AVANT-PROPOS
Le livre dont nous donnons aujourd’hui la quatrième édition a paru pour la première fois en 1844 (1) ; cette date a de l'importance, et nous croyons qu'il a été plus facile d'écrire sur l'hygiène classique après qu'avant la publication de ce traité. Dès nos débuts au Val-de-Grâce (1837), nous avons ramené l’enseignement de l'hygiène aux considérations d’ensemble, nous avons substitué au morcellement anatomo-physiologique de cette science une coordination plus rationnelle des matières qu’elle embrasse. Notre plan, déduit de celui de Hallé; a été suivi par les auteurs qui ont écrit après nous. Nous avons groupé dans un cadre didactique les questions que soulève l'hygiène publique, les matériaux statistiques qui s’y rattachent, les résultats sommaires des enquêtes des principaux Conseils de salubrité; nous l'avons fait suivre d'une sorte de galerie des professions, précédée de généralités qui en résument les traits communs et les points de contact ; notre classification des professions a été adoptée dans les ouvrages les plus récents. Dans l’examen du sujet de l'hygiène, nous avons introduit l'étude des habitudes morbides, de l’imminence morbide ; dans celui de la constitution, nous avons fait valoir, le premier, les données combinées du poids et de la taille, les résultats fournis par la spirométrie. Nous avons consacré, le premier, un article spécial à l'air confiné, à l’inanition et à l'alimentation insuffisante. Nous nous sommes appliqué à préciser tout ce qui pouvait être précisé dans la question des vêtements, des bains, des exercices, etc.
(1) La 2° édition a paru en 1850, la 3° en 1856,
vil AVANT=-PROPOS,
La troisième édition a été une œuvre de révision sévère et de refonte partielle; la quatrième édition que nous offrons aujourd’hui au public, est la continuation de ce labeur d'un écrivain que le succès engage de plus en plus envers ses lecteurs. Elle contient, outre les données scientifiques qu’on est en droit d'exiger dans un traité, les résultats d’une observation personnelle qui s’est exercée sur des théâtres divers et sous des climats différents ; j'y ai consigné les résultats les plus imporlants de ma mission à l’armée d'Orient (1554-1555). Quant aux additions et changements, nous serions en peine de les indiquer ici à cause de leur multiplicité; le chapitre des professions, les articles relatifs aux épidémies, au régime samitaire, à la salubrité des villes, etc., sont presque nouveaux. Nous avons remanié et développé ce qui concerne les eaux, les habitations, les hôpitaux, etc. Pour donner une idée des ampliations successives de cet ouvrage, 1l suffit de se rappeler que la deuxième et la troisième édition se sont augmentées de plusieurs centaines de pages. Même accroissement de la quatrième ; elle nous à fourni, d’ailleurs l’occasion de rectifier beaucoup d'erreurs typographiques, de châtier le détail, de vérifier des citations et des chiffres, de revenir sur quelques appréciations. Ceux qui liront ce livre avec suite, y trouveront, nous l’espérons, la preuve d’un travail consciencieux et d'une critique impartiale, seuls mérites dont ne soit
dispensé aucun écrivain, à quelque branche littéraire ou scienüfique qu'il ait voué sa plume.
Micnez Lévy.
Paris, 1°" mai 1862,
L'histoire de l'Hygiène est à la fois un des sujets les plus vastes et les plus difficiles à traiter : difficile, parce qu'elle est devenue, sous la plume des écrivains, un lieu commun d’érudition; vaste, parce qu’elle embrasse, dans son cadre obligé, non-seulement la série des productions inspirées par cette branche de la science, mais encore les institutions, les lois, les mœurs, les usages et jusqu'aux monuments des nations. L'instinct de la conservation est en effet le mobile des sociétés, comme il dirige les actes de la vie individuelle.
Être ou n'être pas, telle est l’éternelle affaire de‘l’humanité, et tout ce qu’elle tente dans l’ordre matériel, tout ce qu’elle manifeste dans l’ordre moral, n’est que l'expression de sa lutte contre la destruction, lutte où les générations se remplacent, et dont le prix sans cesse disputé, sans cesse reconquis, est la vie sous toutes ses faces, la vie s’épurant par degrés et s’agrandissant avec les siècles.
Toute agglomération d'hommes qui se forme sur un point du globe, rudiment d’une nation, s'organise pour durer, pour résister : elle élève au gouvernement celui qui comprend le mieux les grandes nécessités de l'existence collective. Législateur politique ou divin, simple code ou révélation, Forum ou Sinaï, le pouvoir qui s'établit a sa sanction dans le but qu'il affecte, car 1l tend à communiquer
M. LÉVY, 4° ÉDIT.— 1. l
à des réunions d'hommes la plasticité sociale, afin qu’elles s’organisent et conspirent avec harmonie à la perpétuité de l'espèce, comme par l'effet d’une autre plasticité s’arrangent et s'entretiennent les instruments du microcosme humain.
