IV. — Des eaux stagnantes
Nous comprenons sous cette dénomination toutes les variétés d'eaux plus ou moins immobiles qui peuvent nuire à la santé de l’homme par les produits de leur évaporation, lacs, étangs, marécages, marais salants, marais salés, ports, fossés, mares, lais et relais. Les détails dans lesquels nous allons entrer sont justifiés par Je rôle immense que jouent les eaux stagnantes de différentes espèces dans la pathogénie des pays chauds et tempérés, et par les larges indications d'hygiène publique qui en découlent.
Peu de régions du globe échappent complétement à cette funeste influence; là même où la civilisation semble avoir atteint son
CIRCUMFUSA. — DES FAUX. h63 apogée, les marais couvrent une vaste étendue du sol; celle qu'ils occupent en France est difficile à évaluer, même d’après les documents officiels. La Sfatistique de la France, fournit dans les deux séries Je tableaux relatives aux diverses espèces de sols et à la division agricole du territoire, les renseignements suivants :
Hectares.
Oseraies, aulnaies et saussaies....,... 64 490 Landes, pâtis et bruyères............ 7 799 672 Étangs, marais, canaux d'irrigation. . ... 269 432 Sol limoneux ou marécageux. ......,.. 284 464
Ce qui donne déjà une superficie totale de 8 418 058 hectares de différents sols marécageux; mais le département de l’Ain, couvert de marais et d’étangs, figure ailleurs pour une surface de 214 000 hectares dans les sols argileux dont l’étendue n'est pas moindre de 2 232 885 hectares en France.
On porte à 60 000 le nombre de victimes que fait annuellement la fièvre des marais dans les États romains, dans les maremmes de la Toscane et sur tout le littoral de l'Italie ; les maladies qui dominent dans le delta du Danube, dans les possessions françaises de l'Afrique, dans les Antilles, au Sénégal, dans les Indes, etc., sont dues en grande partie à l’action des marais. Le seul hôpital de Bone a reçu, du 16 avril 1832 au 16 mars 1835, 22 330 malades, dont 2513 ont succombé; le docteur Annesley assure que la mortalité des Européens dans les contrées tropicales résulte, pour plus des deux tiers, de l'influence palustre. L'existence des marais est donc à la fois une des causes pathogéniques les plus répandues et les plus redoutables ; la médecine est appelée à combattre les manifestations aussi variées qu'insidieuses de cette cause toujours la même, soit qu’elle développe en Hollande de simples fièvres d'accès, en Afrique des fièvres rémittentes et continues avec des exacerbations pernicieuses, la fièvre jaune dans les Antilles, le choléra dans le delta du Gange; mais c’est à l'hygiène à renouveler le prodige mythologique, en étouffant cette hydre à mille têtes qui décime les populations du globe. C'est ici surtout qu'on à meilleure chance à prévenir qu’à guérir, car le nécrologe des contrées palustres prouve combien est erronée l'opinion que les fièvres pernicieuses sont faeilement eurables, et si le quinquina agit héroïquement contre le danger des accès, il ne peut rien contre les eflets lents de l'atmosphère marécageuse, contre les eflets consécutifs des fièvres qu’elle développe, il ne prévient les rechutes et récidives que dans
une certaine limite : Phygiène seule peut arrêter la dégénérescence des populations qui y vivent plongées, et leur restituer le bénéfice de la moyenne ordinaire de longévité.
L’Asie paraît moins infestée de marais que d’autres parties du globe; ses principaux sont le lac Elton, à l’est du Volga, et dont l'exploitation fournit les deux tiers du sel employé en Russie; la mer d’Aral, le lac d'Urmia en Perse; le lac Balkalinor, le lac Lopnor ; la mer Caspienne est cernée de lacs salins; le Gange circonscrit par ses atterrissements des marais nombreux; du Tanaïs à la mer de Crimée s'étendent les Palus-Méotides; au fond de la mer Noire se trouve la Mingrélie où se traîne le Rion, autrefois appelé le Phase : AÙros de à Das otacmratos maytoy Toy moTapoy xai CYR freorara(«le Phase lui-même est de tous les fleuves le plus stagnant, et celui qui coule avec le plus de lenteur ») (1). Les pluies tropicales, qui tombent en Afrique pendant l'hivernage, gonflent périodiquement les fleuves et les cours d’eau, et produisent des débordements. Le Sénégal, dont les sources circonscrivent, sous le 11° degré de latitude, un domaine de 50 lieues en largeur, et qui reçoit dans son cours supérieur un grand nombre d'affluents, parcourt, après avoir formé les cataractes de Jovina, celles de Felow et beaucoup d’autres, un trajet de plus de 200 lieues jusqu’à son embouchure. Ses eaux, sans cesse repliées, s'égarent en méandres si multipliés, qu'il ne fait jamais 5 lieues en ligne droite, jusqu'aux lacs de Cayar et de Panié-Foule, à 60 lieues de la mer. Quand, après le solstice d'été, les eaux tombées dans le haut pays ont fait grossir le fleuve, il se précipite avec fracas du haut des cataractes, enfle ses eaux à 38 et A0 pouces au-dessus de son niveau ordinaire et les épand au loin sur les terres ; les deux lacs s’emplissent ; les bassins latéraux, jusqu'alors à sec, se transforment en canaux dits marigots, qui propagent les eaux dans l'intérieur : c'est alors le même spectacle que dans le delta du Nil, inondé par le débordement du lac Mœæris; mêmes conséquences après la crue, quand le manque d’inclinaison du sol contrarie l'écoulement des eaux et convertit le pays entier en un vaste marais. Tout le littoral, du cap Vert à Sierra- Leone, présente pendant quatre mois cet aspect. Les eaux du Nil laissent en se retirant des marais infects, des amas de matière organique en putréfaction qui infestent le delta. Les bords du Niger. sont mortels aux Européens par leurs émanations. Les côtes de l'Algérie et des Régences barbaresques sont entrecoupées d'eaux
(1) Hippocrate, Œuvres, trad. de Littré, t. IT, p. 61,
CIRCUMFUSA, — DES EAUX. UGS stagnantes. Le défaut de culture, l’absence d’un système d'irrigation, les torrents dont les eaux se perdent dans les terres, le cours irrégulier des rivières et leurs débordements contribuent à entretenir à l'état marécageux une grande partie de nos possessions en Afrique, notamment la plaine de la Seybouse près de Bone, et celle de la Mitidja, qui a une longueur de 22 lieues sur une largeur moyenne de 4 à 5 lieues, et que l’'Harrach et la Chiffa rendent marécageuse dans presque toute son étendue.
