‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 2)Chapitre 28 sur 114 · IMMINENCE ABSOLUE · texte numérisé non relu

IMMINENCE ABSOLUE

À. Sexe masculin. — Les dérangements et les afféctions morbides qui menacent exclusivement l’homme intéressent directement ou indirectement la fonction et les organes de la génération; ils sont en rapport avec les phases de cette grande fonction, et plusieurs ont été signalés plus haut (Æabitudes morbides). L'accroissement rapide du corps vers l’époque de la puberté produit les mêmes effets qu'une déperdition de force matérielle, et les fièvres dites de croissance, quand elles ne sont point le reflet d’une irritation viscérale, épuisent la constitution. [Il importe alors de ménager le système nerveux et de ne l’activer qu’autant que la force générale et le développement de tous les organes se sont consolidés sous l'influence de l’alimentation et du repos. Mais ces accidents de croissance sont communs aux deux sexes, quoique plus ordimaires chez les garçons. La précocité du sens génital, les premières sensations dont les organes sexuels sont l'instrument, provoquent les adolescents à des abus, à des excès dont il a été parlé; l’influence cérébrale et l’irradiation des organes génitaux se confondent et se perdent dans le même cercle étiologique du satyriasis, de l'hypochondrie, des pertes séminales, de l’impuissance, etc. Les premières tentatives du coîït déterminent parfois des uréthrites ; les excès amènent des engorgements prostatiques, des rétrécissements, des irritations vésicales,

des orchites : nous avons souvent reçu dans nos salles, au Val-de- Grâce, de jeunes soldats qui avaient éprouvé, le jour même ou le surlendemain d’un coït ou d’une masturbation pratiquée après une continence prolongée, une turgescence inflammatoire d’un testicule, une orchite dite spontanée, en ce sens qu’elle est étrangère à toute cause traumatique ou vénérienne. Il suffit de mentionner d’autres maladies qui n'appartiennent qu’à l’homme, telles que l’hydrocèle, le sarcocèle, les lésions du pénis, etc.

B. Sexe féminin. — L'établissement des règles, leur suppression, la copulation, l'état de grossesse, l'avortement, l'accouchement naturel ou provoqué, opportun ou prématuré, la lactation, suscitent à la femme des périls, des maladies, des infirmités ; la disposition même des différentes parties de son appareil génital conspire, avec les fonctions dont elle est chargée pour la reproduction de l'espèce, contre l'intégrité de sa santé, et si la statistique lui alloue une moyenne de longévité supérieure à celle de l’homme, il nous semble qu’elle en est redevable moins aux conditions de la sexualité qu’à celles de son existence sociale. Cette société qu’elle accuse la dispense des longs travaux de l'éducation scientifique; elle lui épargne la rude épreuve des professions qui exigent un grand déploiement de forces; la femme ne participe point aux chances majeures de mortalité qui pèsent sur l’armée, sur différentes carrières, telles que l’enseignement, la pratique de la médecine, sur beaucoup d'industries et de métiers insalubres; le célibat, autre source de mortalité, exerce moins la femme et lui est infligé en moindre proportion, etc. Ce sont ces causes extérieures, issues de notre organisation sociale, qui expliquent les résultats de la statistique obituaire; car plus on envisage de près les conditions de structure et de fonctionnalité qui appartiennent à la femme, plus on y découvre de germes de maladie; la constitution permanente des femmes est à peu près celle de l'enfance, qui sollicite tant de soins et de précautions : la société a donc sagement fait de les abriter dans le cercle de la vie domestique, et de les bercer, loin du forum, dans le rêve perpétuel des félicités intimes.