L'hygiène sous forme d'ordonnance religieuse et de pres ription civile a done devancé l’'Hygiène qui procède scientitiquement par voie de déduction. Dans l’ordre des temps, l'Hygiène a pour représentants le prophète, le législateur, le savant : le premier impose avec autorité ce qu'il a puisé dans des lumières supérieures ou dans la tradition des sanctuaires ; le second résume en lui l'État avec ses intérêts et ses besoins ; le troisième, individualité isolée, s'adresse aux raisons individuelles et n’exerce sur les masses d'autre action que celle des vérités dont il se fait l'interprète. Faut-il traduire par des noms historiques cette triple phase de l’évolution des sociétés, nous dirons Moïse, Lycurgue, Hippocrate : lun invoquant Jéhovah, l’autre la Patrie, le dernier la Nature, pour propager parmi les hommes des préceptes de conservation et de développement régulier. Il est vrai que chacun d’eux accommode ces préceptes au but spécial qu’il poursuit : il s’agit pour Moïse de créer une nation, pour Lycurgue d’assurer la défense de l'Etat par l’hérédité de la force et de la vertu ; Hippocrate, quoiqu'il ait l'orgueil du citoyen libre et qu'il célèbre la Grèce républicaine aux dépens de l'Asie énervée par le despotisme et par son climat, n’écrit que pour fournir à chaque individu, dans une société avancée, les moyens d’user sainement de toutes les choses qui modifient le corps humain. Il n’ordonne pas comme Île législateur de Lacédémone ; il ne fait point parler un Dieu comme le révélateur du Sinaï; il ne place point une prohibition hygiénique sous la terreur du châtiment ou des imprécations ; il s'adresse tout simplement à la raison, il n’attribue rien en particulier à la divinité {4) : « Chaque maladie a une cause naturelle, dit-il, et sans cause naturelle aucune ne se produit. » De cette investigation des causes naturelles naît la science ; et celui que l’on a justement surnommé le père de la médecine ouvre aussi, dans le Passé, l'ère scientifique de l'Hygiène : « Lorsqu'on recherche, dit Littré, l’histoire de la médecine et les commencements de la science , le premier corps de doctrine que l’on rencontre est la collection décrits connus sous le nom d'ŒÆuvres d’Hippocrate. La science remonte directement à cette origine et s’y arrête. Ce n’est
(1) Œuvres complètes d'Hippocrate, nouvelle traduction
RE € : avec Île texte grec en regard, par E. Littré, Paris, 1840, t. IL, p. 77 et 79 =
HISTORIQUE. 3 pas qu’elle n’ait été cultivée antérieurement et qu’elle n’ait donné lieu à des productions même nombreuses ; mais tout ce qui avait été fait avant la médecine de Cos a péri. »
En nous appuyant sur le témoignage d'une aussi solide autorité que Littré, nous énonçons la restriction suivante : Malgré les travaux antérieurs à l’école de Cos, et qui, perdus, échappent à notre appréciation, la science proprement dite ne saurait dater que d’Hippocrate. Quelles sont, en effet, les sources où peut avoir puisé la médecine qui a précédé Immédiatement Hippocrate ? Littré répond qu’elles sont au nombre de trois : la première est dans le collége | des prêtres médecins qui, sous le nom d’Asclépiades, desservaient les temples d'Esculape ; la seconde, dans les philosophes qui, dans leurs conceptions systématiques, embrassèrent la nature entière, et par conséquent le corps avec ses maladies ; la troisième est dans les gymnases, où l’on étudiait empiriquement les combimaisons de lPalimentation et des exercices, en vue des résultats que rappellent ceux des modernes écoles d'entraînement. Mais si l’on se souvient qu'Hippocrate, tout en louant les remarques faites par les médecins des gymnases, revendique formellement la gloire d’avoir fixé le régime et fondé la prophylaxie sur la proportion respective des exercices et des aliments, on admettra difficilement que le champ d'observation hygiénique fourni par les gymnases ait été fécondé scientifiquement par les prédécesseurs de ce grand homme. Les spéculations cosmogoniques des philosophes ont sans doute réagi directement sur la manière d'envisager les phénomènes fonctionnels du corps humain ; mais les erreurs et les hypothèses qu’elles ont prêtées à la physiologie antique ne sauraient marquer pour la science une époque antérieure à l’école de Cos. Enfin, la médecine sacerdotale, que les Grecs ont reçue des Égyptiens, appartient à la période qui, chez les Juifs, est représentée par les prophètes, période théurgique de la médecine, où les maladies sont considérées comme divines, comme sacrées. On peut lire (1) la nomenclature des maux dont Dieu menace les Hébreux par la bouche de Moïse, La thérapeutique répond à l’étiologie ; Moïse ordonne l'érection d’un serpent d’airain dont la vue doit guérir ies morsures des serpents venimeux. La médecine théurgique des Grecs paraît avoir usé de recettes analogues ; sur diverses médailles, Esculape est accompagné d'un chien, d’un coq, d’une chouette on d’un vautour. Les commentateurs se sont exercés pour trouver un sens à toutes ces choses :
(1) Chapitre xxvin du Deutéronome.
li PROLÉGOWMÈNES.
« Misérables énigmes, s’écrie Malgaigne (1), dont le mot véritable serait plutôt, à mon avis, ignorance et superstition. » Les tables votives que l’on conservait dans le temple d'Esculape ant été souvent indiquées comme des histoires de maladies; mais celles que l’on a retrouvées en donnent une opinion bien différente, et confirment le point de vue développé avec une verve si caustique par Malgaigne : elles ne présentent, en effet, que la mention laconique des miracles opérés par le dieu, et elles ont plus de rapport avec les ex-voto suspendus dans les églises par la dévote reconnaissance des croyants d'aujourd'hui qu’avec des documents vraiment cliniques. Ces faits, et beaucoup d'autres que nous omettons, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de la médecine exercée dans les temples; et nous voilà dispensés, par cette courte analyse des trois sources que Littré assigne à la médecine grecque avant Hinpocrate, de chercher au delà de l’école de Cos les vestiges d’une hygiène scientifique. C’est done aux enseignements de cette école célèbre que s'attachera d’abord notre enquête, après un coup d'œil jeté sur les institutions anciennes qui nous offrent les premières traces d’une police sanitaire. Les signaler en détail nous conduirait trop loin, et sans explorer avec l'assurance de quelques-uns de nos devanciers l’histoire hygiénique des Égyptiens, des Phéniciens, des Indiens, etc., essayons seulement d'apprécier la portée de ce qui a été fait par les Hébreux, les Grecs et les Romains dans l’intérêt de la salubrité. |
Depuis que l’école pseudo-historique de Voitaire est prisée à sa valeur, et que les esprits, plus amoureux de vérité que de persiflage, se sont replacés dans la juste perspective du passé, l'institution mosaique a grandi par toutes ses faces ; on en saisit mieux l’ensemble et l'harmonie, grâce aux commentateurs à haute vue qu’elle a trouvés en Allemagne, et auxquels la France peut ajouter dignement Salvador et Renan; mais il reste à en faire ressortir la signification hygiénique. On s’est plus occupé, en effet, à disserter sur les maladies mentionnées par Moïse qu'à pénétrer, dans leur généralité, les mesures de police sanitaire que ce grand homme a consacrées dans sa législation; elles n'ont guère été envisagées qu'isolément et jugées sous l'optique des idées régnantes. C’est ainsi que l'examen qu'en fait Hallé trahit souvent le collaborateur de l'Encycelopédie. Cependant les préceptes sanitaires de la Bible procèdent d’un système de préservation collective, non de quelques conjectures
(1) Lettres sur l'histoire de la Chirurgie (Gaz. des hôpit., du 23 juin 1842).
