MARIAGE ET CÉLIBAT
l'L'dUliUKj
ladies du système nerveux, et en première ligne l’èpilepsie et l’idiotie ; chez d’autres en plus petit nombre, la scrofule avec ses suites connues. Suivant Rilliet, l’abaissement de la force vitale par suite de ces unions regrettables donne lieu à une série logique d’accidents : 1“ absence de conception; 2" retard dans la conception; 3“ conception imparfaite (fausse couche) ; fi® produits incomplets (monstruosités) ; 5® produits dont la constitution physique et morale est imparfaite ; 6“ produits plus spécialement exposés aux maladies du système nerveux, savoir, par ordre de fréquence, à l’épilepsie, à l’imbécillité ou idiotie, à la surdi-mutité, à la paralysie, aux maladies cérébrales diverses; 7® produits lymphatiques et prédisposés aux maladies qui relèvent de la diathèse scrofulo-tuberculeuse; 8° produits qui meurent en bas âge et dans une proportion plus forte que les enfants nés sous d’autres conditions; 9® produits qui, s’ils franchissent la première enfance, sont moins aptes que d’autres à résister à la maladie et à la mort. Il peut arriver, mais très-rarement, que tous les enfants d’une même famille échappent à l’action de la consanguinité ou que dans une même famille les uns sont frappés et les autres épargnés. Prcs((ue jamais on n’observe chez les enfants des mêmes parents les mêmes altérations morbides ; l’un est idiot, l’autre meurt prématurément, un troisième est seulement retardé. Quand une génération entière est indemne, ou doit craindre la manifestation du mal dans la seconde génération. Quant aux dispositions plus où moins évidentes à certaines maladies, aux diathèses rhumatismales, goutteuses, calculeuses, à l’apoplexie, à l’hypochondrie, à l’hystérie, etc., elles attachent des chances défavorables à la fonction procréatrice des personnes qui en sont afi'ectées. L’un des faits les plus inattendus est celui de la rétinite pigmentaire que Liebreich, à Berlin, a rencontré sur 26 individus à précédents bien connus et dont \h étaient les produits de mariages consanguins. C’est en 1862 que Boudin souleva, avec son exagération et sa téhacité accoutumées, la question vraiment sociale des dangers de la consanguinité; une sorte d’émotion s’empara des esprits et s’étendit jusqu’aux États-Unis, où le docteur Bémiss signala, en 1858, à un meeting médical, que les enfants issus des mariages entre parents comptaient 10 sourds-muets sur 100 iiilirmeslde cette catégorie, 5 siir 100 aveugles, 15 sur 100 idiots. Les enquêtes se multipliaient dans l’Amérique du Nord, en Écosse (1), dans les institutions de sourds-muets et ailleurs en France (2). Parmi les médecins, en minorité très-restreinte, qui ont tenté d’exonérer les alliances de famille, on peut surtout citer Napoléon Périer (3), qui a savammeut discuté la généalogie des races d’élite, et Aug. Voisin (ù), qui s’est livré pendant un mois à des investigations minutieuses sur la population de Batz,
(1) Arthur Mitchell, Ann, d’hijg, publ. et de méd. légale, 1865, t. XXIV.
(2) T. Devay, à Lyon ; Th. Perrin, ibid.; Landes, à Bordeaux, etc.
(3) Nap. Périer, Màm. de la Société d'anthropologie, I. c.
(A) Auguste Voisin, Mém. de la Soc, d'anthropol, , el Ann, d'hijg.^ 1865, t. XXXIII.
708 des modificateurs. — l’EKCEI’TA. [hygiène
(Loire-înférieurc). Les habitants de ce bourg, isolés du pays environnant dont ils semblent mépriser la fréquentation, ne se marient depuis plusieurs siècles qu’entre eux; nous renvoyons pour les détails au mémoire|de A. Voisin: iladonné à ses recherches tous les caractères d’une entière authenticité, et sa conclusion, comme celle de Périer, est que dans les conditions dites de bonne sélection, la consanguinité ne nuit point au produit et à la race, mais au contraire qu’elle exalte les qualités comme elle ferait les défauts et les causes de dégénérescence.
