IMMINENCE RELATIVE DES SEXES
La question de la fréquence relative des maladies dans les deux sexes ne peut être résolue que par la statistique opérant sur de grands nombres. L'étude comparée de l’organisation virile et de l'organisation féminine conduit à quelques inductions fondées sur ce sujet; mais la science ne peut se contenter de probabilités à priori. Il est inutile de faire remarquer l'avantage que l'hygiène tirera de la connaissance exacte des proportions numériques d’après lesquelles les principales maladies se développent chez l’homme et chez la femme. La prophylaxie se dirige du côté où l’urgence est manifeste; elle attend donc un guide dans la statistique qui doit lui fournir l'échelle de l’imminence morbide suivant les sexes. Pour un certain nombre d’affections il existe quelques données. Il est hors de doute que les névroses s’observent en plus grand nombre chez les femmes; ce rapport de fréquence s'applique à la plupart des lésions du système nerveux. En 1820, il y avait 324 épileptiques à la Salpêtrière, où l’on ne reçoit que les femmes; et seulement 160 à Bicêtre, qui est ouvert aux hommes. Esquirol (1) a trouvé dans divers hospices de France 700 femmes et environ 500 hommes aliénés; à la fin de 1820, la Salpêtrière renfermait 1402 femmes aliénées, tandis qu’il n'existait que 740 hommes aliénés à Bicêtre (2). — Sur 32 976 malades admis, pendant dix ans, à l'hôpital des Enfants (de 1824 à 1833), 189 étaient affectés de chorée, et sur ce dernier nombre, 51 étaient des petits garçons et 138 étaient des petites filles (3).— Sur 240 cas de chorée, Dufossé n’a trouvé que 79 individus du sexe féminin (thèse, Paris, 1836). Les névralgies ont été notées 251 fois chez les femmes et 218 chez les hommes (Valleix).
Il serait intéressant de connaître dans quelle mesure de fréquence se développent dans les deux sexes les affections les plus communes ou les plus funestes ; malheureusement les données manquent ou sont incomplètes. Ainsi les auteurs ne fournissent rien de positif, quant au sexe, dans l’étiologie de la fièvre typhoïde : sur 190 cas, Forget a trouvé 90 hommes et 100 femmes (4). — Briquet oppose le
(1) Des maladies mentales. Paris, 1838, t. I, in-8.
(2) Rapport sur le service des aliénés, par M. Desportes. Paris, 1823.
(3) M. Rufz, Recherches sur quelques points de l’histoire de la chorée (Archives de médecine, 1834, t. IV, p. 216).
(4) Traité de l’entérite folliculeuse, Paris, 1841, p. 450.
résultat de ses recherches à ceux obtenus par Louis et Lombard (1), touchant la fréquence relative de la phthisie pulmonaire dans les deux sexes; il a trouvé que la mortalité proportionnelle des phthisiques a été plus forte d’un dixième environ chez les hommes que chez les femmes. Il est probable que l'influence du sexe sur la production des tubercules varie d’un pays à l’autre. Louis a démontré qu’à Paris la prédominance est pour le sexe féminin ; à Genève, Marc d'Espine indique, pour 680 décès par tubercules, 346 hommes et 324 femmes ; l'Angleterre, prise en masse, donne plus de décès par phthisie pour les femmes que pour les hommes, tandis que Londres voit mourir annuellement 37 phthisiques du sexe masculin pour 33 du sexe féminin. De 1 à 2 ans 1/2 les garçons se tuberculisent plus facilement que les filles dans une assez forte proportion (Dietrich, Rilliet et Barthez); c'est le contraire de 3 à 5 ans, dans une proportion minime. De 6 à 10 ans 1/2 les deux sexes sont également exposés à la tuberculisation ; mais de 41 à 15 ans, la forme chronique se montre plus fréquente chez les enfants du sexe féminin, Quant aux scrofules, la différence est peu notable entre les deux sexes. Sur 537, Lebert a trouvé 274 hommes et 263 femmes; mais certaines formes de cette maladie dominent plus chez les uns ou chez les autres: les hommes offrent presque un tiers d’arthropathies scrofuleuses de plus que les femmes; celles-ci comptent pour un tiers de plus dans les maladies de la peau; les maux d’yeux sont aussi plus fréquents chez elles; les ulcères et les abcès le sont plus chez les hommes. Littré (2) déclare le cancer plus fréquent chez la femme; mais Delpech (3) croit que les supputations comparatives rendent cette différence douteuse, et il pense qu’on n’a été conduit à l’admettre que parce qu'on observe un grand nombre de cancers à une période de la vie des femmes,
On s'accorde à considérer les calculs et la gravelle comme plus ordinaires à l'homme qu’à la femme ; l'observation contemporaine a pleinement confirmé à cet égard l'opinion de Steineman, de Van Swieten, etc. Le premier a publié, en 1750, à Strasbourg, une dissertation intitulée: Causæ cur frequentius viri pre feminis calculosi fiunt. Il en est de même de la goutte, dont Hippocrate a dit qu’elle n’attaque les femmes qu'après la cessation de leurs règles (Aphor. 29, sect. IV).
