RAPPORTS DES CAUSES MORALES AVEC LA REPRODUCTION DE L’ESPÈCE
§ I, — Haringc et célibat.
Parvenu à la maturité procréatrice, l’homme est entraîné vers la femme par un instinct presque irrésistible. Tous les ressorts de son organisme semblent alors tendus vers ce but ; la crise de l’àme et du corps va croissant : le mariage en est la solution simple et morale, la solution la plus favo rable à la société et à l’individu. Si la copulation n’est pas indispensable à l’entretien de la santé des individus, elle représente par rapport à l’espèce, l’unité vivante de deux êtres organiques ; le mariage crée de plus la vie de famille, c’est-à-dire une association d’êtres qui, malgré les diversités d’âge, de sexe, de forces et de tendances, forment un tout harmonieux, lié par l’indissoluble solidarité de l’existence et du bonheur ; il sert de fondement et de type à l’organisation de la société. Aussi la loi civile et la loi religieuse l’entourent de leur sanction. Quelle inlluence exerce-t-il sur la durée de la vie et sur le rhythme des fonctions cérébrales? De quelles garanties a-t-il besoin pour répondre au but physiologique de son institution? Voilà les questions qu’il présente à l’hygiène.
En 1831, sur 32 569 223 habitants de la France, on comptait 18 239 576 célibataires, 12 10?i 677 mariés, et 2 22A 970 veufs, dont 722 611 hommes et 1 502 359 femmes. La proportion entre le nombre des mariés et celui des vivants est de 1 : 66 à Paris (Mathieu), de 1 : 65 dans les Pays-Bas (Quetelel),
MARIAGE ET GÉLIBAT.
(le 1 : 71 dans le AVurteinberg (Scluibler), dcl : 53 à Londres, del : 5k en Angleterre^ de 1 : 63 en Suède (Sussmilcb), de 1 : 60 à Breslau (Ileiclie), de 1 : 55 à Hambourg (Buek). On voit (]ue la proportion des mariages à la population varie dans des limites assez étendues ; ce (jui s’explique par la différence des conditions et des rapports civils, par les déterminations irrégulières de l’individualité, et surtout par le degré d’aisance générale des pays. D’après le recensement de 1861, on compte en France A2 527 prêtres émargeant au budget, 17 776 religieux et 90 3i3 religieuses en Ik 030 couvents (200 par département) ; avec les jeunes prêtres soldés par les fabrUiues, cette armée de célibataires de deux sexes monte à 204 477 individus. Malgré cet elfectif et l’interdiction du mariage aux militaires jusqu’à l’àge de 27 ans et demi en moyenne, le nombre des mariages n’a pas baissé en France depuis 1821 et il est resté assez régulièrement en rapport avec le cbilTre de la population :
Périodes.
Nombre moyen des mariages.
Nombre d’habitants pour i mariage.
Le mariage consolide la vie au milieu de sou cours et prolonge sa durée moyenne; Ilufeland et Déparcieux avaient énoncé ce résultat; Odier, dont les calculs embrassent la période comprise entre 1761 et 1813, a démontré que jusqu’à l’âge le plus avancé, la durée moyenne de la vie des femmes mariées est plus considérable que celle des femmes non mariées (1). Casper a dressé le tableau suivant, dont les résultats sont analogues à ceux d’un tableau de la mortalité à Amsterdam de 181 à à 1826, publié dans le journal de Henke (2) ;
Morts sur 100. Dinerence en plus eu laveur
des personnes mai'iées.
Hommes
Hommes
Femmes
Femmes
Ages,
non mariés.
mariés.
non mariées
mariées.
Hommes.
Femmes.
be 20 à 30 ans
Les derniers travaux statistiques de Legoyt (1853 et 1854) établissent que les célibataires de tous les âges fournissent à la table mortuaire un chiffre plus élevé que les hommes du même âge vivant en état de mariage.
(1) Itiljliothèquü britannique, t. LIX. Genève, 1814.
(2) Odier, Zeüsc/tinfl fiir die Slaatsarziwikunde, t. XXI. Erlangen, 1831.
7 02 DES MODIFICATEURS. — PEUCEPTA. L“'»déne
Hiifeland aHirme, d’après de nombreuses observations, que pas un seul célibataire n’a passé cent ans ; niais la statistique des centenaires, assure sir Francis d Ivernois, est loin d’être exacte. Les liens du mariage attachent à la vie, malgré le surcroît de peines et de soucis qu’entraîne cet état. Il résulte des ‘ recherches de Falret que les deux tiers des suicidés sont célibataires. Sur 1726 femmes aliénées, ona compté 980 célibataires, 291 veuves et seulement 297 femmes mariées, sur 16k hommes aliénés, k92 célibataires, 59 veufs et 201 mariés. Georget, qui rapporte ces résultats, demande si l’on doit en conclure que le célibat prédispose à la folie; la réponse ne nous paraît j pas douteuse et la statistique des asiles d’aliénés (1853) achève de la confirmer :
Sexe masculiu.
