômes ne nous prouvait que trop qu'il réaliserait son lugubre augure. Quand la nostalgie ne s'est pas encore développée avec force et qu'il y a lieu de la combattre ou de la prévenir, c'est aux modificateurs de l’encéphale qu'il faut recourir: c’est au moral qu'il faut s'adresser, non au corps, par voie de persuasion et d’affectueux égards, non par intimidation ni par raillerie. Dans les réunions d’ Dern comme les colléges, les écoles de l'Etat, les régiments, une sage combinaison d'exercices physiques, de récréations et de travaux peut obvier au mal ou remédier à ses premières manifestations; la musique, la danse, la gymnastique, les jeux communs, Ont défendu contre l'invasion de la nostalgie plus d’un régiment, plus d’un équipage embarqué pour une lointaine expédition. Ces exercices créent des associations d’abord forcées, mêlent les caractères , développent les affinités, suggèrent des séries d'idées nouvelles ; l’oisiveté de l'esprit est la condition qui favorise le plus le développement de la nostalgie : que l’on s’empresse de remédier à cette cause d’énervation morale. C’est par des jeux que Desgenettes, en Égypte, parvint à distraire l'armée que décimait la peste,
Enfin, les plus difficiles à distraire se soulagent dans les entretiens qu'on leur offre sur le sujet même de leurs mélancoliques préoccu-
(4) Dulces moriens reminiscitur Argos. (VIRGILE.)
22h HYGIÈNE PRIVÉE.
pations; toute cause s'épuise par ses manifestations; et, à force de parler du sol natal, de leurs parents, de leurs amis, ils s'aperçoivent moins de la distance qui les en sépare; les larmes qu'ils répandent dans un cœur compatissant leur procurent une sorte de détente intime; ils sentent faiblir par degrés la douleur qui, cachée avec une sorte de pudeur, refoulée par l'indifférence de leur entourage, pesait sur leurs âmes d'un indicible poids.
Il est unenostalgie pour ainsi dire physique qu'il serait dangereux de confondre avec celle que nous rangeons parmi les habitudes morbides : c’est la nostalgie des individus qui, jetés sur une terre lointaine, ne possèdent point dans leur organisation les ressources nécessaires pour l’acclimatement. Doués d’une médiocre réaction, ils fléchissent lentement sous l'influence d’un milieu avec lequel ils ne peuvent s’équilibrer; l’état de langueur où ils tombent résulte de leur inaptitude organique à vivre dans les conditions du climat nouveau : leur nostalgie, comme l’a dit Thévenot, n’est alors qu'un besoin vital (1).
3° Appareil locomoteur.— Le système musculaire est le siége d’affections diverses qui ne compromettent point la santé; les rhumatismes , myodynies , contractures, etc., n'agissent sur l’économie que par l'intensité de la douleur et la privation passagère ou prolongée du mouvement, soit d’une partie, soit de la totalité du corps. Toutefois la mobilité des affections rhumatismales est une menace pour les organes profonds qui n’échappent point à leurs métastases. L'appareil fibro-séreux est tributaire de deux maladies dont les rapports avec la santé générale ne sont pas également appréciés par tous les médecins : le rhumatisme articulaire ancien, ses récidives sans éclat ni force, arrêtent à peine l'attention de beaucoup d'entre eux. La goutte n'effraye pas davantage, et, dans l’impuissance de la guérir, on en a fait un brevet de longue vie, une rassurante incommodité plutôt qu'une maladie. Le rhumatisme articulaire non fébrile a une marche indéterminée, s’épuise spontanément; mais ses récidives sont inévitables, sans détriment pour la longévité. Quand il donne lieu à des réactions fébriles, le retentissement sympathique qui les accompagne, les accidents qui sont à redouter vers le cœur (endocardite rhumatismale), ne permettent point de ranger cette affection parmi les habitudes morbides plus ou moins inoffensives pour le fond de la constitution et la durée de la vie. La goutte, qui s'attaque de préférence à l'aristocratie de
(1) Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, 1840, p. 78.
DES HABITUDES MORBIDES, 29 la fortune et de l'intelligence, comme pour justilier le système des compensations (1), et dont Lucien a dit :
Cognoscat unusquisque, me solam deûm Non deliniri pharmacis, non obsequi,
la goutte ne répond guère, par les accidents qu'elle entraine , à la sécurité proverbiale des médecins et des malades : une attaque de goutte quine revient pas ne préjudicie point à la longévité; le danger n’est pas immédiat, et tant qu'il ne survient pas de complication, une bonne constitution triomphe des atteintes de la goutte aiguë. Mais chronique, elle produit des effets généraux et locaux qui, de loin ou de près, menacent l'existence du malade. Le trouble de la nutrition et de l’hématose résulte en partie de l’immobilité à laquelle sont condamnés les goutteux par les lésions profondes de leurs articulations, et produit ce qu'on à appelé Fa cachexie youtteuse; la sécrétion excessive d'acide urique qui caractérise la goutte prend issue non-seulement par les tissus qui environnent les articulations, mais encore par les reins : de là cette néphrite goutteuse décrite par Rayer (2), et qu'Érasme déjà, sous le nom de néphrétique, appelait la sœur de la goutte. Une foule d’autres accidents graves sont dus à la rétrocession de la goutte (goutte interne), soit qu’on envisage les affections viscérales consécutives à la disparition de la goutte comme des déterminations analogues à celles qu'elle opère vers les jointures, et qui consistent en des concrétions d’urate de soude et de chaux, soit qu’on les explique par la loi de la solidarité physiologique des organes (3). Il ne faudrait pourtant pas ne voir dans la goutte qu'un effet d’oxydation plus ou moins complète des matières albuminoïdes qui servent à la nutrition de nos tissus; il y a des goutteux sans excès d’urates dans le sang, et des individus qui rendent beaucoup d'acide urique dans leurs urines sans avoir jamais souffert d'accidents goutteux. De là quelque incertitude sur l'influence effective de l'alimentation,
LIT Verbo dicam, articularis hicee morbus (quod vis de quovis alio adfirmavyeris) divites plures interemit quam pauperes, plures sapientes quam fatuos.., quæ boni atque mali contemperatio, fragilitati nostræ et mortalitati ita propria nobis fortasse adprime conducit. » (Thomas Sydenham, Opera universa, Lugduni Batavorum, 1726, p. 443.)
