TRAITÉ
L'histoire de l'Hygiène est à la fois un des sujets les plus vastes et les plus difficiles à traiter: difficile, parce qu'elle est devenue, sous la plume des écrivains, un lieu commun d'érudition ; vaste, parce quelle embrasse, dans son cadre obligé, non-seulement la série des productions inspirées par cette branche de la science, mais encore les institutions, les lois, les mœurs, les usages et jusqu'aux monuments des nations. L'instinct de la conservation est en effet le mobile des sociétés, comme il dirige les actes de la vie individuelle.
Être ou n'être pas, telle est l'éternelle affaire de l'humanité, et tout ce qu'elle tente dans l'ordre matériel, tout ce qu'elle manifeste dans Tordre moral, n'est que l'expression de sa lutte contre la destruction, lutte où les générations se remplacent, et dont le prix sans cesse disputé, sans cesse reconquis, est In vie sous toutes ses faces, la vie s épurant par degrés et s'agrandissant avec les siècles.
Toute agglomération d'hommes qui se forme sur un point du globe, rudiment d'une nation, s'organise pour durer, pour résister: elle élève au gouvernement celui qui comprend le mieux les grandes nécessités de l'existence collective. Législateur politique ou divin, simple code ou révélation, Forum ou Sinaï, le pouvoir qui s'établit a sa sanction dans le but qu'il affecte, car il tend à communiquer
V F.niT. - i. *
à des réunions d'hommes la plasticité sociale, afin qu'elles s'organisent et conspirent avec harmonie à la perpétuité de l'espèce, comme par l'effet d'une autre plasticité s'arrangent et s'entretiennent les instruments du microcosme humain.
L'Hygiène sous forme d'ordonnance religieuse et de prescription civile a donc devancé l'Hygiène qui procède scientifiquement par voie de déduction. Dans Tordre des temps, l'Hygiène a pour représentants le prophète, le législateur, le savant: le premier impose avec autorité ce qu'il a puisé dans des lumières supérieures ou dans la tradition des sanctuaires ; le second résume en lui l'État avec ses intérêts et ses besoins ; le troisième, individualité isolée, s'adresse aux raisons, individuelles et n'exerce sur les masses d'autre action que celle des vérités dont il se fait l'interprète. Faut-il traduire par des noms historiques cette triple phase du travail conservateur qui se fait au profit des sociétés, nous dirons Moïse, Lycurgue, Hippocrate : l'un invoquant Jéhovah, l'autre la Patrie, le dernier la Nature, pour propager parmi les hommes des préceptes de santé. Il est vrai que chacun d'eux accommode ces préceptes au but spécial qu'il poursuit : il s'agit pour Moïse de créer une nation, pour Lycurgue d'assurer la défense de l'État par l'hérédité de la force et de la vertu ; Hippocrate, quoiqu'il ait l'orgueil du citoyen libre, et qu'il célèbre la Grèce républicaine aux dépens de l'Asie énervée par le despotisme et par son climat, n'écrit que pour fournir à chaque individu, dans une société avancée, les moyens d'user sainement de toutes les choses qui modifient le corps humain. Il n'ordonne pas comme le législateur de Lacédémone; il ne fait point parler un Dieu comme le révélateur du Sinaï ; il ne place point une prohibition hygiénique sous la terreur du châtiment ou des imprécations ; il s'adresse tout simplement à la raison, il n'attribue rien en particulier à la divinité (1) : « Chaque maladie a une cause naturelle, dit-il, et sans cause naturelle aucune ne se produit. » De cette investigation des causes naturelles naît la science; et celui que l'on a justement surnommé le père de la médecine ouvre aussi, dans le passé, l'ère scientifique de l'Hygiène : « Lorsqu'on recherche, dit M. Littré, l'histoire de la médecine et les commencements de la science, le premier corps de doctrine que l'on rencontre est la collection d'écrits connus sous le nom d' Œuvres d' Hippocrate. La
(1) GEuvret complètes (V Hippocrate, uoavelle traduction avec le texte grec en raprd, par E« Liitré. Paris, 1840, t. II, p. 77 et 79.