(1) Annales d'hygiène, t. VI, p. 50, et t. XI, p. 5 et suiv, (2) Littré, Dictionnaire de médecine, 2° édition, (3) Maladies chirurgicales, t, I, p. 121,
Parmi les phlegmasies, il en est qui frappent plus de femmes que d'hommes, en raison de circonstances qui se rattachent à la sexualité : exemple, la péritonite. D’autres, plus fréquentes chez les hommes, dépendent en partie de leur genre de vie; un régime plus stimulant, l'usage plus général des boissons alcooliques, une tendance plus grande aux excès, exposent davantage le sexe masculin aux inflammations du tube digestif. Le croup est plus fréquent chez les garçons que chez les filles; il en est de même de la stomatite ulcéro-membraneuse. La pneumonie conduit dans les hôpitaux de Paris plus d'hommes que de femmes : sur 202 cas que relate Chomel, 148 appartiennent aux hommes, 54 seulement aux femmes. Cette différence considérable n'empêche pas Chomel d'annuler la prédisposition sexuelle; il l’attribue à ce que la grande majorité des femmes exercent des professions sédentaires. Dans les prisons, dit-il, comme aussi dans les pays où les femmes se livrent aux mêmes travaux que les hommes, on a trouvé le nombre des pneumonies 4 peu près égal dans les deux sexes. Sur 149 catarrhes pulmonaires recueillis dans trois ans, 52 seulement, environ un tiers, appartenaient aux femmes (1); sur 61 bronchites observées par Rufz, 20 seulement s'étaient développées chez des femmes. — En rapprochant ces faits des résultats obtenus par Andral et Gavarret, dans leurs recherches sur les quantités d'acide carbonique qui s'échappent par la respiration dans les deux sexes, on arrive à la confirmation de cette loi de physiologie pathologique, souvent invoquée, à savoir, que l’imminence morbide est pour chaque organe en raison directe de son activité.
$ 4. — Des rapports de l’imminence morbide avec l'hérédité,
Après ce qui a été dit de l'hérédité comme élément de la constitution, il ne nous reste ici qu'à rechercher dans quelle mesure de fréquence s'opère la transmission des maladies. La possibilité de leur transmission n’est l’objet d'aucun doute; mais dans l'intérêt de la prophylaxie hygiénique, 1l faudrait que la science pût répondre à la question suivante : Sur un nombre donné de cas d’une maladie déterminée, combien de fois cette maladie s'est-elle montrée chez des individus nés de parents qui ont été atteints, combien de fois l’a t-on observée chez des sujets issus de parents qui en ont été exempts? La solution de ce problème ne peut sortir que d’une
(1) Louis, Recherches sur la phthisie, 2° édition, p. 526.
statistique étendue et exacte : or, elle n’a pas encore été faite. Des relevés partiels n’ont qu’une valeur temporaire et limitée, et c’est tout ce que nous trouvons dans les auteurs. Les affections dont l'hérédité est journellement constatée sont admises en cette qualité par tradition, non par une vérification sévère des faits que l’on invoque ; d’autres ont pris place dans le cadre classique des maladies héréditaires, sans qu’en l'absence du contrôle numérique, Pobservation leur ait jamais confirmé le caractère que la routine des écrivains leur assigne. En réalité, chaque praticien possède pardevers lui un certain nombre de faits plus ou moins bien observés, et d’après lesquels il se compose son groupe de maladies héréditaires ; à ces présomptions s'ajoutent les données fournies par une statistique incomplète et les axiomes des autorités de la science ; si précaires que soient les produits de cet amalgame, ils tirent quelque importance de la gravité même du sujet, et nous les Éd u rons brièvement.
1. La “Rue hémorrhagique se transmet ( Hoffmann, Huteland, Bailly, ete.) : Sanson a relaté l'observation d’un nommé Appleton qui périt d'u une double hémorrhagie, et qui eut dix-sept petits enfants et arrière-petits-enfants, tous sujets à des hémorrhagies spontanées et mortelles pour plusieurs d’entre eux. On a vu l’hémorrhagie cérébrale se répéter dans certaines familles jusqu’à la quatrième et à la cinquième génération.
2. Parmi les lésions de sécrétions qui paraissent héréditaires, mentionnons les tumeurs folliculaires, l’ichthyose : l'histoire des frères Lambert, par Geotfroy Saint-Hilaire, nous montre cette affection se transmettant dans plusieurs générations par les mâles ; nous l’avons observée nous-même chez des militaires dont les ascendants en avaient été atteints. L’hérédité de l'affection vermineuse est admise par Brendel, Selle, Rosen, etc., mais elle ne compte en sa faveur qu’un petit nombre de faits ; comme elle se développe ordinairement sous l'influence du régime et des conditions d’habitation et de climat, la pluralité des cas de vermination dans une même famille n’en prouve point la transmission. La même observation s'applique en partie à l'affection calculeuse, quoique Paptitude à la contracter soit évidemment transmissible ; on voit parfois tous les membres d’une même famille atteints successivement d’une lésion calculeuse des reins, de la vésicule biliaire ou des articulations. Mais la preuve irréfragable des chiffres manque encore ici.
3. Un grand nombre d’ pérennes de la peau sont susceptibles de se propager par génération; tous les auteurs s'accordent sur
ce point. Toutefois Piorry (1), ayant fait interroger soigneusement 70 malades atteints d’affections variées de la peau qui se trouvaient à l'hôpital Saint-Louis à l’époque où il rédigeait sa thèse, n’a constaté que chez six d’entre eux l’hérédité en ligne directe : nouvelle preuve de la nécessité de recherches précises et nombreuses sur celte question. Peu d’inflammations des organes abdominaux paraissent sujettes à transmission. Un élève du Val-de-Grâce nous a communiqué les faits suivants, qui se rapportent à sa propre famille, et qu'il nous a permis de publier. Louis-Pierre Desmorètes est mort en 1804 d’un abcès au foie; de six enfants qu'il a laissés, l’un a succombé pendant la retraite de Russie, et les cinq autres sont morts d’abcès au foie, comme leur père, entre quarante-huit et cinquante-cinq ans; le plus jeune des cinq enfants (Pierre-Auguste), mort à Tours en 1830, a laissé un fils âgé aujourd'hui de quarante-huit ans, et d'un ‘empérament bilieux très prononcé; ce dernier est lui-même père de deux fils dont l’ainé présente tous les caractères de la prédomimance hépatique, tandis que le plus jeune, de qui nous tenons ces détails, paraît d’un tempérament sanguin, avec une légère nuance lymphatique. L’hérédité se révèle assez souvent dans la production des lésions du cœur et des gros vaisseaux, et surtout dans celles du poumon : il est difficile de révoquer en doute celle de la disposition aux bronchites, aux laryngites, aux catarrhes pulmonaires, et c’est un fait très remarquable, comme le fait observer Piorry, que l'identité du timbre de la voix chez tous les membres des mêmes familles. Les recherches de Louis et Jackson ont fait voir que sur 28 sujets atteints d’'emphysème pulmonaire, 18 étaient issus de père où de mère affectés de même lésion, Quant aux lésions mflammatoires de l’encéphale et de ses enveloppes, ceux qui admettent l'origine phlegmasique de différentes formes de l’aliénation ne sauraient leur refuser l'aptitude à se transmettre héréditairement. Un écrivain spirituel à dit: Lorsqu'on est né de parents rhumalisants, on a eu sa première attaque dans la personne de ses ascendants (Requin). Le rhumatisme articulaire est, en effet, une maladie de famille; les faits réunis de Chomel, Patouillet et Piorry donnent un total de 165 cas d’arthro-rhumatisme, dont 81 sont des cas d’hérédité constatée.
