‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 95 sur 155 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

Sur ce nombre, 1988 sont nées à Paris, 14389 dans les chefslieux des départements, 652 dans les sous-préfectures, 936 dans les campagnes, 218 dans les pays étrangers. Ce ne sont ni les classes les plus infimes ni les classes les plus élevées qui fournissent le plus de prostituées, mais celles des ouvrières travaillant en boutique, surtout des ouvrières à la journée et sans demeure fixe. Les professions que les prostituées exerçaient au moment de leurs inscriptions à la police étaient les suivantes, sur 3120 d’entre elles :

Couturières, lingères, modistes et Bijoutières et états analogues... 9$ autres états analogues. ..... 1559 | Artistes. ............e0.e 23 Marchandes de légumes, de fleurs Etablies en boutiques......., A etre fruité seems DER 859 Sages- femmes CRT NE 3 Tisseuses et états analogues. ... 285 | Rentières ............... 3

Chapelières et états analogues... 283

On voit par ce tableau, dit Parent, que la plupart des prostituées sortent des ateliers, ces foyers de corruption dont on doit déplorer

(1) De la prostitution dans la ville de Paris, 3° édit. Paris, 1857, t. I, p. 108.

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les funestes effets, tout en admirant les produits qu’ils fonrnissent. Sur 4850 prostituées, 622 étaient enfants naturels : ce résultat concourt à démontrer l'hérédité du libertinage, ainsi que l’influence de l'abandon. Leur nombre s’est progressivement élevé avec celui de la population. Avant 1830, on comptait à Paris 2800 prostituées exerçant publiquement leur métier; en décembre 1831, 3517; de 1832 à 1841,1l est monté à 3906; le 1 janvier 1843, il était de 3 824. En 1851, il existait en France 16 239 filles publiques.

Les excès du libertinage pèsent plus sur l’homme que sur la femme ; les maladies qui en résultent ont pour caractères distinctifs la chronicité et souvent l’altération profonde des liquides et des solides. Telles sont les phlegmasies lentes des voies digestives, la consomption dorsale, décrite par Hippocrate comme étant la maladie des libertins et des jeunes mariés, les lésions du cœur aujourd’'hui si communes, la nombreuse série des affections cérébrales, les maladies de l'appareil génito-urinaire. Chez les femmes, les troubles de la menstruation, les pertes abondantes dans les premiers temps de leur métier, et qui sont si bien liées à l'exercice de ce métier qu’elles s'arrêtent durant leur séjour dans les prisons ou les hôpitaux, les abcès dans l’épaisseur des grandes lèvres, dans la cloison recto-vaginale souvent perforée au voisinage du sphincter soit par des fistules consécutives à ces abcès, soit par des chancres négligés, des tumeurs occupant les grandes lèvres et prenant naissance autour de la glande vulvo-vaginale ou dans les conduits excréteurs ; toutes les lésions utérines qui sont sous la dépendance dela syphilis, la stérilité, ou si l'aptitude à la fécondation se conserve, la tendance aux avortements (Parent-Duchatelet, Serres). Leurs organes génitaux n’offrent point de traces particulières de leurs excès habituels, et quant à leur disposition plus marquée aux maladies cancéreuses de l’utérus, cette opinion adoptée par Lisfranc ne s'appuie pas sur des faits bien démontrés. La gale et la syphylis sont, en réalité, les affections les plus ordinaires des prostituées. Chez les hommes, ces deux mêmes fléaux, le satyriasis et l'impuissance. Chez les deux sexes, l’incontinence d’urine, la cystite et la néphrite. Le libertinage ne se borne pas à corrompre les sources de la procréation, il diminue la valeur de ses produits, frappe d'un mortalité plus grande les enfants au sein de leur mère et après leur naissance ; il augmente dans chaque population le chiffre des malades, c’est-àdire le chiffre des non-valeurs et des dépenses publiques. De 1804 à 4842, les hôpitaux civils de Paris ont reçu 129 800 vénériens. Le chiffre des admissions annuelles s’est élevé progressivement : il