Les marais de l'Amérique ont inspiré une admirable page à Buffon ; il dépeint ces fleuves d’une largeur immense, l’Amazone, la Plata, l’'Orénoque, débordant en toute liberté et envahissant les terres, les savanes, les plages, alternativement sèches et noyées, servant de repaire aux reptiles, aux insectes, « à toute cette vermine dont fourmille la terre, etc. » Le Mississipi offre à son embouchure une île de 20 lieues couverte par les eaux stagnantes; tous les fleuves de l'Amérique du Sud donnent lieu à ce phénomène des atterrissements, cause inévitable du croupissement des eaux. Dans l'Amérique septentrionale existent un grand nombre de lacs qui tendent à décroitre et dont.les bords sont marécageux, le lac Raines, le lac des Bois, le lac Winipig, le lac de l'Esclave, le lac Supérieur, appelé par les Indiens le Père des lacs, etc., gigantesques réservoirs d'eaux dormantes, exhaussées au-dessus du niveau des mers. La Guadeloupe, la Martinique, ont leurs palétuviers ; tout est marais autour de Cayenne; la Guyane, qui attend encore la hache des pionniers, présente au fond de ses forêts vierges un sol fangeux qui fermente incessamment, et sur le bord de ses cours d’eau une dangereuse série de marécages.
L'Europe nous présente une quantité considérable de marais en Danemark, aux environs de la mer Baltique; presque toutes les provinces de Russie en renferment; de Pétersbourg à Moscou, la route est souvent pontée et côtoyée par des plaines marécageuses. Il existe des marais en Sibérie, dans la Finlande, dans la Lithuanie. La Poméranie, le Hanovre, la Hollande, sont constitués par des terres basses semées de lacs et de marais. La Hollande semble une création de l’homme qui en dispute le sol aux inondations par les digues, par les canaux, sans réussir à empêcher la formation d’un grand nombre de marais. Amsterdam, la Haye, Rotterdam, construits sur pilotis, sont infestés pendant la saison chaude par l'évaporation de leurs canaux, dont les eaux sont vainement fatiguées par des moulins; les polders qui avoisinent les bouches de l'Escaut, l'Over-Issel, l'ile de Walcheren, sont fameux entre toutes les
h66 HYGIÈNE PRIVÉE.
localités à marais. L'agriculture a délivré l'Angleterre de la plus grande partie de ses marais; mais le nord de l'Écosse possède des lacs et des flaques d’eau ; l’Irlande voit encore une étendue de 11000 acres couverte par les marais de Sloggau. Les lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat, en Suisse, sont séparés par des plaines marécageuses. Au midi de l’Europe existent quelques marais sur le littoral de la Sardaigne, sur celui de la Morée (marais de la Djalowa); en Îtalie, ceux de Sienne (Grotanelli, Palmi), ceux que forme l’Arno dans la Toscane; les marais de Mantoue, les lagunes de Venise, les lacs de Como, d’Iseo, d’'Idreo, le lac Majeur, le lac de Garda; enfin les marais Pontins, qui couvrent de Cisterna à Terracine une étendue de 42 milles de long sur 18 milles de large. L'Espagne n’a guère de marais; il en existe près deCadix, Malaga et Gibraltar.
La France est désolée par des marais aussi nombreux qu’étendus: celui de la Courche, dans l'Aisne, a 5500 hectares d’étendue; celui des Echils dans l'Ain, 1150; celui de Marans dans la Charente- Inférieure, 4900; celui de Blaye (Gironde), 4600; celui de Sarguinet (Landes), 5000; celui de Saint-Joachim (Loire-Inférieuré), 7100; celui de Mariano en Corse, 3000; l'étang de Berre dans les Bouches-du-Rhône, 13617, etc. On en rencontre sur notre littoral de l'Océan, depuis les Landes jusqu’à la Somme; sur notre littoral de la Méditerranée, depuis Aigues-Mortes jusqu'aux bouches du Rhône, où le dépôt limoneux de ce fleuve a formé l’île marécageuse de la Camargue, type des formations géologiques de cette espèce: Nos départements se classent dans l’ordre suivant quant à l'étendue: de leurs terrains recouverts par les eaux stagnantes :
Hectares. HSM Bouches-du-Rhône. ...... 53 700 Manche....... à 2% 12800 Vendée: nimes ss 55: 49,600 Corse smart gros rase: cb 12 500 Charente-Inférieure. ..... 44 800 SOMME + M: 8 000. Gironde ........ RÉ 37 000 disco. ju mae-té pret : 700 Loire-Inférieure . . . .. at 2929 500 Oisée. set. 118 2 Or . 700 PAR PE VOTE OO PE 19-500 Hérault et Basses- -Alpes.. 6500 Landes..... RH se 17 UUU FSTÉ €t Male... 5 500 (Liu DU ÉRS LÉ SIN IÉE s: 18000 Maine-et-Loire...... + $ 000 Aude et Morbihan 54 4 5148 0, 115 000 Loiret et Calvados ...... 3 500 COPRLS RS hs. AS 100 Eure et Finistère ....... 3 500
ABC -Fr:Srisc sat .. 13500
L'’Allier, l'Ardèche, les Ardennes, l’Ariége, l'Aveyron, les Côtes= du-Nord, la Creuse, fa Haute-Garonne, le Gers, la Mayenne, le Puy-de-Dôme, la Sarthe, le Tarn, la Haute-Vienne, les Vosges; l'Yonne, sans être exempts de marais, ne peuvent être classés dans les régions vraiment palustres.