h. Les névroses sont au nombre des maladies les plus susceptibles d’hérédité : « Quod spectat ad ipsius cerebri malam disposilionem, eadem aliquando hæreditaria existit. Ita, parentibus epilep-
(4) Thèse sur l'hérédilé dans les maladies, 1840, p. 117.
ticis auf convulsiont obnoxiis oriundi, in eodem affectu plerumque et tpsi proclives sunt ; et quidem constitutio cerebri a partu multis modis -fieri potest vitiosa (1). » L'hérédité porte sur les diverses formes d’affections nerveuses, et l’on peut, avec Gaussail (2), les ramener aux suivantes : 1° surexcitation névropathique générale ou protéiforme ; 2° surexcitation spasmodique; 3° surexcitation convulsive ou excito-motrice; 4° surexcitation cérébrale ou intellectuelle ; 5° surexcitation névralgique. Non-seulement la folie se transmet, mais encore elle se reproduit souvent sous la même forme, avec les mêmes caractères, chez les membres d’une même famille. On m'a montré à Toulouse le fils d’une famille qui comptait trois suicides , lui-même semblait invinciblement entrainé à la même fin. Voici des chiffres qui parlent haut : Esquirol, sur 431 aliénés, a noté l'hérédité 337 fois. Desportes | Bicêtre), sur 3458, 342 fois; sur 789 aliénées de la Salpêtrière, 105 fois. À Rouen, on a trouvé sur 570 aliénés, 87 cas d’hérédité; à Bordeaux, 27 sur 265, etc. Foville regarde l'hérédité comme la cause la plus fréquente de l’aliénation. Aubanel et Thore ont essayé d’en déterminer la part dans la production de quelques formes de la folie, mais ils ont opéré à notre avis sur des bases trop restreintes. Hoffmann a dit : « Neque est nullus morbus magis gentilitius et qui tam facile a parentibus in liberos devolvitur quam epilepsia. » Cette proposition, appuyée par Boerhaave, Stahl, Van Swieten, Vieussens, Tissot, Portal, Esquirol, Georget, Foville, etc., a été convertie en démonstration numérique par Bouchet et Cazauvieilh, qui ont trouvé, sur 130 épileptiques, 31 issus de parents aliénés, épileptiques , imbéciles ou hystériques. Beau, qui s’est livré à des recherches analogues en 1833 à la Salpêtrière, a constaté que sur 273 malades tant épileptiques qu’'hystériques, 28 fois les parents avaient été épileptiques, et que 3 fois les mères avaient été hystériques. « Les femmes hystériques, dit Dubois (d'Amiens), ont presque toujours eu, parmi leurs proches parents, des hystériques ou des épileptiques (3). » D’après le docteur Elliotson, lhérédité est une des causes prédisposantes les plus ordinaires de la chorée.
5. Le groupe des affections hétéroplastiques présente deux variélés essentiellement transmissibles, le tubercule et le cancer.
(1) Willis, Opera omnia, t. I, cap. 11, p. 97, et cap, xxxr, p. 155.
(2) De l'influence de l’hérédité sur la production de la surexcitalion nerveuse, elc. Paris, 1845, p. 78.
(3) Histoire philosophique de l'hystérie et de l'hypochondrie, p. 61.
L'observation universelle parle ici plus haut qu’une statistique rendue paradoxale par l'insuffisance même de ses éléments. Qui voudrait nier l'influence des conditions originaires sur le déve-loppement de la phthisie? C'est pourtant à cette négation qu'ont abouti les calculs de Louis, incrédule au résultat de ses propres recherches. C'est ici le cas de répéter avec Chomel (op. cit., page 56), que c’est plutôt en: descendant, non en remontant les générations, que la question des maladies héréditaires doit être étudiée et peut être définitivement jugée; c’est par cette voie qu'on arrivera à constater que la plupart des enfants nés de parents phthisiques sont destinés à succomber à cette maladie. Toutefois les antécédents ne sont pas dénués de signification : récemment Briquet a compté sur 98 décès par phthisie, 30 cas de transmission héréditaire. J'ai eu, dans une de mes salles du Val-de-Grâàce, en 1843, un jeune homme phthisique que la hauteur de sa taille a fait désigner pour les carabiniers : il est le cinquième enfant de parents morts phthisiques; les quatre autres enfants ont succombé à la même affection. Piorry a fait un relevé de 269 phthisiques dont 63 etun quart étaient d’origine tuberculeuse. Il fait remarquer avec raison que la proportion des tuberculeux par hérédité s'augmente d’une certaine quantité d'enfants qui périssent par le carreau et la méningite tuberculeuse. Mais pour être sorti d’une source viciée par le tubercule, on n’est point voué inévitablement à la mort : sur 374 vieilles femmes de la Salpètrière, 28 sont nées de parents morts phthisiques et présentent pour moyenne d’âge soixante ans (Piorry, loc. cit.) — Veyne à fait un relevé par récapitulation de 106 cas d'affection cancéreuse, et il en a constaté 20 fois l’hérédité.