Une enquête officielle se poursuit en France depuis huit ans; le savant Legoyt a bien voulu la résumer pour moi dans le tableau suivant :
Mariages consanguins .
KRANCE.
Neveux et taates. •
Oncles et nièces
Beaux-frères et belles-sœurs . .
Cousins germains. .
Total
Total général des mariages. .
Rapports pour 100 . . .
On trouve dans ce document trois sortes de renseignements : 1° le nombre annuel des mariages consanguins d’après leur nature ; 2“ le nombre total des mariages ; 3“ le rapport des mariages consanguins au total des mariages ramené à 100. — L’accroissement sensible qui se produit à partir de 1863 dans les mariages consanguins, s’explique par ce fait que la circulaire, établie par Legoyt en cette année, a prescrit d’ajouter aux mariages entre cousins germains une catégorie nouvelle : mariages entre individus issus de cousins germains. Sans cette cause apparente d’accroissement, on aurait probablement trouvé un rapport à peu près égal des mariages consanguins au total des mariages. Il n’y a pas de raison de croire, en effet, que cette catégorie de mariages augmente, surtout avec la facilité progressive des communications qui conduit à un mélange de plus en plus caractérisé des diverses races qui ont peuplé notre sol.
Le nombre des mariages consanguins, ajoute Legoyt, n’est d’ailleurs qu’un élément de la question. Ce qu’il importerait de vérifier, c’est 1“ si les enfants qui en sont issus, naissent dans des conditions de vitalité inférieures à celles des autres enfants ; — 2" si ces unions sont plus ou moins fécondes que les autres : enquête que l’éminent statisticien considère comme impossible.
Et lors même que l’on constaterait et leur moindre fécondité et la vitalité
PROSTITUTION
publique]
moindre de leurs produits, il faudrait encore préciser et dégager l’action des facteurs autres que la consanguinité, savoir : état de santé des époux, différences plus ou moins marquées entre leurs âges, degré d’aisance de chaque couple, etc.
Pour Legoyt, le problème est insoluble par la voie de la statistique ; il incline à admettre la fâcheuse influence de la consanguinité, au moins trèsrapprochée.
§ *. — Pro!«U(iitlon.
La prostitution existe; il faut donc l’étudier sous le rapport de ses causes et de ses effets sur la santé publique. Nous verrons ensuite quelles mesures de prophylaxie peuvent lui être appliquées.
Parent-Duchâtelet (1) a fait le relevé des causes déterminantes de la prostitution sur 5183 :
Excès de misère, dénûment absolu par suite de paresse ou par d’autres motifs., i ûâl
Concubines délaissées 1 425
Perte de parents, expulsion de la maison paternelle, abandon complet j 255
Amenées à Paris et abandonnées par leurs amants, militaires, étudiants ou
commis 404
Domestiques séduites et chassées par leurs maîtres 289
Venues de province à Paris pour s’y cacher et y chercher des ressources 280
Pour soutenir des parents pauvres ou infirmes (toutes nées à Paris) 37
Aînées de famille, pour soutenir leurs frères et sœurs, leurs neveux et nièces
(toutes nées à Paris) 29
Femmes veuves, pour soutenir leur famille (toutes nées à Paris) 23
Total 5 183
Sur ce nombre, 1988 sont nées à Paris, 1389 dans les chefs-lieux des départements, 652 dans les sous-préfectures, 936 dans les campagnes, 218 dans les pays étrangers. Ce ne sont ni les classes les plus infimes ni les classes les plus élevées qui fournissent le plus de prostituées, mais celles des ouvrières travaillant en boutique, surtout des ouvrières à la journée et sans demeure fixe. Les professions que les prostituées exerçaient au moment de leurs inscriptions à la police étaient les suivantes, sur 3120 d’entre elles :
Couturières, lingères, modistes et
autres états analogues 1 559
Marchandes de légumes, de fleurs et
détruits 859
Tisseuses ei états analogues !285
Chapelières et états analogues 283
Bijoutières et états analogues 98
Artistes 23
Établies en boutiques 7
Sages-femmes 3
Rentières 3
On voit par ce tableau, dit Parent, que la plupart des prostituées sortent des ateliers, ces foyers de corruption dont on doit déplorer les funestes effets, tout en admirant les produits qu’ils fournis.sent. Sur 4850 prostituées,
ft) Parent-Duchâtelet, De la proiiiitulion dans la ville de Paris, 3® édit., plétée par des documents nouveaux et des notes. Paris, 1857, t. 1, p. 1Ü8,
com-
710 des modificateurs. — PERCEPTA. [hyciénf
622 étaient enfants naturels : ce résultat concourt à démontrer l’hérédité du libertinage, ainsi que rinllucnce de l’abandon. Leur nombre s’est progressivement élevé avec celui delà population. Avant 1830, on comptait à Paris 2800 prostituées exerçant publiquement leur métier; en décembre 1831, 3517 ; de 1832 ü 1841, il est monté à 3906 ; le l®' janvier 1 843, il ôtait de 3824. En 1851, il existait en Franco 16 239 filles publiques.
