‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 137 sur 155 · X. — MERCURE · texte numérisé non relu

X. — MERCURE

Le mercure se volatilise à la température ordinaire; il imprègne alors les vêtements, pénètre dans le sang par les voies respiratoires, et agit sur l'organisme comme s’il avait été ingéré ou appliqué sur les tissus. Des élèves, pour avoir séjourné dans des infirmeries de vénériens, ont été pris de gonflement mercuriel des gencives sans avoir touché aucune préparation hydrargyrique {Colson). En 1810, le vaisseau anglais le Triumph, ayant reçu un chargement de mercure qui s’échappa des vessies et des barils pour se répandre dans toutes les parties du bâtiment, l'équipage eut dans l’espace de trois semaines 200 hommes affectés de salivation, d’ulcérations de la bouche et à la langue, de paralysies partielles et de dérangements d’intestins ; les animaux mêmes qui se trouvaient à bord, moutons, cochons, volailles, chèvres, chats, etc., subirent l'atteinte mortelle de la même cause. Le fait de l'absorption du mercure volatilisé à ja température ambiante explique les phénomènes observés chez Les ouvriers des mines de mercure, chez ceux qui le distillent, etc. Ces phénomènes ne diffèrent que par la rapidité de leur succession et par leur degré d'intensité, suivant la force individuelle des constitutions et surtout la durée de lexposition aux vapeurs mercurlelles.

Ramazzini à tracé un tableau lamentable des ouvriers qui exploi-: tent les mines de mercure. Tremblement, paralysie, vertiges, enflure des pieds, ulcères des gencives, chute des dents, asthme, phthisie, paralysie, etc., tel serait le cortége de leurs maux; au

GESTA. — PROFESSIONS À MATIÈRES INORGANIQUES. 969 bout de quatre mois se manifestent les premiers symptômes, et ils ne peuvent travailler au delà de trois ans. Dans les mines de Fréjus, aucun ouvrier, dit-on, ne peut travailler plus de six heures. La plupart des auteurs attribuent à cette classe de mineurs les accidents qu'entraine parfois le traitement mercuriel des maladies syphilitiques ou l'exposition aux vapeurs mercurielles dans certaines professions : salivation, vertiges, perte de la mémoire, tremblements, paralysies partielles, douleurs ostéocopes, etc. D'un autre côté, Bernard de Jussieu, dans un mémoire sur les mines d’Almaden (1719), remarque que les ouvriers libres sont à l’abri de toute incommodité et vivent aussi longtemps que les autres hommes, parce qu'ils ont soin de changer de vêtements et de se laver au sortir de ces mines; mais que les criminels qui y travaillent forcément et qui sont privés de ces aises, contractent d’affreuses salivations et périssent en peu d'années des maladies que les mercuriaux développent à dose excessive.

Par ouvriers libres, Jussieu désignait sans doute ceux qui ne faisaient pas un long séjour aux mines, quittaient et reprenaient ce travail pour une courte période de temps, car on n’a eu recours aux galériens pour l'exploitation des mines d'Almaden, qu’en raison de la pénurie de bras libres. Le présidio ayant été supprimé vers 4801, la dispensation d'importants priviléges, tels que l’exemption d'impôts et du service militaire, a pu seule y attirer des ouvriers en nombre suffisant.

De nouvelles études sur cette classe de la population professionnelle ont permis de préciser les accidents qui dérivent réellement de la nature du milieu où elle est placée {1}. Après leur première journée de travail, ils éprouvent une grande fatigue, de la courbature, une dyspnée intense, du malaise épigastrique, de la propension au sommeil qu'il faut vaincre sous peine de nouveaux accidents, enfin un mouvement fébrile passager. Au sortir de la mine, les ouvriers se lavent à l’eau tiède, et font un exercice assez éner-gique pour provoquer une sueur abondante ; ceux qui, au lieu de favoriser ainsi l'élimination du mercure absorbé, se livrent au sommeil, subissent une augmentation de fièvre et de courbature, et ne tardent point à présenter les symptômes de stomatite mercurielle, salivation, aphthes, ulcères. La tendance au sommeil se répète les jours suivants, non justifiée par la dépense de force; avec

