‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 2)Chapitre 4 sur 114 · LEA · texte numérisé non relu

LEA

dans un système de compensation rationnelle. Il est certain que les États protestants regorgent d’une population exubérante, cause aggravante de détresse, quand ils ne réussissent à s’en débarrasser par voie d’émigration coloniale. D'ailleurs, les natures exaltées ou mélancoliques qu’attire la solitude des couvents ne sont pas, au point de vue physiologique, des éléments désirables de reproduction ; la race humaine gagne peut-être à leur élimination.

Dans notre France toutefois, l'influence de la civilisation romaine s’est prolongée. Pendant quatre siècles d'occupation, les institutions des conquérants furent celles de la race conquise; les mesures de police sanitaire qu'ils avaient introduites furent maintenues par les premiers rois, comme le témoignent leurs capitulaires, et notamment celles de Charlemagne; mais les traces de civilisation antérieure s’effacent par degrés, et bientôt les seuls monuments d'hygiène publique que la France présente sont les léproseries destinées à recevoir les individus atteints de la lèpre, d’éléphantiasis des Arabes et d’autres maladies contagieuses qui se répandirent sur l’Europe à la suite des croisades. Au xm° siècle, Matthieu Pâris ne compte pas moins de deux mille léproseries en France, et porte à dix-neuf mille le nombre de celles qui existaient à la même époque en Europe. Dans le siècle suivant (1350), Jean If, surnommé le Bon, créa une véritable police de santé, bien imparfaite à la vérité, et dont quelques dispositions prouvent dans quelles conditions d’insalubrité était tombée la cité; l'édit royal de 1350 eut le mérite de provoquer des recherches et de nouvelles ordonnances relatives à l'hygiène publique. Le progrès fut médiocre jusque vers la dernière moitié du xvi° siècle, où la Reynie, en régénérant la police générale de Paris, soumit aussi à cette révision la police de santé. À ce magistrat revient l'honneur d’avoir donné le premier exemple d’une convocation de médecins (24 mars 1668) pour délibérer sur une question d'hygiène publique relative à la fabrication du pain. La carrière ouverte par la Reynie ne resta point stérile; la surveillance sanitaire s’étendit de plus en plus ; elle se porta successivement sur les professions nuisibles, sur les épizooties, sur les secours à administrer aux noyés, etc. La province imita l’exemple salutaire de Paris : lPintendant de police de la ville de Lyon publia deux ordonnances (1737 et 1739) ayant pour objet d'arrêter la propagation de la morve des chevaux; Marseille prit, en 1730, des mesures énergiques pour se défendre contre l'invasion de la peste d'Orient. Ainsi s’étendit en France, par des eflorts d'abord isolés, puis plus généraux et plus suivis, uu ensemble de dispositions hygiéniques qui se com-

plètent par le progrès du temps et de la science. L'année 1770 est signalée par une création qui immortalise le souvenir de l’échevin Pia : la capitale est dotée d'un service régulier de secours aux noyés et aux asphyxiés. Quelques années plus tard, l’érection de la Société royale de médecine apporte à l'autorité l'appui d’un conseil compétent ; les rapports qu’elle a fournis sur une foule de questions capitales de salubrité, telles que les épidémies et les endémies, les épizooties, les ateliers malsains, l'éducation physique des enfants, le méphitisme des fosses d’aisances, l’état des voiries, les qualités des boissons et des aliments, etc., attestent l’heureuse direction de ses travaux, non moins que la sollicitude du pouvoir qui les provoquait. |

Depuis cette florissante époque de l'hygiène publique jusqu’en 4802, la seule institution: importante qui s'élève est celle du Conseil de salubrité de Paris (1). Mais cette création a été décisive; elle inaugure une période d'améliorations et de progrès multiples qui se continue au grand profit de la capitale et pour l'exemple de toutes les nations civilisées.

C’est sur la proposition de C.-L. Cadet-Gassicourt que le premier préfet de police, Dubois, réunit en corps, sous ce titre, les savants qu’il avait l'habitude de consuiter dans les affaires relatives à l’hygiène publique. Composé primitivement de quatre membres avec des attributions qui comprenaient l'examen des boissons, des manufactures ou ateliers insalubres, des épizooties, et, plus tard, la visite des prisons et la direction des secours publics, il est formé aujourd'hui de dix-huit membres titulaires, sans compter les menibres honoraires choisis parmi les fonctionnaires dont les attributions touchent de près ou de loin à l'hygiène publique, et il a pour mission toutes les enquêtes d'hygiène publique, l'examen sanitaire des halles et marchés, des cimetières, des tueries, des voiries, des chantiers d'équarrissage, des amphithéâtres de dissection, des fosses d’aisances, des vidanges, du curage des égouts et des puits, des bains publics, des dépôts d'eaux minérales ; la visite des prisons, les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, les indications relatives aux épidémies, la statistique médicale, l'élaboration des tableaux de mortalité, l’assamissement des ateliers et des lieux publics, les moyens de prévenir ou de combattre les inondations, l’amélio-

(4) Voyez, sur cette institution, deux Rapports faits successivement par Parent-Duchâtelet et Marc (Ann. d’hyg., 1'° série, t, XI, p. 243 ; t, XVIIE, p. 5 et suiv.; t. XLIII, p. 201).

ration des procédés industriels nuisibles à la santé publique, la répression du charlatanisme, la détermination des meilleurs modes de chauffage, d'éclairage, de nettoiement et d'évacuation des boues ; l'analyse des remèdes saisis, des boissons falsifiées et l'examen des vases suspects. De 1829 à 4839, il a statué, par voie de rapport, sur h431 questions. Les principales villes de nos départements imitèrent, mais lentement, l'exemple de Paris : Lyon en 1822, Marseille en 1825, Lille et Nantes en 1828, Rouen et Bordeaux en 1831. Le 30 novembre 1836, l'Académie de médecine fut invitée par le gouvernement à préparer un plan général d'établissement de conseils de salubrité départementaux, plan qui a suggéré quelques-unes des dispositions du décret du 18 décembre 1848, portant organisation des conseils d'hygiène publique et de salubrité. Nous renvoyons à ce décret et au rapport qui le précède, ainsi qu’à l'arrêté ministériel du 15 février 1849, à la circulaire du 3 avril 1849 aux préfets, à celle du 3 mai 1851, accompagnant l'envoi d'instructions sur les attributions et les travaux des conseils d'hygiène publique et de salubrité, de ces instructions même qui, préparées par Ambroise Tardieu et discutées par le comité consultatif de Paris, présentent un programme complet d'hygiène publique approprié aux vues pratiques du gouvernement et aux besoins d’une statistique vraiment utile. Ces documents, complétés par un décret du 1% février 1851, donnent une idée complète de l'administration sanitaire de la France, telle qu’elle est instituée pour l'avenir : des conseils d'hygièue publique et de salubrité dans tous les arrondissements, des commissions sanitaires aux chefs-lieux de canton, les uns et les autres reliés à des conseils départementaux; ceux-ci correspondant avec le comité consultatif supérieur qui remplace, auprès du ministère du commerce, l’ancien conseil supérieur de santé créé par l'ordonnance royale du 7 août 1822, avec des attributions trop restreintes. La loi fait entrer les médecins, les pharmaciens ou les chimistes et les vétérimaires pour une juste proportion dans la composition des nouveaux conseils, où elle appelle aussi les notables agriculteurs, les industriels, les ingénieurs de mines et des ponts et chaussées, les administrateurs, ete. Ce logique ensemble, qui constitue une sérieuse tutelle de la santé publique, ne fonctionne pas encore sur tous les points du pays; mais on comprend les espérances qu'il à fait naître. Les anciens conseils départementaux qui avaient déja marché dans la voie de l'hygiène publique ont continué d'y marcher; d’autres s’y sont engagés, et ce mouvement finira peut-être par se généraliser. S'il n’en advenait ainsi, il faudrait im-

HISTORIQUE. 21 puter ce demi-succès à deux causes principales : 4° l'insuffisance des communications des conseils locaux avec leur centre légal à Paris; 2° surtout le caractère purement consultatif des attributions conferées aux conseils de tous les degrés. Là est l’infirmité de linstitution sanitaire en France dans l’ordre civil comme pour l’armée ; elle dérive du rôle qui est fait à la médecine elle-même dans notre système d'administration publique. Tandis qu'en Angleterre, en Allemagne et dans d’autres pays, une initiative réelle est assurée aux médecins investis de charges sanitaires, leur intervention en France est subalternisée ou absorbée par l'élément administratif, qui décide et agit. Il est permis d’espérer pour la médecine un rôle plus efficace, fondé sur la réunion du savoir et de l'initiative, de la compétence et de l'autorité.