était en 1804 de 2212 ; en 1842, il a été de 5059. Le nombre des vénériens traités au Val-de-Grâce a moins varié jusqu'à l'époque où les travaux des fortifications de Paris ont employé un plus grand nombre de militaires. En 1815, le Val-de-Grâce a reçu 1951 vénériens, et, en 1839, 1086; ce chiffre s’est élevé jusqu’en 1842, où il a été de 2798. Le minimum correspond à l’année 1823, époque de la guerre d’Espagne, où les garnisons de l’intérieur ont été réduites, Pendant l’espace de vingt ans (de 1844 à 1834), les seuls vénériens des hôpitaux civils de Paris ont occasionné une dépense de 4 940 226 francs, la durée moyenne de leur traitement ayant été de 57 jours, 59, etle prix moyen de la journée 1 franc 38, 14. De 1812 à 1822, il y a eu à Paris 20 626 prostituées infectées de syphilis ; et, si l’on excepte les deux années d’invasion de 1819 à 1824, le A de ces filles malades a été proportionnellement plus con: sidérable de 1824 à 1832 que de 1812 à 1824. Le relevé des consultations gratuites à l’hôpital du Midi donne, pour l’année 1829, le chiffre 3145, et pour 1842 celui de 7648, c’est-à-dire plus du double. Le libertinage porte une atteinte profonde au système nerveux ; l'affaiblissement ou les aberrations de l’ouie et de la vue, la chorée, l’épilepsie, les convulsions, la folie, l’imbécillité, la mélancolie, le suicide, en sont les inévitables conséquences. Les relevés dressés avec le plus grand soin par Esquirol démontrent que les prostituées fournissent à la Salpêtrière le vingtième du nombre des folles : sur 8272 aliénés que Bicêtre et la Salpêtrière ont reçus de 1825 à 1833, 59 étaient tombés dans cet état par suite d’onanisme, 216 par inconduite et libertinage, 51 par suite de maladies syphilitiques. Veut-on connaître l'influence que le libertinage exerce sur la. criminalité ? Sur 8276 femmes accusées de crimes depuis 1835 jusqu’à 1841 inclus, on a trouvé que 24 sur 100 de ces malheureuses avaient eu des enfants naturels ou avaient vécu en concubinage. En faisant entrer dans ce calcul les filles qui ont été poussées à l’infanticide par une première faute, on constate qu’un tiers environ des. femmes accusées avaient violé les lois de la pudeur antérieurement aux poursuites de la justice. De 1836 à 1840, sur 39 424 accusées.. 911 étaient enfants naturels ; sur 100 individus enfermés à Sainte. Pélagie pour délits correctionnels, 79 vivaient en concubinage ; sur 100 commis de magasin emprisonnés pour abus de confiance, vol, escroquerie, etc., 75 devaient leur condamnation aux dépenses qu'avaient entraînées leurs liaisons avec les femmes. À différentes époques on a tenté de restreindre, de comprimer,

d’étouffer la prostitution ; mais sous la pression des sévérités de la

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police extérieure, elle s’est propagée par les voies clandestines, elle s'est infiltrée dans la portion jusqu'alors saine de la population ; comme un liquide comprimé dans un vase clos, elle a suinté par les porosités, ne pouvant jaillir par un orifice libre dont l’écoulement peut être calculé et réglé; aussi les essais de rigorisme n’ont Jamais été de longue durée, et les recherches de Parent-Duchàtelet ont bien établi la nécessité d’épargner aux filles publiques les mesures flétrissantes ou vexatoires ; l’autorité devant se bornes à prévenir le scandale et à protéger la santé publique. Là où l’intervention du pouvoir répressif est au moins impuissante, il semble que la religion ait une tâche plus facile: ses efforts n’ont pas manqué pour tirer les prostituées de leur misérable condition; elle leur a ouvert des asiles où les moyens de travail et d'instruction sont mis à leur portée; mais les épreuves qu'on leur impose sont longues et rudes, les tentations faciles, les rechutes fréquentes, Parent-Duchâtelet a vu finalement que l’on ne peut compter que sur le repentir de celles à qui l’âge, les maladies ou la perte de toute beauté ne laissent plus d'autre parti à prendre : il a vu que, nonobstant les saintes entreprises d’une charité spéciale, les filles inscrites à la police demeurent dans les mêmes proportions, relativement à la population, aux garnisons, etc., à moins qu’une recrudescence de puritanisme officiel ne diminue momentanément le nombre des inscriptions ; alors la prostitution rentre dans les interstices de la société et l’infecte profondément au lieu de fermenter à sa surface. La conclusion de Parent-Duchâtelet, dont le caractère si pur a reçu d’universels hommages, est que la prostitution sous toutes ses formes et avec toutes ses nuances, est un fait nécessaire. Puisque la religion ni la société n’ont pu maitriser encore les besoins, les passions, les délires passagers d’un certain genre, il faut ouvrir à cette vapeur délétère une soupape de sûreté; sinon, elle arriverait à un degré de tension qui rendrait les explosions inévitables ; ou elle prendrait une autre direction, plus funeste encore pour la moralité publique. A la faveur d’une protection qui parait scandaleuse, mais qui tourne en définitive à l'avantage de la société, la police s’est emparée à Paris et dans la plupart des villes de tout ce qui concerne les prostituées; elle les assujettit à des explorations périodiques, séquestre les malades, punit les violations de la règle qu'elle impose aux diverses catégories de cette difficile population, etc. Là se borne son rôle; c'est aux gouvernements et aux organes éclairés de la religion à faire le reste; il est prouvé maintenant que ce n’est poini la fougue du tempérament qui pré-