(1) Théophile Roussel, Lettres sur l'Espagne, 1848 et 1849 (Union médicale). — Alfaro, Maladies des ouvriers (Archives de médecine, t. XII, p. 70), etc.

les précautions indiquées, la fièvre et la courbature ne reviennent point. Mais à la longue, l’appétit diminue, la bouche devient mauvaise, l’arrière-gorge et souvent l'estomac sont le siége d’une sensation d’ardeur. Les ouvriers se dégoûtent de la viande, appètent les végétaux, les fruits, les acides qui leur sont nuisibles ; ils ont intérêt à surmonter cette répugnance, à se nourrir substantiellement ; le lait leur est dans cette disposition un aliment salutaire. Théop. Roussel n’a pas constaté chez eux les affections vermineuses qu’on leur impute ; il semblerait, d’après don Lopez de Ârébado, que s’ils n’éprouvent pas, comme on l’a dit, une excitation vénérienne, les facultés génésiques persistent chez eux jusqu’à un degré avancé de leur maladie. Les altérations tout à fait spécifiques, mercurielles, sont celles de la bouche et du système nerveux, décrites pour la première fois par Th. Roussel chez les mineurs d'Almaden. Il distingue la stomatite aiguë et la stomatite chronique. La première se voit chez les ouvriers nouveau-venus qui se livrent sans précautions aux travaux les plus insalubres; elle ne diffère pas, quant à ses phénomènes, sa marche et sa durée et sa terminaison, de la stomatite produite chez les vénériens par la médication hydrargyrique. La seconde, beaucoup plus fréquente, résulte d’une action lente et graduelle du mercure, et constitue un état morbide caractéristique: quand la salivation et les ulcères ont disparu, les gencives restent fongueuses, décollées; les dents, déchaussées, s’ébranlent et tombent ; des ouvriers de trente ans ont les mâchoires entièrement dégarnies de dents et infectent par leur haleine. Chez d’autres, qui n’ont jamais eu de douleur ni de fièvre, ni de gonflement marqué des glandes salivaires, on observe seulement une légère tuméfaction du bord libre des gencives en forme de bourrelet, une sécrétion de matière grisätre ; ils éprouvent une sensation incommode en mâchant; quelquefois ils présentent sur le bord gingival, sur le côté de la langue, etc., des ulcérations qu'ils traitent eux-mêmes avec de l’alun ou du sulfate de cuivre ; peu à peu leurs gencives deviennent fongueuses, saignantes ; la chute des dents est le terme de cette série d'accidents. Alors ils ne souffrent plus et se considèrent comme étant désormais à l’abri de toute altération mercurielle de la bouche. Le tremblement. autre expression de l’empoisonnement hydrargyrique, est chez les mineurs le même que chez les doreurs, les metteurs au tain, les miroitiers ; il est d'abord léger, intermittent ; il cesse presque entièrement dans l’intérieur des mines, au lit, dans le repos : il augmente par 1es émotions; les excès alcooliques, par les vents d’est. Après un temps

plus ou moins long, il survient des douleurs vives, des contractures musculaires qui s'étendent à un grand nombre de muscles : la prédominance extrème des fléchisseurs sur les extenseurs y ajoute un caractère convulsif; c’est une sorte de chorée. Les douleurs sont quelquefois aiguës, lancinantes, intolérables ; elles peuvent exister d'un côté, tandis que le côté opposé est le siége de contractures convulsives ; l’insomnie devient alors opiniâtre. Si le mal continue de s’aggraver, les malades achèvent de perdre leur force et tombent dans un état de véritable paralysie ; le tremblement persiste, 1l est presque continuel et par moment convulsif, mais il ne s'accompagne d'aucune douleur; l'intelligence s’affaisse, la mémoire se perd, le visage prend une expression stupide, la voix s'échappe en sons vagues et confus ; point de délire, mais plus de détermination raisonnée. Sur 3911 ouvriers employés annuellement aux mines d’Almaden, on compte 48 par an qui sont atteints de névropatlié mercurielle (douleurs, tremblement, contractures et convulsions) ; la moitié de ces malades succombent dans l’année, l’autre moitié reste impropre au travail des mines. Les médecins espagnols opposent à cette affection les antispasmodiques, un trâaitement par le soufre. Natalis Guillot et Melsens ont conseillé l'iodure de potassium en boisson à titre de moyen prophylactique et curatif. Une ventilation bien entendue des mines, le changement des vêtements, les lotions tièdes et l'exercice musculaire au sortir des mines, la défense d'y manger, d'y boire des eaux qui filtrent à travers les parois des galeries, de s’y dépouiller des vêtements, et de s’y reposer, l’application alternative des ouvriers aux travaux agricoles et à l'ex ploitation des mines, telles sont les mesures mdiquées par l'hygiène.