L’Angleterre possède deux institutions d’une haute importance, une administration spéciale qui, sous le nom de /egister’s office, rassemble les matériaux d’une vaste statistique médicale et en fait le dépouillement; et le General Bourd of health, établi en 1818 par un acte du parlement, conseil général de santé pourvu d’une initiative presque illimitée, notamment du droit de procéder, par l'envoi d’un inspecteur, à des enquêtes sanitaires dans toutes les villes où le chiffre des décès dépasse 23 sur 1000, et d'y prescrire en conséquence des mesures provisoires qui sont ultérieurement portées à Ja sanction du parlement. La Belgique en 1836, ct la Sardaigne en 1847, ont adopté un système d'administration sanitaire qui ne diffère pas essentiellement du nôtre. La Turquie elle-même a subi l’impulsion de la France en admettant et en instituant elle-même dans les stations insalubres du Levant des médecins sanitaires chargés d'informer leurs gouvernements respectifs des vicissitudes de la santé publique, et souvent de provoquer les mesures de préservation ou les travaux d'assainissement. Un conseil de santé cental fonctionne à Constantinople sous la présidence d’un haut dignitaire, avec la collaboration des délégués médicaux des diverses légations européennes. Le délégué de la France est M. Fauvel, qu'il suffit de nommer pour rappeler d'éminents services, et nous avons pu apprécier en Orient l'influence réelle que cette institution y exerce, surtout à Constantinople. En Turquie comme en Algérie, c'est par la médecine et l'hygiène que la civilisation s’insinue et se propage.

À côté des institutions permanentes, rappelons la conférence sanitaire internationale qui, sous les auspices de notre gouvernement et par l'impulsion du représentant français, Mélier, a préparé

pour un avenir peut-être prochain l'unité de législation et de réglementation en matière de lazarets et de quarantaines; le congrès d'hygiène publique qui s’est tenu à Bruxelles en 1851 et en 1852, et où toutes les grandes questions relatives à cette science ont été posées en termes précis, discutées sobrement et résolues avec sagesse dans la mesure des connaissances acquises; le congrès de statistique qui, cette année même, à Paris, a touché, par plusieurs discussions et rapports, aux intérêts sanitaires des populations. Il serait surtout injuste d'oublier une source de documents et de faits, les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, où nous avons largement puisé, et qui n’ont pas peu contribué à répandre les notions justes, à encourager les administrations sanitaires. L’ouvrage récent de notre savant ami, À. Tardieu, leur offre la facilité des recherches et les clartés d'une judicieuse exégèse (4).

Quelle influence l'hygiène a-t-elle exercée sur nos mœurs, sur nos coutumes ? Âu premier abord, on serait tenté de la nier. Quoi de moins hygiénique que nos usages, et j'allais dire que nos institutions? Vêtements, nourriture, récréations, habitudes domestiques, obligations sociales, toute notre existence d'aujourd'hui, flottante et travaillée, ressemble à une gageure : on dirait que nous avons entrepris de nous conserver à l'encontre de toute règle de conservation. La mode nous étreint de ses caprices et nous condamne à changer tous les six mois la forme de nos vêtements; la fraude assiége nos tables et frustre nos organes des matériaux qu'ils réclament, si elle ne les convertit en poison; les institutions publiques de l'antiquité, telles que le forum, les thermes, les palestres, les théâtres nationaux en plein air, ces institutions qui exerçaient et reposaient tour à tour, dans un ordre harmonieux, les facultés physiques et morales d’un peuple, ont fait place à des systèmes qui annulent la vie publique ou la concentrent dans une sphère de stériles passions et d’irritantes puérilités (2). L'industrie, en dotant certaines classes de surcroît de jouissances et de bien-être, place une partie de nos populations sous l'atteinte permanente des causes morbifères d’un nouveau genre, multiplie dans l'atmosphère de nos cités les foyers d’insalubrité. L'éducation intellectuelle, forcée de s'élever et de se dilater avec les connaissances qui lui servent de fondement, monte le cerveau de notre jeunesse au ton d’une

(1) Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité. Paris, 1852-1854, 3 vol. —2° édit., augmentée, Paris, 4862, 4 vol. in-S. (2) Écrit en 1844.

HISTORIQUE. er:

fiévreuse assimilation. Le génie, condamné à créer à la suite des littératures antérieures qui ont épuisé les sources de la pensée ou les nouveautés de la forme, se tourmente dans les jeux d’une mala dive fantaisie, et répand sur les esprits qui lui demandent le pain quotidien de leur lecture l’ardeur de ses conceptions malsaines. Tel est le moment hygiénique de notre société, sans compter les mutations politiques et le déplacement violent des intérêts, deux conditions assez peu favorables au paisible balancement des santés.

Nouveau contraste! Nous venons d’entasser en peu de lignes les principales causes qui éloignent notre époque de l’observance hygiénique. Or, en face de ce tableau se place un fait qui interdit le regret du passé, un fait qui projette à travers les oppositions de notre vie sociale une lueur providentielle, c’est à savoir, l’augmentation progressive de la moyenne de la vie humaine. On vit plus longtemps par ce temps de perturbation physique et morale qu'aux jours vantés de la civilisation antique, qu'au temps des athlètes et des gladiateurs, des cirques et des palestres : l'Hygiène n’est done pas si loin de nos mœurs et de nos formes sociales qu'on serait tenté de le croire? L'Hygiène n’est donc pas morte avec les âges primitifs, avec les institutions de Sparte et d'Athènes ? Chacun d’entre nous possède une meilleure chance de longévité que les sobrés concitoyens de Lycurgue : et pourtant notre législation ne règle pas le nombre des plats de notre diner; nous ne nous débarrassons point par les noyades de nos enfants contrefaits; tout au contraire, la médecine se fait ingénieuse pour les conserver. En un mot, bien que nous laissions subsister parmi nous les éléments de population qui peuvent faire incliner le plateau de la mort, la mesure des jours qui nous sont comptés a grandi. C'est que l'Hygiène s’est portée de l'individu à la masse, À part quelques institutions conçues dans un esprit de jalouse nationalité, plus encore que de conservation, qu'a fait l'antiquité pour la multitude ? Nos règlements de voirie grande et petite, nos marchés, nos canaux, nos fontaines, nos lavoirs publics, nos hospices, nos crèches, nos asiles pour les orphelins, les enfants trouvés et les enfants des ouvriers, les mille et une inventions d’une charité qui s'attache à toutes les misères, amortit toutes les souffrances, apaise à demi tous les besoins ; ce merveilleux budget de millions que chaque État moderne applique annuellement aux œuvres de Dieu, et qui, fondé par des legs, s’accroit incessamment des libéralités de la mort, voilà des causes qui influent sur la condition des populations plus efficacement que les lutteurs frottés d'huile ou les chars roulant dans une noble poussière.

Les institutions et les usages des nations, en ce qu'ils ont de vraiment hygiénique, sont le témoignage de l'instinct de conservation qui anime les masses comme l'individu, c'est ce que nous avons appelé l'Hygiène spontanée : l'étude et l'observation pouvaient seules conduire à l'Hygiène scientifique. Nous l'avons dit, c’est d'Hippocrate que date cette dernière; c’est dans l’encyclopédie de Cos qu'elle se présente pour la première fois avec les caractères de l'observation positive, avec la sanction de l'expérience ; c'est là que l'action des modificateurs externes est appréciée avec une certaine précision, non-seulement dans l’ordre pathologique , mais encore dans l’état de santé; c’est là que le rapport entre les phases de l'organisme sain ou malade, et les influences que l'on a comprises depuis sous la dénomination impropre de matière de l'hygiène, est saisi dans sa généralité et suivant les nuances de l’organisation mdividuelle. Tandis que les Cnidiens s’enferment dans lannotation successive des symptômes pour multiplier sérieusement les variétés de leur classification nosologique, les médecins de Cos s'attachent à la prognose, prise dans sa signification la plus large; et pour mieux asseoir ce jugement médical de l’état passé, présent et futur du malade, d’une part ils reportent sans cesse leur attention vers les grands foyers d’étiologie que recèle le monde extérieur, d'autre part ils ne se lassent point d'interroger par l'observation les conditions mobiles de la santé, afin d'en déduire par comparaison ia valeur des phénomènes pathologiques. Hippocrate a fixé le domaine de l'Hygiène, il en a proclamé l'utilité quand il a écrit ces lignes dont nous avons fait l’épigraphe de notre livre : « Celui qui, par ses recherches, pourrait connaitre la nature des choses extérieures, pourrait aussi toujours choisir ce qui est le meilleur ; or le meilleur est ce qui est le plus éloigné du nuisible (1). » Ces recherches, auxquelles il convie les médecins, il en a pris l'initiative, et s’il n’a pont rempli le cadre qu'il a tracé, c’est que l’imperfection des connaissances physiques et anatomiques ne lui permettait pas de le tenter autrement que par la voie de l'hypothèse et de l'imagination. Les deux termes de cette vaste étude lui manquaient : la notion exacte de la nature des choses extérieures, celle de la structure des organes et du jeu des fonctions; mais placé au point de contact de ces deux termes, c’est-à-dire observant les changements que l'usage des choses extérieures produit dans l’économie, il a su constater, parfois avec une sagacité merveilleuse, les traits nuancés de la réac-

