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CHAPITRE IV

POPULATION

On a dit que la population croîtrait suivant une progression géométrique en l’absence de tout obstacle à son développement; mais que, dans les circonstances les plus favorables, les moyens de subsistance ne peuvent jamais augmenter que selon une progression arithmétique. Ce qui s’opposerait donc au progrès de la population, ce serait le manque de l’aliment. Quand elle est parvenue dans son accroissement au niveau de ses moyens de subsistance, il faut qu’elle s’arrête, ou, si elle dépasse cette limite fatale, un excès de mortalité l’y ramène. Doctrine désolante, qui, très-heureusement, ne se vérifie point dans les faits sociaux. D’abord, sous l’empire d’un état social qui ne change point, au milieu des obstacles de toute espèce qui agissent d’une manière uniforme, la population n’augmente pas d’une manière indéfinie (Quetelet); ses oscillations ne sont en rapport qu’avec le climat et la quantité essentiellement variable des subsistances; ensuite, comme il est donné à l’homme de forcer la production du sol et d’élever la somme de ses moyens de subsistance, il fournit par son activité et son intelligence une latitude propoiTionnelle à l’extension de son espèce. Il suit de là que, si tous les pays de l’Europe présentaient les mêmes circonstances physiques, leur population spécifique donnerait la mesure de leur production et de leur industrie; mais sans faire abstraction des conditions du sol, de l’atmosphère, du climat, de l’exposition, etc., qui détruisent en partie ce rapport, la densité humaine est une valeur physiologique et historique du premier ordre; elle résume non-seulement tous les éléments actuels d’un pays, mais encore les innuencos qui ont agi sur lui dans les siècles antérieurs. Le nombre d’habitants par lieue carrée dans les principales contrées est donc une donnée importante pour l’hygiène publique.

(1) Annuaire du Bureau des longitudes de ISàh, — Ibid,, pour 1856, p. 196.

‘UBUOITE]

POPULATION

Population absolue et relative des principaux États du globe.

Europe.

Nombro

Nombre d’babitaata

Noms des pays.

des habitants.

par kilomètre carré.

France (1861)

Angleterre et Malte (1861)

Irlande seule (1861)

Belgique (1862)

Hollande (1863)

Autriche (1857)

Composée de :

Possessions d'Italie (Lombardo-Vénétie) . .

Possessions polonaises

Possessions de Hongrie (Transylvanie,

Croatie)

Possessions de Bohême

Possessions d’États allemands

Prusse (1861)

Bavière

Saxe

Hanovre •

Allemagne générale

Italie (1861)

Sicile seule

États Romains ^1861)

Suisse (1861)

Espagne (1860)

Portugal (1861).

Grèce (1861)

Iles Ioniennes

Russie d'Europe

Pologne russe

I)anemark (1860)

Islande (1860)

Suède (1863)

Suède seule

Laponie suédoise

Norvège (1864)

Turquie d’Europe

Moldavie, Valachie

Asie.

Asie Mineure

Arménie, Kurdistan

Syrie

Arabie (Hedjaz)

Perse, Afghanistan, Bélouchistan

Hindoustan (empire anglais)

États protégés

Ceylan

Empire Birman, de Siam, d’Annam

Chine

•lapon

Sibérie

Turkestan

POPULATION

[lIYGlÊNt;

Afrique.

Noms des pays.

Nombre des habitants.

Nombre d’habitants par kilomètre carré.

Égypte générale

Basse -Égypte seule

Algérie

Sénégal français

Ile Bourbon

Ile Maurice

Colonie du Cap

Port Natal

Madère

Amérique.

États-Unis ' 33 000 000

Canada 2 507 700

Mexique 8 000 000

Jamaïque AAI 250

La Martinique 136 000

La Guadeloupe 138 000

Cuba 1 397 000

Porlo-Rico 583 000

Haïti français 600 000

Amérique centrale 2900000

Pérou 2 500 000

Chili 1 600 000

Brésil 8 000 000

io’,o

La population s’accroît par l’excédant des naissances sur les décès. 1“ Le rapport des décès aux naissances a diminué; toujours variable, puisqu’il est' assujetti à des causes très-diverses, il s’est rapproclié de sa valeur moyenne : il peut en différer aujourd’hui soit en plus, soit en moins, de la quinzième partie de cette valeur, tandis que, vers la fin du xvil“ siècle, il n’élait point rare que la différence fût d’un quart, d’un tiers, et elle pouvait être de moitié (1). 2“ Les différences dans les quantités annuelles des décès ont graduellement diminué dans les temps antérieurs et jusqu’à nos jours, du moins lorequ’on examine ces différences par périodes décennales ; c’est ce qu’ont vérifié Fourier pour Paris, Marshall pour Londres, Ch. Boersch pour Strasbourg. 3“ Le rapport des décès à la population s’est graduellement abaissé dans toute l’Europe : toutes les statistiques administrent la preuve de ce fait. Moreau de Jonnès a trouvé les résultats suivants ; Paris, année 1650, 1 décès sur 25 habitants; année 1829, 1 sur 32; Londres, année 1690, 1 sur 2û; année 1828,

