‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 162 sur 196 · II. — iNGESTA · texte numérisé non relu

II. — iNGESTA

Les classes ouvrières ont besoin d’une nourriture saine et proportionnée h l’intensité de leurs déperditions quotidiennes. Rien n’est plus certain pour eux que la dépense journalière de force, l’efficacité de la réparation ne l’est point ; dans la plus grande partie des campagnes, leur pain est encore aujourd’hui ce qu’il était il y a cinquante ans; dans les villes, il est meilleur. D’après les renseignements recueillis par Villermé, la viande, la soupe grasse, le pain blanc, seraient d’un usage plus commun qu’autrefois parmi les ouvriers de plusieurs villes (Lyon, Reims, Sedan, etc.) et de la Normandie. Une partie de cette classe de la population est encore réduite 5 faire habituellement sa principale nourriture de la pomme de terre ; une autre vit de châtaignes et de sarrasin. ()uand la récolte de ces produits vient à manquer, ces malheureux tombent à la charge publique, alors même que les céréales abondent, parce qu’ils n’onl pas assez de ressources pour acheter du froment ou même de seigle. La viande, si nécessaire au travailleur, manque à beaucoup d’ouvriers, ou ne figure dans leur régime que pour une proportion insuffisante : cependant elle est indispensable à ceux qui exécutent ces ouvrages de force, et la supériorité des ouvriers de la Grande-Bretagne ne provient que de la consommation plus grande qu’ils en font. Les propriétaires d’une fonderie, située ii Charenton, n’ont pu obtenir des ouvriers du pays la même quantité de travail qu’ils obtenaient d’ouvriers anglais, qu’en les obligeant à se nourrir comme ces derniers. Malheureusement la nourriture des travailleurs est subordonnée au taux des salaires, qui oscillent dans de grandes limites; leur dépense la plus forte est celle de la nourriture : elle monte ordinairement, pour un homme, à plus de la moitié de la dépense totale; et aux deux tiers ou trois quarts, s’il a des habitudes d’intempérance; elle atteint la moitié, rarement plus des deux tiers pour une femme, et pour un adolescent elle arrive aux trois quarts. 10 centimes par jour au-dessus ou bien au-dessous du taux nécessaire à l’entretien d’un travailleur économe et sans famille suffisent pour lui procurer une sorte d’aisance ou pour le jeter dans une grande gêne (Villermé). Or toutes les crises, tous les événements réagissent sur le commerce, sur l’industrie, et déterminent une dépression des salaires. Telle est surtout la conséquence des agitations politiques; et, pour surcroît de malheur, ce sont toujours les ouvriers les moins payés qui la subissent d’abord. D’un autre coté, une augmentation ou une diminution de 10 centimes dans le prix du pain produit le même effet de gêne ou d’aisance ; une simple hausse de 2 centimes par jour dans le prix du pain et qui se maintient toute l’année, donne pour les 34 000 000 de Français une somme de 21i8 200 000 francs, dont la plus forte partie est prélevée sur le salaire de toutes les classes ouvrières. Il n’y a que les journaliers delà campagne qui ne se ressentent pas du haut prix du pain, parce qu’ils trouvent dans leurs travaux mieux payés autant de bénéfices que leur vaudrait

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une légère diminution dans le prix des céréales. En définilive, l’alimentalion des ouvriers est généralement insuffisante pour les travaux qu’ils exécutent ; elle est inégale pour leur salaire. L’habitude de fêter le dimanche et le lundi par des repas ou des excès de boisson diminue d’autant les ressources nécessaires à la subsistance de la semaine ; les femmes surtout ne peuvent échapper à la misère qu’en s’imposant beaucoup de privations. Dépense obligée et continue de forces, réparation incomplète, irrégulière^ tel est le sort des classes ouvrières. Cependant le besoin de stimulation subsiste; il augmente en raison même de l’insuffisance de la nourriture et de la disproportion du travail. Que fait alors le travailleur? Quelques centimes avec lesquels il n’achèterait ni le pain ni la viande nécessaires à sa restauration lui procurent une dose d’eau-devie qui ranime artificiellement ses forces ; l’essai de ce moyen de confort conduit à l’habitude, au besoin, à la passion des liqueurs; l’ivrognerie, le plus grand fléau des classes laborieuses, s’oppose à l’épargne, creuse l’indigence des familles, éloigne toute éducation, mulliplie les rixes, les délits, les désordres. Villermé mentionne, comme cause de l’ivrognerie, le choix de certains métiers qui comptent plus d’ivrognes, l’organisalion du compagnonnage fertile en débauches, le travail en commun dans les ateliers des manufactures, l’oisiveté du dimanche, les chômages, le bas prix des spiritueux, le grand nombre des cafés et des cabarets où l’on peut en boire à toute heure et avec excès, l’oubli des principes religieux et moraux; à cette énumération, il faut ajouter le défaut de réparation alimentaire, et l’impossibilité pour l’ouvrier d’humecter ses maigres repas de famille d’une boisson fermentée.

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