DES TEMPÉRAMENTS OU PRÉDOMINANCES DU SYSTÈME NERVEUX
S 1. — Donnée» générales.
L'idée des tempéraments est aussi ancienne que la médecine; diversement formulée, elle se retrouve dans toutes ses doctrines, elle domine la pratique de toutes les époques : il n'y a que la vérité qui survive à l'épreuve du temps, et nous ne voulons d'autre témoignage en faveur de la doctrine des tempéraments que cet accord universel des esprits. La verve d'innovation qui s'est emparée de la médecine contemporaine n'a point respecté toutefois celte doctrine antique et salutaire; nous dirons quel ordre d'idées elle s'est efforcée d'y substituer. Hais avant de nous replier sur notre siècle, remarquons bien l'unanimité de nos prédécesseurs sur ce point essentiel
(I) Revetllé-Parise, Principe général et inductions pratiques relativement à la amcalescence (Études de l'homme dans Vêlai de santé et de maladie, Paris, 1845, t. I, p. 193.
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de l'histoire physique de notre espèce. Les observateur* de l'antlquité se sont aperçus de bonne heure « que l'action des corps etté- Heurs ne modifie que jusqu'à un certain point les disposition! Organiques, et que, soit dans la structure intime des parties, sôit dans leur manière de recevoir les impressions, il y a des disparitions fixes qui semblent essentielles à l'existence même de* individus, et que nulle habitude ne peut changer (1). » Seulement; et d'après la conception dogmatique en vigueur, ce grand fait a été combiné avec des hypothèses, traduit par des axiomes plus oM moins erronés. Il en est ainsi dé toutes les vérités d'observation; Ift lumière qu'elles projettent se réfracte dans le milieu de chaque génération, se réfléchit sous un angle variable dans les intelligences. Encore, s'il faut opter entre les erreurs qui se sont groupées autour de l'idée vraie des tempéraments, préférons- nous peut-être les plus anciennes aux modernes. Il y a certainement moins de vraisemblance, moins de signification pratique dan* la théorie de Stabl* qui fait dépendre les tempéraments de la proportion entré la con* sistance des fluides et le diamètre des vaisseaux, oti dans telle du Haller, qui les explique par deux abstractions, force et irritabilité, que dans la doctrine de Galicn, doctrine si sévèrement jugée par ceux qui assignent les anciens à la barre de la science actuelle, au lieu de franchir l'intervalle pour les Considérer en quelque sorte dans leur propre horizon. Le tempérament bilieux, ou chaud et sec, le tempérament pituileux ou froid et humide, le tempérament sanguin ou chaud et humide, etc., ne sont-ils qu'une invention ? Remplacez les mots chaud et froid par la dichotomie de l'irritabilité et de l'abirritatiou à laquelle ils correspondent historiquement; aux qualifications de sec et humide, rattachez, par une interprétation sincère de la pensée de Galien, les phénomènes de sécrétion plus ou moins active des surfaces tégumentaires : cala fait, au lieu d'hypothèses, vous reconnaissez dans les tempéraments admis par le médecin de Pergame des types d'organisation qui se sont fréquemment présentés à votre observation. Il n'y a pas moins de sens dans les liaisons qu'il établit entre eux et les âges, les saisons, les climats : n'est-ce point dans les climats chauds que se rencontrent en grand nombre les individus à prédominance du système hépatique? L'organe sécréteur de la bile n'est-il point
(!) Cabânli, Rapports du physique et du moral, huitième édition, àvfe des notel par L. Peiise. Paris, 1813, in-8, p. 261.