science remonte directement à cette origine et s'y arrête. Ce n'est pas qu'elle n'ait été cultivée antérieurement et qu'elle n'ait donné lieu à des productions même nombreuses ; mais tout ce qui avait été fait avant la médecine de Cos a péri. »
En nous appuyant sur le témoignage d'une aussi solide autorité que M. Littré, nous énonçons la restriction suivante : Malgré les travaux antérieurs à l'école de Cos, et qui, perdus, échappent à notre appréciation, la science proprement dite ne saurait dater que d'Hippocrate. Quelles sont, en effet, les sources où peut avoir puisé la médecine qui a précédé immédiatement Hippocrate? M. Littré répond qu'elles sont au nombre de trois : la première est dans le collège des prêtres médecins qui, sous le nom lïAgciépiades, desservaient les temples d'Esculape ; la seconde, dans les philosophes qui, dans leurs conceptions systématiques, embrassèrent la nature entière, et par conséquent le corps avec ses maladies ; la troisième est dans les gymnases où l'on étudiait empiriquement les combinaisons de l'alimentation et des exercices, en vue de résultats que rappellent ceux des modernes écoles d'entraînement. Mais si l'on se souvient qu'Hippocrate, tout eu louant les remarques faites par les médecins des gymnases, revendique formellement la gloire d'avoir fixé le régime et fondé la prophylaxie sur la proportion respective des exercices et des aliments, on admettra difficilement que le champ d'observation hygiénique fourni par les gymnases ait été fécondé scientifiquement par les prédécesseurs de ce grand homme. Les spéculations cosmogoniques des philosophes ont sans doute réagi directement sur la manière d'envisager les phénomènes fonctionnels du corps humain ; mais les erreurs et les hypothèses qu'elles ont prêtées a la physiologie antique ne sauraient marquer pour la science une époque antérieure à l'école de Cos. Enfin, la médecine sacerdotale, que les Grecs ont reçue des Égyptiens, appartient à la période qui, chez les Juifs, est représentée par les propliètes, période théurgique de la médecine, où les maladies sont considérées comme divines, comme sacrées. On peut lire dans le chapitre xxvm du Deutérmome la nomenclature des maux dont Dieu menace les Hébreux par la bouche de Moïse. La thérapeutique répond à l'étiologie ; Moïse ordonne l'érection d'un serpent d'airain dont la vue doit guérir les morsures des serpents venimeux. La médecine théurgique des Grecs parait avoir usé de recettes analogues; sur diverses médailles, Esculape est accompagné d'un chien, d'un coq, d'une chouette ou d'un vautour. Les commenta-
leurs se sont exercés pour trouver un sens à toutes ces choses : • Misérables énigmes, s'écrie H. Malgaigne (1), dont le mot véritable serait plutôt, à mon avis, ignorance et superstition. » Les tables votives que Ton conservait dans le temple d'Esculape ont été souvent indiquées comme des histoires de maladies ; mais celles que Ton a retrouvées en donnent une opinion bien différente et confirment le point de vue développé avec une verve si caustique par H. Malgaigne ; elles ne présentent, en effet, que la mention laconique des miracles opérés par le dieu, et elles ont plus de rapports avec les ex-voto suspendus dans les églises par la dévote reconnaissance des croyants d'aujourd'hui qu'avec des documents vraiment cliniques. Ces faits, et beaucoup d'autres que nous omettons, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de la médecine exercée dans les temples; et nous voilà dispensés, par cette courte analyse des trois sources que M. Littré assigne à la médecine grecque avant Hippocrate, de chercher au delà de l'école de Cos les vestiges d'une hygiène scientifique. C'est donc aux enseignements de cette école célèbre que s'attachera d'abord notre enquête, après un coup d'oeil jeté sur les institutions anciennes qui nous offrent les premières traces d'une police sanitaire. Les signaler en détail nous conduirait trop loin, et sans explorer avec l'assurance de quelques-uns de nos devanciers l'histoire hygiénique des Égyptiens, des Phéniciens, des Indiens, etc., essayons seulement d'apprécier la portée de ce qui a été fait chez les Hébreux, les Grecs et les Romains dans l'intérêt de la salubrité.
Depuis que l'école pseudo- historique de Voltaire est prisée à sa valeur, et que les esprits, plus amoureux de vérité que de persiflage, se sont replacés dans la juste perspective du passé , l'institution mosaïque a grandi par toutes ses faces ; on en saisit mieux l'ensemble et l'harmonie, grâce aux commentateurs à haute vue qu'elle a trouvés, et parmj lesquels M. Salvador occupe le premier rang ; mais il reste à en faire ressortir la signification hygiénique. On s'est plus occupé, en effet , à disserter sur les maladies mentionnées par Moïse qu'à pénétrer, dans leur généralité, les mesures de police sanitaire que ce grand homme a consacrées dans sa législation ; elles n'ont guère été envisagées qu'isolément et jugées sous l'optique des idées régnantes. C'est ainsi que l'examen qu'en fait Halle trahit souvent le collaborateur de l'Encyclopédie. Cependant les préceptes
(t) Lettres sur Vhwtoirç de la chirurgie (Gazette des hôpti. du 23 Juin 1842).