6. La statistique appliquée à la cachexie scrofuleuse l’a montrée héréditaire chez un quart des individus affectés. De Brieude (1) rapporte à l’hérédité scrofuleuse une forme d’obésité morbide qu'il a observée dans la haute Auvergne, et qui nous a frappé chez beaucoup d’Alsaciens; il l’attribue à une action spéciale du principe scrofuleux sur les humeurs du tissu cellulaire : ceux qui la présentent, dit-il, sont joufflus; leurs membres sont gras et potelés; leurs couleurs très vives, mais d'un rouge foncé ou violet; leur graisse est néanmoins dure et presque squirrheuse, et la forme de leurs membres est matérielle et mal arrondie; cette sorte d’épaississement du tissu cellulaire, plus commune chez les filles que chez les garçons, il l’appelle po/ysarcia scrophulosa. Le rachitisme, sui-
(1) Mémoires de la Société royale de médecine, ann. 1782-1783, p. 307.
vant J. Guérin, a été confondu avec les dé‘ormations séniles du squelette, avec le tubercule des os, avec l’'ostéomalacie, avec les vices de conformation acquis dans le sein de la mère. Sous le rapport de l’hérédité, il classe ainsi ces lésions : le rachitisme n'est point héréditaire, l’ostéomalacie simple encore moins; le tubercule des os l’est à un haut degré; quant aux difformités survenues pendant la vie intra-utérine, quelques-unes sont transmises par génération.
Il résulterait d’un tableau composé par Piorry, qu’en raison de leur fréquence, les maladies héréditaires peuvent se répartir dans l’ordre suivant : asthme, apoplexie, épilepsie, folie, phthisie, cancer, emphysème pulmonaire. Gette échelle d'hérédiié prête au doute; quand on songe à l'extrême rareté de l'asthme essentiel, on conclut tout d’abord que, sous cette dénomination, on a confondu des états morbides très différents. Nous répéterons en terminant que ce qui’ se transmet, c’est surtout la disposition organique de l’hérédité, non la maladie elle-même ; cette disposition ressort de la consti=
tution, du tempérament et des idiosyricrasies.
$ #. —Bbes rapports de l'imminence morbide avee l'habitude.
L’habitude détermine l’imminence morbide par sa disproportion avec la mesure d'activité de l'organe qu'elle affecte, avec le tempérament, le sexe et l’âge de l'individu, avec la nature de ses prédispositions héréditaires, avec la force de sa constitution. Résultat d'une influence graduée et prolongée, elle amoindrit les effets nuisibies des choses dont l’action nous atteint imévitablement. Mais introduite brusquement dans l'organisme, elle ne se consolide point et donne lieu à des perturbations. Le bénéfice de l'habitude dépend donc, d’une part, de la manière dont elle s'établit, d'autre part, de son rapport avec les conditions d'organisation individuelle, Les détails dans lesquels nous sommes entré plus haut (chapitre VI) nous dispensent de faire ressortir ici l'influence que peut avoir l’habitude dans la production des maladies; mais nous dirons un mot de l'influence contraire qu’elle exerce et qui a pour effet la préservation la plus étonnante. Dans la peste noire qui, de 1347 à 1386, parcourut l'Europe, enleva, au rapport de Mézeray, 80 000 personnes à Paris et désola le midi de la France, la contagion n’épargna qu'un seul des trente-cinq religieux enfermés dans la chartreuse de Mont-Rieux, le moine Gérard, frère de Pétrarque ; il soigna tous ses frères et leur donna la sépulture. Dans le foyer même des endémies les plus meurtrières, quelques existences sont
respectées comme par un privilége d’immunité; le typhus, la fièvre jaune, le choléra rencontrent sur leur chemin des constitutions qui résistent à leurs atteintes. Au milieu des marais, vivent des individus imperméables à leurs émanations, ou, s'ils les absorbent, les neutralisant par une réaction sourde et continue. Voilà quelques exemples d'une habitude qui préserve ; elle consiste dans une modification d'ensemble de l’économie qui échappe à l'analyse, mais à laquelle concourt certainement l’état moral ; c’est d’elle que dépend l'acclimatement; c’est par elle encore que le médecin se soutient dans l'atmosphère des hôpitaux, et commerce impunément avec la maladie et la mort. Ce qu'on appelle tolérance eu thérapeutique se rapproche du genre d'habitude dont il s’agit; des médicaments énergiques sont administrés à doses énormes sans péril et souvent sans aucun trouble passager ; les organes finissent même par se familiariser avec les substances toxiques. Quoique les Mithridates soient rares, cette faculté n’est point douteuse : les Chinois abusent de l’opium journellement; leur santé s'en ressent à la longue, mais ils sont émoussés à l’action immédiate du poison. Il y a plus: on voit des hommes braver par accoutumance l'influence des agents chimiques ; les ivrognes incurables passent de l’eau-devie à l'alcool, de l’alcooi à l’éther, et Tartra rapporte l'observation d’une femme que cette funeste progression de stimulation a conduite à l'usage de l'acide nitrique qu’elle a pu ingérer sans accident notable; d’autres saisissent d’une main insensible des charbons enflammés, des barres de fer dont une extrémité est incandescente, etc. Il existe un antagonisme entre certaines maladies et les conditions individuelles, telles que l’âge, le sexe, le tempérament, ete. Nous avons mentionné l'extrême rareté de la fièvre typhoïde dans la vieillesse; on ne connaît qu'un exemple de croup à cet âge; le squirrhe semble étranger à l'enfance, les scrofules au tempérament sanguin. On peut rapprocher de ces faits la propriété réciproquement préservative de la variole à l'égard de la vaccine, et de la vaccine à l’égard de la variole. D’autres maladies s’excluentelles par une sorte d’antagonisme? Rien de certain sur ce point, Schæœnlein s’est appliqué à démontrer l’antagonisme des fièvres de marais et de la phthisie tuberculeuse; mais l'absence de preuves positives et la multiplicité des faits contraires ne laissent à cette idée que la valeur d’une spéculation de l'esprit. Au reste, du principe de l’antagonisme morbide est sortie la chimère de l’homæopathie : c’est une raison pour ne l’accepter qu'avec une extrême défiance,
DE L'IMMINENCE MORBIDE, 293 $ 6. — Bbes rapports de l’imminence morbide avec la constitution.
