IL. — PHOSPHORE
Deux catégories d'ouvriers, deux fabrications sont intéressées dans la question du phosphore.
4° Fabrication de phosphore. — La maladie caractéristique des fabricants d'allumettes chimiques, la nécrose des mâchoires, manque dans ces établissements ; cependant il ya des ouvriers spécialement employés à la préparation du phosphore, ils en respirent et en absorbent les vapeurs à ce point que leur haleine devient lumineuse dans l'obscurité. Glénard (1), qui a rédigé l'excellent rap-
(1) Enquête du Comité d'hygiène et de salubrité de Lyon (Rapport de A. Glénard, 12 décembre 1855, dans Hygiène de Lyon, 1860, p. 308 et suiv.). Ce document, dont nous avons eu connaissance au Comité d'hygiène, est plein de détails exacts et de saine appréciation.
port du comité de salubrité de Lyon, explique cette immunité : tandis que les ouvriers des fabriques d’allumettes, entassés dans des locaux mal aérés, absorbent presque sans bouger un air infect, ceux des fabriques de phosphore se meuvent librement dans latmosphère sans cesse renouvelée de vastes ateliers ; la ventilation y est activée par d'énormes foyers incandescents ; les ouvriers n’ont qu'à entretenir le feu, à surveiller les récipients où se condense le phosphore ; les récipients une fois pourvus d’eau et le foyer de charbon, ils se reposent, ils sortent. Les mouleurs de phosphore, assis dans une pièce sombre, humide, encombrée de masses de ce produit, doivent leur immunité à l’immersion constante des cylindres de phosphore dans l’eau, tandis que dans l’atelier du trempeur d’allumettes chimiques, le phosphore, infiniment divisé dans la pâte, est exposé sur une grande surface au contact de Pair.
20 Fabrication d'allumettes chimiques. — Elle nécessite les opérations suivantes : a. coupe du bois et fente des tiges d’allumettes ; b. confection de boîtes ; c. mise en presse ou en châssis des tiges d’allumettes ; d. soufrage ; e. trempage dans la pâte ou mastic chimique ; /. dépôt dans l’étuve ou le séchoir ; g. démontage des presses; ». mise en paquets et en boîtes; . préparation des pâtes ou mastics chimiques. à
Les allumettes ordinaires et celles de luxe se préparent d’une manière différente : les unes, dites carrées, sont simplement soufrées et trempées ; pour les autres, dites rondes, le soufrage est remplacé par la dessiccation ou l'immersion dans la stéarine, et le mastic est appliqué à froid, au lieu de l'être à chaud, ce qui supprime les vapeurs phosphorées. Le mastic lui-même varie; il se compose pour les premières d’un mélange chaud de colle, de phosphore, de verre pilé et de cinabre ou bleu de Prusse ; pour les secondes, d’une solution de gomme où le phosphore est mélangé, soit avec du chlorate de potasse, soit avec un oxyde de plomb préalablement traité par l’acide nitrique. À Marseille, le conseil de salubrité n'autorise les fabriques d’allumeites qu'à la condition du travail à froid. Une partie des opérations sus-indiquées n’entraîne aucun inconvénient, aucun danger ; il n’en est pas de même de la préparation du mastic, du trempage, du séchage, du démontage et de la mise en boîtes ou en paquets. Les ouvrières appliquées à ces travaux éprouvent d’abord de l’inappétence et des maux d'estomac et de ventre, symptômes notés par Tardieu et par le médecin de la fabrique de Sarreguemines ; puis, de la céphalalgie, des étouffements et une toux quinteuse. L'irritation des voies respiratoires peut devenir grave,
la disposition aux maux de gorge persistante, Les enfants ne résistent pas à l'atmosphère de ces fabriques, ils s’y étiolent. La phosphorescence de l’haleine dans l’obscurité est un phénomène constant chez presque tous les ouvriers employés à ces spécialités. Mais une autre lésion aussi funeste que singulière les attaque, c'est la mortification lente et progressive des os de la face, débutant par l'une ou l’autre mâchoire, d'ordinaire par l’alvéole d’une dent extraite ou malade, et qui peut se propager à d’autres parties du squelette de la face. La nécrose phosphorique ou mal chimique a d’abord été observée en Allemagne par Lorinser (de Vienne), en 1845, sur neuf femmes dont cinq avaient succombé, puis par Heyfelder à Erlangen, par Neumann à Berlin, par Sédillot et Strohl à Strasbourg, par Dupasquier à Lyon, Braca, etc. (1). Quand on veutcalculer la proportion numérique de ces accidents, il ne faut avoir égard qu aux ouvriers employés aux opérations insalubres ; ils forment le tiers du personnel total des fabriques. À Lyon, la nécrose phosphorique a frappé de 1846 à 1855 10 ouvriers sur 100 de cette catégorie; si on la constate plus fréquemment chez les femmes, c’est que celles-ci sont en majorité dans ces fabriques. Ce n’est guère qu’après trois ou quatre années de travail, quelquefois plus tard, et même après l'abandon de ce genre d'occupation, que les ouvriers éprouvent les premiers symptômes du mal. En 1846, époque où cette industrie était naissante, Dupasquier n’a pas rencontré à Lyon un seul cas de nécrose phosphorique ; moins de dix ans après, la commission d'enquête en constatait douze. Sur 58 cas de cette affection relatés dans le rapport au comité consultatif d'hygiène, 17 ont été suivis de mort; quand elle ne tue pas, elle laisse à sa suite une difformité qui entrave pour toujours la mastication et l'articulation des sons. Dupasquier a analysé les vapeurs qui troublent la transparence de l'air dans l’atelier des démonteurs, des trempeurs, des metteurs en paquets ; il les a trouvées composées surtout d'acide hypophosphorique mélangé probablement avec de petites quantités de phosphure d'hydrogène, il admet, en outre, que le phosphore y existe à l'état de vapeur. L’acide hypophosphorique, en se dissolvant dans la salive, passe à l’état d'acide phosphorique qui agit sur les gencives et sur les dents; par la salive qui séjourne dans le cul-de-sac alvéolo-dentaire, il pénètre jusqu’au périoste alvéolo-dentaire et attaque le rebord alvéolaire qui est toujours le siége primitif de la nécrose; dépourvues de glandes, les
1) Tardieu, Annales d'hygiène. Paris, 1856, t. VI, p. 18.