Les excès du libertinage pèsent plus sur l’homme que sur la femme; les maladies qui en résultent ont pour caractères 'distinctifs la chronicité et souvent l’altération profonde des liquides et des solides. Telles sont les phlegmasies lentes des voies digestives, la consomption dorsale, décrite par Hippocrate comme étant la maladie des libertins et des jeunes mariés, les lésions du cœur aujourd’hui si communes, la nombreuse série des affections cérébrales, les maladies de l’appareil génito-urinaire. Chez les femmes, les troubles de la menstruation, les pertes abondantes dans les premiers temps de leur métier, et qui sont si bien liées à l’exercice de ce métier qu’elles s’arrêtent durant leur séjour dans les prisons ou les hôpitaux, les abcès dans l’épaisseur des grandes lèvres, dans la cloison recto-vaginale souvent perforée au voisinage du sphincter soit par des fistules consécutives à ces abcès, soit par des chaii' cres négligés, des tumeurs occupant les grandes lèvres et prenant naissance autour delà glande vulvo-vaginale ou dans les conduits excréteurs; toutes les lésions utérines qui sont sous la dépendance de la syphilis, la stérilité, ou si l’aptitude à la fécondation se conserve, la tendance aux avortements (Parent- Duchâtelet, Serres). Leurs organes génitaux n’olfrent point de traces particulières de leurs excès habituels, et quant à leur disposition plus marquée aux maladies cancéreuses de l’utérus, cette opinion adoptée par Lisfranc ne s’appuie pas sur des faits bien démontrés. La gale et la syphilis sont, en réalité, les affections les plus ordinaires des prostituées- Chez les hommes, ces deux mêmes fléaux, lesatyriasis et l’impuissance. Chez les deux sexes, l’incontinence d’urine, la cystite et la néphrite. Le libertinage ne se borne pas à corrompre les sources de la procréation, il diminue la valeur de ses produits, frappe d’une mortalité plus grande les enfants au sein de leur mère et après leur naissance ; il augmente dans chaque population le chiffre des malades, c’est-à-dire le chiffre des non-valeurs et des dépenses publi(iues. De 1804 à 1842, les hôpitaux civils de Paris ont reçu 129 800 vénériens. Le chiffre des admissions annuelles s’est élevé progressivement : il était en 1804 de 2212 ; en 1842, il a été de 5059. Le nombre des vénériens traité au Val-de-Gràce a moins varié jusqu’à l’époque où les travaux des fortifications de Paris ont employé un plus grand nombre de militaires. En 1815, le Val-de Grâce a reçu 1951 vénériens, et, en 1839, 1086 ; ce chiffre s’est élevé jusqu’en 1842, où il a été de 2798. Le minimum correspond à l’année 1823, époque de la guerre d’Espagne, où les garnisons de l’intérieur ont été réduites. Pendant l’espace de vingt ans (de 18 14 h 1 834), les seuls vénériens des hôpitaux civils de Paris ont occasionné une dépense de 4 940 226 francs, la durée moyenne de leur
PROSTITUTION