L'imminence morbide varie suivant les quantités de la force constitutionnelle; elle varie encore suivant la forme générale de Pindividualité.
4° Force. —Une constitution qui réagit avec énergie et promptitude garantit contre les maladies plutôt qu’elle n’y dispose; quand toutes les actions organiques s’exercent avec ordre, mesure et régularité, les influences nuisibles ont moins de prise; les perturbations qu’elles déterminent sont passagères. Les individus fortement constitués supportent sans inconvénient les variations du régime; ils peuvent s'éloigner par intervalles des règles d’une stricte modération ; ils jouissent en un mot, si l’on peut dire ainsi, d’une plus grande latitude de santé.
Les auteurs, quand ils parlent de force et de constitution, les confondent avec la pléthore sanguine, avec l’exaltation nerveuse et même avec l’exagération de la plasticité générale, se traduisant par l’hypertrophie de tous les tissus, et que l’on appelle vulgairement embonpoint. À ces trois états correspondent par opposition l’asthénie nerveuse, l’émaciation. Nous ne nions pas que ces modifications de l’économie ne puissent être primordiales, constitution nelles, mais aucune d'elles ne réalise l’idée que nous avons donnée de la force organique; l’état de la nutrition dépend des rapports réciproques du sang et de l’innervation; et c'est aussi là que giît le principe de la réaction vitale que nous disons forte ou faible, suivant son degré d'efficacité à surmonter incessamment les influences de destruction.
Quand on a avancé que les fortes constitutions sont plus sujettes aux maladies aiguës, aux inflammations, aux accidents violents, on à raisonné à priori, en confondant l’idée de force avec celle de pléthore sanguine. IL y a plus, les individus pléthoriques ne sont pas plus disposés que d’autres à contracter des inflammations : « ce n'est qu'une fausse analogie de symptômes qui a fait dire que la pléthore disposait aux phlegmasies» (Andral, loc. cit., page 43) ; ils éprouvent des vertiges, des éblouissements, des tintements d'oreilles, des bouffées de chaleur vers la tête, des hémorrhagies et parfois une surexcitation générale de l'organisme, portée jusqu’à une fièvre véritable : tous ces phénomènes sont consécutifs à une augmentation de globules, seul changement que l'analyse ait démontré dans le sang des pléthoriques, et non à l'accroissement de
la proportion de fibrine qui ne varie guère, quoiqu’on ait tant de fois répété le contraire.
Étant écartée cétte confusion de la force et de la pléthore, répétons qu'une constitution forte correspond au minimum d’imminence morbide ; ce qui traduit cette parole d'Hippocrate déjà citée : Eyyérata ToÙ aoDevéo roc £arey © &oOévns, & Le faible est celui qui se rapproche le plus du malade»; le fort est celui qui s’en éloigne le plus.
Faiblesse. — Il ne s’agit pas ici de la débilité produite par la soustraction, l'insuffisance ou l’altération des modificateurs hygiéniques, ni de celle qui reconnait pour cause une irritation localisée, une déperdition matérielle, l’énervation musculaire ou cérébrospinale, etc. C'est assez dire que nous admettons une faiblesse primitive d'organisation, et nous allons jusqu'à reconnaître l'existence d'une asthénie générale consistant dans « une diminution des actions organiques sans lésion appréciable, antécédente ou concomitante, des solides ou des liquides (4) »; mais généralement les actions organiques ne peuvent s'affaiblir sans que l’organisme luimême ait subi une modification générale qui porte, ou sur l'appareil de l'innervation, ou sur le sang, cet aliment de tous les tissus. L'étiologie des débilités acquises éclaire l’origine de la faiblesse constitutionnelle ; quelle que soit leur cause productrice, alimentation malsaine, soustraction du calorique ou de la lumière solaire (Edwards), action d’un milieu humide et froid, etc., elles se réduisent à ces deux conditions : insuffisance nerveuse, diminution de l'élément globuleux du sang; l’inertie du système musculaire, les troubles divers que manifestent les appareils respiratoire, digestif et circulatoire, les phénomènes de dépression ou de perturbation intellectuelle, sont les effets de l'une de ces deux causes. Est-il donc indifférent qu’un sujet soit issu de parents affectés de débilité acquise? Entre celle-ci et la faiblesse de constitution, qu'y a-t-i1? Une question d’hérédité. Le peuple des grandes villes végète et s'étiole dans une atmosphère humide, chargée d'émanations et presque sans soleil : de là des générations dépourvues d'énergie vitale; de là, par un misérable croisement d’existences usées, une descendance imbécile et sans puissance de réaction. La faiblesse, comme la force, est la résultante des actions organiques; celles-ci sont en rapport intime avec les conditions matérielles des solides et des fluides ; elle peut exister sans lésion locale, et celle dont l’hygiéniste s'occupe est, en effet, indépendante des altérations circon-
(1) Littré, Dictionnaire de médecine, t, [, p. 247.
scrites dans un viscère, dans un organe ; mais elle dépend d’un état général et originaire de l’économie ; elle ne se caractérise point par la proportion de développement et d'activité d’une partie; elle ressort de l’ensemble et se juge par l'étendue, la persévérance et l'intensité de la réaction organique. Suivant l'expression de Brown, elle crée l’opportunité des maladies et favorise particulièrement leur invasion sous la forme chronique; elle dispose aux affections cachectiques ; elle modifie l'allure des maladies aiguës elles-mêmes, en diminuant les phénomènes de réaction, comme on le voit chez les enfants débiles et chez les vieillards. Les individus de complexion faible sont condamnés à des précautions de toute espèce : vulnérables à toutes les influences du dehors, leur vie est une lutte et presque un artifice ; ils sont réduits à vivre en serre chaude. Ils ne peuvent supporter les modifications hygiéniques au delà d’une stricle mesure; encore moins savent-ils en braver les vicissitudes. S'ils durent, et l’on en voit en effet qui atteignent la longévité, c’est grâce aux soins minutieux dont ils s’entourent; comme les avares, ils couvent leur trésor, c’est-à-dire le peu de vitalité qui leur est échue, et ne la dépensent qu’en petite monnaie.