gencives sont plus exposées à l’action des vapeurs phosphorées que toute autre partie de la bouche; s'il existe des caries dentaires, elles la favorisent en contribuant à rendre les gencives rouges, saignantes. Le tissu gingival, une fois atteint par le mal phosphorique, le transmet au périoste avec lequel il est confondu sur Île bord alvéolaire et se continue sans démarcation autour des dents (périoste alvéolo-dentaire); c’est en ce dernier point que les vapeurs phosphoriques, dit Trélat (1), trouvent le plus facile passage.
Au danger d’une maladie cruelle s'ajoute celui des explosions ; celles-ei ont pourtant diminué de fréquence, soit que les interdictions locales du mélange du chlorate de potasse au phosphore aient été suivies d'effet, soit plutôt que la prudence des fabricants, avertis par de terribles exemples, se borne à préparer de petites quantités de mastics et fasse prévaloir le travail à froid.
Enfin les qualités vénéneuses du phosphore ont transformé les allumettes en un instrument de suicide et d'homicide ; les cas d’empoisonnement par cet agent se sont assez multipliés pour éveiller la sollicitude du pouvoir. Chevallier père et fils ont fait ressortir que dans le tableau des cas d’empoisonnement soumis au jury de 1846 à 1852, la pâte des allumettes vient en troisième ligne, après l’arsenic et le sulfate de cuivre.
Voilà bien des raisons pour aviser. Les conseils de salubrité ont prodigué les instructions ; une mention est due au rapport de Cadet de Gassicourt (mars 1854) et au rapport académique où sont relatées les recherches de Chevallier (2). Mais il ne s’agit plus d’expédients pour déceler un poison, de mesures d'assainissement plus ou moins faciles à appliquer, etc. La découverte du phosphore amorphe et de son innocuité conduit naturellement à substituer un produit imoffensif à une substance toxique. Soumis à l’action prolongée de la chaleur, le phosphore est modifié dans ses caractères apparents et dans ses propriétés essentielles : c’est ce produit que son inventeur, Schroetter (de Vienne), a nommé phosphore rouge ou amorphe, aussi différent du phosphore ordinaire que le diamant l’est du charbon, suivant l’ingénieuse comparaison de Bussy qui, le premier, a démontré expérimentalement qu’on peut le donner impunément aux animaux à des doses considérables. Il ne répand ni odeur ni vapeur ; on peut lexposer à l’air, le manier, le frotter sans l’enflammer ; il prend feu seulement au delà de 200 degrés et ne
(1) Thèse de concours pour l’agrégation. Paris, 1857. De la nécrose causée par le phosphore.
(2) Poggiale, Bulletin de l’ Acad. de médecine, 1860, t. XXV, p. 246.
GESTA. — PROFESSIONS À MATIÈRES INORGANIQUES. 943 jette pas en brûlant la flamme éclatante et instantanée qui jaillit du phosphore blanc. Son application industrielle, indiquée par Schroetter, Bussy, de Vry, est aujourd’hui sanctionnée par l’expérience. À Lyon Coignet, à Paris Camaille, dirigé par Chevalier, à Birmingham Albright, ont offert au commerce des allumettes au phosphore rouge qui ne le cèdent en rien aux autres, et dont la fabrication, exempte de tout dégagement de vapeur, ne suscite aucun danger aux ouvriers. Quant à leur innocuité, elle est attestée par les expériences de Bussy, de Vry, Lassaigne, Raynal et Chevallier, Renault et Delafond, Orfila neveu et Rigout. Ces derniers ont administré à une chienne jusqu'à 200 grammes de phosphore rouge en 12 prises de 30 à 50 grammes à la fois, et, sauf un vomissement accidentel, elle n’a éprouvé aucun trouble, elle a continué de manger ; l’autopsie n'a révélé chez elle aucune lésion du tube digestif, La prohibition du phosphore blanc est commandée par un grand intérêt public; reste à lever les difficultés qui résultent du monopole du phosphore rouge, garanti par des brevets.