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influencé spécialement pur la saison des chaleurs? Son maximum l'activité et de susceptibilité ne coïncide t-il point avec l'Age adulte? foi la certes des rapprochements plus féconds, plus sûrs pour la mtique qui les suppositions de Stahl et de Huiler. L'histoire Moriquedes tempéraments est celle de la médecine; l'humorisme, a mécaiiicisme, le solidi$me,s'en emparent chacun à son tour. Les migres de l'anatomie générale suggèrent à Halle une définition qui «prime avec plus de rigueur et de netteté l'idée émise par Bordeu. «lui -ci avait dit que chaque sujet a ses organes prédominants, et ju'en les réduisant à certaines classes, on trouverait peut-être ce |ue Ton cherche lant sur les tempéraments. Halle les envisage anime des différences individuelles de l'homme, consistant dans a disproportion de volume et d'activité (pie présentent certaines Mrties du corps, parties capables de modifier sensiblement toute 'économie ; il est le premier qui distingue les tempéraments géné- «ox des tempéraments partiels, fondant les premiers sur la pré<lominauce relative des systèmes sanguin et lymphatique, sur les diverses modifications du système nerveux, sur le développement do système musculaire ; caractérisant les autres par l'état des systèmes généraux dans les diverses régions du corps ou par le mode l'action de certains organes. Cabanis, sans rien ajouter à la doctrine générale des tempéraments, fait ressortir par une analyse profonde leurs relations avec les idées, les penchants et les habitudes. Rappellerons-nous la classification des tempéraments admise par Cul le n, et que lui-même reconnaît peu propre à guider le praticien ; celle de Broussais, laquelle, mélange d'éléments physiologiques et morbides, nous parait peu digne du génie si lucide de ce grand homme? A mesure que la médecine s'affermit dans la direction positive que lui impriment les études anatomiques et nnatomopathologiques, elle cherche aussi à préciser la notion des tempéraments, à en déterminer avec plus rie sévérité les conditions matérielles. M. Bégiri (1) a, sans contredit, le plus contribué, après Halle, à l'élaboration des saines idées qui régnent aujourd'hui dans celte partie de la science, et beaucoup d'écrivains les ont mises à profil sans eu nommer l'auteur. Ainsi la question des tempéraments présente, comme toutes les grandes questions de la médecine, un fond inaltérable de vérité sous la discordance des interprétations,
(1) Traite de physiologie pathologique. Paris, IK'28, 2 volumes in-H. — Principe* généraux de phytMojie fMrMoloffifM*, 1*21.
et cellesrci, dérivées des conceptions systématiques qui se succèdent, subsistent mêlées d'hypothèses et d'erreurs, jusqu'à ce que la science soit ramenée à l'organisme et s'y fixe comme dans son domaine nécessaire. Toutefois, dans ce retour à la considération absolue de l'organisme, la doctrine des tempéraments subit l'attaque de la phrénologie; non que cette école repousse le fait des diversités individuelles d'organisation; non qu'elle nie le rapport presque constant entre les penchants, les facultés, les mouvements et certaines conditions de structure individuelle, mais c'est dans l'encéphale que résident ces conditions; les autres organes n'ont aucune part dans la manière dont se produisent les phénomènes intellectuels et moraux. Quoi de commun, s'écrie- t-on, entre la couleur des cheveux et les passions ou les idées d'un homme? a Le cerveau, dit Georget (1), est le seul organe qui puisse, par sa puissante influence, par ses rapports avec toutes les parties du corps, modifier par son action les dispositions de l'organisme, donner naissance à de nouvelles combinaisons organiques, à des ensembles de phénomènes enchaînés les uns aux autres; et ce qu'il y a de positivement vrai dans la doctrine des tempéraments s'explique parfaitement bien dans ce sens. » Mais le cerveau ne participe-t-il point, comme tous les autres organes, à des conditions générales déstructure et de nutrition? Et ne faut-il point rechercher dans celles-ci la cause de son mode physiologique comme celle de Tac* tivitédes autres organes ou appareils? Est-il indifférent à la manifestation des actes intellectuels et moraux que le cerveau reçoive l'incitation d'un sang riche et lancé avec force, ou d'un sang appauvri et porté jusqu'à lui par une circulation languissante! Il y a donc pour l'explication des différences individuelles un élément général, antérieur pour ainsi dire à l'action du cerveau : c'est la nature du fluide nourricier; cet clément est accusé par l'état de tous les organes, aussi bien que par celui de l'encéphale. Il n'est donc pas absurde de les étudier dans leur aspect extérieur, dans leur proportion relative, dans leur modalité fonctionnelle, pour arriver à l'appréciation synthétique des tempéraments.
Les partisans les plus exclusifs des opinions de Gall ne peuvent nier d'ailleurs la solidarité des viscères, et par suite la prédominance qu'ils acquièrent l'un sur l'autre, prédominance dont le cerveau lui-même subit la loi ; seulement ils la considèrent comme conseil) Physiologie du système nerveux. Paris, 1821, I. 1, p 204.
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cutnre à l'affaiblissement du cerveau : à leurs yeux, la prédominance d'un autre organe est le signe de la déchéance cérébrale : « Dans beaucoup de cas(Georget, loc. cit.) de prédominance d'action d'un système ou d'un autre, de l'estomac ou des muscles, et par suite d'un affaiblissement dans l'exercice intellectuel, il faut se donner de garde de prendre celte prédominance pour une véritable cause de la faiblesse cérébrale, car c'est ordinairement celle-ci qui a provoqué celle-là; c'est parce que le cerveau n'était point stimulé par de grandes passions, disposé à des affections vives et continues, à des travaux de l'esprit, à d& méditations profondes, qu'il a laissé prendre de l'activité à ses propres dépens à l'estomac et aux muscles. x> Voilà donc Georget lui-même admettant les prédominances organiques, c'est-à-dire le principe des tempéraments et des idiosyncrasics, sauf aies envisager comme une usurpation morbide sur 1 encéphale, ce qui n'est point justifié par l'observation ; car l'énergie fonctionnelle de l'estomac n'exclut point la puissance intellectuelle; de plus, l'observation nous montre que ces dispositions viscérales sont le produit de Inorganisation primitive des sujets, quoiqu'elles
paissent s'acquérir par l'habitude ou succéder à des accidents morbides.