2 Forme générale, — Obésité. — Chez un homme adulte et d'une corpulence ordinaire, la graisse est au poids total du corps comme 1 est à 20. Au delà de cette proportion, la santé subsiste encore; mais, quoiqu'il soit impossible de préciser par des chiffres les limites de l'obésité physiologique, l'accumulation de la graisse dans le tissu cellulaire finit par déranger plusieurs fonctions, et rend les autres précaires. Il en est toujours ainsi quand la graisse vient à former, comme on l’a vu, la moitié où même les trois cinquièmes du poids total du corps. On a vu des individus, ensevelis dans la graisse, peser quatre et six cents livres, et même huit cents livres. Raige-Delorme a recherché quelques faits curieux de cette nature dans les auteurs qui ont écrit sur la polysarcie (1). Percy et Laurent (Dict. des sc. méd.) rapportent l'exemple d'une jeune Allemande que l’on voyait à Paris, et qui, à l’âge de vingt ans, pesait h00 livres. On montre souvent dans les grandes villes, moyennant rétribution, de ces monstres d’obésité. Kästner et Bengenberg citent des enfants de quatre ans qui pesaient 82 et 137 livres ; Bartholin mentionne un enfant qui, à dix ans, pesait 200 livres. Dupuytren (2) a publié l'histoire détaillée d’une femme qui avait
(1) Dict. de médecine, t. XXV, p. 557.
(2) Journal de médecine de Corvisart, Leroux et Boyer, t; XI, p, 262.
296 HYGIÈNE PRIVÉE. x
5 pieds 2 pouces de circonférence à l’ombilic, 5 pieds 4 pouce de stature; ses mamelles avaient 28 pouces de circonférence à la base, 10 pouces de longueur et pendaient jusqu’à l’ombilic. La polysarcie est presque toujours générale ; la graisse abonde dans le tissu cellulaire des joues, du menton, du cou, du thorax, du ventre, des membres ; elle manque aux paupières, aux régions malléolaires et au pénis; moins épaisse sous les aponévroses, elle s’accumule en couches denses sur le péritoine, les épiploons, entre la plèvre et les parois thoraciques, à la base et à la surface du cœur, à l’origine des gros vaisseaux, Dupuytren n’en a trouvé ni dans le crâne, ni sous l’aponévrose épicrânienne, n1 au péricarde ; il n’a constaté la conversion graisseuse d'aucun organe (1). La peau conserve l’impression du doigt, les traits du visage sont novés, le menton et le cou masqués par des replis géminés ; le thorax est écrasé et diminué de hauteur par lampliation de l'abdomen : les poumons, comprimés, ont moins de volume que chez les sujets maigres ; le cœur, enveloppé de couches solides de graisse, est en général moins volumineux ; le foie, augmenté dans toutes ses proportions, laisse suinter par la pression une graisse fluide, mêlée d’une bile claire; la vésicule biliaire est dilatée par le fluide peu coloré qu’elle contient; la capacité de l'estomac est agrandie, sa tunique musculeuse très développée; le pancréas, cerné de graisse, est volumineux, le mésentère surchargé de graisse, les reins petits et enfouis dans la graisse, la vessie petite et contractée. Les personnes d’une obésité considérable ont les mouvements difficiles, roides, embarrassés, ce qui donne à leur démarche un caractère particulier; elles se plaignent d’une sensation générale de pesantear , s’essoufflent au moindre exercice, leur capacité pulmonaire vitale est diminuée (Wintrich); elles versent par la transpiration une matière abondante et d'une odeur oléagineuse; leur digestion est très active, et c’est peut-être la seule de leurs fonctions qui s’accomplisse avec une certaine énergie; encore tombent-elles, après leur repas, dans une somnolence qui augmente leur torpeur habituelle; elles éprouvent peu d’appétit vénérien, et n’ont qu'une très médiocre activité des organes génitaux. Chez les femmes obèses, il est rare que la menstruation ne soit point troublée. Enfin, la puissance intellectuelle se proportionne à cette existence végétative du corps. Le tableau que nous venons de rappeler n’a qu’une vérité relative : tel
(1) Sur les divers degrés et effets de l'accumulation et de la métamorphose graisseuse, voyez Virchow, op. cit., 15° leçon.
DE L'IMMINENCE MORBIDE. 297 individu s’accommode d’un embonpoint qui génerait les fonctions d’un autre. Le célèbre historien Hume avait acquis un embonpoint excessif. Pompée, au rapport des historiens, était dans le même cas; et l’on sait que ni la dévorante activité du génie, ni les émotions d’une carrière unique dans l’histoire, ni le culte de la sobriété, n’ont préservé Napoléon d’une certaine rotondité de formes.
L’obésité se montre normalement à deux époques de la vie, dans l’enfance et vers la quarantième année, c’est-à-dire avant la puberté et à l’époque où l'activité sexuelle diminue ; la ménopause marque, pour un grand nombre de femmes, une période d’exubérance graisseuse; les castrats grossissent promptement. On voit des enfants surchargés de graisse, gonflés de fluides blancs; cet excès de volume tombe plus tard ou se maintient, et, dans ce dernier cas, 1l caractérise la constitution. La plupart des individus remarquables par les proportions de leur embonpoint l'ont présenté des leur bas âge. Leur tempérament lymphatique y prédispose, aimsi qu'une nourriture succulente et la vie sédentaire : ce qui nous explique, d’une part, la florissante corpulence des bouchers, des charcutiers, des gastronomes; d’autre part, la plus grande fréquence de l’embonpoint chez les femmes, notamment en Orient, où l’apathie morale et une nourriture féculente s'ajoutent aux conséquences de la réclusion. L'équitation modérée produit, dit-on, le même effet; mais si l’on remarque la réplétion des cellules graisseuses chez les officiers de cavalerie et même chez les simples cavaliers, on doit tenir compte du bon régime qu'ils suivent et de l'absence totale de soucis et de préoccupations intellectuelles. Cette dernière condition est, sans contredit, l’une des plus favorables à l'essor de l’embonpoint dans l'espèce humaine; il faut y joindre le repos absolu, un régime doux et féculent, le séjour dans un air humide : c'est par ces derniers moyens, et de plus par la castration, que l’on développe chez les animaux réservés à nos tables une chair plus savoureuse, plus tendre, plus fine, parce qu’elle est infiltrée de graisse. — Toutefois il est d'observation que souvent la réunion de plusieurs des influences précitées ne suffit pas pour corriger la maigreur habituelle; d’un autre côté, l'obésité résiste dans la majorité des cas à l'emploi persévérant et combiné de toutes les influences contraires à celles qui paraissent la favoriser; d'où il résulte que, bien qu'elle se développe accidentellement dans certaines circonstances, elle dépend ordinairement de la constitution et participe à sa pérennité; elle peut même être congénitale. On la
voit se produire au sein de la misère et des privations. Les Anglais qui, suivant la remarque de Buffon, offrent les cas d’obésité les plus notables, ne doivent pas exclusivement cet inconvénient à leur régime diététique et à leur genre de vie; et c’est avec raison qu'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire y voit une suite probable des conditions spéciales de leur tempérament (1).