HISTORIQUE. 5 incohérentes ; 1l est aisé de suivre, dans ses applications, le système de Moïse, et de mettre en évidence le rapport logique qui lie entre elles toutes ses prescriptions : seulement, il faut tenir compte de la nature des seuls moyens d'exécution qui fussent à sa disposition, et qui se résument dans l’intimidation religieuse. C’est pourquoi la prophylaxie biblique se présente enveloppée de rites et de cérémonies qui paraissent étrangers au but hygiénique ; mais en la dégageant de cet appareil, on ne tarde point à reconnaître ce qu’elle a de rationnel et d’utile ; et ce luxe de formes religieuses, cet axccompagnement d'obligations en apparence singulières, ne nous hâtons pas de les traiter avec mépris : l’orgueil d’une civilisation supérieure fausse le point de vue du passé. Dans le système sanitaire de Moïse, le cohen (prêtre) remplit le premier office : c’est le cohen qui est appelé à constater les premiers signes d’une affection réputée contagieuse ; le cohen seul a compétence pour la distinguer de toute autre maladie, et la fatale ordonnance de séquestration ne doit sortir que de sa bouche. Le lépreux paraitil guéri, c'est le cohen qui vérifie son état et prononce, s’il y a lieu, sa réintégration dans la tribu, c’est-à-dire son retour à la vie civile. Voilà donc un véritable ministère de salubrité publique commis aux hommes du sanctuaire, et c'est dans la religion seule que ces hommes pouvaient puiser l'autorité nécessaire à l’exercice de leurs fonctions. De là l’idée d’impureté attachée à certaines maladies dont le contact pouvait être redouté, où qui, par leur masque hideux, devaient provoquer, avec l'idée de la contagion, une répugnance et un dégoût universels. L'idée de purification est corrélative à celle d’impureté; et comme la maladie, envoyée de Dieu, emporte la signification d’un châtiment, guérir pe suffit point : il faut que le convalescent soit rédimé devant l'Éternel par le cohen. Le sacrifice du péché complète et consacre le traitement ou les mesures hygiéniques. La nécessité de s'adresser au cohen pour Ja rédemption des impuretés corporelles assurait à celui-ci l’ascendant et la vénération dont il avait besoin pour l’accomplissement de son ministère; en même temps, elle servait de garantie à la réalité des guérisons. La publicité et la solennité des ritesn'avaient pas moins d'avantage pour ceux qui en étaient l’objet; en les replaçant dans les conditions de leur vie « antérieure, le cohen écartait par là de leur personne le reste d’appréhension et de répugnance qu’inspire encore le souvenir d’une maladie contagieuse. Le principe de la prophylaxie mosaïque, c’est l'isolement, la séquestration ; et en reléguant le malade hors du camp ou aux portes de la ville, le législateur du désert nous
enseigne l'emplacement le plus convenable des ambulances et des hôpitaux. Éloigner les malades, ce n’est point les guérir; mais, dans l'intérêt d’une population aggloméréé, c'était la seule mesure rationnelle à prendre dans un temps où il n’y avait ni diagnostie ni thérapeutique. Il est dans l'esprit de toute législation sociale de sacrifier l'individu à la masse, imitant en cela la nature, qui veille au maintien de l'espèce; encore les prescriptions particulières dans l'intérêt des individus malades ne manquent -elles point dans la Bible. Le précepte de l'isolement est largement appliqué par Moïse aux hommes et aux choses dans les cas de lèpre déclarée, d’écoulements (1) gonorrhéiques, de flux menstruel : « Le lépreux en qui est la plaie, aura ses vêtements déchirés, sa chevelure sera en désordre, il sera couvert jusqu'aux lèvres et criera : Impur, impur (2)! » Après cet acte de notification au public, il est placé hors du camp. Le septième jour de cette
(1) Nous pensons avec les Septante, Michaëlis et Cahen, que ce mot désigne Île flux uréthral. On a voulu voir en ce passage les hémorrhoïdes, mais au verset 19, chap. xv, Lévitique, le mot 103 ne laisse aucun doute sur le sens réel de cet endroit : la place même où Moïse en parle est une preuve à l'appui de notre opinion, Car de ces écoulements chez l’homme il passe à ceux de la femme. Le complément de cette exégèse se trouve dans la lecture même des dispositions sanitaires que Moïse établit au sujet des écoulements ; elles ressortent évidemment de l'idée de contagion, et l'écoulement du sang chez l’homme n'aurait pas fait venir cette idée à l'esprit du législateur qui a dit que la vie est dans le sang. Ce passage de la Bible tranche le litige historique de la syphilis, que, pour notre part, nous n’ayons jamais pu considérer comme une nouveauté du xv° siècle.
L'opinion d’Astruc, partagée par Girtaner (Abhandlung über die venerischen Krankheiten, Gœttingue, 1802, 2 vol. in-8), provient d’une erreur de dates. Colomb revint d'Amérique en 14493; l'entrée de Charles VIII à Naples eut lieu en février 1494; après s'être fait couronner comme roi de Naples au mois de mai suivant, il ramena presque immédiatement en France la majeure partie de ses troupes. L'armée espagnole, sous la conduite de Gonzalve de Cordoue, n’arriva en Calabre qu’au mois de mai1495, c'est-à-dire presque une année après ledépartde Charles VIIE et de ses troupes, Quant à celles qu'il laissa à Naples, elles ne rentrèrent en France qu’en 1497, et à cette époque la maladie vénérienne y sévissait déjà avec fureur. Où donc est la preuve historique de la communication d’une maladie contagieuse des Espagnols aux Français? II nous paraît qu'aux modernes appartient la considération des différentes lésions de la syphilis colligées en une seule affection: la syphilis est perdue confusément dans la pathologie ancienne par la diversité de ses Symptômes et de ses altérations ; leur interprétation collective et leur réduction en une seule unité morbide ont fait croire à l’introduction d’une maladie nouvelle, (Voyez
À.-J,-L. Jourdan, Traité compict de la maladie vénérienne, Paris, 1826, t. L.) (2) Lévit , xur, 45 et eqq.