(1) Œuvres complètes, trad. de Littré. Paris, 1830, t, 1, p. 637.

tion organique, et malgré l'insuffisance des données premières, lier les effets à leurs causes par une véridique filiation. « Ce qu'Hippocrate savait le mieux, dit avec raison Littré, c’étaient les effets produits sur le corps par l'alimentation, le genre de vie et l’habitation ; ce qu'il savait le moins, c'était le mécanisme des fonctions. De là le caractère de son étiologie, toute tournée vers le dehors. » (T. 1, p. 445.) Aussi son esprit se montre-t-il sans cesse préoccupé par les changements de l'atmosphère suivant les saisons et les climats : d’où l’idée des constitutions médicales, idée féconde que les travaux des Sydenham, Pringle, Stoll, Huxham, Tissot, etc., n'ont point encore épuisée. Ces grandes influences se combinent dans sa pathogénie avec la nature propre du sol; la terre, suivantles grandes divisions qu’elle présente, imprime un cachet spécifique à ses productions, et présente à l’action des influences atmosphériques des éléments différents : Kaï räla ra y rÿ yh puôpera Tovra àxélovx &ovra tü ya. » (T. II, p. 92.) En général, tout ce que la terre fait naître est conforme à la terre elle-même : telle est la conclusion de son traité Sur les airs, les eaux et les lieux, et pour ainsi dire la moitié de sa pathogénie. Après les causes majeures de perturbation qui résident dans l’atmosphère et dans le sol, celles qu’il signale avec le plus d’insistance consistent dans l’administration irrégulière des aliments et des exercices ; il fait ressortir en maint passage les inconvénients d’une nourriture trop abondante. « Mais on commettrait une grande faute, une faute non moins malfaisante à l'homme, si on lui donpait une nourriture insuffisante et au-dessous de ses besoins. Car l’abstinence peut beaucoup dans l’économie humaine pour rendre faible, pour rendre malade, pour tuer. Toutes sortes de maux sont engendrés par la vacuité, différents, il est vrai, de ceux qu'engendre la réplétion, mais non moins funestes (1). » Et pius loin : « Qu'une abstinence intempestive ne cause pas de moindres souffrances qu’une intempestive réplétion, c’est ce qu’enseignera clairement un rapprochement avec l'état de santé. » (/bid., p. 591.) On connaît son aphorisme sur le danger d'acquérir dans les exercices gymnastiques un excès de vigueur. Joignez à ces causes de maladie l'influence des âges qu'Hippocrate rapproche des saisons, et celle de la chaleur innée au corps humain, l’une de ses erreurs physiologiques, vous aurez toute son Étiologie. Elle roule donc exclusivement sur l'observation des effets produits sur les organes par les modificateurs externes ; elle dérive immédia-

(1) Hippocrate, De l’ancienne médecine, t. 1, p, 539.

tement de l'Hygiène, et c’est aussi sur l’Hygiène que s'appuie la thérapeutique d'Hippocrate ; il est le premier qui ait déterminé le régime dans les affections aigües, régime abandonné jusqu'alors à la routine ou aux velléités du malade, Dans le premier livre du traité Iept dixtrns, il dit, après avoir signalé l'insuffisance des travaux laissés sur ce sujet par ses devanciers : « Je ferai connaître ce que nul de ceux qui m'ont précédé n’a même entrepris de démontrer. » Dans le troisième livre, insistant sur l'efficacité du régime, c’est-à-dire d’un juste rapport entre l'alimentation et l'exercice pour combattre l’imminence morbide, il ajoute : « Ii ne faut pas chercher à conserver la santé par les remèdes; à cet égard, c'est moi qui ai trouvé ce qui approche le plus du véritable but, mais personne ne l’a exactement atteint. » Il suffit de parcourir les traités Ilegt drattrns bGéor €t Tlept apyains iatpiens, POUr comprendre la part qu'il faisait au régime dans le traitement des maladies. Il a fait du régime son étude constante; sans cesse il en proclame l’importance. C’est dans le régime des hommes, tandis qu'ils sont encore en santé, qu'il fixe le point de départ de ses observations ; c’est par là qu’il recommande expressément de s’imstruire d’abord : Xpn dù ot pofiuara æoutodar ty +ù droirn To dOpoma Ére dyrarréyreoy ox Évuoépe. Et après avoir vérifié comment agissent les aliments sur l’homme sain, il arrive à ce corollaire

« En santé, il faut savoir qu’user, avec une régularité toujours la même d'aliments et de boissons de qualité ordinaire, est en général plus sûr que d'opérer en son régimé quelque brusque et grand changement. » (Trad. de Littré, t. IF, p. 283.) Il analyse avec sagacité toutes es circonstances qui font varier les effets de l’alimentation : « Üne veille prolongée rend plus difficile la digestion des aliments et des boissons ; d’un autre côté, trop de sommeil contre l'habitude, relâche le corps, l’amollit et cause du mal de tête. » (/hid., p. 332-333.) Il indique les ménagements qu’exige une transition de régime : « Dans le passage d’une alimentation abondante à l’abstinence, il faut donner du repos au corps; il faut aussi, quand on fait succéder subitement le repos et l’indolence à une grande activité corporelle, donner du repos au ventre, c’est-à-dire diminuer la quantité des aliments; sinon il en résultera pour tout le corps de la souffrance et une pesanteur générale, » (P. 3829.) Dans un autre passage, 1l résume en quelques mots les lois de la diététique à l'égard des affections aiguës; la médecine physiologique, gardienne inexorablede ses lois,n’aurait pu les formuler plus strictement par la plume de Broussais : « Dans l'administration des ali-

ments, on songera beaucoup moins à ajouter qu’à retrancher, puisque même un retranchement absolu est d’une grande utilité dans les cas où le malade pourra se soutenir jusqu'au moment où la maladie, arrivée à son summum, ait subi la coction. » (P. 305.) Et pense-t-on qu'Hippocrate ordonne de nourrir le malade toutes les fois qu’il est faible, sans tenir compte de la nature de sa faiblesse ? L'école de Brown et de Broussais peut-elle revendiquer au moins l'importante distinction de la faiblesse réelle et de la faiblesse apparente, indirecte, ce voile souvent jeté sur une phlegmasie, sur une désorganisation profonde? Écoutez le médecin de Cos : « Je ne vois pas non plus que les médecins sachent comment il faut distinguer dans les maladies les différentes espèces de faiblesse entre elles, suivant qu’elles résultent ou de la vacuité des vaisseaux, ou de quelque irritation débilitante ou de quelque souffrance, ou de l’'acuité du mal, ou des affections et des formes diverses qu’engendrent chez chacun de nous notre tempérament et notre constitution ; et cependant l'ignorance ou la connaissance de ces choses produit la mort ou le salut du malade. » (T, {[E, p. 317.)

Ainsi, l'observation profonde des effets divers de l’alimentation sur les malades suppléait chez Hippocrate aux révélations du scalpel, et ce que les enseignements de l'anatomie pathologique ont seuls montré aux modernes, à savoir, l'existence des lésions inflammatoires là où pendant la vie la faiblesse et l'abattement avaient été les phénomènes en saillie, Hippocrate le déduisait de la réaction des organes sous l'impression des agents hygiéniques. Ainsi l’hygène, dans laquelle il puisait en grande partie sa thérapeutique, et en totalité les éléments de son investigation étiologique, lui fournissait encore des aperçus d’une admirable justesse sur la nature des états morbides et sur la valeur de certains phénomènes prépondérants. L'influence que l’école de Cos attribuait au régime ressort aussi du nombre et de l'étendue des écrits dont il est l’objet dans la collection hippocratique. Outre ceux que nous avons cités, il faut mentionner le traité Du régime des gens en santé (Hipt diairns dyrewñs), que Littré attribue à Polybe, ouvrage destiné particulièrement à servir de guide aux hommes qui vivent dans une condition privée et libre (idiérœæ), et contenant des conseils pour réduire ou procurer l'embonpoint; le livre De v’usage des liquides (eo! dypé xpñouws), Qui figure dans la cinquième classe de Littré, c’est-à-dire parmi les livres qui ne se composent que d’extraits et de notes, sans rédaction définitive. Le livre Des songes (Test tumvios) est rangé, par le savant traducteur d’'Hippocrate, parmi les écrits qui, dé-