CIRCUMÉUSAT = DES EAUX. h67
Les causes productrices des marais sont : 4° Le défaut d’écoulement des eaux nâturelles, provenant des sources ou des pluies; le peu d’inclinaison du sol, les dépressions qu'il présente en forme de bassin ou de réservoir naturel, empêchent les eaux météoriques de se déverser sur les pentes inférieures et de se dissiper en torrents ou ruisseaux qui affluent dans les cours d’eau réguliers. 2° L’existence de bassins naturels au voisinage des fleuves ou de la mer, et au-dessous du niveau de leurs eaux : quand celles-ci viennent à déborder, elles sont recueillies et conservées par la disposition du sol qui ne peut plus s’en débarrasser que par voie d'infiltration ou d’évaporation. 3° La disproportion de la surface évaporatoire du sol avec la quantité d’eau qu'il reçoit; l’excédant du liquide formera des flasques ou des marais. 4° L’imperméabilité plus ou moins complète du sol: telle est l’origine «les marais Pontins; le tuf imperméable qui forme le sol de Rome et de la campagne environnante, arrête à des profondeurs inégales les eaux des pluies et celles qui ont été détournées de leur cours par l’oblitération de nombreux canaux et aquedues : tel est l’état de la Brenne (Indre), bassin sans déclivité dont le fond est un mélange de débris organiques et d’argile. 5° Les atterrissements qui s'effectuent à l'embouchure des fleuves, la résistance que la mer oppose aux eaux affluentes ayant pour effet la précipitation des matières que celles-ci charrient dans leur cours. Les fleuves et les rivières dissolvent dans leurs eaux les éléments solubles qu'ils rencontrent, corrodent certains terrains qu'ils parcourent, entraînent des débris qu'ils abandonnent ensuite, quand des obstacles ralentissent leur vitesse; ils apportent donc continuellement à la mer des matériaux solides, débris des continents, et de là des atterrissements qui finiraient par niveler la surface du globe, si les révolutions, les mouvements de la croûte terrestre, l’action des vagues et des courants ne refoulaient çà et là les dépôts solides, et ne modifiaient, par des élévations successives, la configuration des rivages. On a cherché à déterminer la proportion de substances solides que roulent les grands cours d’eau : on admet en moyenne 1/60° pour le P6, 1/160° pour le Nil, 1/100° pour le Rhin, etc. La plupart des grands fleuves ont leur delta constitué par le dépôt successif du limon qu'ils entraînent: ainsi s’est formée à l'embouchure du Rhône, entre Trinquetaille et Fourques, J'ile de la Camargue dont la surface, évaluée à 72 lieues carrées, sauf un sixième de bonnes terres, ne présente que marais pestilentiels et pâturages salés. Le déboisement des côtes élevées qui envoient leurs eaux à la mer contribue à l’exhaussement progressif du fond
de la mer au voisinage du littoral, auquel s'ajoute une nouvelle bande de sol MAréCAgeUx 6° Quand les cours d’eau n'ont à leur embouchure qu’une pente médiocre ou presque nulle, et sont d’un niveau très inférieur à celui de la mer, ils s’y dégorgent difficilement et tendent à déborder en amont : le Tibre, qui ne décharge qu'à peine ses eaux vaseuses dans la Méditerranée, en inonde souvent les terres voisines de son cours. 7° Si la disposition du littoral est telle qu’il s’abaisse par une ondulation insensible et semble de niveau avec la surface de la mer, celle-ci, battue par les vents et les tempêtes, se rue avec violence sur le rivage, le couvre au lom de ses vagues dont le retrait ne se fait point complétement ; de là, le long de certaines côtes, des flaques d’eau stagnantes qui se dessèchent, à l’époque des fortes chaleurs, par un calme prolongé, et qui se renouvellent pendant les gros temps, quand la mer déferle avec furie. La Corse déroule ainsi sur son littoral, aux yeux du voyageur, une ceinture de marais qui abondent particulièrement de Calvi à Saint-Florent, et que la mer approvisionne de son tribut périodique. 8° Enfin, dans l'intérêt du commerce, de la navigation, de la défense territoriale ou seulement de son plaisir, l’homme creuse ici des ports, des docks, des canaux; là, des fossés, des citernes, des étangs, des bassins d'arrosage, des égouts, ete. (1), et, par ces travaux variés, il circonscrit des masses d’eau sans mouvement continu, qui ne se renouvellent point ou se renouvellent dans une mesure insuffisante; souillées par les déjections ou viciées par la fermentation spontanée des végétaux qui s’y développent et y meurent, elles se rapprochent plus ou moins des conditions générales des marais, et deviennent comme eux des foyers d'insalubrité dont la sphère est plus ou moins étendue.
Les marais se partagent en deux grandes catégories, suivant qu'ils sont constitués par l’eau douce provenant des pluies, des sources, des rivières, ou par l’eau de la mer; ces derniers sont encore distingués en marais salants et en marais salés. Également entretenus par la mer, ceux-ci sont dus à la disposition basse et déclive du sol qui reçoit l’eau des hautes marées: ceux-là sont créés généralement par l'industrie, et consistent en de vastes bassins dont le fond est nivelé et battu avec la terre glaise pour s'opposer à l'infiltration de l’eau salée qu’on y livre à la vaporisation du soleil : tels sont les marais salants qui existent sur les côtes du
(1) A. Chevallier, Notice historique sur le nelloyage de la ville de Paris (Annales d'hygiène, Paris, 1819, t. XLIT, p. 262).