Loin de uous de diminuer le rôle du cerveau dans la production des penchants, des passions, des facultés intellectuelles et morales; mV*l **• dispositions organiques qui constituent les tempéraments subsistent comme foyers de réaction ; elles influencent la manifestation des actes encéphaliques ; elles peuvent être cause de leur dépression, de leur exaltation ou de leur aberration ; la mesure ac|"7îté cérébra,e est subordonnée aux conditions spéciales du
tempérament, qui s'exprime par l'encéphale comme par les autres organes. r
r îîaI!!/Un mémoire lu à l'Académie de médecine, H. Royer- Collard (1) s'est appliqué à son tour à faire ressortir ce qu'il y a de vague et d'indéterminé dans les notions généralement répandues sur les tempéraments. Des critiques qu'il a formulées, les unes ne s adressent plus à l'époque actuelle, les autres retombent sur la c»nstiwui0n même de la science médicale. Quand il se donne le faï^elr-i COrobatlre le ,eraPérament bilieux, le génital, le muscu-
que*| °Ub',e qUe M'. Bégin a déïk fail Justice de ces créations, et ** Capaclères qui leur sont attribués composent une idiosyn-
****** 0 l'*caàémi* et médecine. Pari», 1843, l. X, p. 135.
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crasie, non un tempérament. Lorsqu il demande ce qu'on entend ar vitesse de la circulation, abondance du sang, vigueur et volume u cœur et des gros vaisseaux, etc., il n'énonce rien contre la réalité du tempérament sanguin ; il accuse l'insuffisance des données anatomo-physiologiques, et nous reconnaissons avec lui que l'hygiène gagnerait en précision si les nombreux problèmes de l'organisation recevaient une solution exacte. Non, nous ne possédons pas des renseignements mathémaliquessur les conditions matérielle» du tempérament sanguin, du tempérament lymphatique; et cependant ces formes, ces variétés de la santé, suivant l'heureuse expression de Royer-Collard, existent; lui-même les reconnaît, mais il se propose de leur assigner des caractères plus positifs en s'appuyant sur les plus récents travaux de la chimie. Impatient de réfléchir sur la doctrine des tempéraments, l'esprit de cette époque, il invoque les révélations du microscope; il se complaît dans laa inductions fournies par les découvertes électro-chimiques et dynamiques sur le rôle du fluide nerveux ; mais ce fluide est-il autre chose qu'une hypothèse? A-t-il démontré le rôle de celle matière grasse que MM. Schultze, Slokes, de Dublin, et Thackrah, ont cru trouver dans le sang de la veine porte , graisse du sang veineux abdominal qui, dit l'oyer-Collard, peut prédominer chez certains individus et modifier la constitution générale du sang? Lps explications chimico-physinlogiques qu'il propose tendent à fournir la raison intime des tempéraments, mais n'aident point à les faire reconnaître; les signes extérieurs se rapportent à l'aspect et à la proportion des systèmes, des organes, et c'est dans ceux ci, en définitive, que se passent les phénomènes intimes auxquels Royer- Collard rattache les variétés de la santé. Acceptons comme démontrés tous les faits dont il s'étaie, quoique la plupart de ces faits aient à compter avec les découvertes ultérieures de la chimie; ils ne peuvent offrir des indications d emblée, telles qu'il les faut au praticien. Que Ton se mette en quête de science rigoureuse, mais sans tourner le dos à la pratique; analyser le sang et voire même le fluide nerveux, pour arriver à la notion du tempérament, c'est une œuvre impossible au lit des malades. La médecine pratique a besoin de se régler sur la simple observation, et c'est parce que les conditions profondes des différences individuelles ne se dénotent point au simple coup d'œil du praticien qu'il est obligé de s'en tenir aux caractères extérieurs, apparents, sauf à les grouper, à les comparer; il trouve dans cette méthode un guide qui, sans avoir
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• fureté du microscope, sustente ses recherches, facilite sespressriptions. L'observation répétée, coutrôlée mille fois et de siècle en siècle, même quand elle ne porte que sur un ensemble de faits extérisvr* et pour ainsi dire sur la surface de l'homme, peut avoir niant d'importance pratique que les conjectures de la chimie Baderne sur la présence de tous les produits excrétés dans le sang il sur le rôle effectif des appareils d'élimination (1).