pourvus d’une autorité suffisante pour être attribués à ce dernier, portent néanmoins le cachet de son école; il expose les rapports qui peuvent exister entre les songes et les variations du régime; on à pu le considérer avec raison comme une suite du troisième livre Tep} drairns, Qui traite des effets de la réplétion et des écarts alimentaires, cause fréquente des agitations nocturnes. Le traité De l'aliment (Test roos%e) est rangé par Littré dans la huitième classe des écrits hippocratiques, composés vers les temps d’Aristote et de Praxagore; il traite de la nature même de la substance alimentaire, de ses proportions avec les âges et les tempéraments, de ses variétés et de son mode d'administration. Mais l’œuvre hippocratique qui intéresse au plus haut degré l’hygiène, c’est, sans contredit, le traité Des airs, des eaux et des lieux, monument immortel du génie, et qui non-seulement offre aux méditations du praticien une substance inépuisable, mais développe avec grandeur tout un système d'anthropologie. L'excellence de ce petit livre, si fréquemment cité et si diversement jugé, nous engage à en donner brièvement une idée à nos lecteurs; il est aisé d’y suivre l’auteur dans l'examen de quatre points essentiels : 4° Quel est le degré de salubrité et quelle est l'influence pathogénique des villes, en raison de leur exposition particulière au soleil et aux vents? 2° Quelles sont les qualités des eaux de provenance diverse? 3° Quelles sont les maladies qui prédominent suivant les saisons? 4° Il termine par la comparaison de l'Europe et de l'Asie, rapportant aux conditions du sol et du climat les différences physiques et morales qui dénotent les populations de ces deux contrées. Ainsi que le fait remarquer Littré, Hippocrate se contente d’énoncer les résultats de ses observations, sans nous apprendre comment il les a obtenues, ni par quels moyens il serait possible de les contrôler. Mais si le laconisme des indications que fournit Hippocrate contraste avec la multiplicité des données que l'on exige aujourd’hui pour fondement d'une bonne topographie, on entrevoit bientôt, en les méditant, la grande portée des préceptes qu'il émet; on sent que chacun de ses axiomes concentre la substance d’une observation aussi minutieuse que multipliée, et qu'il use du style aphoristique, non pour affirmer sans preuves, mais sous réduire par la généralisation l'immense détail de son expérience. La physionomie pathologique qu’il assigne aux villes ouvertes aux vents chauds et aux villes accessibles aux vents froids est pleine de vérité; et telle est, suivant Hippocrate, l'énergie de cette influence topographique, que les villes exposées à lorient l’emportent en salubrité sur celles qui sont exposées au nord ou au midi,

ne fussent-ciles séparées les unes des autres que par un intervalle d’un stade (94 toises et demie). (T. IT, p. 23.) Ne voyons-nous pas, en effet, se déployer en quelque sorte la vérité de cet axiome sur les deux versants de ces montagnes du Piémont ou de la Suisse, dont l’un nous présente une population saine et belle, tandis que Pautre est habité par des goîtreux, bénéfice et détriment de deux expositions contraires ? Il est facile d'appliquer à la plupart des énoncations d'Hippocrate le contrôle de l’observation actuelle; mais, pour en reconnaître la justesse, il faut souvent écarter des interprétations accessoires qui émanent des vues erronées ou incomplètes sur la structure et le mécanisme fonctionnel des organes, Certains

passages de ce livre et des autres productions hippocratiques ont une vérité locale, et sollicitent, pour être appréciés, l'expérience même du climat où ils furent écrits. Nous qui avons séjourné en Grèce, nous admirons sans réserve la courte description qu’il donne des maladies engendrées par les marais. Après avoir peint l’état cachectique des individus qui vivent dans les contrées paludiques, il ajoute : « En outre, les hydropisies y sont très fréquentes et très dangereuses; car, pendant l'été, les habitants sont affligés par des dysenteries, par des diarrhées, par des fièvres quartes de longue durée, maladies qui, prolongées, se terminent dans de pareilles constitutions par des hydropisies et causent la mort.» (T, IF, p. 29.) Voilà bien les phases pathologiques que déroule, dans des pays chauds à marais, la saison pyrétique (1). C’est encore ainsi, sous

(i) En se plaçant au point de vue local, et pour ainsi dire dans l'horizon physique de Ja médecine hellénique, Littré a jeté une lumière nouvelle sur les épidémies d'Hippocrate, épidémies que répètent encore aujourd’hui les mêmes climats avec une saisissante identité de nature et de phénomènes, Nous regrettons seulement que Littré, au licu d'éclairer ses rapprochements par la seule pratique des médecins d'Afrique, n'ait pas interrogé celle des médecins militaires qui, pendant plusieurs années (de 1827 à 1833), ont observé sur cette méme terre où Hippocrate a observé et écrit. Dans le nombre de ces derniers, la justice veut que nous mentionnions Raymond Faure, qui, dès 1829, adressait au conseil de santé les lignes remarquables qu’il a reproduites depuis dans son Trailé des fièvres intermittentes et continues (Paris, 1833), lignes où le caractère des pyrexies locales est bien apprécié, et l'emploi du sulfate de quinine largement indiqué. Feu mon maître, Gaspard Roux (Relation médicale de l'expédition de Morée), n'a pas rappelé moins explicitement les principes de la médication quinique dans le traitement des fièvres rémittentes et subcontinues Ce petit livre d'un observateur éminent aurait dû servir de vade-mecum aux médecins de l’expédition d'Alger et de leurs successeurs sur cette terre classique des maladies palustres,

l'horizon de la Grèce, que l’on peut apprécier la justesse de la corrélation qu'il établit entre les maladies et les saisons. Mais, sous toutes les latitudes, il est donné de reconnaitre tout ce qu'il y a de philosophique dans la marche suivie par Hippocrate pour l'étude des constitutions médicales et des climats. Il commence par noter l'influence que chaque saison exerce sur la constitution physique et sur le caractère moral de l'homme dans le pays même où il pratique; et, convaincu que les climats se caractérisent comme les saisons par la prédominance d’une température donnée, il en conelut que les peuples placés sous un climat quelconque doivent présenter le développement des facultés morales et physiques qui sont excitées spécialement par la saison dont la température correspond à ce climat : climats et saisons ne diffèrent done, dans la conception hippocratique, que par le degré de permanence des effets. Qui nierait les modifications profondes que chaque saison imprime à l’homme et à toutes les productions de la nature? Or les climats froids ou chauds représentent en quelque sorte des saisons continues; par la stabilité de leurs conditions, ils doivent agir avec une invariable énergie, non-seulement sur les productions du sol, mais sur les populations qui l’habitent. L’anthropologie de Cos n’isole point l’homme de ce qui l'entoure, elle ne le considère pas comme un être d’une nature distincte; il est fils du sol qui l’a vu naître; il porte, comme tous les autres produits de la nature, le cachet de son origine locale : « Ce que la terre engendre est conforme à la terre elle-même, et l’homme ne déroge point à cette loi commune. » Toutefois l’omnipotence du climat ne va point jusqu’à neutraliser l'action d’autres causes moins générales; en esquissant à grands traits le caractère physique et moral des habitants des montagnes et des plaines, Hippocrate déclare qu’il faut tenir compte de la configuration du sol et de son exposition, comme d’une influence majeure; 1l reconnait avec une égale libéralité le pouvoir des institutions, modératrices des effets du climat; sa pensée sur ce point respire tout entière en ces lignes : « La cause en est (de la pusillanimité et du défaut de courage des Asiatiques) surtout dans les saisons qui n'éprouvent pas de grandes vicissitudes, ni de chaud ni de froid, mais dont les inégalités ne sont que peu sensibles. Là, en effet, ni l'intelligence n’éprouve de secousses, ni le corps ne subit de changements intenses, impressions qui rendent le caractère plus faroucheetqui y mêlent une plus grande part d’indocilité et de fougue qu'une température toujours égale. Ce sont les changements du tout au tout qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de l'im-

mobilité. Telles sont les causes d’où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. Il faut encore y ajouter les institutions : la plus grande partie de l’Asie est, en effet, soumise à des rois; or là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes, ils s’inquiètent, non comme ils s’exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres au service militaire, etc. » (T. IT, p. 62 et 64.) La doctrine de l'influence souveraine des climats, des localités et des institutions, a manifestement inspiré un autre ouvrage non moins admirable que le traité Des airs, des eaux et des lieux, nous voulons parler de l’£sprit des lois par Montesquieu. Vainement l'auteur se tait sur la source où il a puisé le principe de ses magnifiques développements ; vainement Dalembert inscrit au frontispice de ce monument littéraire et philosophique du xvin° siècle cette épigraphe empruntée d’Ovide : Prolem sine matre creatam, la filiation est évidente. Et pourquoi le génie, se retournant contre les siècles accumulés, renierait-il sa glorieuse généalogie? L'idée fondamentale de l’£sprit des lois est dans la nécessité d'accorder la législation des peuples avec la forme de leurs gouvernements, et dans le rapport de cette forme avec la nature particulière du climat. Sans doute le publiciste français, dans le développement de son idée, s'attache principalement à faire ressortir et à apprécier les causes essentiellement morales qui travaillent les hommes réunis en société; mais il a préalablement marqué dans le climat la cause déterminante des dispositions morales des peuples, et la doctrine de Cos a si largement transpiré dans son ouvrage, que des critiques lui ont reproché d'attribuer tout au froid et à la chaleur. Dans le 17° livre, intitulé hippocratiquement : Comment les lois de la servitude politique ont du rapport avec la nature du climat, 11 va jusqu'à étayer, comme Hippocrate, la démonstration de ses prémisses sur le parallèle des peuples de l’Asie et de l’Europe. Admirable virtualité d’un écrit de quelques pages, rédigé il y a plus de deux mille ans, et qui dépose, en traversant les siècles, ici l'idée des constitutions médicales, boussole éternelle de toute pratique, là le germe d’une des productions les plus considérables de l’esprit humain; opuscule que toute main vraiment médicale a feuilleté avec respect, ébauche d'une climatologie tentée sans le secours des notions exactes que fournissent en foule aujourd’hui les sciences physiques et naturelles, et devant laquelle, lecture faite, on s’écrie involontairement: « Que savons-nous de plus? »