* HISTORIQUE. 7 rélégalion , nouvel examen de ja plaie par le cohen, et si la lèpre se confirme, on brüle le vêtement du malade (1); puis, après sept autres jours d'expectation, la plaie est l’objet d’un nouvel examen, et d’autres mesures sont ordonnées suivant l'état où elle se présente. Dans le cas de guérison, « le cohen sortira hors du camp ; le cohen regarde, et voiei que la plaie de lèpre est guérie au lépreux » (Lévit., xiv, 3). La période de purification commence ; réimtégré dans le camp, l’ancien lépreux demeure encore sept jours hors de sa tente (/bid., vers. 8). Dans cet intervalle, il a baigné deux fois son corps dans l’eau, il a rasé son poil, sa tête et sa barbe, et neitoyé deux fois ses vêtements. Ces pratiques personnelles se terminent par le sacrifice de délit. Mais l'habitation du lépreux a été déclarée immonde comme sa personne; elle est l’objet d’une série aggravante de prescriptions : la simple fermeture, l’enlèvement des pierres qui ont été souillées par le malade, le grattage des murs, enfin la démolition (chap. xiV, vers. 35 à 45). Dans les cas les plus légers, le cohen se contente de désinfecter la maison avec lé sang d'un oiseau égorgé, avec de l’eau vive, avec l'oiseau vivant, le bois de cèdre, l’hyssope et le fil rouge. Passons l'hyssope et le fil rouge à la superstition d’une peuplade des déserts de l'Asie, et reconnaissons que les autres mesures ordonnées par Moïse ne sont pas moins avantageuses, moins logiques que la plupart des pratiques usitées encore aujourd’hui dans les lazarets et les quarantaines de l’Europe civilisée. Quoi de plus sage que la séparation prescrite entre homme et femme pendant la période menstruelle et quand l'écoulement menstruel venait à se prolonger ? Et ces ablutions répétées qui sont encore en usage aujourd’hui parmi les populations arabes, qui n’en reconnaît l'utilité à une époque où l'emploi du linge était ignoré, dans les sables du désert, sous les rayons d’un ciel ardent? La prohibition des alliances entre les consanguins et les proches ne dénonce-t-elle pas une observation profonde des causes qui déterminent la décadence des races et l’abàtardissement des familles ? En choisissant lui-même sa femme hors de la maison d'Israël, n’a-t-1l pas donné à la fois un exemple de tolérance, et le précepte salutaire du croisement des races ? Dans quels détails minutieux n’entre-t-il pas pour assurer la salubrité des demeures privées et publiques, des maisons et des villes? Il ne dédaigne de mentionner aucune particularité, si infime qu'elle.
(1) En Italie et dans d’autres pays méridionaux, on brûle encore aujourd’hui les effets d’habillement et de couchage qui ont appartenu à des phthisiques décédés.
soit, lorsqu'elle peut influer sur la santé de tous. Chef d’un peuple nomade dont l’organisation définitive est ajournée jusqu'après la conquête de la terre promise, il sait régler un camp dans son assiette hygiénique ; rien n’est omis : « Tu auras hors du camp un lieu pour les besoins de la nature, et tu porteras avec toi une pique suspendue à ta ceinture, et quand tu te seras accroupi, tu creuseras avec cette pique la terre d’alentour et tu recouvriras Îles matières dont tu te seras soulagé. » Ce précepte, que le soleil de l'Arabie rendait si urgent, est oublié aujourd’hui dans ces mêmes lieux où il a été dicté, jusque dans les villes, au grand détriment des populations.
On peut lire à la suite du Voyage en Orient de Lamartine, dans le récit de Fatalla Sayaghir, qu’une réunion de tribus équivalant à quinze mille guerriers, ayant campé sept ou huit jours dans les mêmes localités avec de nombreux troupeaux, le sol resta couvert d’un tel amas d’immondices, qu’il fut impossible d’y séjourner. Mais ce n’est pas seulement dans les plaines de l'Arabie que Îa prescription de Moïse est tombée dans l'oubli : les récits des médecins militaires qui pratiquent en Afrique nous apprennent qu'avant les travaux exécutés pour leur assainissement, nos principales villes de l’Algérie présentaient le spectacle des déjections accumulées et des foyers putrides au milieu des ruines. Nous-même avons été témoin d’un semblable état de choses en Morée, dans la citadelle de Navarin, et en 1835, une sous-préfecture de France, Calvi (Corse), s’est offerte à nos yeux dans ces mêmes conditions de repoussante insalubrité. J’ajouterai que si ce précepte de Moïse avait été observé en 1854 dans nos camps de Varna et de Crimée, on v aurait compté une énorme cause d'infection de moins.