Hippocrate a dit : « Les corps naturellement replets sont plus exposés aux morts subites que les corps grêles. » (Aph., kh, sect. 11.) La sagacité de l'observation antique reçoit encore ici sa confirmation des faits; la respiration et la circulation sont habituellement gênées chez les obèses, par le refoulement du diaphragme, par la diminution de la capacité thoracique, par la déposition graisseuse qui s'opère sur le cœur, souvent par la dégénérescence graisseuse des parois artérielles ; de là une tendance congestionnelle vers les organes de la poitrine et de la tête, une prédisposition à l’'anévrysme, à l’apoplexie cérébrale et pulmonaire. Peut-être l’essoufflement habituel des gens obèses tient-il aux conditions mêmes qui déterminent la formation de la graisse; la première de ces conditions semble être l'insuffisance de l’hématose. D'après Liebig (2), la formation de la graisse, analogue à certaines décompositions qui s’'accompagnent d’un dégagement d'oxygène, fournit à l’économie une certaine portion de l'oxygène nécessaire aux fonctions vitales, et cela toutes les fois que l’oxygène absorbé par la peau et le poumon est insuffisant pour transformer en acide carbonique le carbone destiné à cette combustion; et il ajoute : « Il se forme de la graisse chez un animal toutes les fois qu’il y a disproportion entre le carbone introduit dans l’économie et l'oxygène absorbé; l'oxygène se sépare alors par la métamorphose de certaines substances, et cet oxygène est rejeté du corps à l’état d'acide carbonique et d’eau. La chaleur qui accompagne cette fonction contribue à maintenir la température du corps dans un état constant... Lorsque l’économie crée de la graisse, elle se procure elle-même le moyen de suppléer au manque d'oxygène et de chaleur nécessaire aux fonctions vitales. » Il résulte de là que, chez toute personne chargée de graisse, on peut affirmer la faiblesse de l’hématose, la prédominance du sang noir sur Île sang rouge ; et cette conclusion des recherches les plus récentes de la chimie est généralement confirmée par l'observation médicale, L'assertion de Morgagni parait moins exacte : « Obesa corpora minus
(1) Histoire générale et particulière des anomalies. Paris, 1832, 1, [, p. 264, (2) Chimie organique appliquée à la physiologie, etc., 1842, p. 101.
pleuritidi et peripneumoniæ sunt obnoæia (1). » Moins de puissance réactionnelle rend plus dangereuses aux obèses la plupart de leurs maladies, et la difficulté avec laquelle s’exercent chez eux la plupart des fonctions précipite les complications.
L'obésité entraîne assez d’inconvénients, et, quand elle s’exagère, assez de périls pour que l’on songe à l’arrêter dès ses commencements; plus tard on la combattra vainement. Fonssagrives recommande l'emploi de la diète végétale et des purgatifs (2); mais il ne cite aucun fait à l'appui de ce conseil. Un régime composé de végétaux, de viande maigre et de fruits bien mûrs ; l’exclusion de corps gras (gras de viande, beurre, huile, lait) ; un usage très restreint des matières sucrées, amylacées et des alcooliques; la réduction graduelle de la ration quotidienne jusqu’à la limite au-dessous de laquelle on ne se sent plus restauré , la précaution persévérante de quitter la table avec la sensation de l'appétit non satisfait; le moins de boissons aqueuses que possible ; l'exercice à pied poussé jusqu’à la fatigue et surtout à jeun, l'escrime, la gymnastique; des bains de propreté seulement avec 180 à 200 grammes de sous-carbonate de soude, les sudations hydrothérapiques, moins de sommeil et de séjour au lit (6 à 7 lieures): l'hygiène n'offre que ces moyens, dont l'insuffisance s'explique par le caractère primordial de l’obésité et n’est point corrigée par l’emploi des remèdes souvent préconisés. Nous n’exceptons guère de notre incrédulité le bicarbonate de soude que Roche propose à l’expérimentation sur la foi d’un fait unique, ni le vinaigre ni le savon : nous avons observé des irritations gastriques produites par le vinaigre dont usaient secrètement de jeunes personnes dans le but de réduire une précoce exubérance de formes. Des pesées périodiques seront utiles pour constater les effets du traitement hygiénique; l’obèse doit arriver à perdre de 1 à 2 kilogrammes par quinzaine, et s'arrêter après une perte totale de 25 à 30 livres. Trousseau prescrit aux obèses 2 grammes de bicarbonate de soude par repas, ou 50 grammes d’eau de chaux si le bicarbonate est mal supporté. Cette médication doit être suspendue après deux mois, puis reprise un mois de suite chaque trimestre, et continuée ainsi pendant deux ou trois ans.