CIRCUMFUSA. — DES EAUX. 169
Languedoc, et sur celles de l'Océan, dans le bas Poitou, la Bretagne et la Normandie; l'étang des Martigues, entre Marseille et le Rhône, offre sur ses bords des marais salants naturels. Le marais salant (salin, saline) se compose d’une série de compartiments que l’eau parcourt en se concentrant de plus en plus ; à 15 ou 46 degrés, elle dépose les carbonate et sulfate calciques; à 25 degrés, le chlorure de sodium; vers 23 degrés environ, elle prend une teinte d’abord rosée et qui se prononce par degrés jusqu’au rouge de sang; elle exhale alors une odeur de violette. Joly s’est assuré que ces phénomènes sont dus au développement d’un infusoire (Monas Dunalii) qui prend naissance aussi dans certains lacs et dans quelques mers. Mélier (1) se demande si cet animalcule joue dans les salines le même rôle que les substances végétales et animales dans les marais ordinaires, en favorisant la décomposition des sulfates. Les marais salants de l'Ouest exigent une plus grande complication de pièces et d'opérations, et l'extraction du sel, qui, sur le littoral de la Méditerranée, s'opère par le seul contact prolongé de l’air et des eaux marines, exige ici les soins d’un art laborieux, quoique très imparfait encore. Îl résulte des recherches de Mêlier, que les marais salants bien entretenus, loi d’être un foyer d’insalubrité, assainissent les localités en submergeant des plages plus ou moins basses, inégales, vaseuses, parsemées de flaques d'eaux pluviales et d’excavations qui s’emplissent d’un liquide saumâtre et de débris organiques. Un marais salant dont les eaux sont incessamment renouvelées est bénéfice d'hygiène quand il se substitue à un marais ordinaire ; deux communes situées près de Montpellier ont dû à une transformation de ce genre une sensible diminution de maladies et de mortalité. On objecte la coïncidence de l'apparition des fièvres avec le levage du sel qui met à nu la sole des marais : c’est imputer à cette opération ce qui est le produit de la saison, car elle a lieu vers la fin de l'été. Les ouvriers qui effectuent le levage, et qui, toujours sur les tables, en piétinent du matin au soir la vase, fébricitent moins que les douaniers postés autour des marais salants, sur les bords du fossé d'enceinte, presque partout mal entretenu. Dans les salines de l'Est, alimentées par des sources ou des puits salés, il n’y a point de
(1) Voyez, pour de plus amples détails sur l'importante question des marais salants, l'étude si complète, si lucide, qu’en a faite le doctéur Mélier, et qui rappelle les beaux travaux de Parent-Duchâtelet sur l'hygiène publique. (Rapport sur les maruis salants, etc., avec 4 planches gravées, dans Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1847, t, XIII, p. 611 et suiv.)
fièvres ; la santé dés ouvriers est excellente et leur longévité remarquable. Ce n’est point sur la saline même, mais aux alentours de l'établissement, au voisinage des eaux croupissantes, que règnent les fièvres. Des marais salants bien établis, bien exploités, bien entretenus, sans Chômage, seront plus souvent uné création utile qu'une cause d’insalubrité; mais l'État ne préside point à leur création, ne dirige point leur exploitation, n’assure point leur activité : on les construit aujourd'hui comme aux vur* et 1x° siècles, temps d’ignorance et d'essais ; l’intérêt privé règle l'exploitation, détermine le chômage et souvent l'abandon des marais. Quand ils communiquent entre eux, le délaissement de l’un entraîne la ruine de l’autre : alors canaux de circulation, fossés d'écoulement, réservoirs, rigoles, tables de cristallisation, tout se détériore, s’envase, s’encombre ; eaux douces et salées se mêlent, la fermentation se développe et l'infection règne: Les marais mouillés sont ceux qui ne se dessèchent jamais, par opposition aux marais qui, à certaines époques, perdent leurs eaux par évaporation ; les premiers sont moins nuisibles, et si leur vase est constamment noyée par une grande masse d’eau, ils n’exercent guère d'influence. Il en est ainsi d’un grand nombre d’étangs ; on appelle de ce nom les pièces d’eau plus ou moins considérables, entretenues par les soins de l’homme et qui sont si multipliées dans la Bresse. Le danger des étangs est en raison directe de leur surface et en raison iuverse de leur profondeur. Plus leur masse d’eau est considérable, moins les rayons solaires en échauffent le fond; celui-ci n'est pas toujours vaseux, et dans beaucoup de bassins de la Bresse, une eau limpide, quoique lourde et désox ygénée, séjourne sur un sol imperméable, parfois revêtu d’une couche mince de terre végétale. Le desséchement partiel par évaporation ou par la retraite des eaux, rapproche les étangs de l’état de marais : aussi, quaud ils présentent une surface fangeuse en contact presque immédiat avec l'air, ils développent les mêmes effets pathologiques ; dans ces conditions, ils sont appelés grenoutllards dans la Bresse. Les grands étangs du département de l'Hérault sont des bassins naturels, peu profonds, entrecoupés de marais, de vastes fossés pleins d'eau, de terres grasses et couvertes de jones, fréquemment noyées par le retour des pluies ou par l'élévation plus grande des eaux de la mer; retenues par les digues naturelles et par les sables que la mer accumule sur ses bords, leurs eaux tendent à envahir les terres voisinés dont le niveau se confond avec celui des étangs (1).
(1) Monfalcon, Histoire médicale des marais, 2° édit. Paris, 1826, p. 148,
CIRCUMFUSA. —— DES EAUX. h7{
Les étangs, comme les marais, sont formés par l'eau douce ou par l’eau de mer; ces derniers, inondés en hiver, se dessèchent généralement en été. Les étangs qui sont définitivement convertis en marais sont les plus dangereux; ceux de Candillargues (Hérault) infectent les environs; Frontignan et le village de Vic doivent à pareille cause l'atmosphère délétère qui les enveloppe.