Le régime alimentaire ne pouvait échapper à la police du législateur hébreu ; il ne pouvait ignorer les effets de l'alimentation sur la constitution des individus comme sur l'avenir physique d’une nation. Dans l’histoire qu'il a tracée des évolutions du genre humain jusqu à son époque, il fait connaître les extensions successives que la substance alimentaire a reçues ; il nous montre l’homme passant de la nourriture la plus simple à la multiplicité des aliments, mais pris encore en grande partie parmi les végétaux, auxquels il ajoute le lait. Dans une période plus avancée, les exigences de l’organisme se sont augmentées : la chair des animaux, les liqueurs fermentées, les assaisonnements de différentes espèces ont pris place sur sa table. Quelle est la portée hygiénique des séries nombreuses de prohibitions alimentaires qui sont consignées dans la Bible? Hallé déclare
ne point la comprendre assez (1); il conçoit seulement lutilité de la prohibition du porc, sujet, dit-il, à une altération du tissu graisseux très analogue à la dégénérescence lépreuse (2). Il faut chercher plus haut, ce nous semble, la pensée du législateur hébreu : placé dans l’aiternative d’énerver son peuple par une diététique exelusivement végétale, ou de tolérer, sur un climat qui punit tout excès, l’usage désordonné de toutes les matières alimentaires, 1l a pensé qu’une règle même arbitraire répondrait mieux à l'intérêt de la santé générale; les restrictions dont il a frappé la nourriture animale ont eu pour effet de tempérer, par un juste mélange des substances organiques des deux règnes, le régime des familles, de pourvoir dans une mesure constante à la vigueur des générations, et de faciliter en même temps l’œuvre d’une civilisation progressive dans le silence des appétits grossiers et des passions farouches que fomente l’usage prédominant des viandes. Il laissait aux Hébreux assez de latitude pour satisfaire à cette autre loi de lalimentation, à savoir, la variété. La diététique mosaïque établit, non l’uniformité, mais la régularité du régime; et loin de nous associer au reproche que lui fait Hallé, nous attribuons à ce régime, fidèlement observé de génération en génération, l’immunité singulière dont les Juifs ont souvent joui au milieu des épidémies meurtrières, et qui au moyen âge altirait sur eux les accusations les plus absurdes, Îles persécutions les plus atroces. Il est une pratique instituée par Moïse, et dont la valeur hygiénique a été constatée avec plus de raison : c'est la Circoncision, stigmate héréditaire des enfants d'Abraham, marque étrange, si nous l’envisageons avec nos habitudes et nos idées du xix° siècle, de l'alliance que Jéhovah a conclue avec eux. On sait ce que Voltaire a dépensé de maligne érudition pour enlever aux Juifs la priorité de la circoncision. A la vérité, Hérodote rapporte qu’elle était pratiquée par les Égyptiens. La première circoncision que la Bible mentionne, et qui fut faite par Abraham, remonte à 1900 ans avant l'ère commune; Hérodote écrivait 1400 ans après Abraham : de cet intervalle de quatorze siècles, Malgaigne(3)conelut à la priorité de la circoncision en faveur des Hébreux. Quoi qu'il en soit, Philon dit que la circoncision préserve la partie d’une certaine maladie inflammatoire qu’il appelle le charbon; ce charbon désigne la gangrène du pénis, l’une des terminaisons du phimosis et du
(1) Hallé, Hygiène ou l'art de conserver la santé, Paris, 1806. (2) Dict. des sciences médic., t. XXII, p. 513. M) Eoc, cit, n. 54,
paraphimosis. Si nous rapprochons cette opinion des passages cités de la Bible (Lévit., xv), où il est question des écoulements impurs, cause ordinaire des accidents qui nécessitent parfois encore une opération très analogue à ‘la circoncision, on ne répugnera pas à admettre un motif de prophylaxie dans cette ordonnance, tout en la considérant en même temps comme une institution politique, un signe de nationalité (1). Enfin, un autre intérêt de salubrité publique se trouvait garanti par l’usage des embaumements, que les Hébreux paraissent avoir emprunté des Égyptiens. On lit, chapitre, versets 2 et 3 de la Genèse : « Joseph ordonna à ses esclaves les médecins d'embaumer son père; les médecins embaumèrent Israël, Quarante jours se passèrent ainsi, car autant de jours étaient employés par les embaumeurs.. » Hérodote {liv. IF, chap. 36) fournit un bon commentaire de ce passage de la Genèse. Quoiqu'il ait écrit environ douze siècles après la mort de Jacob, l’immobile Egypte présentait encore de son temps les mêmes mœurs, les mêmes pratiques qu’à l’époque des patriarches. Cet historien nous apprend qu'il y avait en Égypte certaines personnes chargées par la loi de faire les embaumements et qui en faisaient profession. L'opération
(f) D’après les articles publiés dans l'Encyclopédie méthodique et dans le Dictionnaire des sciences médicales, Hallé refuse à la circoncision tout motif de salubrité, se fondant sur ee que les habitants de l’Arabie et de la Syrie ne sont sujets à aucune incommodité qui ait son siége dans les parties retranchées. Il argue encore de la pratique de cette opération dans l'île de Madagascar, parmi des nations qui ne paraissent avoir aucune notion du judaisme ni du mahométisme. Mais reste une question que Hallé ne résout pas. Pourquoi ces nations pratiquentelles donc la circoncision ? Infirmer par des assertions plus ou moins exactes les solutions données, ce n’est point en fournir une nouvelle,
Les médecins militaires qui ont exercé dans les corps de troupes, et qui yont passé ce que l’on appelle des revues de propreté, comprennent mieux l'utilité de la circoncision ; on ne saurait s’imaginer, en effet, dans quel degré de saleté la plupart des soldats laissent leurs parties génitales, et particulièrement le gland, lorsqu'il est entièrement recouvert par le prépuce; entre le prépuce et ie gland s’'amasse la matière sébacée, jusqu’à former des couches épaisses et blanchâtres qui tapissent entièrement l'extrémité du pénis : rien de plus rebutant que cette sorte de malpropreté; rien de plus favorable au développement des accidents syphilitiques. Or l’incurie des soldats, vainement gourmandée par les médecins, se retrouve dans les classes inférieures. A cette condition, joignez l'influence d'un climat brûlant, tenez compte du défaut absolu de linge, de l'absence de toute . espèce de traitement médical pour les cas de maladie, et voyez si tous ces motifs
réunis n'expliquent point l'établissement de la circoncision dans un butde prophylaxie.