Maigreur, — Cet état, même à un degré notable, n'exclut point la santé; comme l’'embonpoint, il est inhérent à la constitution, ou
(1) De sedibus et causis morborum, epist. xx, art. 10,
(2) Hygiène alimentaire des malades, des convalescents et des valétudinaires, 1861, p. 580.
le résultat accidentel d’un certain nombre de causes ou le caractère transitoire de quelques phases de l'organisme. Il y a des personnes qui, quoi qu'elles fassent, restent toujours grêles, et présentent, suivant une locution triviale, des formes sèches : telles sont les personnes à prédominance du système nerveux ou de l’appareil hépatique ; leur maigreur est due à une disposition native qu'il est difficile d'expliquer. On remarque que beaucoup d'enfants nés à terme sont beaucoup plus petits que leur âge ne le comporte et se développent ultérieurement dans des proportions mesquines; il faut admettre ici, ou l'influence de l’hérédité, ou celle d'une maladie qui à frappé le fœtus au sein de la mère et enrayé le travail de la nutrition : c’est là ce que les anatomo-pathologistes appellent l'atrophie congénitale. Forme passagère de l'organisme, la maigreur s’observe vers l’époque de la puberté chez les jeunes gens des deux sexes; la graisse peut diminuer de beaucoup dans l’habitus extérieur (1). L’atrophie sénile, quoique en rapport normal avec les vicissitudes de la période de décroissement, semble avoir sa raison physiologique dans l’affaiblissement de l’action nerveuse, et par son étiologie révèle celle de l’émaciation qui succède aux chagrins, aux passions contrariées, à la surexcitation longtemps soutenue de l’encéphale, aux craintes habituelles, à un état de concentration habituelle , à l’hypochondrie, aux excès vénériens, aux fatigues et aux douleurs du corps. Les causes qui paraissent porter leur première atteinte sur la nutrition se renforcent secondairement par l'addition de la débilité nerveuse. L’inanition, l’usage d’aliments de mauvaise qualité, l’usage prolongé des acides, l’abus des alcooliques , la vermination, la viciation de l'hématose par les émanations qui, dans certaines professions ou dans certaines localités, se mêlent à l'air, les hémorrhagies, l'allaitement lui-même, etc., déterminent l’amaigrissement, d’abord par l’altération ou la réduction du fluide nourricier des organes, mais ensuite par l’affaiblissement des centres nerveux qui, privés de la stimulation d’un sang bien élaboré, ne
(1) « Ce n’est point la disparition de la graisse seule qui produit l’atrophie du » tissu cellulaire; souvent c'est le défaut de l’évaporation des gaz, la suppression » de ce halitus vilalis qui a cu lieu dans ses mailles. En effet, l’embonpoint » ne dépend pas uniquement de la présence de la graisse, il tient aussi à cette » turgescence vitale que l’on remarque dans l’état de santé. Pourquoi maigrit-on » subitement? Pourquoi le corps se rapetisse-t-il dans la syncope, dans le frisson » d'une fièvre intermittente... ,? C’est parce que tout mouvement expansif est » suspendu, et avec lui l'exhalation de la vapeur qui remplit tous les interstices » des parties.» (Lobstein, Traité d'anatomie générale, t. 1, p. 61.)
fonctionnent plus dans la mesure nécessaire au développement des parties ; l’atrophie d’un membre par l'effet d’une cause locale qui agit sur ses nerfs et en diminue l'influence, est l’image partielle, extérieure, de ee qui se passe dans l’atrophie générale, résultat d’un état morbide ou d’un trouble fonctionnel de l’encéphale.
Une maigreur moyenne, quand elle est primordiale , est plutôt une condition de santé que de maladie; à un degré très prononcé, elle coïncide presque constamment avec une grande irritabilité du système nerveux, et l’imminence morbide qu’elle engendre se rapporte à ce dernier état. Phase organique de deux époques différentes de l'existence, il n’y a lieu d’y remédier; expression d’une lésion ou d’une modification générale de l’économie par suite d’une mauvaise dispensation des moyens hygiéniques, elle est le résultat d’une cause qu'il faut combattre. Excessive, il y faut remédier, quelle qu’en soit l’origme. Chez ceux qui en sont atteints, la circulation capillaire périphérique est affaiblie, la peau est aride, parcheminée, les muscles sont amineis, la vigueur manque, les névralgies et les névropathies se répètent; les fractures, les hernies, surviennent plus facilement, ainsi que les déplacements de la matrice chez la femme; les sujets très maigres sont extrêmement sensibles au froid, au vent, à l'humidité, Presque tous sont d’une sobriété exagérée qui a réduit la capacité de leur estomac et la mesure de leur appétit : aussi n'est-il pas aisé de les amener à l'usage d’une ration plus forte, à une alimentation plus réparatrice. Il conviendra de les soumettre à des pesées périodiques, comme les obèses, pour constater , sinon l'augmentation progressive, au moins la stabilité de leur poids total, car on verra plus loin (t. IF, Alimentation insuffisante) qu'il existe un rapport à peu près constant entre le moment de la mort et la perte subie par le poids du corps. Il est donc une limite de maigreur qu'il ne faut pas atteindre; mais son correctif n’est pas l’engraissement, c'est-à-dire la substitution d’une forme d’imminence morbide à une autre. Il consisterait à augmenter, dans une juste | proportion, la nutrition de tous les tissus, de tous les organes et appareils, à rehausser dans toute l’économie le type de la plasti-
cité et de la force. Les moyeus conseillés par le plus récent écrivain | d'hygiène, repos de corps et d'esprit, sommeil prolongé, alimentation copieuse et composée surtout de substances grasses et fécu- | lentes, produiront-ils cet effet, ou ne constituent-ils pas plutôt une | méthode d’engraissement analogue à celle qui réussit pour les animaux de basse-cour ? Les procédés modernes de nutrition appliqués {aux génisses et aux bœufs maigres les amènent, après quatre mois,
à un degré d’embonpoint que l'élevage dans la ferme n’aurait procuré que dans un délai de quatre ans (1). Tel n’est pas le but de l'hygiène humaine. A ses yeux, l'obésité est une condition morbide qui implique, outre le rôle ou la propriété non connus des vésicules adipeuses, un ralentissement de toutes les fonctions (2).