La constitution physique des marais varie suivant les climats ; ils ne se ressemblent ni par leur aspect, ni par la nature de leur fond; leur caractère commun est de favoriser le développement d’une certaine végétation et de servir de réceptacle aux doubles produits d’une pullulation organique sans fin et d’une incessante putréfaction : mystérieux laboratoires de la vie et de la mort, ils servent à la fois de berceau et de sépulture à d'innombrables générations de plantes (1) et d’animalcules ; ils présentent le contraste de limmobilité de leurs eaux dormantes avec l’agitation de tant d'êtres divers qu'ils abritent, et comme pour protéger l’orgie d’une création immonde, ils repoussent l’homme et font autour de leurs bords la solitude par l'infection et la maladie. Les eaux stagnantes reposent en général sur un sol argileux, alumineux, à nu ou tapissé par une couche plus où moins épaisse de terre végétale, ou recouvert par un lit de vase, mélange de matières terreuses et de détritus organiques, La structure argileuse du sol est peut-être la cause la plus universelle de la stagnation des eaux. Dès lors on comprend que ce terrain tertiaire doit servir de substratum au plus grand nombre de marais : tel est le fond des marais du bas Poitou, du Mantouan, de la Hongrie, etc. Les étangs du département de l'Ain présentent pour fond, sous une couche d’humus de quelques centimètres d’épaisseur, une argile compacte, Jaunâtre, dure, mélangée d'oxyde de fer; quelques-uns ont un fond bitumineux. Ribond a trouvé dans les marais de Vial, en Bresse, une couche de tourbe d’inégale épaisseur, une seconde couche semblable, mais pétrie avec du sable fin, une troisième composée de cailloux et d’une terre légère, une quatrième de terre mélangée plus compacte, le tout assis sur des bancs d'argile ou de marne. D'après Buffon, beaucoup de marais de la Hollande, de la Frise, de la France, de la Savoie et de l'Italie, siégent sur un soi où se trouvent enfouis une énorme quantité d'arbres. Dans les maremmes toscanes, les marais malsains se dé-
(1) On trouve, dans l'Annuaire des eaux de la France pour 185t (p. 19 et suiv.), le catalogue très étendu des plantes les plus habituelles aux terrains submergés ou marécageux de la France,
notent par la proportion considérable de sels qu’ils tiennent en solution, et qui proviennent, soit des eaux de la mer, soit du terrain même anciennement occupé par les eaux marines: ce sont pour la plupart d'anciens petits golfes d’abord changés en bas-fonds par les atterrissements des fleuves, puis plus ou moins séparés de la mer par des barrages de sables amoncelés par les vents et les flots; d’autres, sans aucune communication avec la mer, ont un fond formé de boues marines; leur origine se reconnaît aux coquilles et aux feuilles d’algue que l’on y rencontre en creusant; en été, ces marais sont à sec et leur sol se couvre d’efflorescences salines (1). La tourbe qui couvre le fond de la plupart des marais est le produit de la décomposition de plantes herbacées agglomérées en masse ; la sphaigne à larges feuilles, qui se multiplie outre mesure dans les eaux stagnantes, et qui s’y développe par masses compactes, contribue plus que toute autre plante aquatique à la production de la tourbe et à l’exhaussement de la vase. Celle-ci sert de litière à une autre végétation, toujours inondée, et dont le détritus formera à son tour la couche d’une végétation d’un nouvel ordre : ainsi naissent les joncs, les scirpes, les roseaux, les ményanthes; puis les ombellifères, les Iysimachies, les salicaires, les laîches, les renoncules, les alismacées, qui sollicitent un peu moins d'inondation. Sur le dépôt limoneux qui résulte de la décomposition de ces plantes, s’étage une autre végétation composée d’arbustes à racines submergées, des ledums, des airelles, des myricas, qui fournissent leur contingent de débris fermentescibles à cet immense magasin de vase et de détritus organiques. Parmi les végétaux des marais, quelques-uns ont des propriétés toxiques ou caustiques, Ja renoncule scélérate, l'iris, l’arum, la ciguë, etc.; d’autres sont alimentaires, tels que la châtaigne d’eau (7rapa natans, onagrariées, Juss.), la zizanie des marais (Zizania palustris, graminées, Juss.). Si quelques individus de la flore des marais semblent révéler une influence malfaisante par leur aspect sinistre ou leur odeur repoussante, comme l’arum, les glaïeuls, l’ellébore fétide, etc. ; il en est qui charment les yeux ou l’odorat, tels que plusieurs typhas, le nénuphar, appelé le lis des étangs, la sagittaire, le Parnassia ralustrs, etc. Nous signalons cette opposition entre les productions des marais, parce que nous aurons à discuter la valeur de quelques
(4) Savi, Considérations sur l'insalubrilé de l'air dans les Maremmes, mémoire lu au Congrès scientifique de Pise en octobre 1839 (Nuovo Giornale dei litterali, n° 106 et 107, et Annales de chimie, 1841, t, IL).
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inductions que leur nature a suggérées : elles ne sont pas les mêmes, d’ailleurs, dans les eaux qui stagnent dans les lieux bas ou élevés, dans celles qui sont douces ou salées, situées sous les climats chauds ou froids. Les prairies maritimes, inondées par le flux et laissées ensuite à sec, ont une végétation à part. Sur les côtes de l'Océan, on rencontre le Carex extensa, les Spartina, le Festuca maritima, le Zriglochin maritimus, le Statice dichotoma, V Aster trifolium, les Salsola; près des eaux saumâtres, le Sfatice limonium, occidentalis, l'Adenarium peploides, V Arenuria marginata, le Glaux maritima, le Plantago maritima, ete. Cette végétation se retrouve en partie dans les marais des salines de Vic, Dieuze, Saint-Nectaire. Les marais saumâtres du midi de la France présentent les Salsola, Salicornia, Hordeum maritimum, Inula crithmoides, Juncus maritimus, Poa littoralis, Polypogon maritimus, ete. Le Saccharum Ravenneæ se vencontre dans les marais de la Provence exclusivement.
La zoologie des marais diffère, comme leur flore, suivant les circonstances précitées. Il serait long d’énumérer les légions d’infusoires, de zoophytes, de vers, de mollusques, de reptiles, de poissons, d'oiseaux, qui vivent et pullulent dans ce milieu, et dont les cadavres s’y ajoutent par myriades à la masse des substances en décomposition. Les marais ont pour habitants fidèles les vers annélides, helminthides, au nombre de cinq cents espèces au moins, les trois quarts des mollusques nus, univalves ou bivalves, presque tous les crustacés dont on connaît plus de mille espèces, beaucoup d'espèces de batraciens, des raines, des protées, des salamandres, des sirènes, des tritons, des tortues, des lézards aquatiques, des serpents pythons, ete. Le microscope a surpris dans l’eau des marais une multitude de ces êtres infusoires dont le professeur Ehrenberg a constaté la prodigieuse force de génération, des Monas termo, atomus et uva, le Cercaria cyclidium, V Enchelys ovulum, le Trichoda comata, le Trichoda cimex, le Proteus diffluens, le Volvox vegetans, l’£nchelys farcimes, ete. Telle est la multiplicité de ces animalcules, que Virey les envisage comme la cause principale, sinon unique, de l'insalubrité des eaux stagnantes.