complète durait soixante et dix jours. Il donne des renseignements curieux sur la manière dont ils y procédaient, ainsi que sur les rites funèbres des Égyptiens, rites dont on trouve encore des traces dans les cérémonies actuelles des Israélites modernes. Tout le monde sait que des cadavres embaumés d’après ce procédé se sont conservés jusqu’à nos jours, et en développant plusieurs de ces momies à Paris, on y a surpris les papyrus et les ingrédients aromatiques indiqués par Hérodote. Chez un peuple gardien ‘aussi fidèle des traditions que le sont les Juifs, les pratiques actuelles sont une légitime base d’inductions rétrospectives; or il est difficile de rencontrer à un plus haut degré que chez eux la piété des sépulcres et la religion de la mort; leurs cimetières remplissent toutes les conditions d’une sévère hygiène et d’une sainte commémoration : nous en concluons volontiers à l’excellence de l'institution funéraire chez leurs ancêtres. L'Égypte moderne n’en est plus là, et, comme Pariset l’a si bien signalé, les tombeaux des pères, infiltrés par les eaux du Nil, se convertissent en autant de foyers pestilentiels pour les enfants (1). |
Loin de nous la prétention d’avoir retracé en ce peu de lignes l’ensemble des dispositions hygiéniques qui sont consignées dans les livres mosaïques : ce serait la matière d’un ouvrage, non une page d'introduction; mais nous désirons avoir montré sous leur véritable jour des institutions et des mœurs qui, créées il y a plus de trois mille ans dans le désert de l'Arabie, ne peuvent être appréciées sainement avec les idées modernes et les mœurs de notre société occidentale. Une raison sublime vivifie toutes les parties de l'édifice mosaique ; mais toute raison n’opère que sur le terrain où elle se trouve fixée et avec l'instrument que lui fournit son époque. Admirons la puissance avec laquelle Le législateur hébreu embrasse tous les détails de l’économie sociale et l'unité d'action qu'il y établit; tout converge vers la divinité, tout émane d'elle : la maladie, la guérison, l’impureté, la rédemption par le sacrifice et par l’holocauste. Au moyen de cette fabulation, le cohen devient le gardien de la salubrité publique, l'hygiène a sa sanction dans la
(1) Mémoire sur les causes de la peste. Paris, 1837, in-18. Les cimetières de Constantinople, placés et pour la plupart resserrés entre les habitations, témoignent de l’incurie et de l'ignorance des Tures en matière de police sanitaire : inhumations presque superficielles, ouvertures pratiquées vers la tête à chaque tombeau, terres mal tassées, entrainées, fouillées par les eaux pluviales, tombes crevassées ou à découvert, ossements épars, méphitisme à distance, ete.
religion, et une multitude indocile, sans cesse frémissante sous le joug, un peuple d'esclaves émancipé d'hier, et qui parfois se prend à regretter l'oignon d'Égypte, subit sans murmure les rigueurs d'une discipline sanitaire qui s'étend jusque sur les détails secrets de la vie domestique.
Au lieu de réfléchir sur l’organisation complexe de la police médicale chez les Hébreux, on se contente d’en effleurer quelques parties, non sans offense critique, et l'on s'arrête avec un enthousiasme de collége devant les institutions de la Grèce antique, notamment devant celles de Lycurgue, qui semblent une lutte perpétuelle contre la nature. Les anciens de la tribu prononçant sur le sort du nouveau-né, et le livrant à une mort immédiate s’il leur paraissait trop faible pour devenir un citoyen utile, les femmes assujetties aux exercices d’'uné éducation disproportionnée avec les forces de leur sexe, l'enfant enlevé à l’âge de sept ans à la tutelle de ses parents, la fameuse sauce noire pour base de Palimentation publique, la proscription des arts, l’absorption de toutes les facultés physiques et morales dans un patriotisme fanatique et belliqueux, sont-ce là des créations de sagesse qui méritent d’être opposées à l’œuvre de Moïse? et quelle empreinte ont-elles laissée à l'humanité? Un trait surtout nous frappe dans la société de ces temps comparée à l’institution mosaïque, c’est l’usage reçu chez les premiers peuples de la Grèce, les Thébains exceptés, et plus tard chez les Romains, d'abandonner la vie des enfants nouveau-nés à l'arbitrage des parents ou des anciens de la tribu. Cet usage n’a point choqué les plus nobles intelligences de l'antiquité. Platon va jusqu’à reprocher à Hérodicus d’avoir enseigné par son exemple la longévité aux constitutions valétudinaires, sous prétexte que le soin d’une santé débile éloigne l’homme de la vertu et le rend à charge à la patrie! (Zépubl., Liv. HE) H'ignorait que des constitutions en apparence chétives recèlent une puissante vitalité, que des organisations qui naissent faibles se consolident par le bienfait de l'éducation : si l'arrêt prononcé par le disciple de Socrate eût reçu son exécution, que de génies étouffés au berceau, que d’existences devenues glorieuses écrasées dans leur virtualité ! Opposez les coutumes d’une SOCiélé qui avait atteint l'apogée de sa civilisation aux ordonnances bibliques : l'avantage reste aux tribus encore barbares du désert de Sinaï, et la circoncision semble une aménité à côté de ce monstrueux arbitrage institué autour du berceau.