L'histoire de l’'Hygiène tire des ouvrages d'Hippocrate deux faits importants : 4° Il existait de son temps, et même avant lui, des

médecins attachés aux gymnases, avec l'office spécial d'étudier les effets de l'alimentation sur les exercices, d'établir sans doute le régime le meilleur pour exceller dans les différentes branches de la gymnastique, et d’en diriger les applications au rétablissement de la santé. 2 Sous le rapport pratique, l’'Hygiène se confondait avec la Médecine, et, soit dans le traitement des maladies, soit dans la recherche de leurs causes productives, soit même dans l'interprétation des phénomènes morbides quant à leur valeur et à leur gravité, les médecins de Cos ont accordé à l’Hygiène une importance première, médiocrement imités en cela par les modernes, qui se montrent plus enclins à la thérapeutique et à l’étiologie systématiques.

Les bornes qui nous sont imposées nous obligent à glisser rapidement sur les travaux dont l'Hygiène a été l’objet depuis l’école de Cos. Les premiers auteurs qui se présentent après elle sont Dioclès de Garyste, connu par son épiître prophylactique adressée à Antigone, l’un des successeurs d'Alexandre, et Celse qui a condensé dans un cadre analytique les notions médicales de son époque (A. Cornelit Celsi de re medica libri octo). Celse, qui florissait l’an 30 de notre ère, nes’est point contenté, comme on l’a répété, de traduire Hippocrate : plus d'une page de son livre porte l'empreinte d’une observation personnelle, et, dans son ensemble, il est mieux ordonné que la plupart des écrits hippocratiques. Après avoir esquissé dans une préface les origines et les progrès de la médecine, il consacre le premier chapitre du 1° livre (1) à l'indication des règles hygiéniques qui conviennent aux différentes constitutions. Osons le dire, il est peu d'ouvrages modernes qui nous offrent en un si petit nombre de pages plus de réflexions judicieuses, plus de préceptes utiles. Que chacun étudie son tempérament, dit-il, car là est le principe des différences individuelles; il n'est guère de corps qui n'ait sa partie faible, un organe plus susceptible que les autres (2). Ailleurs il exprime clairement la loi des sympathies morbides et des idiosyncrasies : « Quofies offensum corpus est, vitiosa pars maxime sentit.»

(1) C’est par erreur que, dans le Dictionnaire des sciences médicales, on mentionne le premier livre de Celse comme étant consacré à l'hygiène ; le deuxième chapitre de ce livre appartient à la pathologie.

(2} « Ante omnia autem norit quisque naturam sui corporis, quoniam alii gra- » Giles, alii obesi sunt; alii calidi, alii frigidiores ; alii humidi, ali sicciores ; » alios adstricta, alios resoluta alvus exercet. Raro quisquam non aliquam partem » corporis imbecillem habet. » (Lib. [, cap. 1, sect. xI.)

N'est-ce pas dans l'organe malade que retentit toute impression trop forte que perçoit l’économie? Il devient en quelque sorte le centre auquel aboutissent toutes les sensations, tous les ébranlements communiqués à la machine; mais cet important corollaire de physiologie pathologique n’a pas été énoncé par les modernes avec plus de netteté que par Celse. La susceptibilité plus grande de l’estomac chez les citadins et les gens de lettres ne lui échappe point (1). Il ne ressemble pas à ces médecins qui mettent la santé au prix d'une observation minutieuse de soi-même, et qui instituent sous le nom d'hygiène la plus misérable des servitudes. Pour l’homme sain et bien constitué, point de règle inflexible; la variété du régime et des exercices, les alternatives inégales de travail et de repos, tel est à bon droit l’ordre de vie qu'il lui conseille : « Sanus homo qui et bene valet, et sucæ spontis est, nullis obligare se legibus debet, ac neque medico neque tatralipta egere. Hunc oportet vartum habere vitæ genus; modo ruri esse, modû in urbe, sæpius 1n agro; navigare, venari, quiescere interdum, sed frequentius se exercere ; siquidem ignavia corpus hebetat, labor firmat ; illa maturam senectutem, hic longam adolescentiam reddit. » Ce langage sera toujours vrai, fût-il d’une latinité moins élégante, car il est celui du bon sens. Les partisans de la tempérance absolue s’offusqueront de cet axiome de Celse, qui résume cependant les conseils qu’il adresse aux hommes sains et robustes : « Modô plus justo, modô non amplius assumere » (tantôt satisfaire simplement le besoin, tantôt en dépasser la stricte mesure), et ils répéteront avec Sanctorius : « Celsi sententia non omnibus tuta est. » Mais sans généraliser ce précepte de facile hygiène à tous les tempéraments, soutiendra-t-on que les mouvements de la vie doivent ressembler aux oscillations isochrones du pendule, et quelle volonté, toujours en éveil, répondra à l’organisme d'une mesure toujours égale d’activité, d’une dose invariable de stimulation? Il ne pouvait d’ailleurs prêcher les excès débilitants, le praticien profond qui à recommandé de ménager dans la santé les ressources de la maladie (2), censurant ainsi {dix-huit siècles à l'avance) les aberrations thérapeutiques de cette médecine qui, s'absorbant dans les localisations morbides, perd de vue le tout vivant, et, par l’aveugle énergie du traitement, enlève d'emblée au malade les ressources de réaction qu'il a thésaurisées dans la santé.

(1) « At imbecillis stomacho, quo in numero magna pars urbanorum omnesque » pene cupidi litterarum sunt.... » (/bid., sect 11.) (2) « Cavendum ne insecunda valetudine adversæ præsidia consumantur. »

34 PROLÉGOMEÈNES.

Quoique séparée justement de la médecine par Hippocrate, la philosophie n’a point divorcé avec elle, et, à certaines époques, elle intervient utilement pour la vulgarisation de ses préceptes. Plutarque leur a prêté les charmes de son style dans un traité d'hygiène (yet mapayyuara) : il y recommande, entre tous les autres exercices, celui de la lecture à haute voix; il s'élève contre l'abus des bains froids, contre le sirmaïsme; quant à ses éloquentes déclamations contre la sarcophagie (nourriture animale), reproduites par Rousseau, il suffit, pour les juger, de rappeler que le philosophe ancien et le philosophe du xvut° siècle n’ont pas exclu la viande de leur régime. Un autre philosophe, Aulu-Gelle, établit dans ses Nuits attiques (iv. XIE, ci) un dialogue entre Favorinus et une dame romaine sur les inconvénients des nourrices mercenaires, et fait valoir l'allaitement maternel par des arguments que ne désavouerait pas entièrement la physiologie moderne; imitateur de Plutarque dans la proscription des viandes, Jean-Jacques s’est inspiré de ce passage d’Aulu-Gelle pour ramener les jeunes mères au devoir le plus doux que la nature leur ait confié (4).

La collection de Cos r’est pas plus riche en traités relatifs à l’'Hygiène que la collection galénique; il n’y a pas lieu d’en donner ici l’énumération. La fécondité de Galien, on pourrait dire sa prolixité, défie la patience de lanalyse ; ses productions originales sur l'Hygiène, jointes à ses nombreux commentaires sur Hippocrate, forment une encyclopédie de cette science, dans les proportions de l’époque, encyclopédie où l'Hygiène morale, que l’on à cru inventer de nos Jours, a son rang, car il a fait, ou du moins on lui attribue un livre sur {a manière de connaître et de quérir les passions de l'âme. I partage la société en trois classes auxquelles il adapte ses prescriptions conservatrices. La première se compose des hommes naturellement vigoureux et sains, ayant d’ailleurs le loisir de la culture personnelle; la deuxième comprend les organisations délicates; dans la troisième, il range la plèbe des travailleurs dont la journée appartient aux occupations publiques ou privées. Les points qu'il à mieux approfondis, sous le rapport hygiénique, que ses prédécesseurs, sont l’enfance, la vieillesse, les tempéraments, les habitudes, les affections morales. Il prohibe les bains froids jusqu'après la période révolue de l’accroissement : « L'eau glaciale

(1) En 1746, Déparcieux (Essai sur les probabilités de la durée de là vie humaine) signale aussi comme cause de mortalité chez les nouveau-nés la funeste coutume de les mettre en nourrice.