cipite les femmes dans la prostitution ; elles y Sont amenées par le besoin, par la paresse, par l'abandon, par les conséquences d’une première faute, par l’imprévoyance et le goût des parures, etc. Améliorez l'éducation domestique des femmes des classes moyennes et inférieures, prolongez jusque sur leur jeunesse la tutelle de l’autorité maternelle, inspirez-leur les vertus de famille et préparez-les par une instruction convenable à devenir à leur tour les guides de leurs enfants, préservez leur pureté dans les ateliers et dans les fabriques par une surveillance régulière, imposez silence aux doctrines d’émancipation féminine et de promiscuité qui bourdonnent à leurs oreilles, protégez le travail de leurs mains et faites qu'il devienne possible à une femme de vivre du produit de ses labeurs quotidiens : ces mesures diminueront la prostitution, quoiqu’elles ne promettent un remède qu’à des causes peut-être secondaires. Le concubinage, qui est en quelque sorte un état normal parmi les classes ouvrières, est l’une des sources les plus actives de la prostitütion ; il est difficile, mais non impossible de la réduire. La société charitable de Saint-François-Régis s’est proposé ce but; depuis 1826, époque de sa fondation à Paris, jusqu’au 1° janvier 1843, elle à fait légitimer 9877 unions désavouées par la morale, et a ainsi cherché à ramener dans la voie des bonnes mœurs 19754 individus; Descuret évalue à 8000 le nombre des enfants naturels qui, pendant ce même espace de temps, ont reçu le bienfait de la légitimation.

L'extirpation de cette lèpre de nos temps qu'on appelle la syphilis, n’est pas au-dessus du pouvoir des États. La séquestration et Les léproseries ont fait justice du fléau de la lèpre ancienne ; la peste est l’objet d'un vaste et dispendieux appareil de préservation ; tous les gouvernements font des sacrifices pour étouffer les germes de la variole : or, la syphilis fait plus de mal que toutes ces maladies ensemble. Elle détériore sourdement les générations : sa contagion est plus évidente que celle de la peste : pourquoi ne lui Oppose-t-on pas dans tous les pays les mêmes barrières, les mêmes moyens d'extinction ? Telle est l'espèce humaine: la foudre des épidémies insolites qui passent sur sa tête comme le nuage élecirique, l’étourdit et la frappe de terreur ; elle s’évertue inutilement à en prévenir le retour, tandis qu'elle se familiarise avec les pestes lentes et continues qu’elle porte dans son flanc, et dont elle subit le ravage héréditaire avec la même patience que la succession des phénomènes météoriques. À Paris et dans quelques grandes villes, les vénériens des deux sexes obtiennent dans des établissements