Les gymnases et les bains sont assurément ce que l'hygiène publique des Grecs et des Romains nous présente de plus remarquable,
HISTORIQUE. 13 et cette double institution brille d'autant plus dans leur histoire, qu’elle manque davantage à la nôtre. IIS savaient apprécier les bienfaits d’une gymnastique rationnelle et la multiple bénignité des bains. Quand Homère fait dire à Ulysse : « Les bains n’ont plus de charmes pour moi » (Odyssée, chant XIX), il nous fait comprendre l'importance qu’ils avaient dans la vie des anciens ; il nous montre encore Hector ne prenant sa nourriture qu'au sortir du bain, et la princesse Nausicaa se baignant dans les eaux d’un fleuve. Les principales villes de la Grèce possédaient de grands édifices destinés aux bains et ouverts à toutes les classes de la population. Les Spartiates, dans la crainte de s’amollir, en usaient avec plus de réserve, mais ils s'en dédommageaient par la fréquentation de l’étuve sèche, d’où le nom de Zaconicum donné par les Romains à la portion de l'édifice employée à cette sorte d’étuve. Chez ces derniers, les bains publics reçurent un somptueux développement : les ruines des bains de Néron, d’Agrippine, de Dioclétien, de Titus et de Trajan, témoignent de la magnificence avec laquelle ils étaient construits. Il n’en existait point pour le publie avant le règne d’Auguste : Mécène en fit élever un dont l'accès était livré au peuple moyennant une obole (Perse, Satir., IX) et à des heures fixées par la loi. Antonius Musa avant réussi à guérir Auguste par les bains froids, la vogue s’en établit ; on fit vanité de s’immerger dans l’eau la plus froide, et l’on vit un philosophe, Sénèque, se glorifier de ses exercices de nageur par la température des calendes de janvier, comme on vit les courtisans de Louis XIV se procurer artificiellement des fistules à l’anus pour capter les sympathies du maître. La natation était considérée comme un des éléments d’une éducation libérale; on stigmatisait un ignorant par ce dicton : Veque litteras didicit nec natare. Sous Justinien, il y avait, au témoignage de l'historien Procope, 815 bains particuliers et publics, 1352 grands bassins ou réservoirs, 15 nymphées, 6 naumachies, etc., alimentés par 14 aqueducs (1). Aux bains s'ajoutaient chez les Romains d’autres pratiques qui se retrouvent encore aujourd'hui duns les bains des Orientaux, notamment en Turquie, en Algérie; elles constituaient autant de spécialités exercées par des esclaves et qu’expliquent assez leurs titres : frecatores, tractatores, alipilarii, picatrices, olearit, unctores. Les onctions étaient déjà en usage chez les Grecs : « On fit couler, dit Télémaque, des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. » Un vieux soldat, interrogé par Auguste sur les moyens
(1) Mém. de l'Acad. roy. des inscripl. el belles-leltres, 1. XVE, p.122
qu'il avait employés pour se conserver : « E'xtus oleo, intus mulso, » fut sa réponse. De nos jours les Turcs ont pour le bain d’étuve une prédilection qui nous à paru contribuer à leur détérioration; Îles médecins qui pratiquent à Constantinople n'hésitent pas à la considérer comme une des causes de la chloro-anémie, si fréquente chez les femmes turques. Volney l'explique par un motif plus humain qu'hygiénique : « La loi du Koran, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal, est elle seule un moti très puissant; et la vanité qu'ils attachent à l’exécuter en devient un autre qui n’est pas moins efficace (1). » Les Russes possèdent encore aujourd’hui des bains publics; nous aurons occasion de signaler le mode suivant lequel ils les emploient. La France en a conservé jusque vers la fin du xi° siècle. Desparts, médecin de la Faculté de Paris, faillit devenir la victime du ressentiment populaire, pour avoir recommandé aux magistrats de défendre les bains, à cause d’une affection pestilentielle qui sévissait alors. Dans le x‘ siècle, on faisait encore baigner les personnes qu’on imvitait à diner ; on faisait prendre un bain aux chevaliers avant la cérémonie de leurs armes, et Louis XI se rendait publiquement au bain, suivi de toute sa cour, au sortir de la représentation des mystères (2).
La gymnastique, dont l'origine remonte à l'institution des jeux olympiens, à occupé une place importante dans l'existence publique et privée des anciens. Médecins, législateurs, philosophes, y tournaient leur attention et la faisaient concourir au maintien de la santé, au développement des vertus guerrières, à la régularité de la vie physique et morale; elle était la base d’un système régulier d'éducation physique auquel étaient soumises les populations libres de la Grèce. De celles-ci elle passa aux Romains, qui élevèrent des gymnases splendides. La vogue amena l'abus; l’abus amena le discrédit : l’'émulation des jeux publics se perdit; les esclaves et les gladiateurs remplacèrent la jeunesse dans l’arène, et le sang coula pour l’amusement de Rome dégénérée.
Il existait chez les Romains d’autres institutions, d’autres coutumes qui ont dû exercer une heureuse influence sur la santé publique. Nous ne parlerons pas de l'habitude qu'ils avaient, en arrivant dans un pays nouveau, d'apprécier, par l'inspection des viscères des animaux, la qualité des eaux et des productions du sol.
(1) Voyage en Syrie et en Egypte, 1, E, p. 226.
(2) Girard, Recherches sur les établissements de bai | e bains publics (Ann. d’ er t. VII, p. 20 et suiv.), à (Ann. d'hygiène,
Rien de plus exact que le rapport qui existe entre le bon état des organes digestifs chez les herbivores et la nature des pâturages : un entozoaire de la classe des trématodes (le distome hépatique) se développe dans le foie des moutons qu'on nourrit pendant quelque temps d’herbages aqueux ; l'humidité de l’habitation dispose le porc à la ladrerie ; les cysticerques se produisent en foule chez les lapins par l'effet de la même cause. L’apparente superstition de cette pratique couvrait donc un but vraiment utile. Sous le nom d’édiles, ils avaient une magistrature municipale qui veillait à la salubrité des habitations et des villes (1): ce qui subsiste encore des aquedues,