HISTORIQUE. 35 saisit trop ceux qui n’y sont pas faits et les refroidit profondément, » plus sage en cette exagération que Rousseau dans l’exagération inverse. C'est Galien qui a mis en circulation l'expression de choses non naturelles, appliquée à la matière de l'Hygiène ; il en distinguait six : l'air, l'aliment et la boisson, l’inanition et la réplétion, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les affections morales ; par opposition aux choses naturelles, qui sont les éléments, les complexions, les humeurs, etc., et aux choses extra-naturelles, qui sont la maladie, la cause et les concomitances. La doctrine du chaud et du froid, du sec et de l’humide,; déjà combattue par Hippocrate dans le traité de l’ancienne médecine, se trouve dans Galien avec la division de chacun de ces éléments en quatre degrés, et c’est sur l'échelle fantastique de ces divisions qu’il prétend classer les propriétés des substances alimentaires et médicamenteuses. Il aperçoit les difficultés de cette classification, mais il l’entreprend dans la pensée de fournir un guide sûr aux pas du médecin : « Ce sera l’œil à l’aide duquel il fixera et discernera la vérité! » (Lib. IE, De medicam. simpl.) Singulière similitude! IL semble que l'erreur tourne comme la vérité dans un cercle éternel, l’homæopathie affirme que la puissance dynamique des médicaments se développe par les dilutions et croît en raison inverse de la quantité matérielle; elle affirme, non à priori, mais avec preuves et expériences. Ainsi fait Galien; il exécute sa rénovation de la matière médicale et hygiénique «non d’après des probabilités et des conjectures, mais d’après des expériences précises et exactes. » La doctrine des quatre degrés s'appuie donc aussi sur l'expérience, comme celle des doses infinitésimales; mais le succès qu'elle obtint n’a pas encore été égalé par cette dernière. Continuée par Oribase, Aétius, Paul d'Egine, Alexandre de Tralles, elle passa des médecins appelés Grecs anciens aux trois écoles à peu près contemporaines des Arabes d'Orient, des Arabes d'Occident et de Salerne; elle défraya la science des médecins européens du xin° et du xiv° siècle qui ne connaissaient que les Arabes, et, par ces derniers seulement, Galien. Elle domina ainsi saus partage le monde médical; mais ce que Descartes fut pour le despotisme philosophique d’Aristote, les savants du Bas-Empire le devinrent pour la médecine galénique ; en apportant à l'Europe les manuscrits de l'antiquité, ils en firent naître le goût, et les livres d'Hippocrate apparurent dans les écoles d'Italie, de France et d'Angleterre. Dans la longue période qui aboutit à la Renaissance, un seul monument historique s'otfre à l'hygiéniste : c’est le recueil versifié de Salerne. Dès le milieu du var siècle, cette

école s'était rendue célèbre par la culture des lettres; mais ce n’est que vers la fin du x1° sièele que Constantin de Carthage, dit l'Africain, y importa le premier la médecine grecque et arabe. Remarquez le siége de cette école, entre l’Europe et l'Afrique; c’est là, dans une ville placée sur la limite de deux civilisations issues, l’une du Coran et l’autre de l'Évangile, que le génie arabe dépose, en se retirant, une vase féconde d’où naît, sous la faveur de Frédéric ÏE, la première institution que la médecine ait possédée dans l'Europe chrétienne. L'importance de l’école de Salerne réside moins dans unique ouvrage qui nous eneste que dans les résultats historiques de sa fondation ; elle n’a guère d'autre mérite que celui de sa date, mais ce mérite est immense; elle succède dans l’ordre des temps aux écoles des Grecs et des Arabes, dont elle est l'expression combinée ; elle servira de type aux institutions analogues qui s’élèveront plus tard dans les grandes villes de l'Europe; elle ressuscite l'enseignement médical, et provoque, par le seul fait de son existence, une législation qui contient les fondements de la police médicale : Le rot Roger décerne à ses adeptes le privilége exclusif de l'exercice de l'art, et établit la pénalité de la confiscation des biens contre ceux qui osent pratiquer sans l'autorisation de l'école. I appert de là que notre société, si infatuée de ses progrès, peut envier quelque chose à la Sicile du xt° siècle. Quant au recueil connu sous le titre de Maximes de l’école de Salerne, il se compose d’une suite de stances en vers léonins, plus remarquables par la précision que par l'élégance de l’expression et la correction de la facture prosodique (1). La forme aphoristique, adoptée par l’auteur (Jean de Milan?), n’exigeait entre les préceptes qui se succèdent aucune liaison méthodique; on y découvre cependant un certain ordre; au début, quelques axiomes généraux sur l'entretien de la santé qui sont, avec les vers.suivants, la plus saine portion de l'ouvrage :

Si tibi deficiant medici, medici tibi fiant Hæc tria : mens hilaris, requies moderata, diæta.

Les conditions d’une atmosphère salubre, les avantages de la propreté, sont indiqués plutôt qu’exposés. Les règles relatives aux boissons, aux aliments, aux assaisonnements, les propriétés ali-

(1) L'Ecole de Salerne, traduction en vers français, par Ch. Meaux St-Marc,

avec le texte latin en regard, précédée d'une introduction, par Ch. Daremberg. Paris, 1861, in-12. |

HISTORIQUE. 37 mentaires, curatives ou prophylactiques d'une foule de plantes, fournissent ensuite un grand nombre de stances et absorbent presque la moitié du texte. C’est dans cette partie que sont agglomérées en vers sibyllins les erreurs les plus grossières, logique émanation des doctrines de l’époque; c’est là que des faits pathologiques mal observés font naître d’absurdes interprétations, et provoquent les conseils de la plus étrange thérapeutique. Cicéron a dit des philosophes, qu'il n’est si énorme absurdité qu’ils n’aient soutenue. Les philosophes le cèdent aux médecins, et, par une aggravation inhérente à leur ministère, ceux-ci appliquent sur le corps humain les témérités que ceux-là se contentent d’agiter en leur cervelle. Après ce petit traité de diététique, le lecteur passe à l'hygiène particulière de quelques organes ; quelques maux qui affectent la tête, les yeux, les oreilles, la poitrine, sont examinés étiologiquement et donnent lieu à des préceptes curatifs. Vient ensuite une dissertation sur Îles tempéraments, sur les quatre humeurs qui les constituent, sur le mélange ou l’excès de ces éléments, etc. Enfin, quelques vers sur les effets de la saignée, et les précautions qu'elle nécessite après coup, terminent le recueil.

Si l’on se place dans la perspective des progrès accomplis depuis cinq ou six siècles pour juger ce livre qui résume l'esprit d’une école célèbre, on n’y verra qu’un fatras indigeste de médecine et de diététique, un lambeau de galénisme cousu aux recettes de la polypharmacie arabe, les dictons de la sagesse antique, et les échos accrédités des superstitions populaires. Mais ne jugeons pas les travaux des siècles antérieurs avec les connaissances d'aujourd'hui; le testament médical de Salerne est un document historique, non une source à consulter pour le travail actuel de la science. Toutefois l’école hellénique semble se réfléchir sur quelques pages, et plus d’un axiome de salubre hygiène vous y frappe comme une réminiscence hippocratique. Cette observation, fécondée par un simple rapprochement de dates, permet de fixer le moment du premier réveil des lettres grecques en Europe; moment bien antérieur au voyage de Chrysoloras (1393), auquel Hallé (4) attribue l'initiative de la révolution qui répandit les lettres grecques en Europe. Nous reconnaissons avec Malgaigne (2) combien ce savant grec a contribué à cette restauration. Venu en Italie pour réclamer le secours des princes chrétiens, l’envoyé de l’empereur Emmanuel Paléologue

(1) Dict. des sc. méd., t. XXI, p. 584.