(2) Traité des maladies des reins. Paris, 1840, t. If, p. 500.
(3) Boerhaave, Aphor., 1273.
à moins d’une prédisposition individuelle et spécifique qu'il ne faut pas confondre avec la diathèse urique.
Les difformités du système osseux, quelle qu'en soit l’étiologie, créent une variété de l'espèce humaine qui a ses conditions spéciales de santé et de pathogénie, d'hygiène et de thérapeutique; elles ont été approfondies de nos jours, et les faits, les principes généraux, les applications pratiques qui sont sortis de cette investigation , composent une branche nouvelle de la médecine et de l'hygiène, l’orthopédie. Rappelons seulement que le rachitisme est uné affection essentiellement différente des scrofules ou de l’affection tuberculeuse des os, ainsi que de toutes les espèces de ramollissements des os qu’on observe chez les adultes ; le rachitisme est une maladie générale de l'enfance caractérisée par l’altération ou la perversion, où même la suspension du travail de développement et de réparation de l'organisme, et principalement du système osseux. Nous empruntons cette définition à 4. Guérin. Cet observateur, qui a contribué à la constitution scientifique de l’orthopédie, émet encore cette conclusion que les difformités de l'épine qui surviennent vers l’âge de la puberté, et toutes celles qui n'ont pas été précédées de déformation des membres inférieurs, ne sont point de nature rachitique. Il est important que l’hygiéniste soit éclairé sur l’origine, la nature et la marche des altérations multiples et diverses qui ont pour effet la déformation du squelette : appelé à les prévenir par une juste combinaison des moyens hygiéniques, le premier besoin qu'il éprouve est d’assigner aux aberrations de la plasticité leur signification étiologique. La considération des causes qui provoquent le rechitisme peut seule déterminer le régime qui convient aux enfants menacés ou déjà frappés dans leur nutrition ou dans leur développement.
Nous ne terminerons pas cette revue incomplète des différents états de l'organisme qui lui font une santé relative, sans dire un mot de la santé des amputés. On a dit d’eux qu’ils sont dans le cas d’un arbre auquel on a coupé l’une de ses branches principales ; Îes fluides nourriciers qui se rendaient au membre retranché, continuant d’être fabriqués et élaborés par les agents de la digestion et de l’hématose, refluent sur les autres parties et contribuent à leur accroissement; la même quantité de matériaux alibiles répartis sur une moindre surface d’assimilation donne lieu à une rapide augmentation de force et de volume : c’est merveille que de voir des opérés qui ont perdu un bras et une jambe acquérir, dans un court espace de temps, un embonpoint et une exubérance sanguine
DE LA CONSTITUTION. 227 que ne promettait nullement leur constitution primitive. Il faut tenir compte, il est vrai, de la suppression du foyer morbide qui donnait lieu à une déperdition fâcheuse, et réagissait, par le travail d’une vaste suppuration, sur l’état des viscères; l’amputation a détruit une cause incessante d’épuisement et d'infection, rendu l'essor à la nutrition. Mais il arrive que la nature dépasse les bornes de la réparation, la pléthore est imminente; des sujets qui étaient tombés dans un état voisin du marasme acquièrent une vigueur et une plénitude vasculaire telles, que des congestions vers la tête, vers la poitrine, les menacent habituellement, et que l'établissement d'un exutoire est indiqué pour compenser l’exagération presque soudaine du mouvement nutritif : à ce moyen de dérivation il faut préférer l'usage intermittent des laxatifs. Mais c’est par le régime que l’on réussit surtout à prévenir les effets de la mutation accidentelle que subit l’organisme : on songera à faciliter aux amputés l'exercice dont ils ont été plus ou moins longtemps privés par la maladie qui a nécessité une opération. Malheureusement celle-ci a pour résultat de rendre la locomotion moins aisée, moins spontanée. La mécanique vient au secours de la nature, mais ne la remplace point. Les moyens de sustentation et de progression, que les amputés doivent à une ingénieuse industrie, ont été perfectionnés de nos jours; nous nous contenterons de rappeler ici la condition essentielle de leur utilité : ils doivent être construits de manière que le point d'appui principal qu'ils présentent au moignon soit le plus large possible, sans porter sur la cicatrice ; que leur application au moignon n'entraine aucune compression fâcheuse ; que la machine entière ait assez de poids pour lester le moignon et pas trop pour exiger une action musculaire excessive : ce qui donnerait à la simple locomotion le caractère d’un exercice violent et la restreimdrait à de rares et courtes promenades.