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spéciaux les soins qui leur sont nécessaires ; il n’en est pas de même dans les autres villes et localités ; là une sorte de réprobation poursuit encore ceux qui ont commis le péché de la chair; les règlements des administrations hospitalières gardent la trace des rigueurs que l'exaltation des principes de chasteté chrétienne suggérait dans le moyen âge contre les individus atteints de maladies honteuses ; plusieurs des corporations religieuses qui desservent les hôpitaux conservent la tradition d’une sainte horreur pour ce genre d’affection ; beaucoup d’administrateurs s’imaginent que la crainte du mal physique sert de frein à la débauche. Dans ces villes, on fait peu pour empêcher la propagation de la syphilis ; on laisse les filles intectées se traiter à domicile, ou bien on les expulse sans pitié du territoire de la commune ou du département, comme si dans l’un ou l’autre cas elles cessaient un seul jour de répandre la contagion. Quand des règlements absolus ne s'opposent point à ce que ces maladies soient traitées dans les hôpitaux, on n’y reçoit que des vénériens de la localité ; de pauvres ouvriers sont forcés de se traîner sur les routes, d'aller porter leur hontejdans leurs foyers domestiques, ou de s’exposer par la continuation de leurs travaux à des accidents consécutifs qui ont souvent pour effet de les rendre impotents, et de les faire retomber à la charge de la société. Il est telle garnison en France qui, abandonnée à l’hôpital civil de l'endroit pour le traitement de ses fiévreux et de ses blessés, n'y peut faire admettre ses vénériens, qu’elle est forcée d’évacuér dispendieusement sur l’hpital militaire le plus rapproché. Les moyens de préservation, de séquestration et de traitement des maladies vénériennes doivent ètre organisés d’une manière uniforme sur toute l'étendue de la France, et, s'il se peut, de l’Europe, non livrés au caprice des administrations locales et à la merci des préventions d’un autre temps ; c'est un vœu dont l'exécution, facile dans ce pays d'énergique centralisation, ferait époque dans les annales de l'hygiène publique et de l'humanité.

Quelques résultats déjà obtenus indiquent le bien immense qu'il est possible de réaliser dans cette voie de prophylaxie publique. La seule création du dispensaire de Paris, où toutes les filles inscrites sont visitées périodiquement par les mêmes médecins, a abaissé notablement le chiffre des femmes infectées :1l était de 14 sur 9 filles avant l'enquête de Parent-Duchâtelet : 1l était descendu à 4 sur 16, au moment où ce médecin écrivait son célèbre ouvrage. Par un ensemble de mesures appliquées en 1842 à l’armée belge, Vleminckx, inspecteur général de son service de santé, a fait tomber la proportion

des vénériens à 1 sur 190, tandis que, à la même époque, les garnisons de Strasbourg et de Lyon comptaient 4 vénérien sur 33 soldats et 4 sur 40. Un ensemble de dispositions, concertées, en 1842, entre le ministre de l’intérieur et celui de la guerre, et dont l'exécution incombe partiellément aux autorités militaires et civiles, à produit dans l’armée française une notable diminution du nombre des vénériens ; les principales consistent dans le traitement immédiat, à l'infirmerie régimentaire et à l’hôpital, de toutes maladies syphilitiques dès leur début, dans l’obligation imposée aux soldats de faire connaître la femme qui les a infectés, dans la recherche immédiate de cette femme pour être soumise à son tour et d'office aux soins de l’art, et pour être inscrite dans les registres de la police, si elle appartient à une catégorie de prostitution clandestine, dans la visite hebdomadaire des filles inscrites à l’aide du spéculum en présence et sous le contrôle d’un médecin militaire, dans la création de dispen- Saires partout où ils manquent, etc. Là où ces mesures ont réçu une exécution complète, elles ont produit d'excellents résultats ; malheureusément elles sont éludées, négligées dans beaucoup de localités. Les causes les plus constantes de la persistance et de l'extension de la syphilis dans les villes dé garnison sont : 1° l’omission des inscriptions à faire; 2° l'insuffisance des explorations confiées à des médecins civils qui écartent souvent le contrôle ou le concours de leurs confrères de l’armée; 3° surtout l’absence d’une direction du service dé santé militaire au chef-lieu de chaque division territoriale.

Lagneau fils (1) a fait les recherches les plus complètes, depuis le xiv° siècle jusqu’à nos jours, sur les moyens proposés pour réprimer ou pour prévenir la contagion syphilitique ; la discussion approfondie à laquelle il les a soumis l’a conduit aux conclusions suivantes, dont toutes, il le reconnait lui-même, ne sont pas également faciles à mettre en pratique, et où n'entre pas, est-il besoin de le dire, l’immorale et maléficiante imdustrie de la syphilisation , nous les discuterons en les énumérant, sauf quelques-unes que nous omettons comme impossibles.

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