(2) Œuvres d’Ambr. Paré, édition Malgaigno, Paris, 4841, t. 1, p. 108,

condescendit à enseigner le grec aux disciples qui l’entourèrent avec une suppliante curiosité, et, par cet humble labeur de grammairien, il rétablit entre l'Orient et l'Occident la communion intellectuelle, scellée soixante ans plus tard par la prise de Constantinople (1453). Mais comment l'opuscule de Salerne, que l'opinion la plus générale rapporte vers l'an 1100, s'est-il déjà coloré en maint endroit d'une teinte hellénique, dénotant ainsi dans l’école qui l’a rédigé l'influence mixte des Arabes et des Grecs? C’est que ce livre dédié à un ancien croisé, cette école fondée sur une terre récemment arrachée par les chevaliers normands à la domination des Sarrasins, correspondent à l’époque des croisades : or, les migrations armées qui ont précipité vers l’Orient serfs et feudataires ne furent pas seulement les vains épisodes d’une chevalerie dévote, une odyssée d'aventures glorieusement inutiles; dans la plèbe guerroyante se confondaient clercs, artisans, moines, médecins, et cet essaim bigarré devint, entre les ignorances de la vieille Europe et la tradition scientifique du Bas-Empire, un véhicule de communication. D'une part, l'influence arabe fixée sur plusieurs points de l’Europe, et de là rayonnant sur elle avec énergie; d’autre part, le souffle de l'Orient glissant sur les esprits et les inclinant vers l'antiquité, voilà la double raison du mouvément civilisateur qui, noté sous le nom de renaissance, a commencé dès le xu° siècle, mais qui w’acquit toute sa force que pendant la durée du xv° siècle, marqué tout à la fois par l’exhumation successive des manuscrits grecs et latins, par la découverte de l'imprimerie et par celle de l'Amérique. | Depuis cette époque jusqu’à Sanctorius (1571), les publications assez nombreuses dont l’Hygiène est l’objet se font remarquer tout naturellement par une connaissance plus exacte des anciens, quoique la double superstition de l'astrologie et des panacées, introduite par les Arabes, se prolonge jusqu'au commencement du xvi° siècle, Quelques-unes ont un caractère propre; tels sont : le traité Des aliments de la Bruyère de Champier, cité par Boerhaave ; les quatre discours de Louis Cornaro sur les avantages de la sobriété, dont il présenta lui-même un exemple mémorable, puisqu’en se contentant de douze onces d'aliments solides et de quatorze onces de liquide par jour, il vécut au delà de cent ans; enfin, l'Héstoria morbi et vit du chancelier Bacon. Ce grand homme, en ramenant les esprits du culte exclusif des anciens à l'exploration directe de la nature, substitua l'autorité de l'expérience à celle de la tradition et prépara les progrès ultérieurs des sciences physiques. Sanctorius entra largement dans cette voie nouvelle; son nom seul est une

HISTORIQUE. 3 époque dans l’histoire des trois sciences congénères, la physique, l'hygiène et la physiologie: 1l eut la première idée d’un instrument à point fixe pour l'évaluation de la température ; six ans plus tard, Je thermomètre fut inventé en Hollande, et il sert aujourd’hui, entre les mains de la médecine exacte, au but que poursuivait Sanctorius, à la mesure de la chaleur fébrile. Ses expériences sur la transpiration insensible, contrôlées depuis par tant de nouveaux essais, pèchent sans doute par quelques-uns de leurs résultats; mais conçues avec génie, continuées avec persévérance, elles jettent une vive lumière sur les connexions fonctionnelles des organes, et livrent à l'hygiène une ample veine de déductions pratiques. Scrupuleux à constater l'influence qu'exercent sur la transpiration cutanée tous les états par où passe l’économie, il grandit son sujet jusqu'aux limites d'un traité d'hygiène. Comment se comporte cette fonction éliminatoire aux différentes heures du jour, aux saisons diverses, à l'air, dans le bain, par l’alimentation et la diète, pendant le sommeil ou la veille, etc.? Les réponses faites à ces questions par Sanctorius demeurent encore vraies dans leur généralité ; les expériences faites depuis ont montré seulement que la température extérieure influe plus que la vigueur de la constitution sur la quantité du fluide exhalé par la peau.

En glorifiant la marche imprimée au travail scientifique par François Bacon, et si utilement suivie par Sanctorius, soyons justes envers un cordelier du xui° siècle, qui faillit expier au prix de sa liberté, et peut-être de sa vie, la tentative qu'il fit pour secouer le joug de l'autorité scolastique. Ce cordelier s'appelle Roger Bacon, professeur à Oxford, et qu'on surnomma le docteur admirable, K avait reconnu la nécessité de fonder la science sur l'observation, d'interroger directement la nature. Il trouva même des élèves qui se cotisèrent pour faire les frais des expériences projetées ; 1l n’en fallut pas davantage pour le désigner aux persécutions de ses supérieurs religieux ; condamné à la prison perpétuelle, au pain et à Veau, il n'en sortit qu'à la condition de renoncer à la physique. Sept ans avant Sanctorius, était né à Pise cet autre martyr de la vérité, Galilée (1564), qui osa démontrer par des expériences péremptoires la vérité du système de Copernic, déclaré hérétique en 1515 par l’inquisition. L'année même où Sanctorius vint au monde vit naître Keppler, ce révélateur des trois grandes lois qui régissent les mouvements des corps célestes. Le xvi° siècle, après avoir donné ces grands hommes, produit à son déclin le génie français qui, à l’âge de vingt ans, imagine l'application de l'algèbre à

la géométrie, jette les bases de la dioptrique, et prépare, si l’on peut ainsi dire, Huyghens (1629) et Newton (1642) : le Jecteur à nommé Descartes. Galilée, par la découverte de la pesanteur, avait conduit Torricelli à celle de la pression atmosphérique; Descartes suscita l’idée à Pascal de mesurer les hauteurs par le baromètre ; ce dernier résolut en même temps les principaux problèmes de l’équilibre des liquides. À ces découvertes Newton en ajoute d’autres plus grandioses : la loi de la gravitation universelle, la décomposition de la lumière, prémices d’un génie de vingt-quatre ans. C'est encore Newton qui posa les premiers fondements de la chimie mécanique en montrant que les combinaisons dépendent de l’action moléculaire. La physique générale reçut de-ses travaux une grande impulsion ; en appliquant le calcul aux phénomènes naturels, Newton apprit à vérifier par ce contrôle analytique les résultats de l’expérience. Il institua l'étude des forces auxquelles on doit rapporter tous les phénomènes (1); il n’observait, il ne classait ceux-ci que pour arriver à celles-là; enfin, en considérant l’attraction, nonseulement entre les masses à de grandes distances, mais encore entre les particules des corps, il créa la philosophie naturelle.

La liaison étroite qui existe entre les sciences physiques et l’hygiène nous obligeait à indiquer rapidement les progrès accomplis par celles-là dans les xvi° et xvri° siècles, progrès qui se sont continués jusqu’à nos jours, et qui ont élargi le domaine de la physique, au point de constituer en autant de sciences particulières ses principales branches, telles que l'électricité, la lumière, la chaleur, le magnétisme, l'acoustique, etc. Plus tardive, la chimie se dégage cependant des erreurs de l’alchimie, grâce aux efforts de Becker de Stahl, de Bocrhaave; Geoffroi expose la théorie des affinités et procure à Scheele et à Bergmann de puissants moyens d'analyse. Venel, et ensuite Black, constatent le principe qui caractérise les eaux minérales acidules ; Beccari sépare de la farine de froment lamidon et le gluten ; Cartheuser applique aux médicaments l’analyse par l’eau et par l'alcool. La découverte des gaz, entrevue par Van Helmont au commencement du xvn® siècle, immortalise les noms de Priestley et de Lavoisier et ouvre à la chimie une carrière nouvelle qu’elle parcourt avec autant d’ardeur que de succès. L’atmosphère dans laquelle l’homme est plongé lui livre le secret de

(1) «La méthode la plus sûre qui puisse nous guider vers la recherche de la vérité consiste à s'élever par induction des phénomènes aux lois, et des lois aux forces, » (Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, p. 258.)

HISTORIQUE. LT sa composition, et les rapports qui lient les êtres vivants avec l'air se manifestent sous un nouveau jour. L'identité des phénomènes de la respiration et de la combustion est proclamée, presque démon trée; le calorique est mesuré par l'instrument de Laplace et calculé par Lavoisier; l’art de propager, de retenir ou de distribuer la chaleur dans les habitations est développé par Thomson. Berthollet, Fourcroy, Vauquelin, font concourir l’analyse chimique à l'étude des maladies. Coulomb soumet l'électricité au caleul, établit les lois d® sa répartition à la surface des corps : entre ses mains la balance accuse les moindres degrés de cet impondérable ; Volta le condense. Enfin, Galvani dote le chimiste d’une puissance nouvelle, la science d’un ordre de faits mattendus.

