‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 101 sur 196 · II. — Villages et bourgs · texte numérisé non relu

II. — Villages et bourgs

Les règles de salubrité qui doivent présider à la construction des villes s’appliquent aussi aux villages et aux bourgs ; l’état dans lequel se trouvent la plupart d’entre eux blesse toutes les lois de l’hygiène. Les habitations rurales, mal distribuées, mal closes, ne sont, dans un grand nombre de localités, que d’immondes refuges où s’entassent les familles: les misérables chaumières de la Sologne (1), les masures du Doubs, de la Mayenne, de l’Ailier, etc., valent-elles beaucoup mieux que la hutte du sauvage? En été, elles n’abritent point contre les chaleurs, ni en hiver contre le froid. Leur plancher, presque toujours de niveau avec le sol et sans cave sous-jacente, s’imprègne des déjections du ménage ; l’àtrc fumeux mêle à l’atmosphère d’un local exigu les produits d’une combustion incomplète; l’incurie, la malpropreté, la pénurie des objets nécessaires à la vie, souvent la présence d’animaux ou l’entassement des provisions ou des récoltes, multiplient les causes d’infection. Au dehors de ces habitations, des amas de fumier, des mares fétides, des étangs bourbeux, des puisards qui ne dissipent pas complètement, par infdtration dans le sol, les liquides qu’ils reçoivent et qui retiennent une vase d’où s’échappent des gaz délétères, notamment du gaz hydrogène sulfuré ; des rues sans pavé que la pluie convertit en fondrières et dont la fange humide baigne le pied des maisons; des cimetières mal entretenus et placés au milieu des maisons; souvent des rouloirs établis sur des eaux d’un faible cours et qui les altèrent ou répandent dans l’air des émanations dont l’innocuité n’est pas démontrée, malgré lesre-

't) Voyez ïilontfalcon, op. cil., p. 206.

470 BES MODIFICATEURS, — CIRCUMFÜSA. [hygiêke

clierches de Parent-Duchâtelet, etc. : telles sont les demeures de la population rurale.

La statistique de la France a constaté que, sur six millions d’habitations rurales soumises à l’impôt, il y a trois millions et demi de cabanes avec une porte, une ou deux fenêtres, quelquefois même sans fenêtre; ce vice de construction s’explique en partie par le besoin de sûreté et plus encore par le désir d’échapper à l’impôt des portes et fenêtres, « Des villages prescjne entiers, disent les frères Combes (1) dans leur intéressante Monographie d’hygiène rurale, se composent de mansardes tristes, sales, délabrées, où toute une famille vit, mange, dort presque pêle-mêle, sans distinction d’âge ni de sexe, entre des murs maculés par la fumée, imprégnés d’exhalaisons animales, ou salis par des suintements continuels du côté de l’ouest et du nord. C’est là, et môme chez les villageois plus riches, que l’on trouve des rez-de-chaussée audessous de la chambre habitée, qui n’en est séparée que par un plancher percé à jour. Celle-ci reçoit sans cesse les miasmes s’échappant de ces étables inférieures où se trouvent entassés des oies, des canards, des poules, un cochon, quelquefois un âne, un cheval ou une vache; véritables cloaques remplis de fumier solide, offrant aussi une petite fosse pleine de purin sans écoulement au dehors, etc. Le fumier assiège les habitations; il s’accumule en tas multipliés devant les portes, sur les rues ; les ordures encombrent les ruisseaux, les impasses ; tout est cloaque et latrines. Les substances susceptibles de se convertir en fumier sont aussi déposées devant les maisons (marc de raisin, paille, tiges de maïs ou de sarrasin, feuilles sèches), et ne sont enlevées que lorsque, triturées par les pieds des hommes et des chevaux, elles ont éprouvé la fermentation putride. Les eaux pluviales, sans écoulement, s’amassent dans les fossés, dans les excavations, dans les trous des fumiers ; de là ces flaques, ces réservoirs d’eau vaseuse qui servent de lavoirs publics et qui, en été, deviennent des foyers d’infection miasmatique. Point d’abattoirs, le sang et les débris des animaux gisent sur la voie publique. Les dispositions du décret du 12 juin 1804, en ce qui concerne l’emplacement et le régime des cimetières, sont lettre morte dans nos campagnes ; j’ai signalé ailleurs (2) des fosses ayant 75 à 80 centimètres seulement de profondeur, des cimetières tellement exigus qu’on est obligé de rouvrir les fosses avant la décomposition des corps. Les animaux morts de maladie épizootique ou sporadique restent abandonnés. Quant aux émbles et aux écuries, on n’en retire une fois par semaine que les excréments soPdes avec les litières; les liquides, si abondants à la suite de la nourriture verte, ne s’en écoulent que partiellement par une faible pente; point de dallage; quelquefois un pavage disjoint, avec des interstices de sol converti en terreau. Dans les étables réservées à l’espèce ovine, le fumier