Nous avons insisté déjà sur les principaux accidents qui accompagnent ou précèdent la ménopause. Roussel a dit avec raison que l'écoulement menstruel est le signe et la mesure de la santé des femmes; il suffit pour faire disparaître des maladies qui ont persisté depuis l'enfance (1). Mais trop souvent cette fonction s’éta-

(1) Hippocrate, Aphor., 28, sect. ur.

blit laborieusement ; elle est précédée ou accompagnée de douleurs, de malaises, de troubles divers des organes respiratoires et digestifs, d'accidents hystériques, convulsifs, de lipothymies, de coliques nerveuses, de chlorose; cette tourmente (dysménorrhée) peut se renouveler à chaque retour ou n'être que le prélude de la première menstruation. D’autres fois celle-ci n'apparaît point, soit par l'effet d’un état pléthorique, dont nous ignorons le mode d'action sur l'ovulation spontanée, soit parce qu'il existe une lésion organique sous l’apparence générale de la santé, soit à cause d’une faiblesse originaire ou acquise de la constitution (aménorrhée par rétention). Les mêmes causes peuvent déterminer graduellement, lentement, la suppression complète ou incomplète des règles, quand elles ont déjà coulé; une émotion, une imprudence de régime, l’omission d’une précaution habituelle peut les faire cesser instantanément. L'exhalation du sang menstruel a lieu, mais des causes diverses s'opposent à sa sortie; c’est l’aménorrhée par défaut d’excrétion ; enfin, l'excès des règles amène aussi des maladies comme leur suppression (1). Quant aux déviations prétendues du flux menstruel, nous en avons parlé (Æabitudes morbides). Remarquons que toutes ces lésions d’une fonction qui domine la vie des femmes sont prévenues par une bonne hygiène, et, une fois développées, cèdent moins à l'emploi des drogues qu’à celui des modificateurs hygiéniques.

La grossesse franchit la limite de l'imminence morbide et entraine une série de souffrances et d'incommodités; chaque appareil, chaque organe y participe à tour de rôle, et souvent plusieurs ensemble: le ptyalisme, les nausées, les vomissements, l'anorexie et la constipation vers la fin, voilà pour le tube digestif; la pléthore, les hémorrhagies, les dilatations variqueuses des membres inférieurs, l’œdème qui s’y ajoute, parfois des hémorrhoïdes, voilà pour la circulation. L’excrétion des urines devient gênée ou involontaire; le trouble mécanique de la circulation veineuse peut avoir pour effet l'hypérémie des reins, et successivement divers degrés de la maladie de Bright, avec leurs conséquences inévitables, Ja présence de l’albumine dans l'urine et l'accumulation de l’urée dans le sang; de là des accès d’éclampsie dont les recherches récentes ont démontré les rapports étiologiques avec l’albuminurie (2). Le plus souvent la lésion rénale se dissipe avec les symptômes urinaires après l’accouchement; mais elle peut s’aggraver pendant les

(t) Hippocrate, Aphor., 57, sect. v.

(2) Mémoires de l'Académie de medecine, Paris, 1856, t. XX, p. 1 et suiv.

efforts de l’accouchement, qui est une cause efficiente d’albuminurie et, par suite, d'éclampsie. Celle-ci est le symptôme le plus ordinaire, mais non unique, de l’urémie chez les accouchées; des paralysies locales de la face, l’hémiplégie, l’amaurose (Simpson), et d’après Litzmann, la manie, la stupeur, en sont aussi quelquefois les suites. Outre cette fatale imminence de convulsions, les fonctions du système nerveux offrent d’autres phénomènes de troubles ou de perversion; des douleurs se font sentir en différentes parties du corps, notamment aux seins, à l’hypogastre, aux aines et dans la région lombaire. La proéminence du ventre qui s’oppose à la vue des obstacles, et la répartition défavorable du poids du corps, sont pour quelques femmes une cause de chutes. L'influence préservatrice de la grossesse est loin d’être démontrée par une somme suffisante de faits : c’est une idée très satisfaisante que celle qui place la femme enceinte sous la protection spéciale de la nature, essentiellement conservatrice de l'espèce; mais on ne voit pas que les maladies aiguës épargnent les femmes grosses, et leur danger s’augmente de la difficulté de traiter la mère sans compromettre l'existence de l'enfant. Toutefois l'excitation générale que produit la grossesse augmente la force de réaction ; le mouvement fluxionnaire qui s'établit vers l’utérus et la prédominance énorme que cet organe acquiert diminuent, pour les autres parties du corps, les chances d’hypérémie et de phlogose, ou agissent sur eux par un effet de dérivation prolongée. On expliquerait ainsi l'amendement et même la guérison de la manie et surtout de la démence, si des observations assez nombreuses, assez exactes, confirmaient ces résultats; les faits communiqués à l’Académie de médecine par Grisolle (1) ont dissipé l'erreur qui a régné si longtemps au sujet de l'influence ralentissante de la grossesse sur la phthisie pulmonaire. Il arrive pourtant que des grossesses répétées modifient avantageusement l’économie , et en corrigent, jusqu’à un certain point, la disposition lymphatique, grâce à l'élan qu’elles impriment à la circulation sanguine et à la stimulation sympathique des principaux viscères.