La définition la plus satisfaisante des tempéraments est encore asile de Halle, qui les considère a comme des différences entre les bemmes, constantes, compatibles avec la conservation de la santé il de la vie, dues à une diversité de proportion et d'activité entre Iss diverses parties du corps, et assez importantes pour modifier l'économie. » Celte définition énonce un fait et l'explique. Le fait, s'est l'existence de types généraux d'organisation auxquels l'analyse et l'observation permettent de rallier les variétés individuelles de notre espèce; l'explication consiste à faire dépendre ces types du rapport qui existe entre les différentes parties du corps. Le fait est admis, l'explication est contestée. Royer-Collard (op. cit.) ne hasarde point une nouveauté quand il exprime avec force, de la définition de Halle, ce corollaire, à savoir, que le tempérament sst un étift universel de l'économie. Avant lui, H. Rpgin (2) avait appelé tempérament la variété organique la plus générale, et idiosyaerasit celle qui est plus restreinte, et pour ainsi dire individuelle. Nais taudis que pouf cet écrivain le tempérament est un état constitutionnel dont l'existence se fait sentir sur tous les points de la machine animale, parce qu'il dépend de la prédominance de développement et d'action de l'un des systèmes qui pénètrent dans Ipas les tissus, Royer-Collard, s'appuyant sur le même rapport logique, mais l'envisageant sous un point de vue physiologique différent, croit devoir étudier les caractères des tempéraments dans les diverses manifestations que nous offrent le sang et r action nerveuse : « La santé, quelque forme qu'elle ait revêtue, ne peut être conçue que dans son unité, ne peut être saisie que dans les prin-
fi) IlOller, se bornant à des vues psychologiques, définit les tempéraments • des modes permanents de conflit entre l'âme ci l'organisme, » et il les fait dépendre de la relation qui existe entre les penchants et la structure excitable du «rps.... (Manuel de physiologie f traduction de Jourdan, 2° édition, Paris, 1851,
L IL p. 5S6.) (S) Pèsjssof. fMlfcX., t. I, D. M.
cipes mômes qui animent à la fois toutes les parties ensemble de la machine organisée. Cependant quels sont ces principes? Il y en a deux : l'un est le sang , fluide nutritif; l'autre est l'action nerveuse, qu'on peut appeler fluide nerveux ou incitateur, par comparaison avec cette autre influence qui se déploie dans tous les corps de la nature, et qu'on désigne sous le nom de fluide électrique, a Burdach a appelé le sang le centre de la vie végétative. Haller avait déjà dit du tempérament : Mixtura qvœdam nervorwn et scmguinis; et la doctrine physiologique et pathogénique que nous avons entendu développer autrefois par un maître regretté, feu Lobstein, reposait exclusivement sur le rôle réciproque des fluides nerveux et sanguin. Est-ce à dire que dans l'exploration des tempéraments on doive négliger les indices fournis par l'habitude extérieure, par la comparaison des organes entre eux, par les nuances de leur jeu fonctionnel, par l'examen de leur tissu, etc.? Nullement : la vérité sur les tempéraments ne se trouvera que dans la réunion des notions obtenues par l'une et par l'autre méthode d'investigation.
Soit que nous prenions pour base de classification des tempéraments les systèmes généraux qui pénètrent dans tous les organes, les vivifient et les mettent en jeu; soit que nous ayons égard seulement aux résultats qu'a produits jusqu'à présent l'étude du sang et de l'innervation, nous sommes conduits à adopter les trois tempéraments établis par M. Bégin, à savoir : le Sanguin, le lymphatique et le nerveux. Ceux qui penchent au solidisme y reconnaîtront la prédominance de l'un des trois systèmes que désignent ces mots, et qui laissent voir dans tous les organes , dans tous les tissus, les traces de leur développement relatif. Dans un autre ordre d'idées qui gravitent vers un humorisme scientifique, les tempéraments nerveux et sanguins conservent leur vérité; le lymphatique perdra de l'exactitude anatomique de sa dénomination, sans correspondre exactement, comme le veut Royer-Collard, à cet état général de l'économie, qui est l'extrême opposé de la pléthore.
Ces trois états méritent seuls d'être appelés tempéraments, parce que seuls ils exercent sur l'organisme une influence immédiate et pour ainsi dire souveraine; leur signe commun est de modifier toutes les parties du corps; la direction qu'ils impriment aux actes organiques ressort dans la maladie comme dans la santé. Ce n'est point que d'autres organes ou des appareils d'organes ne puissent réagir sur l'ensemble de l'économie, soit par les résultats de leurs