Sexe fémiuin.
Ueux sexes.
Célibataires
Mariés
Veufs ou veuves
De 1856 à 1860, l’état civil des aliénés
admis pour la
première fois a été
relevé avec le plus grand soin.
et a donné à
Legoyt les résultats suivants :
nommes.
Femmes.
Total.
Célibataires
Mariés . . .
Veufs et veuves
Ëtat civil inconnu
Totaux
On voit que la seule catégorie des aliénés célibataires est à elle seule aussi nombreuse que celle des aliénés mariés et des aliénés veufs ensemble. Toutes les statistiques concordent à la fois.
Enfin le mariage |conlribue à la moralité de l’homme, car la statistique criminelle nous montre, sur 100 criminels, 60 célibataires et seulement ZiO hommes mariés; d’un autre côté, sur 100 crimes contre les personnes, 86 sont commis par des hommes et ik parles femmes, et sur 100 attentats contre les propriétés, 79 appartiennent aux premiers et 21 aux secondes. L’influence habituelle de la femme doit donc incliner l’homme vers la moralité. est consolant de voir les résultats inflexibles de la statistique s’ajouter aux considérations de l’ordre religieux et aux exigences de la société, pour nous montrer dans le mariage une école de perfectionnement moral, de modération et de longévité, le préservatif et le correctif des passions qui détruisent la sauté, étouffent la conscience, bouleversent l’esprit et précipitent au suicide ou vers la folie.
La religion, la race ont-elles quelque influence sur le nombre des mariages? Malgré les prescriptions de la loi religieuse qui les favorise et qui fixe, chez les femmes, de 15 à 18 ans l’époque la plus opportune pour les contracter, il s
publique] mariage ET CÉLIBAT. 703
sont moins nombreux chez les juifs; d’après les documents olficiels de la Prusse, on en a compté 1 pour :
Années.
Évangélistes.
Catholiijues.
Israélites.
En Hongrie, comitatde Wieselburz, même résultat obtenu parle D*’ Glatter. En Saxe, 1 mariage sur 113 Israélites, 1 sur 103 chrétiens. En Toscane (année 1861), on a compté 1 mariage sur 103 chrétiens et 1 sur 141 Israélites. Il est h présumer que la suppression d’entraves et de restrictions apporlées précédemment aux mariages israélites, ainsique la complète récente de l’état civil, du mariage civil, substitué à la domination de la paroisse et aux seuls enregistrements par le clergé, auront pour elîet, dans l'avenir, un accroissement numérique des unions israélites.
Sousle rapport médical, il faut considérer dans le mariage: 1“ la maturité des organes dont il nécessite l’exercice; 2® la conservation de la santé du mari et de la femme dans les relations étroites qui les unissent pour toujours ; 3° la constitution des enfants qui vont sortir de cette union. Pour fixer tes conditions physiques du mariage, les législateurs ont rarement tenu compte des considérations physiologiques. A Sparte, les liommes ne pouvaient se marier qu’après trente-sept ans, parce que la loi voulait avant tout des enfants vigoureux et propres à la pratique des mâles vertus; chez les Athéniens- et chez les Romains des derniers temps de la république, les besoins d’une population nombreuse et le relâchement des mœurs favorisèrent les mariages dès les premières années de la puberté ; l’impuissance, la stérilité étaient des motifs de divorce et de répudiation. En Russie, les maîtres mariaient leurs serfs dès leur puberté et quelquefois avant, parce que la capilation, les corvées, etc., se comptaient par ménage. Sous l’empire des idées chrétiennes, le mariage a pris dans notre loi civile le caractère d’un lien indissoluble et sacré ; par respect pour la liberté individuelle, le législateur n’exige d’autre condition que celle de l’âge où la puberté est eu général déclarée, dix-huit ans pour les hommes, quinze ans pour les femmes , il n’admet d’autres empêchements que ceux qui résultent de la privation du libre arbitre et delà consanguinité à certains degrés. La libéralité des dispositions légales est une raison pour que les familles apport,ent une grande prudence dans la conclusion de leurs alliances, et pour que tout individu, prêt à contracter mariage , s’examine lui-même sous le rapport de son aptitude. Les unions trop précoces entraînent des excès, par suite de l’empire qu’exercent les nouveaux organes, de la conliance aveugle et de l’espèce de vanité qu’inspire le noviciat de la virilité. Les excès nuisent d’autant