1 sur 55; Genève, année 1560, 1 sur 18; année 1821, 1 sur /|3. Quant aux mariages, ils ne présentent pas de rapport constant avec les naissances ; mais ils sont généralement en raison directe de la mortalité (Casper, Gh. Boersch). Cette observation s’applique au temps comme à l’espace; elle ressort de la comparaison des périodes d’années et de celle de différents pays;

(I) J. -B. Jos. Fourier, liecherc/ws ilatùti<iues sur Pnris^ etc., t. H, p. 25.

POPULATION

IT

buquk]

en d’autres ternies : « Quand la inorlalilé diminue, que les moyens de subsistance deviennent moins abondants, ou que la main-d’œuvre est plus chère, l’honime a besoin de plus de forces et d’énergie poui- pourvoir à ses propres I besoins, et se hâte moins de contracter mariage. C’est en ce sens qu’il est vrai de dire que les limites de la production sont les limites naturelles de la population. Quand, au contraire, la mortalité est plus considérable, et que des décès plus nombreux ont laissé plus de places vides dans la société, une tendance naturelle et puissante pousse l’homme à remplir ces lacunes faites par la mort, et le nombre des mariages augmente de nouveau (1). » En présence de cette loi d’économie divine qui se dégage des chiffres de la statistique comparée, il devient inutile d’inscrire dans la législation positive la prudence dans les mariages, recommandée par Malthus, et la liberté des mariages se passe des restrictions proposées par Duchâtel(2) et quelques autres économistes.

Les mariages ayant diminué, non pas de nombre, mais seulement de fécondité, nous voyons, dans ce double fait, l’accomplissement spontané du vœu des écrivains de cette école. Et les sociétés, les classes sociales qui atteignent un haut degré de prospérité, se passent du précepte de circonspection en matière pareille; l’esprit d’ordre et de prévision qui leur est propre, y pourvoit;

« Toute mesure, a dit Malthus, qui tend à diminuer la mortalité par l’amélioration du sort des hommes, tend par cela même à restreindre la natalité. « — Thompson (3) a dit excellemment: « Si, en augmentant les moyens d’existence du pauvre, vous le retirez de la misère, vous le guérirez par ce fait du défaut de l’imprévoyance. Plus il aura à perdre, plus il craindra de perdre. Il est admis aujourd’hui qu’un haut degré de bien-être est l’obstacle le plus efficace aux mariages imprévoyants. » Et Stuart Mill (4): « Il n’y a pas de doute que la même prudence qui nous fait éviter les causes de maladie, nous incite à nous garantir de la principale cause de la pauvreté (une fécondité excessive). Les moyens de subsistance et de travail, en Angleterre, n’ont jamais plus augmenté que dans ces trente dernières années, et cependant, chaque recensement met en lumière un accroissement décroi&sant .de population. » — La misère seule, ajoute Legoyt, auquel nous empruntons ces citations, est imprévoyante, parce qu’elle u’a rien à perdre; aussi la plus grande fécondité est-elle le partage des cla.sses les moins heureuses, des quartiers encombrés par les classes ouvrières, des départements les moins aisés ou surchargés de populations ouvrières; toutes les recherches de statistique s’accordent sur ce point. La restriction spontanée de la fécondité dans les classes élevées, riches, aisées, témoigne chez les parents, non d’un calcul égoïste, mais d’une tendresse

(t) Chartes Boersch, Thèse sur ta mortalité à Strasbourg, 1836, p. 185.

(2) Duchâlel, De la charité dans ses rapports avec l’état moral cl le hien~ètre des classes inférieures de la société. Paris, 1829.

(3) Thompson, Over Population,

(b) Stuart Mill, Princip. of poliiicul Ecouoiny,

POPULATION

[hygiéni^i

éclairée, puisqu’elle a pour objet d’assurer aux enfants une somme de bienêtre nécessaire à leur conservation, le bienfait d’une éducation conforme à dt légitimes aspirations, la sécurité de l’avenir. L’égoïsme consisterait à imiter Ici^ prolétaire, à donner cours à ses appétits du moment, à se reproduire sans 4 aucun souci du lendemain, « en remettant, comme dit Quetelet, à la Provi- 4i dence qui l’a nourri lui-même, la garde des nombreux et misérables enfanu ^ auxquels on donne le jour ». La statistique fournit la preuve des elfets favo- (É râbles de la circonspection naturelle des parents; le tableau ci-après (période l| de 1853-1860.) fait ressortir que le plus grand nombre de survivants à 20 ans. et la plus longue vie moyenne appartiennent aux départements qui ont la moim dre fécondité :

Nombre

Limites des variations

Rapport moyen

des

du rapport des survivants

des

Vie

départements.

au.\ naissances.

survivants.

moyenne.

