IL — SILICE, GRÈS, PLATRE, ÉMERI, ETC
Les molécules d’émeri {corindon ferrifère ou granuleux) sont les plus dures ; aussi, d’après Lombard, les ouvriers qui emploient cette pierre sont-ils les premiers dans l’ordre de fréquence de la phthisie : les faiseurs d’aiguilles de montres présentent 55 phthisiques sur 100 ; les polisseurs d’acier 35. Le polissage de l'acier fait périr de phthisie presque tous les ouvriers employés à Sheffield ; on a noté que sur 2500 d’entre eux, à peine 35 arrivent à l’âge de cinquanteans, et 70 à celui de quarante-cinq ans. Le plus grand nombre meurt avant la trente-sixième année; le docteur Knight a remarqué que pas un polisseur de fourchettes d'acier n'atteint sa trentesixième année. Les nombreux essais que l’on a faits pour assainir cette profession ont peu réussi. Les poussières siliceuses viennent ensuite pour la gravité des effets qui résultent de leur inhalation habituelle. Dans les manufactures de porcelaine, la plupart des ouvriers qui pulvérisaient la silice an moyen de meules de granit succombaient à la phthisie : l'adoption du broyage à l’eau les en préserve aujourd'hui. Les caillouteurs, les tailleurs de pierres à fusil (silex) meurent phthisiques avant l’âge : les recherches de Bourgoin, Benoiston, Lombard, ont fait voir l’effet dépopulateur de cette industrie (1). Morgagni (2) signale comme exposés à la phthi-
(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1° série, t. VI et XI, (2) De sedibus et causis morborum, epist, xv et xvir.
sie, les tailleurs de pierre, les plâtriers, etc. Le docteur Young a observé que les tailleurs. de grès de la carrière Waldshut succombent presque tous à la phthisie pulmonaire; ceux des environs d'Édimbourg arrivent rarement à l’âge de cinquante ans (Alison). Leblanc a tracé une monographie de la phthisie des tailleurs de grès, appelée maladie de Saint-Roch à cause de sa fréquence dans Îles carrières de ce nom. L’inhalation des molécules calcaires n’est pas moins funeste : d’après Lombard, les plâtriers comptent 26 phthisiques sur 400, environ deux fois plus que la moyenne générale ; les maçons, les balayeurs de rues et les tailleurs de pierre dépassent aussi la moyenne générale. | Atguiseurs.—Les ouvriers qui aiguisent les armes, subissent, outre l'effet des poussières inspirées, l'impression de la vapeur d’eau froide résultant de l’aiguisement par la voie humide, seul procédé maintenant usité dans les usines, de l'eau qui en mouille le pavé et des courants d'air qui frappent leur corps en sueur. Ils se servent de meules faites de grès dit bigarré et composées de silex uni par un ciment calcaire; elles répandent beaucoup de poussière par le riflage, qui consiste à creuser à leur circonférence des cannelures pour l’éguisement des armes ; la partie la plus lourde de la poussière s'élève un peu et retombe sur la planche disposée auprès des meules ; l’autre, plus considérable, remplit l'usine d’un nuage opaque. Cette opération se répète deux fois par jour et dure d’un quart d’heure à une demi-heure. Telle est la cause de la maladie spéciale des aiguiseurs, si bien analysée par Desayvre, médecin de la manufacture de Châtelleraut (1); ses caractères anatomiques consistent en des granulations qui apparaissent sous forme de points noirs du volume d’une tête d’épingle, et acquièrent dans la période la plus avancée celui d’un grain de plomb : les unes, dures et blanches, et en petit nombre, sont entièrement constituées par des particules siliceuses ; les autres, noires, molles, et quelquefois blanches au centre, se composent de matière notre et de silice; les premières sont ordinairement irrégulières et à crêtes, les secondes arrondies ; elles occupent, non les ramuscules bronchiques, mais les vésicules pulmonaires, d’où il faut les énucléer. Les grains blancs ou de silex pur se rencontrent dans les portions indurées du poumon, dans les parois compactes des cavernes Les grains tout à fait noirs contiennent aussi une forte proportion de silice. Les poumons des aiguiseurs peuvent offrir des myriades de ces corps étrangers, sans aucune
(1) Annales d'hyg. et de médecine légale, 1856, 2° série, t, V, p. 282 ct suiv. L\