704 DKS MUl)ll'’l('.ATEl]RS. — PEKCEPTA. [hygiène
plus que la consliuition est moins développée; la puberté n’est que le signe initial d’une phase nouvelle de l’organisme ; la plénitude de phase, c’est à-dire l’accroissement complet de tous les organes qui président aux phénomènes physiques et moraux de la reproduction, correspond à une époque postérieure à celle que la loi a stipulée pour le mariage, vingt et un ans pour les femmes, vingt-cinq ans pour les hommes ; d’ailleurs, avant cet âge, on doit craindre l’indifférence, le dégoût, les désordres de toutes espèces qui succèdent à l’épuisement des jouissances, et l’on ne saurait espérer la prévoyance, la raison, la fermeté nécessaires à la conduite des affaires, à la direction des ménages. Quand un hls de maison compromet sa santé dans les excès du plaisir, ses ]iarents lui cherchent un établissement, sans s’informer des suites ordinaires du libertinage, qui sont l’impuissance et la spermatorrhée; le jeune homme pense lui-même en finir avec les pollutions par l’exercice régulier de la fonction, alors que les excitations d’une union récente achèveront de l’énerver... Une jeune fille est atteinte de névrose convulsive ; on prescrit le mariage, et la maladie continue ou s’exaspère. . . Dans les deux cas, il y a une victime et pour toujours ; il est donc immoral de considérer le mariage comme un moyen thérapeutique, et puisqu’une loi de fer le rend indissoluble, la raison et l’honnêteté prescrivent de ne point le contracter sans avoir la certitude d’y être propre. Toutefois, parmi les femmes des grandes villes, un grand nombre atteint promptement le degré de force et de volume organique qui autorise le mariage; leur genre de vie hâte en elles les besoins physiques et moraux, et s’ils ne sont satisfaits, on les voit perdre leur fraîcheur, leur embonpoint, leur énergie musculaire ; une sorte de chlorose lente s’établit chez elle, sans accidents convulsifs, et le mariage seul peut relever leur constitution, près de se détériorer.
La précocité des mariages n’est pas lefaitdominant en France; au contraire ils sont trop tardifs en général, et c’est à cette cause que Léon Le Fort {Gaz. hebdom. de médecine et de chir., 1867, p. 515) attribue l’infécondité croissante des unions et, par suite, la diminution de la natalité. L’âge moyen du mariage en France a varié, de 1853 à 1860, pour l’homme, de trente ans un mois à trente ans six mois, pour la femme, de vingt-six ans b vingt-six ans deux mois, tandis qu’en Angleterre, il est pour l’un de vingt-cinq ans et pour l’autre de vingt-quatre ans. Et cette dilîérence portant sur la masse des ouvriers et des agriculteurs ne s’explique que par la conscription, qui n’existe pas en Angleterre. Non-seulement le célibat militaire retarde les mariages, mais ceux-ci sont d’avance frappés de stérilité ; le soldat, au sortir du régiment, devant se créer des ressources de vie, se refaire un métier avant de prendre charge de ménage, ce qui recule encore l’époque de son établissement. Aussi fou trouve, pour 10 000 individus âgés de vingt-sept ans :
En France . . .
En Angleterre.
Mnrirs ou veufs.
Célibataires.
•■UBLiuuE] MAUIAGE ET CÉLIBAT. 705
Quand l’àge a émancipé le Français du célibat militaire, l’égalité se rétablit:
Mni'iés ou veufs. Célibataires.
France 809 191
Angleterre 819 181
Lagneau (1) a démontré que l’augmentation temporaire des contingents de recrutement influe sur la natalité; pour les années 1855, 1856, 1857 qui, avec la durée de la gestation, correspondent aux années de guerre, le déficit des naissances a été en moyenne de 10 075 par an, si l’on prend pour terme de comparaison les trois années précédentes, 1852, 1853, 1854. De même, en 1860, après la campagne d’Italie, il y eut un déficit de 61 021 naissances.
La vérification de l’aptitude physique à l’accoucbement et de l’aptitude morale à élever des enfants, à gérer le ménage, nous semble un devoir pour les parents, devant le silence de la loi.