Fécondité.

de 57,1 à 59,7

de 60,1 à 61,8

de 62 à 62,9

de 63,2 à 63,9

de 6A à 65,8

de 66 à 67,7

de 68,8 à 69,8

de 70,3 à 76,6

De ce qui précède, on peut déduire que l’accroissement des populations ne : s’effectue que dans une certaine mesure ; c’est eu effet ce que l’on observe. Nous avons rapporté, plus haut, des chiffres qui précisent la marche de cet i accroissement dans les principaux Étals et les périodes prévues du doublement de leurs populations actuelles ; nous faisons nos réserves sur de tels • calculs qui ne reposent pas sur une période suffisante d’années ; et, quant aux dangers du doublement, ils s’évanouissent devant les résultats de compensation providentielle qui se révèlent dans l’étude du mouvement de la population à travers le temps et l’espace, résultats dont le balancement des mariages avec I la mortalité n’est pas le moins remarquable, et dont nous trouverons d’autres exemples en recherchant l’inlluence des disettes et des épidémies, des émigrations, etc.

La fécondité seule n’est pas un gage de force, ni la mesure de civilisation, et le seul fait de l’accroissement d’une population n’indique point son degré d’aisance. Il est nécessaire, dit Quetelet, de connaître non-seulement de combien d’individus une population se compose, mais encore de quelle manière chaque individu parvient à pourvoir à ses moyens d’existence: témoin l’Irlande, qui s’accroît annuellement de 2,Zi5, et n’exigerait que 28 ans 6 mois pour doubler sa population. Un seul individu de telle nation consomme autant que trois individus de telle autre. De même un peuple peut gagner en lumières, en industrie, en bien-être, sans que son mouvement annuel témoigne de ces progrès,

publique] population. 335

la consommation de cliaque individu augmentant en proportion. La qualité de l’accroissement mérite donc d’être considérée autant que la quantité: s’il est dû à une exubérance de naissances coïncidant avec une forte mortalité des adultes, il n’a aucune valeur ; au contraire, puisque la population perd des hommes qui produisent et qui contribuent au bien-être général, et ne gagne en échange que des enfants bore d’état de se rendre utiles.

Pendant une période de 25 ans, l’accroissement moyen annuel de la population en France a été de 161 738; la durée de la vie moyenne, qui était, avant la Révolution, de 28 ans 3/ïi (Duvillard), est aujourd’hui de 37 ans, ce qui donne une augmentation de plus de 8 ans (1). La France est, de presque tous les pays de l’Europe, celui qui, à naissances égales, compte le plus de survivants à chaque âge, qui a la plus longue vie moyenne (après la Norvège), et une des moindres mortalités (2). La comparaison de ces résultats fixe la valeur du premier. Tous les États de l’Europe ont marché dans cette double voie. Le sol n’a rien acquis en étendue, mais la main de l’homme l’a remué avec plus de vigueur et d’industrie; les voies d’échange se sont multipliées; la production s’est élevée, avec elle les populations, et leur bien-être, et leur moyenne de vie. Telle est l’œuvre de la civilisation, qui est aux masses ce que le libre arbitre est à l’individu: pour les nations comme pour l’homme isolé, la vie est au prix du travail; leur activité a sa libre sphère comprise dans les desseins de la Providence.

La densité humaine par kilomètre carré est purement mathématique ou idéale ; la distribution des habitants d’un pays ne se fait point avec cette régularité préméditée ; elle se subordonne à des influences complexes qui procèdent de la topographie, du régime hydrologique propre à chaque contrée, de la nature et des productions du sol, de la viabilité terrestre, fluviale et maritime, des entreprises de l’industrie, des échanges du commerce, etc. Au point de vue de l’hygiène, ces groupements nous intéressent surtout suivant qu’ils se dilatent et se disséminent dans la salubre étendue des campagnes, ou qu’ils se concentrent et s’accumulent dans les villes. La distinction de la population rurale et delà population urbaine est fondamentale en statistique, c’est-à-dire fertile en divergences et en contrastes biotiques; au-dessous de 10 000 âmes, les agglomérations humaines se rapprochent des conditions de la libre vie des champs et des montagnes. L’hygiène s’enquiert des données suivantes et les retient pour ses légitimes interprétations:

(1) ainlütique de la France pour 185A, p. xi.xi.

(2) Legoyt, Du mouvement de la populalion en France {Moniteur du 3 février 1867).

l‘01‘ULAT10N. [HYGIENE

Pays.

Po{m)atiuu urbaine.

Proportion sur 100.

Pupulatioii rurale, l^roportioii sur 100.

France (1856)

Grande-Bretagne (1851).. .

Écosse

Hollande

Saxe

Bavière

Prusse (1858)

Belgique

Danemark

Wurtemberg

Hanovre .'

Norvège

Suède

Russie

Italie

Suisse

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