(1) La législation administrative des Romains est moins connue que leurs lois civiles et politiques ; mais elle a dû être admirable, si l’on en juge par la disposition de leurs villes, par les constructions monumentales qu'ils exécutaient dans un but sanitaire, par une foule d'indices historiques. Chaque ville avait ses règlements de voirie et de salubrité publiques, modelés sans doute sur ceux de Rome et appropriés aux diversités locales. L'esprit de centralisation, qui se manifeste si énergiquement dans la politique romaine, n'allait point jusqu’à mutiler les prérogatives municipales ; et, quoique liées fortement au pouvoir central de Rome, les autres villes s’administraient avec une grande liberté dans le cercle de leurs intérêts spéciaux. Les fragments qui nous sont conservés de la Tabula Heracliensis nous donnent une idée des soins minutieux que le magistrat prescrivait pour l'entretien de la voie publique, pour la circulation des voitures, etc, Un passage dé cette loi ou de ce règlement nous apprend que les vidanges s’effectuaient la nuit, et que des voitures servaient, comme aujourd’hui, à cet usage : « Quæ » plaustra noctu in urbem inducta erunt, quo minus ea plausira inania, aut ster- » coris exportandi causa, ete. » (Voy. Instilutes de Justlinien, traduites par Blondeau, t. II, p. 81 et suivantes.) On trouve encore des prescriptions touchant la sûreté de la voie publique, et des dispositions pénales contre les déjections, dans l'edicti prœætloris sententiæ quæ supersunt (Ibid., p. 90). Le respect des tombeaux était aussi garanti par la loi, Auguste créa une administration particulière pour la construction et pour l'entretien des aqueducs, et en fit une magistrature honorable dont le chef avait le titre de curator aquarum. L'eau amenée par les aque- . ducs était l’objet d'un impôt et la source d’un revenu important pour l'État, sous la dénomination de wectigal ex aquæductibus, ou bien vectigal formæ (formæ, tuyaux) (voyez le Mémoire de M. Dureau de fa Malle sur la distribution des eaux dans l’ancienne Rome (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XVF, p.363). Sous les empereurs Nerva et Trajan, Rome recevait déjà un immense volume d’eau, et le distribuait dans ses divers quartiers, à des niveaux différents, au moyen de neuf dérivations, dont six prises dans la vallée de l’Anio. Les ingénieurs romains n’ignoraient point Ja théorie du siphon: trois anciens aqueducs de Lyon, notamment celui du mont Pila, construit par ordre de l’empereur Claude, né à Lyon, en présentent l'application. Six cents ans avant J.-C., Tarquin l'Ancien fit construire la grande eloaque (cloaca maxima), canal souterrain du
des égouts qu’ils faisaient construire, nous donne une idée de l'excellence de leur administration. Des édiles particuliers, créés par César sous le titre de cereales, assuraient les approvisionnements publics. Les lieux d’inhumatiou étaient fixés hors des villes. Les inconvénients d’une exposition mauvaise des cités n’échappaient point aux anciens. Vitrave rapporte que la ville de Saiapa, placée d'abord au nord-ouest d’un marais (Salapina palus) dont elle recevait les émanations délétères, fut transportée à quatre milles au delà, au sud-est du marais, auquel Hostilius fit procurer un écoulement vers la mer. Il n’a pastenu à Jules César et à son successeur Auguste que les marais Pontins ne fussent à jamais desséchés. Enfin, le grand nombre de leurs expéditions lointaines, l'étendue de leurs conquêtes, la stabilité de leurs colonies, prouvent que les Romains s’entendaient à faire mouvoir des masses armées à travers les climats les plus différents, sans payer un tribut considérable aux maladies qui se déclarent dans les grandes réunions d'hommes. De nombreuses légions ont franchi les mers, parcouru le monde ancien, depuis les déserts arides de l'Afrique jusqu'aux forêts de l'âpre Germanie, et 1} ne parait point que les épidémies meurtrières aient fréquemment arrêté leur marche. Cependant leurs soldats portaient, outre leurs armes pesantes, leur nourriture pour plus de quinze jours, tout ce qui était à leur usage, tout ce qu’il faut pour se fortifier ; et quant à leurs armes, ajoute Cicéron (1), ils n’en sont pas plus embarrassés que de leurs mains. Comment auraient-ils joui d’ane pareille immunité, si une police de salubrité, secondée par une discipline sévère, ne les eût garantis contre les causes extérieures de destruction et contre leurs propres excès (2)?
Forum jusqu'au Tibre. Plus tard, d’autres égouts, pour les usages privés, Circulèrent sous les voies publiques, convergeant vers la grande cloaque où ils déchargeaient les immondices de la ville; des ouvertures ou regards (mealus) y étaient ménagés de distance en distance. Au rapport de Pline, Agrippa y fit pas-
L 4 Q ser d'énormes masses d’eau pour en assurer le nettoyage. La police des égouts
. As . . « Er appartenait, avec celle des rives du Tibre, à des curatores cloacarum. sous les auspices de l’édilité.
(1) Cicéron, Tuscul., liv. I.
(2) angle sas; des armées, préface) note le silence des historiens sur les maladies des armées romaines, En Germanie, le scorbut (Pline le naturaliste) ; en Sicile, une maladie pestilentiel!e (Ti l i
! itc-Live), ec Ù LE NAT OS ( ve}; ct au siége de Syracuse, une auou sue avec flux de sang (Diodore de Sicile): tels sont à peu près d’après Pringle, les seuls rensei g 5 reNseIgne : i nC Ï $ i x gnements de ce genre qui nous aient été laissés.
Entre les institutions de l'antiquité et celles des modernes, le christianisme établit une différence profonde. A part les idées de quelques philosophes et de quelques législateurs, la civilisation ancienne est matérialiste; elle a pour objet le perfectionnement des facultés physiques, le triomphe de la force matérielle. Le christianisme, au contraire, déclare la guerre au corps, ennemi de de l’âme; il combat les instincts et les appétits de la matière organisée qui sert de prison passagère à l'être humain. Telle est, en effet, l’éternelle opposition des éléments de notre nature, qu'une juste pondération entre la vie morale et la vie corporelle semble un problème presque insoluble ; il faut que l'esprit triomphe aux dépens du corps, ou que le corps prospère au détriment de l’esprit. Mais en même temps que la loi du Christ fait prévaloir la spiritualité et suggère un régime en rapport avec ce but, elle fait respecter la vie individuelle en montrant, sous l'enveloppe du corps, quelle qu’elle soit, des âmes égales par leur origine, égales par leur destination, égales par les prérogatives de l'immortalité. Aussi l'Hygiène moderne ne s'adresse ni à une nation, ni à une classe d'individus ; elle applique dans l’ordre physique la parole du Christ : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés. » Les institutions qui distinguent la société moderne sont conçues dans l'intérêt de ceux qui souffrent de misère ou de maladie, non au profit de ceux qui possèdent assez de loisir et de santé pour passer la plus grande partie de leur journée dans les exercices du gymnase ou sous la main huileuse et caressante des unctores. Quant à la diététique spéciale de l'Église, elle n’a rien qui blesse les lois physiologiques. Le carême, correspondant à une saison transitoire, repose les organes digestifs suractivés par la nourriture principalement animale de l'hiver et les prépare à l'épreuve des chaleurs; les asiles monastiques, dont le nombre est réduit de nos jours, n’ont pas tou- Jours été des antres de corruption, n’en déplaise à leurs adversaires systématiques ; beaucoup de ces établissements ont été des écoles de tempérance et de travail. En voyant l'accroissement rapide de la population européenne, on pourrait croire qu'ils entraient
Montesquieu explique ce laconisme des historiens : « On ne remarque pas, dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, rérissent beaucoup par les maladies ; au lieu qu’il arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, saus avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne. (Grandeur et décadence des Romains, chap. 1. p. 135, édit, Tracy, 1822.)