Les différents genres et degrés de dilTormité du bassin exposent, en cas de grossesse, la vie de la mère et de l’enfant, .souvent de l’une et de Tautre ensemble; qui ne sait que le diamètre antéro-postérieur du détroit abdominal est fréquemment rétréci jusqu’à rendre l'accouchement naturel impossible? Quand il y a moins de 3 pouces de longueur, la prudence veut que le mariage soit interdit; on cite des femmes qui ont accouché naturellement, quoique leur bassin n’eût que 2 pouces et demi de la symphyse des puhis à l’articulation sacro-vertébrale; mais peut-on compter avec certitude sur la petitesse de l’enfant, sur la souplesse extrême des os de sa tête, sur un relâchement inaccoutumé des symphyses du bassin ? Fodéré va jusqu’à défendre le mariage à toute femme dont le bassin n’aurait pas h pouces au diamètre sacrovertébral du détroit supérieur (2). L’âge avancé des femmes qui conçoivent pour la première fois les expose à l’avortement et aux suites fâcheuses d'un accouchement laborieux. — Il est des maladies que le mariage peut aggraver, soit par le spasme et les excitations répétées du coït, soit par les efforts de l’accouchement : telles sont les phlegmasies chroniques, les dégénérescences de tissu avec fièvre hectique, la phthisie pulmonaire dont la grossesse suspend rarement la marche, le cancer de l’utérus, les hernies irréductibles, les anévrysmes du cœur et des gros vaisseaux, l’aliénation mentale, les affections du cerveau, l’épilepsie, l’hystérie, pour la guérison de laquelle ou conseille quelquefois le mariage. Le mariage crée entre les deux époux une solidarité physiologique et morale. Madame de Staël a dit qu’il est l’égoïsme à deux; ajoutons qu’il est aussi la santé ou la maladie à deux. Il est impossible que la cohabitation intime et continue d’une personne saine avec une autre qui ne l’est pas soit exempte d’inconvénients et de péril ; il ne s’agit pas ici des alfec-
(1) Lagneau, Gazette hebdom. de médecine, 1867, p. 243.
(2) Voyez la discussion de l’Académie de médecine sur la question de l’avortement provoqué {Bidtetiii de t' Académie de médecine. Paris, 1852, t. XVll, p. 304, 511).
Ji. LÉvï. Hygiène, 5' édit. it. — 45
70() DES MODIEICATEUKS. — PEUCEPTÀ. [hygiène
lions grossièrement contagieuses, comme la syphilis ; mais beaucoup de maladies, que l’on ne saurait proclamer contagieuses, se communiquent à la longue dans le mariage. Nous avons connu plus d’un couple détruit par la phthisie pulmonaire, quoique l’uii des deux époux fût manirestemenl à l’abri de tout soupçon de prédisposition acquise ou héréditaire. Ne voit-on pas les jeunes femmes qui se donnent à de vieux maris ardents se faner rapidement? — La famille et l’État sont généralement intéressés à ce ([ue les produits des unions contractées sous leurs auspices répondent aux conditions d’une constitution saine et vigoureuse. En traitant de l’hérédité (t. I, p. 113 et 200), nous avons signalé les états morbides qui se transmettent par la génération, les transmutations dont ils sont susceptibles, et les règles que l’hygiène déduit de la connaissance de ces faits, relativement au mariage. La statistique a récemment démontré l’inllucnce du sang chez les aveugles de tout âge; elle s’exprime par la proportion de 9,7 sur 100 cas de cécité. Sur ll/i cas de cécité héréditaire présentés aux Quinze-Vingts, celle-ci a été transmise directement des parents aux enfants 68 fois, indirectement entre parents et jusqu’au degré de cousin germain 12 fois, par consanguinité entre frères et sœurs 3é fois (1). Parmi les états pathologiques qui contre-indiquent le mariage, il faut placer en première ligne les vices congénitaux de conformation, le rachilis, le crétinisme, les scrofules, la phthisie pulmonaire, la folie, l’épilepsie, la syphilis.
Les mariages entre parents impriment un fatal essor aux prédispositions morbides qui relèvent de l’hérédité et exercent une influence détériorante sur les produits. De même que les plantes alimentaires et textiles dégénèrent par le défaut de renouvellement des semences et de variété des assolements, ainsi la force et la beauté des races animales sont au prix de leurs croisements, quand elles ont commencé à dégénérer. L’homme n'échappe pas à cette loi qui a trouvé dans Moïse un interprète énergique : on peut lire dans la Bible la longue série des prohibitions qu’il oppose au mariage jusqu’au troisième degré de parenté. Ces interdictions sont entrées dans la discipline du christianisme ; mais la loi civile ne les a pas reproduites, et comme elle ne laisse dans beaucoup de pays h l’autorité ecclésiastique que le soin de consacrer les unions déjà validées au nom de la société, la sagesse des prescriptions d’ordre religieux est en partie éludée. C’est là une des causes actives de la décadence physique et intellectuelle des populations. Nous avons signalé, d’après Ménière, les unions entachées dans quelques vallées isolées de la Suisse, comme une fabrique de crétinisme et l’idiotie ; à Genève, Rilliei (2) signale le nombre relativement considérable des mariages entre parents, ayant pour conséquence : 1“ chez quelques enfants, un défaut de vitalité qui les fait périr avant terme ou en bas âge ; 2“ chez d’autres plus nombreux encore, des ma-
(1) Dumont, Recherches slatistùjucs sur les causes et les ef/'ets île Ut cécilé. Paris, I85ü.
(2) Uilliet, Union métlicnle, l. X, n® 63, 24 mai 1856.