La médication mercurielle détermine les mêmes accidents dans la bouche, et parfois avec une grande rapidité; ordinairement ils n'apparaissent qu'après 6 à 7 jours : sensation de chaleur buccale, souvent métallique, haleine fétide ; les gencives des dents antérieures de la mâchoire inférieure sont les premières le siége d’une tuméfaction douloureuse ; leur bord libre prend une teinte foncée, se boursoufle et abandonné les dents, la mastication est gènée; puis l’altération s'étend à toutes les gencives qui se recouvrent d’une exsudation blanchâtre analogue au muguet. Si le mal persiste, il survient au bord libre, surtout au niveau des grosses molaires, des ulcérations arrondies qui se confondent sous une couche d'apparence pseudomembraneuse ; les gencives peuvent se gangrener et tomber en putrilage. Les dents d’abord agacées, donnent au malade la fausse sensation de leur allongement, vacillent, Se détachent de leurs alvéo-

les et tombent. G. Delestre (7hëse citée) a observé chez les malades soumis au traitement mercuriel une coloration jaune serin des dents qui se produit au moment où les gencives commencent à s’affecter ; cet indice, s'il est confirmé par de nouvelles observations, sera précieux pour la direction du traitement. Le chlorate de potasse, employé à ce moment, pourra, suivantce médecin, enrayer les accidents locaux, sans qu'il y ait nécessité d'interrompre l’usage des mercu- TAUX.

Nous ne rappellerons pas ici toutes les professions qui exposent à l'inhalation des vapeurs mercurielles ; elles sont dangereuses, non-seulement pour ceux qui les exercent, mais pour les habitants des maisons où elles sont installées, et souvent pour ceux des maïisons attenantes. Voici des faits bien authentiques et dignes de mention : une industrie ayant pour objet de retirer par distillation le mercure contenu dans le tain des vieilles glaces et dans les eaux acides des doreurs, s'était établie Vieille rue du Temple, à Paris, dans une petite cour entourée de bâtiments, et fermée au niveau du quatrième étage par un châssis vitré; la distillation s’opérait sur un fourneau sans cheminée ni hotte; les vapeurs sans issue se condensaient dans un espace étroit; trois enfants d’une famille demeurant au troisième étage d’une maison qui prenait Jour sur cette petite cour, furent atteints de tremblements nerveux. Ailleurs, une industrie du même genre dirigeait les vapeurs de son appareil distillatoire dans un corps de cheminée commun à plusieurs foyers : dans une des pièces adjacentes, plusieurs personnes furent prises de salivation ; on constata qu'un tuyau de poêle de cette chambre où l’on n'avait pas fait de feu depuis longtemps s’ouvrait dans la cheminée donnant passage aux vapeurs mercurielles (1).

Le mercure a des usages multipliés dans les arts, à l’état métallique comme à l’état de combinaison ; l’amalgame d’'étain pour l’'étamage des glaces, le sulfure pour la coloration de la cire à cacheter, le deutonitrate dans la chapellerie, l’amalgame de cuivre pour prendre les empreintes, etc. La dorure et l’argenture peuvent se pratiquer aujourd'hui d’après le procédé de Ruolz, qui a bien mérité de plusieurs professions par ses belles applications du galvanisme à la superposition des métaux. Aux ouvriers que leur état condamne à vivre dans une atmosphère mêlée de vapeur mercurielle, il faut recommander l’usage du masque ou de l’éponge de Gosse (de Genève), la courte durée du travail journalier, des

(1) Rapports généraux du Conseil de salubrité de Paris, 1855, p. 98.

ablutions fréquentes, la respiration à l'air libre de temps en temps, le changement fréquent des habits, les repas au grand air, des bains réitérés, etc.

Page 1