La surface des marais offre le plus souvent une croûte formée par l’entrelacement des débris végétaux qui confond leurs bords avec les prairies environnantes, ou un tapis verdoyant composé de conferves, d’une multitude d’infusoires appelés Monas pulvisculus, de lenticules auxquelles on a attribué, à tort, la propriété de purifier l’atmosphère des eaux stagnantes. Ailleurs, comme dans la Dombes, elles déroulent leurs nappes grisètres jusqu'aux lignes
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extrêmes de l'horizon, entrecoupées d'espace en espace par des forêts humides, par des terres fangeuses dont les limites se perdent, indécises, dans celles des étangs. Mais, quel que soit leur aspect, dimpides ou troubles, dépourvues de leur ceinture habituelle d’aulnes et de saules, ou déguisées sous le luxe perfide d’une verdure exubérante, les collections d’eaux stagnantes sont toujours le foyer d'une fermentation putride dont les produits n’échappent point entièrement à l'analyse. |
Alexandre Volta, agitant avec un bâton la surface du lac Majeur, observe le dégagement abondant de bulles d’un gaz mflammable : c'est le gaz des marais, formé par l'hydrogène protocarboné, mêlé de 14 à 15 centièmes d’azote et d’une proportion variable d’acide carbonique, d'hydrogène sulfuré, parfois avec des traces d’hydrogène phosphoré qui, provenant de la putréfaction des matières animales, s’enflamme et donne lieu aux phosphorescences nocturnes des marais. Thenard et Dupuytren voient le gaz des marais déposer dans l’eau par laquelle on le fait passer une matière particulière très putrescible. Moscati condense, au moyen de globes de verre déposés à trois pieds du sol, les vapeurs d’une rizière; le liquide obtenu laisse surnager, au bout de quelques jours, une substance muqueuse d’une odeur cadavérique, analogue à celle que fournit la condensation de la vapeur répandue dans la salle du grand Hôtel-Dieu de Milan. Brocchi trouve des flocons albumineux dans l’eau qu'il recueille de la même manière aux lieux les plus signalés par leur insalubrité. Rigaud de l'Isle, par un appareil très simple qu'il établit sur les marais Pontins, condense la vapeur qui s'en exhale, et il se procure ainsi deux bouteilles d’un liquide que Vauquelin analyse : ce chimiste y constate une matière animale qui s’est séparée dans les bouteiiles mêmes sous forme de flocons; la liqueur donne une réaction alcaline, quelque peu ammoniacale et un résidu jaune qui noircit au feu. En agitant la vase du lac de Rimigliano, Savi (1839) détermine le dégagement d'émanations fétides qui, d’après l'analyse, se composent de gaz hydrogène sulfuré et d’une substance organique particulière (putérine).
L'analyse de l’air qui repose sur les marais (aria cattiva, malaria) n’a point fourni jusqu’en ces derniers temps des résultats aussi notables que celle de leurs vapeurs condensées par réfrigération. L’eudiomètre, manié avec la plus sévère exactitude par Jules-César Gattoni, a montré l'ai des marais pestilentiels du fort de Fuentès aussi pur que l’air pris sur le sommet neigeux du mont Legnone, élevé de 1 440 toises au-dessus du niveau de la mer ; même résultat
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fourni par l'analyse de l’air recueilli dans onze autres localités à Inarais et comparé avec celui de montagnes couvertes de végétation. Julia, dont l’Académie de Lyon a couronné les recherches, pro+ clame l’absolue pureté de l’air des marais, aussi bien que de Pair des égouts, des latrines, des étables, etc. Hâtons-nous d'ajouter que ces expériences ont eu lieu sur des quantités d’air très limitées et exprimées en volume, non en poids; les procédés de Théodore de Saussure, Boussingault, etc., comportent plus de précision; ce dernier, opérant sur l’air des marais en Amérique, y a démontré : 1° par le sulfate hydrique, la présence d’une matière organique; 2° par la combustion des miasmes, l'existence d’une forte proportion d'hydrogène, converti en eau dans le procédé employé; depuis il a démontré le dégagement d’une certaine proportion d’oxyde de carbone par les plantes aquatiques (1). F. Daniell (2) a constaté le dégagement de l'hydrogène sulfuré dans les eaux de la côte occidentale d'Afrique et d’autres localités ; avant lui, Chevreul et Savi(3) avaient fixé l’attention sur la production du même gaz par l’action réciproque des sulfates et des matières organiques, et avaient signalé cette réaction comme une des causes les plus influentes de la malaria, Ainsi done, outre les gaz que l’on dégage abondamment par l'agitation de l’eau des marais, et dont on retrouve des traces dans l'air, il est incontestable qu'une matière organique s'échappe par volatilisation des eaux stagnantes et se mêle à leur atmosphère, soit directement (Humboldt), soit en suspension dans la vapeur aqueuse (Moscati, Brocchi, Rigaud). Animale ou végétale, c’est très probablement cette émanation qui détermine l’odeur spécifique de marécage qui dénonce la proximité des eaux dormantes ; odeur variable suivant les climats, la nature des marais, etc. Probablement le gaz des marais entraîne avec lui les miasmes organiques dont la production coïncide avec la sienne, et s'opère dans le même milieu; l'expérience de Thenard et Dupuytren conduit à l’admettre, et si la chimie isole les produits de la fermentation des marais, on ne peut concevoir cet isolement dans la nature : on sait d'ailleurs que l'acide carbonique qui s'obtient par la fermentation des matières sucrées emporte de l'alcool.