traitement ayant été de 57 jours, 59, et le prix moyen de la journée 1 franc 38, l^i. De 1812 à 1822, il y a en à Paris 20 626 prostituées infectées de syphilis; et, si l’on excepte les deux années d’invasion de 1812 à 1824, le nombre de ces filles malades a été proportionnellement plus considérable de 1824 ù 1832 que de 1812 à 1824. Le relevé des consultations gratuites à l’hôpital du Midi donne, pour l’année 1829, le chiiïre 3145, et pour 1842 celui de 7648, c’est-à-dire plus du double. Le libertinage porte une atteinte profonde au système nerveux ; l’affaiblissement ou les aberrations de l’ouïe et de la vue, la chorée, l’épilepsie, les convulsions, la folie, l’imbécillité, la mélancolie, le suicide, en sont les inévitables conséquences. Les relevés dressés avec le plus grand soin par Esquirol démontrent que les prostituées fournissent h' la Salpétrière le vingtième du nombre des folles ; sur 8272 aliénés que Bicétre et la Salpêtrière ont reçus de 1825 à 1833, 59 étaient tombés dans cet état par suite d'onanisme, 216 par inconduite et libertinage, 51 par suite de maladies syphilitiques. Veut-on connaître l’influence que le libertinage exerce sur la criminalité ? Sur 8276 femmes accusées de crimes depuis 1835 jusqu’à 1841 inclus, on a trouvé que 24 sur 1 00 de ces malheureuses avaient eu des enfants naturels ou avaient vécu en concubinage. En faisant entrer dans ce calcul les filles qui ont été poussées à l’infanticide par une première faute, on constate qu’un tiers environ des femmes accusées avaient violé les lois de la pudeur antérieurement aux poursuites de la justice. De 1836 à 1840, sur 39 424 accusées, 911 étaient enfants naturels; sur 100 individus enfermés à Sainte-Péliigie pour délits correctionnels, 79 vivaient en concubinage; sur 100 commis de magasin emprisonnés pour abus de conliance, vol, escroquerie, etc., 75 devaient leur condamnation aux dépenses qu’avaient entraînées leurs liaisons avec les femmes.
A différentes époques on a tenté de restreindre, de comprimer, d’étouffer la prostitution ; mais sous la pression des sévérités de la police extérieure, elle s’est propagée par les voies clandestines, elle s’est infilirée dans la portion jusqu’alors saine de la population; comme un liquide comprimé dans un vase clos, elle a suinté par les porosités, ne pouvant jaillir par un orifice libre dont l’écoulement peut être calculé et réglé; aussi les essais de rigorisme n’ont jamais été de longue durée, et les recherches de Parent-Duchâtelet ont bien établi la nécessité d’épargner aux fdles publiques les mesures flétrissantes ou vexatoires ; l’autorité devant se borner à prévenir le scandale et h protéger la santé pub*fique. Là où l’intervention du pouvoir répressif est au moins impuissante, il semble que la religion ait une tâche plus facile : ses efforts n’ont pas manqué pour tirer les prostituées de leur misérable condition; elle leur a ouvert des asiles où les moyens de travail et d’instruction sont mis à leur portée; mais les épreuves qu’on leur impose sont longues et rudes, les tentations faciles, les rechutes fré(|uentes. Parent-Duchâtelet a vu finalement que l’on ne peut compter que sur le repentir de celles à (jui l’âge, les maladies ou la perte do (ouïe beauté no laissent plus d’autre, parti à prendre ; il a vu que,