Cependant les connaissances médicales, qui sont avec la physique et la chimie l'indispensable appui de l'hygiène, tendent aussi à une exactitude de plus en plus grande, là du moins où l'exactitude est possible. Les belles expériences de Harvey sur la cireulation du sang (1619), la découverte des vaisseaux lactés par Asellius, les recherches de Rudbeck et de Bartholin sur les diverses portions du système [vmphatique, recherches couronnées longtemps après par celles de Hewson, de Hunter, de Mascagni; les notions anatomiques perfectionnées par Malpighi, Ferrein, Winslow, Cowper, Valsalva, Scarpa, elc.; l’anatomie pathologique instituée par Morgagni; les résultats de la pratique féconde des grands observateurs, tels que Sydenham, Boerhaave, Van Swieten, Mead, Hoffmann, Torti, Baglivi, de Haen, Stoll, ete.; la physiologie éclairée par les vivisections et par l'anatomie comparée: telles sont, avec tant d'autres travaux dont l’énumération serait longue, les acquisitions de la médecine jusque vers le déclin du xvin® siècle; elles se réfléchissent sur l'hygiène, ainsi que les progrès des sciences physiques et chimiques. Dès le commencement du xvut siècle, on s'efforce de trouver les causes de l’altération de l'air et les moyens d’y remédier (Boyle, Hales, Sutton). Locke écrit sur l'éducation physique; Winslow démontre le dangér des corps baleinés dans l’habillement des femmes ; Tissot vulgarise les préceptes de l'hygiène (1). Nous ne pouvons que mentionner les expériences de Duhamel et de Tillet, celles de Fordyce et de Blagden sur les variations de la température humaine ; les écrits de Vicq d’Azyr sur le méphitisme et de Thouret sur les inhumations ; les commentaires de Lorry sur la statique de

(1) Avis au peuple.— De la santé des gens de lettres, nouvelle édition. Paris, 1826, etc,

Sanctorius, son traité célèbre des aliments, celui de Zuckert (1); le traité des maladies des artisans par Ramazzini (2), ouvrage dont la seule idée honore le xvu siècle. Le xvim® inscrit encore avec orgueil les noms de Pringle, de Lind, d'Hillary, de Poissonnier, de Coock, de Parmentier, de Jean-Pierre Frank (3), de Michaelis (4). Hallé établit par ses travaux un lien de continuité entre le xvi et Île xix° siècle; en soumettant à une révision sévère un certain nombre de questions fondamentales, telles que les tempéraments, les climats, éte., il a fait pour l'hygiène générale ce que Parent-Duchàtelet a tenté de nos jours pour l'hygiène publique, à laquelle ce dernier a fait, de plus, avec succès une large application de Ta statistique.

Accumuler des noms d'auteurs et d'ouvrages, ce n’est point tracer l’histoire d’une science, et pourtant, vu les limites de cette esquisse, comme à cause cles matériaux immenses que ces dernières cinquante années ont apportés à l'hygiène, notre rôle se bornerait forcément à les énumérer. Arrêtons-nous donc ici, et dans l'impossibilité de résumer les travaux de ces derniers temps, essayons d'analyser l'esprit qui les a dirigés. Envisagés comme un ensemble de lois et de règles, l'hygiène est solidaire des théories qui se succèdent dans la médecine; et celle-ci, à son tour, à quelque époque qu'on la considère, marche à l’ombre d’une doctrine philosophique. Chaque école qui s'élève, obéit, sans le vouloir, à une tendance qu'elle n’a point créée et glisse sur la pente du siècle qu’elle prétend régenter. C’est qu’il en est des sciences comme des êtres vivants: elles subissent la loi du milieu dans lequel elles se développent; tout en se repliant sur un ordre spécial de faits, elles reproduisent dans l'élaboration de ces faits l’esprit général de l’époque. Ce qu’il y à de plus général dans chaque période de lhumanité, c’est la conception philosophique qui lui sert pour ainsi dire d'encadrement. Des noms propres aideront à faire ressortir la dépendance où la philosophie retient la médecine, et par conséquent l’hygiène, car les noms propres résument les phases de la science éomme en politique ils résument les partis, et pour que la démonstration soit plus

(4) Allgemeine Abhandlung von den Nahrungsmitteln. Berlin, 1775.

(2) Trailé des maladies des artisans, d’après Ramazzini, par Ph, Patissier. Paris, 1824, in-8.

(3) System einer vollständigem medizinischen Polizei. Manhein, 1779-1817, 6 volumes in-8. — De tuenda republica per medicorum consilia, 1745.

(4) De principum ratione in conservanda subditorum sanilate, 1760.

évidente, nous l’appuierons sur les modernes. Les travaux de PA cadémie de chirurgie et de la Société royale de médecine ressortent de l'esprit de critique et de révision universelle dont Voltaire, Dalembert, Diderot, sont les promoteurs, et qui, par Rousseau, par Hallé, se propage dans l'hygiène. Si le spiritualisme prolonge son influence à Montpellier et nous fait souvenir de Malebranche dans Barthez, s’il jette une dernière lueur à Paris dans la nomenclature nosologique de Pinel, voici venir Bichat avec ses procédés d’analyse exacte; Locke et Condillac répandront sur la science, satellite de la philosophie, les clartés de leur système. Les travaux de Broussais continuent cette ère : le rôle départi à la sensation dans la métaphysique de Condillac, lirritation le remplira dans la médecine physiologique; ici la sensation réfléchie explique tous les phénomènes intellectuels: là l’irritation, modifiée suivant les tissus, devient la clef de la pathologie. Cependant des doctrines nées au delà. du détroit commencent à s’irradier en France. L'Empire avait vécu d’une vie factice entre le christianisme officiel et la tradition voltairienne, distrait d’ailleurs de la spéculation par le fracas des événements. Le calme rétabli, Royer-Collard rend à la philosophie son domaine, Cousin interroge l'Allemagne, Jouffroy commente l’école écossaise. De ces efforts et de beaucoup d’autres naît l’éclectisme; sa valeur, ses services, nous n'avons pas à les discutèr, nous déclarons sa naissance. Laissez s’écouler quelques années, laissez mürir Îles germes qu’il dépose dans les esprits, et bientôt quelque chose se remuera dans la médecine : influence mixte, négative, concillante, comme on voudra la qualifier, mais réelle. La pratique devance l’enseignement et use de ressources empruntées à tous les systèmes avant que la théorie songe à en extraire les parcelles de vérités qu'ils recèlent. C'est l’éclectisme qui fait entrer dans la médecine contemporaine les faits disparates, les résultats contraires, les interprétations multivoques. Toutes les doctrines s’y installent : au vitalisme, ce qui reste encore d’affections indéterminées dans Île cadre nosologique; à l’organicisme, les fièvres ramenées à l’altération folliculeuse du tube digestif; l’humorisme est réhabilité par une chimie de bon aloi; on ne conteste plus les services rendus par l’école de Broussais; enfin le microscope, manié avec une savante industrie, commence une série nouvelle de découvertes dont les unes éclairent l’étiologie et dont les autres deviennent une base d’indications curatives. Ainsi Péclectisme convoque autour de la médecine toutes les méthodes d'investigation, tous les systèmes, toutes les conceptions; ainsi la philosophie aboutit à la médecine et l’en-

hl PROLÉGOMÈNES.

traîne dans ses vicissitudes. L’hygiène s’en est ressentie, et dans les traités spéciaux dont elle a été l’objet depuis le commencement de ce siècle, on démêle l'influence qu'elle a reçue de l’idée systématique des auteurs. Les ouvrages qui ont eu le plus de succès en France sont sans contredit ceux de Tourtelle, Rostan et Londe. Le premier, où des chapitres sont consacrés aux forces vitales et au principe vital, est à l'hygiène ce que la Nosographie philosophique de Pinel est à la médecine. Le livre de Rostan, très supérieur par le détail et par l’ensemble, représente l’organicisme appliqué avec verve ef talent à l'hygiène; composé pendant la période guerroyante de l’école physiologique, il se ressent naturellement de l'esprit de lutte et d'agression, et, comme le célèbre ouvrage de Richerand sur la phvsiologie, il corrige, par le charme d’un style aussi élégant que pur, l’aridité des détails didactiques. Londe, le dernier venu en cette carrière, y apporte un jugement sobre et droit, il débrouille avec netteté les erreurs et les vérités accumulées sur le terrain de l'hygiène; mais son livre n’accuse pas moins la tendance dogmatique de ses études. Gall et Spurzheim dominent dans le premier volume, sous l’enseigne d'hygiène de l’encéphale; et la dichotomie de Broussais est le point de vue qui préside à l’appréciation des modificateurs externes (1).

Il n’est qu’un moyen de soustraire l'hygiène à toute influence systématique : c’est de la circonserire dans la limite rigoureuse des faits et de laisser aux faits leurs liaisons naturelles. Établir les conditions qui font varier la puissance réactionnelle de l'organisme, déterminer la nature et les effets des modificateurs ; déduire ensuite, de cette double notion, les règles conservatrices de l’individu et des hommes réunis en société, tel est le plan que nous essayerous de remplir sous les seuls auspices de l'expérience et de l’obser vation.

Page 1