Pour rassembler toutes les données qui peuvent éclairer sur l’action des eaux stagnantes, 1l faut considérer les objets placés
(1) Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1861, t. LIL, p. 883. (2) Annales de chimie et de physique, 1841, 1. II, p, 331, (3) Ibid,
dans leur sphère ; ce que les plantes et les animaux y deviennent fournira des éléments d'induction pour l’homme. Si la végétation inhérente au marais y prospère et s’y développe avec vigueur, il n'en est pas de même de la végétation extérieure; celle-ci languit, les arbres sont rabougris, leurs fruits mürissent difficilement, et manquent d’arome et de saveur: la Bresse, la Brenne, la Sologne sont pauvres de végétaux ; elles ont peu de froment, d'orge et de maïs; les céréales s'y montrent de qualité inférieure; les plantes légumineuses sont gorgées de sucs aqueux, froides et moins nutritives; les rares vignobles qu’on y rencontre donnent un vin sans force et sans goût. Les terrains desséchés des maremmes toscanes, efflorescents de sel marin en été, se refusent à la végétation de la plupart des plantes qui réussissent dans des terrains sains, et lorsqu'ils s'étendent, la végétation des terrains contigus devient languissante et se détruit. « Les fruits que la contrée (du Phase) produit viennent tous mal, et sont de qualité imparfaite, sans saveur, à cause de l’abondance de l’eau qui les empêche de mürir complétement, et qui, en outre, répand sur le pays des brumes continuelles (1). » Dans la province de Bone, l'influence des émanations marécageuses se prononce dans la constitution des animaux comme dans celle de l’homme : les bœufs, les chevaux, tous les quadrupèdes, sont grêles, maigres, chétifs; ils ont peu de vivacité dans les mouvements, peu d’élasticité dans les allures. Les quadrupèdes de grande espèce dépérissent dans les contrées marécageuses ; dix ans suffisent au renouvellement des races, dit Monfalcon (2), et elles s'abâtardissent dès la première génération : le bœuf, la vache, le mouton languissent et se détériorent par le pâturage des marais; leur chair devient insipide, aqueuse, moins nourrissante. Le poisson même, seule richesse des étangs de la Bresse, y contracte un goût de vase, et livre à la consommation une chair moins savoureuse, moins digestible. Que devient l’homme lui-même, triste roi de cette nature dégénérée ? C’est ce que nous allons examiner.
$ 2. — De l’action des modificateurs hydrologiques. I. — Faux pluviales.
Le degré de sécheresse ou d'humidité des climats et des localités
(1) OEuvres d'Hippocrate, trad. par E. Littré (Des airs, des eaux et des lieux). Paris, 1840, t. II, p. 61.
(2) Histoire des marais, p. 113.
CIRCUMFUSA, — DES EAUX. h77
dépend en grande partie de la quantité des eaux météoriques qu'ils reçoivent, et du mode d’après lequel elles leur sont départies; ces deux conditions sont elles-mêmes subordonnées à la latitude, à la hauteur et à l'exposition des lieux. Par l’époque de leur précipitation et par leur ordre de succession, les pluies différencient les climats entre eux, et servent avec la température à caractériser la marche des saisons. Soit qu'elles grossissent les fleuves et les collections d'eaux immobiles, soit qu’elles s'infiltrent dans le sol et déterminent sur une étendue plus ou moins vaste le régime des eaux courantes, elles influent notablement sur la salubrité des pays, et leur communiquent ou leur ôtent ce que l’on peut appeler la tolérance pour l’espèce humaine. £eur durée, leur intermittence ou leur continuité impriment à l'atmosphère des qualités stables ou passagères qui modifient transitoirement le jeu physiologique des organes, ou transforment l’ensemble de l'économie. Indépendamment de ces effets généraux, elles ont une action particulière suivant les saisons et les climats ; les averses d'été répandent une fraicheur agréable, et procurent aux individus surexcités par les chaleurs une sensation de détente, aux individus énervés par les sueurs une diminution d'activité cutanée ; les pluies froides de l'automne portent rapidement l’atmosphère à son maximum d’hygrométrie et produisent tous les effets du froid humide. Les eaux pluviales rendent une activité funeste aux marais temporaires, qui, tour à tour secs et mouillés, deviennent le siége d’une fermentation plus énergique; sous l'influence des chaleurs d'été, leur flaque centrale se rétrécit, s’amincit par évaporation, et laisse à nu une zone phériphérique formée d’un opulent terreau, de détritus végétoanimaux, et recouverte le plus souvent d’une végétation vivace et spéciale où pullulent les innombrables espèces d’une faune éphémère. Ailleurs, les thalwegs, seuls indices du cours des ruisseaux desséchés, les lits d'anciens torrents, présentent des conditions plus où moins analogues ; d'immenses terrains recouverts d’une litière végétale, brûlés par les chaleurs caniculaires, accumulent à leur surface les débris des plantes et d'animaux momifiés ; la sécheresse torride de l'été arrête leur décomposition. Viennent des pluies alternées avec des jours de soleil, et tous ‘ces foyers à l’état d’attente, toutes ces surfaces de dégagement miasmatique entrent en activité; on voit alors, dans des régions qui semblent exemptes de marais, l'apparition des fièvres coïncider avec les pluies chaudes. Celles du printemps n’ont pas la même efficacité, les foyers étant encore noyés par suite des pluies d'hiver, et les bandes de terrains
ambiantes n'étañt pas encore pourvues du détritus fermentescible, C'est en automne que la putréfaction végéto-animale acquiert son. maximum d'intensité, c’est alors que la terre fermente sous l’action des eaux pluviales, et que l’insalubrité se révèle dans les gorges des
montagnes et jusque sur leurs rampes par la cord ensauont nocturne des brouillards miasniatiques. |
ÎT. — Mer, atmosphère maririme.