(1) An. Combes et Ilip. Combes, Les paysans français, considérés sous le rapport historique, économique, agricole, médical, etc. Paris, sans date, p. 105.

(2) Rapport sur les épidémies de 1850 {Mémoires de l’Acad. de méd„ l. XYII).

publiûüe] des villages ET BOURGS. Û71

séjourne plus longtemps. Ou connaît rinnnondc aspect des porcheries, l’encombrcnient des bergeries et- les émanations ammoniacales qui s’y répandent, etc.

Si l’on considère dans leur ensemble les iniluenccs nuisibles qui pèsent sur les agglomérations, on reconnaît qu’elles se résument dans deux faits prépondérants, le vice des constructions et la nécessité de l’engrais. Les habitations sont mal situées, mal bâties. Quand elles sont à reconstruire par suite d’incendie, d’inondations destructives, etc., l’autorité ne peut-elle intervenir pour le choix d’un lieu sec et élevé, pour l’exhaussement du rez-de-chaussée aude.ssus du niveau du sol, pour l’orientation de la façade vers la sécheresse, la lumière et la chaleur, vers le sud et le nord que de Gasparin recommande de préférence à toute autre exposition dans nos contrées, pour un rationnement plus salubre de l’espace intérieur, pour le percement d’un nombre suffisant de fenêtres et leur disposition relativement aux portes en vue d’une aération facile, etc.? Une simple rigole, creusée autour des maisons actuelles qui sont humides peut corriger en partie cet inconvénient ; c’est du drainage élémentaire. A la suite des inondations du Rhône, de la Saône et de la Loire (1856), le ministre du commerce ayant demandé au comité consultatif d’hygiène ses vues sur l’assainissement des localités dévastées, j’ai émis, et le comité a fait valoir avec succès auprès du ministre, l’avis de n’accorder aux cultivateurs de subvention pécuniaire pour la reconstruction de leurs habitations qu’à la condition qu’ils l’exécuteraient conformément aux indications de l’autorité. Les, agents voyers ne pourraient-ils être chargés de lever gratuitement les plans dont les paysans ont le plus grand besoin, ou cette dépense minime ne pourrait-elle être supportée par les communes ? « Ces nouveaux rapports, observe très-justement Tardieu (1), tout gratuits établis entre le campagnard et l’autorité, auraient le double avantage d’amener une amélioration lente, mais efficace, dans l’hygiène rurale, et de montrer à cette partie si intéressante de la population les préoccupations dont elle est l’objet. » Quant h l’amélioration de la voie publique dans les villages, elle est entièrement subordonnée à la fabrication de l’engrais, cette nécessité continue de l’agriculture. Heureusement les intérêts de celle-ci se confondent avec les exigences de l’hygiène; mais le paysan a besoin d’être éclairé sur les uns comme sur les autres; il les méconnaît au même degré, il les sacrifie avec l’entêtement d’une routine aveugle. Qu’on l’amène à comprendre qu’il gaspille les meilleurs éléments d’engrais en laissant séjourner indéfiniment le fumier devant sa porte; qu’il l’énerve par une fermentation plus utile dans les champs que sur la route; que les matières qui s’échappent du fumier au grand air, soit par évaporation, soit par écoulement, très-nuisibles h la salubrité du village, sont aussi les plus efficaces pour la fumure des terres; qu’on lui inculque cette vérité que toutes ces déperditions é(|uivalent à la moitié de la portion active des engrais, et il ne tar-

(I) Tardieu , Dictionimirn d’hyfjiènc , 2“ édition, l. III, p. .ô/iO, nrt. Ruuale (Hygiène).

