‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 83 sur 155 · INGESTA. — ALIMENTATION NATURELLE DES PEUPLES · texte numérisé non relu

INGESTA. — ALIMENTATION NATURELLE DES PEUPLES

nifères (pins, sapins), des arbres amentacés ou à fleurs en chaton, des bouleaux nains, des rhododendrons, des bruyères, des fougères, quelques graminées et cypéreïdes, enfin des mousses et des lichens broutés par les rennes: voilà la progression décroissante des produits végétaux, qui ne pourraient fournir à l’organisme la puissance de calorification nécessaire dans ces climats : aussi le Groënlandais , l’Islandais, le Lapon, le Kamtschadale, le Norvégien, etc., se gorgent de graisse, de sang, de chair animale, de poisson pourri, fumé, salé, séché, joignant à cette nourriture le fucus saccharinus, le lichen, le pain d’avoine mêlé de paille ou d’écorce de bouleau, etc.; à cette rare population des contrées polaires, la nature fait largesse de phoques, de baleines, d'oiseaux d’eau, d’esturgeons et d’autres poissons qui y encombrent de leurs légions innombrables la mer ou le lit des fleuves. Ainsi aux deux extrémités de chaque hémisphère, se trouvent des populations frugivores et carnivores; entre elles une gradation de régimes mixtes. Dans les limites de l'Europe même, nous voyons l'Espagnol se contentant de son chocolat, de ses glands doux, de son olla podrida ; lItalien, préférant les légumes, les pâtes, les macaronis ; le Français, plus amateur de pain, de vin et de viande; l'Anglais, mangeant plus de viande que de pain et augmentant la ration des spiritueux, etc. La civilisation, en multipliant les moyens de viabilité et les échanges entre les peuples, modifie Le régime des peuples ou de certaines classes de la société; elle porte les blés là où le sol les refuse; elle verse le vin aux populations qui ne connaissent pas la vigne; elle procure au colon des tropiques les dangereuses délices de la gastronomie européenne; elle mêle ici comme partout le mal au bien : mais le bien l'emporte, car elle tend à égaler partout la subsistance à la population. La prédominance ou la spécialité des régimes alimentaires suivant les gisements des nations est d’ailleurs un fait qu’elle ne peut détruire : ainsi l’ichthyophagie s’observe sur les côtes, et si elle ne développe point la vertu prolifique de leurs habitants, elle n’est peut-être pas étrangère aux maladies cutanées qu’on observe chez eux, radesyge (ulcères et tubercules) du Norvégien et du Groënlandais, lèpre du Syrien et du riverain de la mer Rouge, etc. Il est des peuplades qui mangent de la terre, soit par manque d'aliments, soit par une dépravation du goût. Les terres dites comestibles sont des espèces de glaises, d’argiles, de terres bolaires, des stéatites, des ocres même, plus ou moins onctueuses. Gumilla, cité par Haller, et, depuis, de Humboldt, ont vu dans l'Amérique du Sud, quand les débordements de l'Orénoque

empêchent la chasse aux tortues, les Otomagues consommer im punément jusqu’à une livre et demie d’une argile grasse et ferrière; d’après Spix et Martius, les Indiens des bords de la rivière des Amazones mangent souvent de la glaise; on vend sur les marchés de Bolivia une argile comestible qu'Ehrenberg a trouvée formée de tale et de mica. Labillardière rapporte qu’en cas de nécessité, les habitants de la Nouvelle-Calédonie se rassasient d’une stéatite blanche et friable que Vauquelin a décomposée en magnésie, silice, oxyde ferrique, un peu de chaux et de cuivre. Selon Forster, les nègres de la Guinée assaisonnent fréquemment leur riz avec une terre savonneuse qui ne nuit point à leur santé; Genberg et Rhezius assurent que les Suédois ajoutent quelquefois une terre argileuse à la farine. D’après Bory de Saint-Vincent, le piment condimentaire d'Espagne contient de l’ocre rouge, etc. Ges substances impropres à la chymification servent de lest à l’estomac, mais n'ont rien d’alimentaire; on peut douter de leur innocuité : leur usage coïncide probablement avec la pénurie d’aliments, certains états morbides de l'estomac, tels que le pica des chlorotiques et la gastralgie des femmes enceintes, ou bien il est le résultat de l’habitude, de limitation, etc. C’est dans les pays chauds que se trouvent tous les géophages. Auguste de Saint-Hilaire (1) rapporte qu'une foule d'hommes et de femmes à Parannagua, Guaratula, et plus au midi dans la province de Sainte-Catherine, sont passionnés pour la terre, maladie qui finit par les faire périr. Les esclaves chez qui la géophagie devient un goût irrésistible subissent une série d’altérations que dans les colonies on appelle dissolution (docteur Girardin). Cette maladie présente des symptômes différents, suivant que la terre est absorbée ou non : dans le premier cas, ictère, bouffissure, infiltration des jambes , engorgement des viscères, atrophie du système musculaire, hydroémie; c’est, comme on le voit, une forme de cachexie scorbutique; dans le second cas, phlegmasie des voies digestives bien décrite par A. Segond (2), fièvre lente, marasme; si une partie seulement de la terre est absorbée, mélange des deux ordres de symptômes; à l’autopsie, on trouve les intestins remplis par la matière terreuse.

11 n’est pas sans intérêt de mettre en regard les différences d’alimentation entre deux nations que sépare le détroit de la Manche, entre les habitants des deux plus grandes capitales du monde; elles.

1) Voyage au Brésil, etc. Paris, 1823.

Transactions médicales, t; IT.

se déduisent du tableau suivant que nous empruntons à J. Robert de Massy (1):

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