712 DES MODIEICATEURS. — PEHCEPTA. |hygiknf.
nonobstant les saintes entreprises d’une charité spéciale, les lilles inscrites à la police demeurent dans les mêmes proportions, relativement à la population, aux garnisons, etc. , à moins qu’une recrudescence de puritanisme olïiciel ne diminue momentanément le nombre des inscriptions; alors la prostitution rentre dans les interstices de la société et l’infecte profondément au lieu de fermenter à sa surface, La conclusion de Parent-Duchâtelet, dont le caractère si pur a reçu d’universels hommages, est que la prostitution sous toutes les formes et avec toutes ses nuances, est un fait nécessaire. Puisque la religion ni la société n’ont pu maîtriser encore les besoins, les passions, les délires passagers d’un certain genre, il faut ouvrir à cette vapeur délétère une soupape de sûreté; sinon, elle arriverait à un degré de tension qui rendrait les explosions inévitables ; ou elle prendrait une autre direction, plus funeste encore pour la moralité publique. A la faveur d’une protection qui paraît scandaleuse, mais qui tourne en définitive à l’avantage de la société, la police s’est emparée à Paris et dans la plupart des villes de tout ce qui concerne les prostituées ; elle les assujettit à des explorations périodiques, séquestre les malades, punit les violations de la règle qu’elle impose aux diverses catégories de cette difiBcile population, etc. Là se borne son rôle; c’est aux gouvernements et aux organes éclairés de la religion à faire le reste ; il est prouvé maintenant que ce n’est point la fougue du tempérament qui précipite les femmes dans la prostitution; elles y sont amenées par le besoin, par la paresse, par l’abandon, par les conséquences d’une première faute, par l’imprévoyance et le goût des parures, etc. Améliorez l’éducation domestique des femmes des classes moyennes et inférieures, prolongez jusque sur leur jeunesse la tutelle de l’autorité maternelle, inspirez-leur les vertus de famille et préparez-les par une instruction convenable à devenir à leur tour les guides de leurs enfants, préservez leur pureté dans les ateliers et dans les fabriques par une surveillance régulière, imposez silence aux doctrines d’émancipation féminine et de promiscuité qui bourdonnent à leurs oreilles, protégez le travail jle leurs mains et faites qu’il devienne possible à une femme de vivre du produit de ses labeurs quotidiens ; ces mesures diminueront la prostitution, quoiqu’elles ne promettent un remède qu’à des causes peut-être secondaires. Le concubinage, qui est en quelque sorte un état normal parmi les classes ouvrières, est l’une des sources les plus actives de la prostitution ; il est difficile, mais non impossible de la réduire. La société charitable de Saint-François-Régis s’est proposé ce but; depuis 1826, époque de sa fondation à Paris, jusqu’au 1" janvier 1843, elle a fait légitimer 9877 unions désavouées par la morale, et a ainsi cherché à ramener dans la voie des bonnes mœurs 19 754 individus; Descuret évalue à 8000 le nombre des enfants naturels qui, pendant ce même espace de temps, ont reçu le bienfait de la légitimation.
L’extirpation de cette lèpre de nos temps qu’on appelle la syphilis, n’est pas au-dessus du pouvoir des États. La sé<|uestralion et les léproseries ont fait justice du fléau de la lèpre ancienne; la peste est l’objet d’un vaste et dis-
PROSTITUTION
I pendieiix appareil de préservation ; tous les gouvernements font des sacrifices pour étouffer les germes de la variole : or, la syphilis fait plus de mal que toutes ces maladies ensemble. Elle détériore sourdement les générations ; sa contagion est plus évidente que celle de la peste ; pourquoi ne lui oppose-t-on pas dans tous les pays les mêmes barrières, les mêmes moyens d’extinction ? Telle est l’espèce humaine; la foudre des épidémies insolites qui passent sur sa tête comme le nuage électrique, l’étourdit et la frappe de terreur; elle s’évertue inutilement à en prévenir le retour, tandis qu’elle se familiarise avec les pestes lentes et continues qu’elle porte dans son flanc, et dont elle subit le ravage héréditaire avec la même patience que la succession des phénomènes météoriques (1). A Paris et dans quelques grandes villes, les vénériens des deux sexes obtiennent dans des établissements spéciaux les soins qui leur sont nécessaires; il n’en est pas de même dans les autres villes et localités; là une sorte de réprobation poursuit encore ceux qui ont commis le péché de la chair; les règlements des administrations hospitalières gardent la trace des rigueurs que l’exaltation des principes de chasteté chrétienne suggérait dans le moyen âge contre les individus atteints de maladies honteuses ; plusieurs des corporations religieuses qui desservent les hôpitaux conservent la tradition d’une sainte horreur pour ce genre d’affection; beaucoup d’administrateurs s’imaginent que la crainte du mal physique sert de frein à la débauche. Dans ces villes, on fait peu pour empêcher la propagation de la syphilis ; on laisse les filles infectées se traiter à domicile, ou bien on les expulse sans pitié du territoire de la commune ou du département, comme si dans l’un ou l’autre cas elles cessaient un seul jour de répandre la contagion. Quand des règlements absolus ne s’opposent point à ce que ces maladies soient traitées dans les hôpitaux, on n’y reçoit que les vénériens de la localité ; de pauvres ouvriers sont forcés de se traîner sur les routes, d’aller porter leur honte dans leurs foyers domestiques, ou de s’exposer par la continuation de leurs travaux à des accidents consécutifs qui ont souvent pour effet de les rendre impotents, et de les faire retomber h la charge de la société. Il est telle garnison en France qui, abandonnée à l’hôpital civil de l’endroit pour le traitement de ses fiévreux et de ses blessés, n’y peut faire admettre ses vénériens, qu’elle est forcée d’évacuer dispendieusement sur l’hôpital militaire le plus rapproché. Les moyens de préservation, de séquestration et de traitement des maladies
(1) Un savant d’un esprit fin et distingué a répondu à ce désidératura : le livre du docteur Jeannel, de Bordeaux : De la prostitution clans les grandes villes au xix® siècle et de l’extinction des maladies vénériennes, Paris, 18G8, est non-seulement une œuvre d’érudition et d’enquête exacte sur les principales villes du monde, mais d’innovation sage et de progrès ; son projet de règlement international, fondé sur un système de visites sanitaires et de vigilante propliylaxie, mérite de servir de base à des interventions qui aboutiront certainement, si ce n’est à l’extinction prochaine, au moins à l’atténuation d’nii mal affreux, d’une contagion tous les jours importée sans obstacle.
71 â DES MODIFICATEURS. — • PERCEPTA. LhïÇIÈNE
vénériennes doivent être organisés d’une manière uniforme sur toute l’étendue de la France, et, s’il se peut, de l’Europe, non livrés au caprice des administrations locales et à la merci des préventions d’un autre temps; c’est un vœu dont l’exécution, facile dans ce pays d’énergique centralisation, ferait époque dans les annales do l’hygiène publique et de l’humanité.
Quelques résultats déjà obtenus indiquent le bien immense qu’il est possible de réaliser dans celte voie de prophylaxie publique. La seule création du dispensaire de Paris, où toutes les filles inscrites sont visitées périodiquement par les mêmes médecins, a abaissé notablement le chiflre des femmes infectées : il était de 1 sur 9 filles avant l’enquête de Parent-Üuchàtelet : il était descendu à 1 sur 16, au moment où ce médecin écrivait son célèbre ouvrage. Par un ensemble de mesures appliquées en 18ù2 à l’armée belge, Vleminckx, inspecteur général de son service de santé, a fait tomber la proportion des vénériens à 1 sur 19ü, tandis que, à la même époque, les garnisons de Strasbourg et de Lyon comptaient 1 vénérien sur 33 soldats et 1 sur ùO. Un ensemble de dispositions, concertées, en 18ù2, entre le ministre de l’intérieur et celui de la guerre, et dont l’exécution incombe partiellement aux autorités militaires et civiles, a produit dans l’armée française une notable diminution du nombre des vénériens; les principales consistent dans le traitement immédiat, à l’infirmerie régimentaire et à l’hôpital, de toutes maladies syphilitiques dès leur début, dans l’obligation imposée aux soldats de faire connaître la femme qui les a infectés, dans la recherche immédiate de cette femme pour être soumise à son tour et d’office aux soins de l’art, et pour être inscrite dans les registres de la police, si elle appartient à une catégorie de prostitution clandestine, dans la visite hebdomadaire des filles inscrites à l’aide du spéculum en présence et sous le contrôle d’un médecin militaire, dans la création de dispensaires partout où ils manquent, etc. Là où ces mesures ont reçu une exécution complète, elles ont produit d’excellents résultats; malheureusement elles sont éludées, négligées dans beaucoup de localités. Les causes les plus constantes de la persistance et de l’extension de la syphilis dans les villes de garnison sont ; 1° l’omission des inscriptions à faire ; 2° l’insuffisance des explorations confiées à des médecins civils qui écartent souvent le contrôle ou le concours de leurs confrères de l’armée; 3“ surtout l’absence d’une direction du service de santé militaire au chef-lieu do chaque division territoriale.