Nous avons déjà indiqué l'influence climatologique qui résulte de la position relative des continents et des mers. Kirwan a signalé le premier la différence de constitution atmosphérique entre les pays coupés de mer et de rivières, en rapport avec une grande masse pélagique libre de glaces, ouverts aux vents d'ouest, et les pays qui, dépourvus de golfes, de méditerranées, s’élargissent vers les pôles ou se prolongent au loin en une croûte solide. « Après l’éléva-: tion partielle du sol au-dessus du niveau des mers, dit de Humboldt, la cause la plus puissante qui fait varier la température des. lieux placés sous une même latitude, est la proportion relative des masses continentales et des mers, c’est-à-dire des parties de la surface du globe qui, fluides et diaphanes, ou solides et opaques, diffèrent également par leurs pouvoirs absorbants et émissifs, par la quantité de lumière qu'elles absorbent, par la quantité de chaleur qui résulte de cette absorption, comme parles pertes sensibles que le rayonnement leur fait éprouver. Les rapports d’étendue et de configuration entre les masses opaques continentales et des masses fluides océaniques déterminent le plus les inflexions des lignes isothermes,: non-seulement en modifiant la température là où elle se développe. panne mais aussi en influant sur les courants atmosphéri-ques. ») Quant aux modifications particulières que l'atmosphère Le imprime à la santé des individus, il faut les étudier. chez: les marins qui exécutent des voyages de long cours, et qui passent: la plus grande partie de leur vie à bord des navires ; mais d’autres: causes croisent ici leur action avec celle de la mer, telles que l’ha-: bitation spéciale des marins dans les profondeurs méphitiques des: vaisseaux, le régime, les travaux, les excès, les habitudes propres à: leur état, influences variées et complexes dont nous examinerons: ailleurs Je résultat (tome Il). Néanmoins on peut répéter d’une. manière générale, avec la plupart des médecins navigateurs, que: l'atmosphère océanique est plus salubre que celle des continents et,
CIRCUMPUSA. — DÉS EAUX. h79 des rivages : « Docet eæperientia nautas melius se habere in mari quam in terra (1). »
- En raison de la pression atmosphérique, nous absorbons sur mér, par le même nombre d'inspirations, une plus grande quantité d'oxygène que sur le haut des montagnes, car les quantités d'oxygène inspiré et d’acide carbonique exhalé par les poumons varient suivant la pression barométrique. Riche de lumière, ventilé presque incessamment par les brises, pur de toute espèce d’émanations délétères, moins chaud en été et moins froid en hiver, l’air maritime doit peut-être à l'humidité saline qui imprègne ses couches inférieures des propriétés particulières, jusqu'à présent mal appréciées ; il est certain qu’il agit favorablement sur les constitutions molles et lymphatiques, et préservativement contre quelques affections, fait qui ressort de leur fréquence relative à terre et sur mer, toutes autres conditions d’ailleurs égales. Quel médecin, s’il a vécu dans les ports de mer et s’il a été souvent embarqué, n’a été frappé de la rareté des maladies de poitrine parmi les gens de la flotte marchande et militaire ? La dysenterie fait peu de ravages à bord dés navires de guerre qui visitent le Sénégal, les Antilles, etc., tandis que cette cruelle maladie moissonne dans ces contrées nos garnisons de terre. Des immunités certaines leur sont acquises par le seul fait de leur éloignement dela terre : les dangers d’un climat funeste sont permanents pour l'habitant sédentaire, passagers pour le marin ; les foyers d’infection miasmatique qui résultent de l’agglomération des hommes dans des villes mal construites et sans police sanitaire, les effluves des eaux siagnantes, les vapeurs qui s'élèvent sous le feu d’un soleil tropical des campagnes sans culture et des savanes à demi noyées par les pluies, n’ont aucune prise sur la population nomade des vaisseaux, ou ne l'atteignent qu’accidentellement par la propagation des vents. Dans nos colonies, en Morée, sur le littoral de l'Algérie, on a remarqué le contraste que présentent, aux époques d’épidémie, l’état sanitaire des troupes qui occupent les côtes ou l’intérieur des terres, et celui des matelots qui naviguent à une certaine distance des rivages, ou qui sont au mouillage dans une rade spacieuse. Combien l’état sanitaire des: équipages de notre flotte dans la mer Noire s'est montré différent de celui de l’armée devant Sébastopol! La mortalité des équipages de nos stations est très inférieure, dans les pays chauds, à celle des garnisons permanentes ou même des indigènes. Le seul déplace-
(1) Roupe, De morbis navigantium. Leyde, 1764.
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ment de la terre sur un vaisseau a suffi pour amender, quelquefois pour guérir des états morbides qui s’aggravaient progressivement dans leur marche ; en s’éloignant du sol, on s'éloignait de la cause du mal; et dans beaucoup de circonstances, fuir est le seul remède. Frappé de ces avantages de l'atmosphère maritime, Lind a proposé d'établir à l'embouchure du Sénégal un navire destiné à recevoir les convalescents de Saint-Louis, et même les hommes valides; Thévenot, quia pratiqué aux mêmes lieux (1), a renouvelé avec autorité ce salutaire conseil : il veut que, pendant l’hivernage, les militaires soient placés en dehors de la barre, dans un grand navire disposé à cet effet, et que le service de la colonie soit confié pendant cette saison aux noirs, qui sont alors peu sujets à la maladie,
Au rapport de Lind, un régiment débarqué à Pensacola y perdit 120 hommes et 12 officiers de la fièvre, tandis que les équipages des navires, qui se tenaient seulement à la distance d’un mille, n’eurent pas un malade. Dans des climats différents, le séjour à la mer procure encore une semblable immunité : Blane assure que les navires mouillés à 6 000 pieds de Walcheren, durent à cette faible distance d’être épargnés par les fièvres qui ravageaient la garnison de cette île. Pringle remarque aussi que, durant le règne des maladies parmi les troupes qui étaient dans la Zélande, l’escadre de l'amiral Mitchel, mouillée à quelque distance du rivage jouissait d’une parfaite santé. En 1853, à Varna, durant le règne d’une épidémie meurtrière, j'ai vainement sollicité l’affectation de deux vaisseaux ou frégates au traitement de nos malades. Ce que je n'ai pu faire, les Anglais l’ont fait ensuite avec avantage. Un fait bien digne de remarque, c’est que l'épidémie la plus générale et la plus opimtre qui ait sévi sur l’armée d'Orient, le scorbut, s’est montrée d’abord sur nos vaisseaux et a frappé la majeure partie des équipages de la flotte (2); mais il a cédé assez promptement, tandis qu’une fois développé dans les camps, il s’y est enraciné.