472 des modificateurs. — CIRCUMFUSA. [hygiène

dera pas à s’informer, h se préoccuper des procédés de fabrication ou de conservation de l’engrais, qui atténuent en même temps ou suppriment la source des émanations nuisibles. On aura beaucoup fait pour l’hygiène de la campagne, quand on y aura popularisé cet axiome de l’économie agricole, (jiie les fumiers les moins consommés exercent les effets les plus énergiques et les plus prolongés; que six chariots de fumier frais, réduits à cinq sur toutes les espèces de terrain par la fermentation, ont plus d’utilité que huit chariots de fumier très-gras, court et entièrement pourri; que les gaz de la fermentation, consistant surtout en acide carbonique, en hydrogène carboné, en ammoniaque, et accompagnés d’une production de chaleur, influent heureusement sur la végétation, et qu’il importe de ne point les perdre sur les grands chemins. Si ces raisons ne portent pas les cultivateurs à s’ingénier dans la préparation des engrais, au moins les décideront-elles à établir les fumiers loin des maisons sur un sol creux, imperméable et abrité, pour empêcher leur évaporation et la perte des liquides, etc. Les urines des bestiaux sont en quantité énorme; elles sont aux excréments solides dans la proportion de 4 à 1. Un cheval verse en moyenne 1330 grammes d’urine par jour, soit 485 kilogrammes par an, de quoi engraisser 60 centiares; une vache 8 kilogrammes 200 grammes par jour, soit 2993 kilogi'ammes par an, de quoi fumer 24 ares. L’urine est une des parties les plus actives du fumier, la putréfaction la convertit en carbonate d’ammoniaque; aussi, dans le nord de la France, en Suisse, la recueille-t-on à l’aide de citernes ou de réservoirs appelés 'purinières. Propagez cette méthode, ce progrès, et le dallage, le pavage cimenté des écuries avec pente et rigoles, leur lavage qui délaye assez l’urine pour lui ôter un excès d’activité sur la végétation, en sont les conséquences nécessaires et procurent l’assainissement de ces locaux dont la demeure du paysan est hygiéniquement solidaire. En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, on remplace la litière dans les bergeries par une certaine quantité de terre sèche qu’on recouvre chaque jour d’une nouvelle couche, et quand toute cette terre est assez imprégnée, on la remplace; le fumier dû à ce mélange a la propriété de fermenter plus également et cède moins de principes à l’évaporation. Or, cette pratique agricole, qui amoindrit la volatilisation tout en augmentant la quantité des engrais, est un véritable assainissement des écuries, étables, etc. ; le sol absorbant les deux tiers des urines dont l’odeur est amortie, elle conduit à couvrir d’une couche de terre ou de gazon, épaisse de quelques centimètres, les tas de fumier situés à l’extérieur des maisons; on prévient ainsi leur dessiccation et la déperdition de gaz fertilisants : double profit et pour l’hygiène et pour l’agriculture.

Chevallier a proposé, dès 1832 (i), un système fondé sur les bénéfices de la récolte des boues et de leur conversion en engrais. On choisirait, assez loin

(t) Chevallier, Notice historique sur le îiettoiement (te la ville de Paris {Annales d’hyyiène puülàjue. Paris, 18/i9, t. XLII, p. 3J2).

publiüue] des villages ET BOURGS. 473

des habitations et hors des vents régnants, un terrain en rapport avec la population et l’étendue de la commune, pour y creuser un fossé destiné à recevoir les boues; quelques indigents valides, à la charge de la commune, pourvus d’une charrette et d’un mauvais cheval, parcourraient sans cesse, pendant les jours ouvrables, la commune et ses abords, enlevant les immondices pour les conduire au réservoir communal. Les mares, partagées en deux sections et versées alternativement de l’une dans l’autre à l’aide d’une planche formant vanne, seraient curées périodiquement, et les dépôts extraits de leur fond seraient portés dans le fossé de la commune. Les boueurs employés à ce travail seraient indemnisés, soit au moyeu d’une souscription, soit avec le produit de la vente publique des matières recueillies et bonifiées par un an de séjour. Les cultivateurs, soumis au minime impôt de la souscription, en seraient eux-mêmes dédommagés par le partage proportionnel des engrais obtenus.