G. Lagneau (1) a fait les recherches les plus complètes, depuis le xiv' siècle jusqu’à nos jours, sur les moyens proposés pour répi imer ou pour prévenir la contagion syphilitique ; la discussion approfondie à laquelle il les a soumis l’a conduit aux conclusions suivantes, dont toutes, il le reconnaît lui-même, ne sont pas également faciles à mettre en pratique, et où n’entre pas, est-il besoin de le dire, l’immorale et maléliciante industrie de la .syphilisation; nous
(1) G. Lngneau, Annnlns d’hygime et de médecine légale, 2“ série, t. IV et l. V, 185.'ô-18.'j6.
PROSTITUTION
publique]
les discntei’ons en les énumérant, sauf quelques-unes que nous omettons comme impossibles.
T. — Les deux sexes.
1“ Établir une pénalité contre le vénérien qui infecte une autre personne. — Que de dilTicullés pour établir la filiation du mal; que d’enquêtes scandaleuses, contradictoires, impossibles !
2“ Rendre obligatoire le traitement de tout vénérien jusqu’à guérison entière. — Cette mesure, inapplicable à diverses classes de la société, doit se traduire ainsi : créer, multiplier les services hospitaliers pour les vénériens, les admettre dans les hospices généraux; eiïacer entre eux et les autres malades toute distinction injurieuse, toute dilférence de bien-être, de régime et de soins; instituer, propager les consultations gratuites avec délivrance gratuite de médicaments.
3® Rechercher le vénérien coupable d’avoir transmis son mal d’après les plaintes adressées par la victime, soit à la préfecture de police, soit dans chaque mairie. — C’est étendre au civil l’obligation imposée au soldat; mais celui-ci, tenu de révéler au médecin ou à son supérieur la femme qui l’a contaminé, souvent échappe à cette obligation par le vague de ses énonciations ; que peut-on attendre d’un sysième officiel de plaintes?...
k° Afficher, dans certains lieux, des avis indiquant les moyens de se préserver de la contagion et d’en faire avorter les elîots quand elle n’a pas été évitée. — ^ Ce moyen entraîne l’alternative, ou d’outrager la pudeur publique pour être notifié utilement, ou de rester inutile, s’il n’est affiché que là où la raison et la prudence entrent rarement.
II, — Les hommes.
5® Visite régulière des soldats et des marins : l’étendre aux ouvriers célibataires des ateliers de l’État, aux jeunes gens devant les conseils de révision, aux individus arrêtés comme vagabonds, — Cette visite a lieu tous les mois dans les régiments; il est difficile de la faire plus souvent ; le soldat n’a d’ailleurs aucun intérêt à cacher sa maladie; c’est à ses supérieurs à l’éclairer sur les dangers de cette dissimulation. Les conseils de révision ont un but légal défm qui ne saurait être dépassé, dans les conditions de publicité nécessaire où se fait la visite des appelés.
6® Prescrire aux maisons de tolérance, aux prostituées libres avec carte, de n’admettre que des hommes sains. Cette vérification, qui la fera? S’y soumpttra-t-on? etc.