RELIGION
pubuoue]
de 1788 à 18Zi8 dans les divers pays à esclaves ; telle a été l’origine d’une immigration d’hommes la pins nombreuse ([ui soit connue dans l’histoire, surtout dans de pareilles conditions, puiscju’en trois siècles elle s’est élevée, selon des calculs autorisés et très-probables, et pour l’archipel des Antilles seulement, à 12 millions d’hommes dont aujourd’hui il ne reste pas 2 millions sur les mêmes lieux, en y comprenant même les sangs mêlés (1).
Si la servitude et la liberté ont des conséquences si opposées, les institutions politiques qui tiennent plus ou moins de l’une ou de l’autre produisent nécessairement une gradation d’effets intermédiaires. La différence de mortalité qu’on observe entre les latitudes méridionales et les latitudes septentrionales n’est probablement point le résultat d’une cause unique, le climat : la torpeur de la société et l’absence de stimulation politique contribuent à priver l’Oriental, même au sein des richesses, du ressort que possède l’Européen industrieux et libre : « La vie humaine, a dit Scheu (2), acquiert plus de ténacité par les peines et par les labeurs, pourvu que le travail ne soit pas de nature à briser le courage et paralyser la spontanéité. »
§ ’t. — Religion.
La religion a, comme la politiciue, deux modes d’inlluence sur les masses : l’une s’exerce du dehors en dedans, par les prescriptions qui portent directement sur la vie organique et matérielle; l’autre s’exerce du dedans au dehors par le rhytlnne qu’elle imprime à la vie psychique. 11 n’est point de religion qui n’ait tracé à ses sectateurs des règles d’hygiène et de diététique, soit pour établir un système de préservation contre les agents du climat et les excès de la barbarie, soit pour assurer la discipline des âmes en subjuguant les sens. Ces institutions ont réagi sur le mouvement des populations, sur le type de leurs fonctions physiologiques, sur le caractère général des sociétés qu’elles ont formées, sur le rôle qu’elles jouent dans les destinées de l’humanité. Quatre mille Anglais, avec le secours de vingt mille cipayes, maintiennent dans l’obéissance quatre-vingts millions d’Hindous. Ce n’est point le climat qui opère ce prodige, puisque les Anglais conservent leur énergie parmi les Hindous; ce n’est point la race, puisque les uns et les autres appartiennent à la race caucasique. Lallemand l’attribue aux effets de la polygamie; ajoutons-y le régime, et l’une et l’autre relèvent de la religion de ces populations énervées. Le contraste qui a toujours existé entre l’Orient et l’Occident provient essentiellement des lois religieuses et politiques qui ont régi et régissent encore le mariage dans ces deux parties du monde. De tout temps, le principe de la monogamie a prévalu dans l’Occident; les seuls Germains admettaient la polygamie pour leurs chefs, mais Tacite rend hommage à l’esprit de piété dont
( t) Cil. Giraud, De l’esclavage des nègres, cité par Legoyt (voy. chap. v. Population).
(2) Scheu, üùer die clu'onischen Krantcheiten des münnlichen Allers. Leipzig, 1825, p. 30.
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ils entoiiraieiu le mariage. Le chrisiianisme est venu consacrer, fortifier, développer le principe de la monogamie par une morale plus austère: il a prêché le dégagement des besoins sexuels. On n’a pas assez remarqué avec (|uelle facilité la race juive a passé, sous l’exigence de la loi chrétienne’ qui domine l’Lurope, de la polygamie autorisée par la Bible à la monogamie, qui est le principe de la famille occidentale. Le célèbre Rabbi Genson, né à Metz, surnommé la lumière de l’exil, et mort en 1070, est le premier qui ait formellement prohibé la polygamie chez les Juifs d’Occidenl; il a prononcé l’anathème K Contre celui qui, ayant une femme, en prend encore une autre (1). » Le temps de celte défense est expiré depuis l’an 1330, et la monogamie est restée dans les mœurs des Israélites d’Occident, témoignant ainsi et de l’elTicacilé du milieu social sur eux et de leur aptitude à s’y accommoder. Notre civilisation a moins de prise sur un autre rameau sémitique : les Juifs de l’Algérie se transformeront au contact des Français, les Arabes jamais.
L’exagération des idées de chasteté et de spiritualité a conduit à la glorification ascétique du célibat : de là des conséquences très-réelles pour le progrès de la population, mais ([ue la statistique n’a pas suffisamment élucidées. Nous avons noté, d’après Villermé, la part qui revient au carême dans le mouvement des naissances. Le mariage étant démontré favorable à la longévité, on peut croire que la multiplicité des couvents et le célibat des prêlres seraient un élément de mortalité plus grande s’il n’était contre-balancé par d’autres influences inhérentes à l’état ecclésiastique, qui figure au premier rang de la table de longévité des professions (Casper). Le célibat catholique compromet-il la santé de ceux qui l’observent? D’après Lallemand, les vœux de chasteté ne conviennent pas môme aux tempéraments les |)lus froids : « La continence absolue, indéfinie, est tôt ou tard funeste aux individus qui la supportent avec le plus de facilité. Si elle n’amène aucun scandale, aucun abus, elle conduit uécessairee nt à des pertes séminales involontaires dont les progrès sont insensibles, inévitables, presque toujours inaperçus, et dont la guérison radicale est rendue impossible par la prohibition même de l’acte qui pourrait seul en prévenir le retour (2). « — « Le célibat, dit à son tour De Géraudo, ne saurait accomplir les prodiges que lui demandent d’imprudentes théories, que lorsqu’il se trouve protégé par une austérité de morale religieuse que nos temps ne comportent guère, et qui, dans tous les cas, ne peut exercer son empire que sur un bien petit nombre de personnes (3). » Le nombre des fêtes n’est pas le même dans toutes les religions; il est limité dans les pays du Nord où règne le protestantisme; l’entretien de la vie exige plus de travail, et l’on n’y pourrait multiplier les fêles sans détriment pour la subsistance des classes laborieuses. Dans le Midi, le sol est plus généreux, l’Iiomme consomme moins
(1) S. Catien, Traduction de la liible, l’entaleuque, t. V, Deutéronome. Paris, 183é, p. é9. — NoHcn .sur la femme Mbreux et sur le Mariaijc chez les Juifs modernes.