Malgré tant de causes d’insalubrité et de maladies, la population rurale paye un moindre tribut à la phthisie^ à la fièvre typhoïde, etc., et présente une moindre proportion de décès; cela prouve que l’absence de certaines causes qui sévissent sur les citadins et l’efficacité de ciuelques conditions propres à la vie rurale suffisent pour neutraliser les effets d’une habitation aussi insalubre. Les passions, la surexcitation morale et intellectuelle, la luxure précoce, l’égoïsme et l’ambition font peu de victimes à la campagne ; ensuite les babitants de ces demeures délabrées n’y sont pas sédentaires; leurs travaux les appellent dans les champs, sur les routes; ils vivent à l’air libre; sobres, laborieux, ménagers de leur virilité, endurcis aux fatigues, ignorant les fluctuations de la vie des ouvriers qu’un salaire instable fait passer tour à tour par les excès et les privations, ils trouvent dans leur sobriété, dans une nourriture simple, mais substantielle et exemple de fraude, dans la régularité de leurs habitudes, dans l’inerte quiétude de leur croyance, dans le sentiment de la liberté, dans le bienfait d’un air pur, la compensation hygiénique des influences nuisibles qui les atteignent passagèrement sous le toit de leurs sordides pénates. Néanmoins cette compensation n’est pas complète. D’après le docteur Charpentier (de Valenciennes) (1), les épidémies meurtrières qui s’étendent aux villes et aux villages font plus de victimes dans ces dernières localités ; le choléra de 1832 et celui de 18/i9 en ont fourni les preuves.

L’assistance publique a une tâche énorme à remplir envers les malheureux habitants des districts ruraux : que l’on se hâte de les doter de médecins cantonaux, ou au moins de maisons de secours desservies par quelques sœurs de charité, et pourvues de quelques re.'jsources de traitement, notamment d’appareils à fracture; que l’on institue dans les campagnes des secours publics pour les asphyxiés par submersion, par le froid, par la foudre, par strangula-

(1) Charpentier, De la nécessité d'améliorer le sort des indigents malades des camyugnes.

474 DES MODIFICATEURS. — CIRCUMFüSA. [UYGIÉNB

lion, par les gaz que dégagent le charbon, le raisin en fermentation (1); que l’on y fonde des assurances de secours mutuels entre les ouvriers agricoles; que l’on mette à leur portée les caisses d’épargne; qu’on les arrache au fléau de rivrognerie par l’ascendant des sociétés de tempérance ou d’un clergé éclairé. Mais avant tout, il faut aviser à la destruction des foyers d’infection si multipliés dans les villages, par l’organisation de la voirie rurale.

§ *. — KdincoH publics.

Les édifices publics sont soumis à des conditions générales de salubrité et à des règles d’appropriation spéciales; sous ce dernier rapport, on peut les diviser ainsi :

Santé

Maladie

Imminence morbide Captivité

f Crèches.

I Salles d’asile, i Orphelinats.

1 Écoles primaires.

/ Lycées et gymnases.

1 Édifices religieux.

I Couvents.

I Casernes.

\ Asiles pour la vieillesse.

/ Hôpitaux ordinaires.

1 — sous tentes.

I — baraques.

^ — pour les enfants.

— pour les vieillards.

— pour les femmes en couches.

— pour les aliénés.

^ — pour les maladies spéciales.

( Lazarets. I (Voy. pages 380 et 5Û2, Camps I Quarantaines, j sanitaires.)

i Prisons.

Maisons centrales.

Bagnes.

Page 1