GESTA, —- PROFESSIONS À MATIERES INORGANIQUES. 945 autre lésion ; mais il s’y ajoute souvent d’autres altérations que Desayvre rattache à trois degrés : hépatisation rouge, induration, ulcération ou caverne. Les corps étrangers dont sont parsemés les poumons des aiguiseurs n’y produisent pas nécessairement l’inflammation, car à ce prix tous ces ouvriers en seraient atteints au bout d'un certain nombre d'années ; mais ils empêchent la résolution des bronchites si fréquentes dans les conditions de ce travail professionne] ; ils sont, avec les vicissitudes de température, avec les excès de vin, les efforts de voix, etc., une cause incessante d'hypérémie qui s'étend des bronches au parenchyme, et, devenue permanente, en détermine l'engouement, l’induration. À ce dernier degré, le tissu pulmonaire, plutôt noir que rouge, farci de grains noirs et de quelques grains blancs, marbré à la coupe, présente un aspect trufté : c'est le maximum du développement de la maladie sans caverne, coïncident avec une dyspnée continuelle. Mais les grains, et surtout les blancs, siliceux, à surface inégale, érodent, déchirent le tissu enflammé et friable; l’excavation commencée est. bientôt agrandie par sa jonction avec d’autres ; s'ils ne donnent pas lieu à un travail ulcératif, ils oblitèrent une certaine étendue de la surface respiraoire : cet obstacle mécanique à l’hématose explique l’essoufflement habituel de tous les vieux aiguiseurs, comptant environ vingt années d'exercice. Quant à la succession des symptômes de la maladie, elle correspond aux trois états matériels du poumon qui viennent d'être indiqués. La toux d’abord sèche et diurne, est souvent forte au réveil jusqu’à provoquer le vomissement ; l’expectoration, rare au début, augmente par le progrès des lésions ; les crachats blancs jaunâtres, non spumeux, parfois tachés ou striés de sang, n’ont donné à l’analyse aucune trace de silice. La seule présence de la poussière de silex dans les voies respiratoires ne donne pas lieu à l’hémoptysie ; peu abondante dans les périodes d'engorgement, elle devient aussi inquiétante par sa fréquence que par sa quantité dans celle d’ulcération. La dyspnée est en quelque sorte le mode respiratoire des aiguiseurs ; on ne les voit pas courir; ce symptôme traduit par son intensité et sa durée la marche des altérations pulmonaires. Chez les malades et même chez les vieux aiguiseurs non malades, le bruit respiratoire est dur, incomplet, craquant, puis il s’affaiblit, masqué par les râles bronchiques et plus tard par les râles caverneux. Chose digne de remarque ! la fièvre ne survient chez eux que dans la phase ultime ou sous l'influence d’une phlegmasie intercurrente. La maladie des aiguiseurs a une marche chronique ; elle peut s'arrêter au premier degré, c'est-à-dire la présence de la poussière
siliceuse dans les poumons sans autres troubles qu'une toux sèche, une expectoration blanchâtre, filante, une respiration moins moelleuse avec un très léger craquement à l’auscultation et une sonorité normale du thorax. Le deuxième degré dure d’une année à plusieurs années; le troisième d’une à deux années.
L'hygiène de cette profession a changé de face à Châtelleraut par un heureux emploi de la ventilation; celle-ci a pour élément une roue à aubes courtes placée en dehors de l'usine et mue par une chute d’eau qui lui imprime une vitesse de 12 à 1500 tours par minute; un trou pratiqué au-dessous de chaque meule, fait passer l'air ambiant dans le conduit à l'extrémité duquel se meut la roue extérieure. Au moment du riflage, on ouvre les plaques qui ferment ces trous et l’on met en jeu la roue ventilatoire ; l'air qui entoure la meule s’engouffre dans le trou, entraînant la poussière qui se répand sur la rivière (Vienne) ; chaque meule est encaissée dans une boîte de bois qui empêche la poussière fine de s’écarter sur les côtés et la dirige vers le trou d'aspiration ; la grosse poussière tombe sur la planche établie au-devant de la meule. Aussi, durant le riflage, ne voit-on plus autour de la meule qu’un très léger nuage, au lieu de la poussière opaque qui obscurcissait l'usine. Avant cette grande amélioration, les aiguiseurs mouraient en moyenne à l’âge de cinquante ans; encore tous n’atteignaient pas cet âge ; un seul a vécu jusqu’à quatre-vingt-trois ans. L'avenir leur promet un accroissement de vie moyenne. Néanmoins l'avis de Desayvre est qu’ils cessent de travailler après vingt années de service. On ne doit admettre à ce genre de travail que des hommes robustes, sobres de boisson et d’éclats de voix ; les aiguiseurs qui ont poussé le plus loin leur carrière sont ceux qui se sont fait du silence une loi, ou qui du moins ont toujours parlé à voix basse.