(2) Lallemand, Des perles séminales, t. Il, p. 2f)8.
(3) De Cérando, De la bioi/aisance publique, t. lH,p. 262.
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et iravaille moins; c’est aussi là que le calliolicisme s’est étendu, c’est là que l’on se plaît au retour fré([uent de ses solennités.
En voilà a.ssez pour montrer l’action directe des religions sur le physique et sur la santé des peuples. Elles n’influent pas moins sur leur étal moral dont toutes les modifications aboutissent nécessaiiement à l’organisme. LeftUalisme, issu du Coran, est de moitié dans toutes les misères de l’Orient et paralyse jusqu’au désir des améliorations sociales. Dans un cas pareil, Montesquieu veut qu’on excite par les lois les hommes endormis par la religion (1). Or il n’existe dans les contrées de l’islamisme qu’une loi, le Coran. Le rationalisme protestant met les nations du Nord qui le professent dans des conditions physiologiiiues très-diiïérenles de celles (lue la foi catholique, avec ses pompes presque sensuelles et scs dévotions ardentes, suscite aux peuples du midi de l’Europe. On a remarqué que les. nuances de l’esprit religieux se répètent jusque dans les formes de l’aliénation mentale et dans les déterminations au suicide. Chez le fou protestant, mysticisme, prétention de comprendre et d’expli(|uer la partie symbolique des Écritures; chez le fou catholique, appréhension dos punitions célestes, terreur, désespoir : le premier délire parce qu’il se croit prophète, envoyé du ciel; le second, parce qu’il se croit damné (Marc). La fixité des dogmes paraît diminuer pour les catholiques les chances de folie, tandis que la fréquence plus grande du désordre mental est due, chez les réformés, aux vacillations des croyances et au prosélytisme rival des sectes nombreuses qui composent l’Église nouvelle (Burrows). Halloran rapporte que dans l’asile des aliénés à Cork, en Irlande, le nombre des fous calholi(|ues est aux réformés comme I esta 10. La statistique officielle pour 1 million d’habitants donne la proportion suivante de suicides d’après les cultes :
Pays. l’rolcstanls. (iatbo]ir|iics. Antres clinHinns. .InÜs.
Prusse 159,9 /|9,Ü 130,8 /iG,l
Bavière /i9,l » 10-'i,9
Wurtemberg M8,5 77,9 » 63,6
Autriche 79,.') 51,3 5è,0 20,7
Hongrie 5è,è 32,8 12,3 17, G
Transylvanie 73,6 113,2 2ü,5 35,5
Même aux époques d’incrédulité, la religion demeure la plus énergique de toutes les forces morales ; non-seulement elle domine les circonstances les plus im|)orlanles de la vie, mais la réalisation de ses préceptes lui subordonne tous les détails de la vie de chaque homme ; dès lors elle investit l’hygiène comme elle absorbe la psychologie. Faut-il une nouvelle preuve de son omni|)olence sur l’homme physique et moral ? On la trouve dans les recherches (|ue le professeur Bernouilli, de Bille (2), a faites sur les Israélites actuels et dont les résultats principaux ont été confirmés par les docteurs Glatler, Mayer, par
(1) Montesquieu, Esprit dns lois, liv. XXIV, chap. xiv.
(2) C. Rernouilli, Neuere Ergebnisse der Ikvœllcerungs-Stufistik, Ulm, I8è2.
732 DES MODIFICATEURS. — GESTA. [hygiène
Legoyt, etc. (1) : fécondité plus faible que chez les chrétiens, car ils se marient moins; mortalité moindre; vie moyenne plus longue; moins de mort-nés; moins de naissances illégitimes ; moins de crimes contre les personnes, et nous pouvons ajouter, d’après le tableau ci-dessus, moins de suicides : telle se montre au rapport d’un statisticien chrétien, cette population au sortir de dix-huit siècles de persécution et de servitude. Et que l’on attribue point ces résultats à une existence plus aisée. Bernouilli dit lui-même qu’on aurait tort de la supposer aux Juifs ; le climat ni l’état politique ne peuvent ici être invoqués. Reste la religion, qui exerce, en effet, une influence profonde et continue sur leur régime, sur leurs habitudes domestiques; elle préserve leur santé des excès et leur esprit du scepticisme.