Nous avons mentionné ailleurs les causes qui peuvent troubler dans le sein maternel la régularité de l’évolution fœtale. Épargner à la mère les émotions violentes et toute occasion d'irritation morbide, c’est beaucoup faire pour l'intégrité du produit de la gestation. Le spectacle d’un accès épileptique peut communiquer au fœtus

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1849, t., XV, p. 10.

le germe de cette maladie sans que la mère la contracte (1). Les frayeurs et l’affliction ont une grande influence sur le développement de l’épilepsie chez l'enfant comme chez la mère. Toutes les statistiques ont enregistré la frayeur pour une très large proportion dans l’étiologie de l’épilepsie (Leuret, 27 pour 100; Delasiauve, 42; Beau, 50).

L'avortement peut avoir lieu à toutes les époques de la grossesse ; la gravité de ses suites dépend de la cause qui le produit et de l'époque où il a lieu. Une foule de conditions inhérentes à l’organisation de la mère sont propres à préparer, à déterminer cet accident; et en première ligne, l’exaltation de la sensibilité, les vices de conformation, la disposition aux hémorrhagies, l’'hérédité, l’habitude introduite par des avortements antérieurs, alors même que ceux-ci ont eu lieu accidentellement. L’avortement est d'autant plus dangereux qu'il s'opère à une époque plus rapprochée du terme naturel de la grossesse.

La parturition, comme la grossesse, s'accompagne de souffrances et détermine l’imminence d’une foule d'accidents plus ou moins graves, soit pendant le travail, soit après la délivrance. La sécrétion du lait donne lieu à un mouvement fébrile qui dure ordinairement d’un à trois jours, et qui, lorsqu'il se prolonge au delà de vingtquatre heures, présente chaque jour un redoublement. L'intensité et la durée de la fièvre de lait sont en rapport avec les dispositions organiques individuelles ; mais lorsqu'elle se prolonge et se complique de phénomènes graves, il existe une inflammation ou une autre cause extra-physiologique, car en elle-même cette fièvre ne peut être considérée comme une maladie. L’insuffisance ou l’excès de sécrétion laiteuse ne produit pas les mêmes effets sur la mère; celle-ci n’a point à souffrir du manque de lait, si ce n’est moralement; mais la surabondance de la sécrétion, disproportionnée avec la force de la constitution, entraîne à la longue l’épuisement et le marasme. Quant aux maladies dites laiteuses, pour les admettre il faudrait des faits qui missent hors de doute la déviation ou la métastase du lait. Si certaines maladies paraissent plus fréquentes pendant l'allaitement, on ne peut nier que cette fonction n’exerce en général une influence heureuse sur la santé des femmes. Nous connaissons une dame sujette à des accidents hystériques très bizarres, qui, suspendus pendant l'allaitement de son dernier enfant, ont reparu depuis le sevrage.

(1) Michéa, Union médicale, 6 novembre 1855,

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