GESTA. — INFLUENCE DES PROFESSIONS SUR LA VIE
analogues : « Excepté les opérations du battage du coton à la baguette, du dévidage et du cardage des cocons, de la céruse, et le danger résultant de l'introduction des machines, l’industrie, en général, n’exerce pas directement l'influence fàcheuse sur la santé des ouvriers. » Il trouve les causes de leur détérioration et de leur mortalité dans les conditions de leur naissance, dans le vice de leurs habitations ; dans leurs prédispositions héréditaires aux affections dartreuses, vénériennes, tuberculeuses ; dans l’excès d’un travail prématuré; dans l'insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments; dans le déréglement des mœurs à l’âge où le développement physique n'est point achevé ; enfin, dans l’ivrognerie. Cette énumération étiologique se résume, en majeure partie, dans la question d’aisance, sans en excepter certaines dispositions morbides héréditaires ; car les recherches de Marc d’Espine ont prouvé que l'affection tuberculeuse occasionne 68 décès pour 1000 chez les riches, et 233 pour 1000 chez les pauvres. Il y a d’ailleurs longtemps que Villermé a démontré que la vie se mesure à Paisance (1). Dans le 2° arrondissement de Paris, où les logements non imposés forment les 0,07, la mortalité est de 1 sur 62 habitants ; elle est de 4 sur 43 dans le 12° arrondissement, où les 0,38 des logements sont exempts de contribution locative. Benoiïston en France, Casper à Berlin, Morgan en Angleterre, sont arrivés, par des voies différentes, à la confimation du même fait. Des chiffres, soigneusement compulsés par le professeur de Berlin, font voir que les chances de vie et de longévité sont deux fois plus considérables pour le riche que pour le pauvre, puisqu'à l’âge de soixante-dix ans, il reste de deux nombres initialement égaux, deux fois plus de riches que de pauvres, qu'il en reste trois fois plus des premiers à quatrevingt-cinq ans, et presque quatre fois plus à quatre-vingt-dix ans. Les données précédentes conduisent à cet important corollaire d'hygiène publique, savoir : que les modificateurs spécifiques des professions, si l’on en excepte quelques-uns tels que le mercure, la céruse, la poussière siliceuse, n’interviennent point en première ligne dans la mortalité des ouvriers; aucune d'elles n’est absolument insalubre, où du moins leur degré d’insalubrité ne l'emporte pas sur d’autres influences dont il est possible d'assurer le bienfait aux ouvriers. Déjà la somme des assainissements effectués est grande ; l'introduction des machines à supprimé les plus rudes labeurs ; les
(4) Annales d'hygiène, 1830, t. UE, p. 294 et Mémoires de l’Académie de médecine de Paris, 1828,t. I, p. 51 à 99.
ateliers, les manufactures s’améliorent; mais c’est du patronage bienveillant et éclairé des chefs que dépend la régénération sociale des classes ouvrières : «C’est par lui surtout qu'il serait possible et de procurer aux classes laborieuses la somme des biens qui devrait leur revenir ici-bas, et d'assurer aux maîtres tous leurs avantages, de calmer le malaise qui travaille la société, de la préserver des désordres, des malheurs peut-être qui la menacent (1). »
Au-dessus de tous les détails d'assainissement d'industries et de fabriques, au-dessus des applications spéciales suivant les métiers, il se présente donc une question qui est la même pour tous les groupes de la population ouvrière, la question de l’aisance et de la misère; c’est là l'élément prépondérant de leur statistique vitale : l’aisance est le correctif des attitudes vicieuses, des travaux excessifs, des poussières et des émanations qui souillent l’atmosphère des usines et manufactures, etc. Aiïsance et vitalité sont donc des expressions en quelque sorte synonymes (2).
Mais quelle est la mesure de l’aisance qui produit ces effets salutaires? La détermination de cette valeur hygiénique importe à la société tout entière : « Une grande abondance de biens, dit Quetelet (3), n’est souvent qu'un moyen facile pour satisfaire ses passions et se livrer à des excès de tout genre. » D’après Marc d’Espine (4), le superflu et le luxe n'ajoutent rien aux chances biotiques; leur influence sur la durée de la vie est nulle, ou tout au moins elle n’est pas plus efficace que l’aisance. L'état le plus favorable pour une population est celui qui assure la satisfaction de ses besoins réels, sans l'entrainer hors des limites de la tempérance, et c'est en général ce qui se rencontre plutôt dans les pays agricoles que dans les cantons industriels. Néanmoins ceux-ci peuvent y atteindre par une meilleure organisation de l’industrie, par la stabilité des salaires, par la limitation du travail quotidien, et surtout par l’économie, la prévoyance, la régularité de la vie dans l'atelier et sous le toit domestique. En d’autres termes, la moralité est aussi un élément de longévité.
(1) Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, 1840, t. II, p. 373. — Nous renvoyons aux pages prophétiques où l'illustre statisticien formule les résultats de son observation et des conseils aux maîtres et aux ouvriers.
(2) Bibliothèque universelle, 1845.
(S)R0nP ci at IL, 0211 F (4) Loc, cit,