HISTOHIQUK. b
sanitaires de la Bible procèdent d'un système de préservation .collective, non de quelques conjectures incohérentes ; il est aisé de suivre, dans ses applications , le système de Moïse, et de mettre en évidence le rapport logique qui lie entre elles toutes ses prescriptions : seulement il faut tenir compte de la nature des seuls moyens d'exécution qui fussent à sa disposition , et qui se résument dans l'intimidation religieuse. C'est pourquoi la prophylaxie biblique se présente enveloppée de rites et de cérémonies qui paraissent étrangers au but hygiénique; mais en la dégageant de cet appareil, on ne tarde point à reconnaître ce qu'elle a de rationnel et d'utile ; et ce luxe de formes religieuses, cet accompagnement d'obligations en apparence singulières, ne nous hâtons pas de les traiter avec mépris : l'orgueil d'une civilisation supérieure fausse le point de vue du passé. Dans le système sanitaire de Moïse, le cohen (prêtre) remplit le premier office : c'est le cohen qui est appelé à constater les premiers signes d'une affection réputée contagieuse ; le cohen seul a compétence pour la distinguer de toute autre maladie, et la fatale ordonnance de séquestration ne doit sortir que de sa bouche. Le lépreux paratt-il guéri, c'est le cohen qui vérifie son état et prononce, s'il y a lieu, sa réintégration dans la tribu, c'est-à-dire son retour à la vie civile. Voilà donc un véritable ministère de salubrité publique commis aux hommes du sanctuaire, et c'est dans la religion seule que ces hommes pouvaient puiser l'autorité nécessaire à l'exercice de leurs fonctions. De là l'idée d'impureté attachée à certaines maladies dont le contact pouvait être redouté, ou qui, par leur masque hideux , devaient provoquer , avec l'idée de la contagion, une répugnance et un dégoût universels. L'idée de purification est corrélative à celle d'impureté; et comme la maladie, envoyée de Dieu, emporte la signification d'un châtiment , guérir ne suffit point : il faut que le convalescent soit rédimé devant l'Éternel par le cohen. Le sacrifice du péché complète et consacre le traitement ou les mesures hygiéniques. La nécessité de s'adresser au cohen pour la rédemption des impuretés corporelles assurait à celui-ci l'ascendant et la vénération dont il avait besoin pour l'accomplissement de son ministère; en même temps elle servait de garantie à la réalité des guérisous. La publicité et la solennité des rites n'avaient pas moins davantage pour ceux qui en étaient l'objet; en les replaçant dans les conditions de leur vie antérieure, le cohen écartait par là de leur personne le reste d'appréhension et de répugnance qu'inspire encore le souvenir d'une
maladie contagieuse. Le principe de la piopliylaxie mosaïque, c'est l'isolement, la séquestration; et en reléguant le malade hors du camp ou aux portes de la ville, le législateur du désert nous enseigne remplacement le plus convenable des ambulances et des hôpitaux. Éloigner les malades, ce n'est point les guérir; mais, dans l'intérêt d'une population agglomérée, c'était la seule mesure rationnelle à prendre dans un temps où il n'y avait ni diagnostic ni thérapeutique. Il est dans l'esprit de toute législation sociale de sacrifier l'individu à la masse, imitant en cela la nature, qui veille au maintien de l'espèce; encore les prescriptions particulières dans l'intérêt des individus malades ne manquent-elles point dans la Bible. Le précepte de l'isolement est largement appliqué par Moïse aux hommes et aux choses dans les cas de lèpre déclarée, d'écoulements (t) gonorrhéiques, de flux menstruel :
(1) Nous pensons avec les Septante, Micbaëlis et M. Cahen, qne ce mot désigne le flux uréthral. On a voulu voir en ce passage \e$hcmorrhoïâe$; mais au verset 19, ekap xt, Lévitique, le mot T&2 ne laisse aucun doute sur le sens réel de cet endroit : la place même où Moïse en parle est une preuve à l'appui de notre opinion; car de ces écoulements chez l'homme, il passe à ceux de la femme. Le complément de celte exégèse se trouve dans la lecture même des dispositions lanitaires que Moïse établit au sujet des écoulements; elles retsorteot évidemment 4e ridée de contagion, et l'écoulement du saug chex l'homme n'aurait pas fait venir cette idée à l'esprit du législateur qui a dit que la vie est dans le sang. Ce passage de la Bible tranche le litige historique de la syphilis, que, pour notre part, nous n'avons jamais pu considérer comme une nouveauté du XVe siècle.
L'opinion d'Astruc, partagée par Girtaner {Abhandlung iïber die venerischen Kranhkeiten, Gœttingue, f 802, 2 vol. in-8*), provient d'une erreur de dates. Colomb revint d'Amérique en 1493; l'entrée de Charles VIII à Naples eut lieu en février 1494 ; après s'être fait couronner comme roi de Naples au mois de mai suivant, il ramena presque immédiatement en France la majeure partie de tes troupes, t/armée espagnole, sous la conduite de Gonxalve de Cordoue, n'arriva en Calibre qu'au mois de mai 1495, c'est-à-dire presque uue année après le départ de Charles VIII et de ses troupes. Quant à celles qu'il laissa à Naples, elles ne rentrèrent en France qu'en 1497, et, à cette époque, la maladie vénérienne 7 sévissait déjà avec fureur. Où donc est la preuve historique de la communication d'une maladie contagieuse des Espagnols aux Français ? Il nous parait qu'aux modernes appartient la considération des différentes lésions de la syphilis colligées en une seule affection ; la syphilis est perdue confusément dans la pathologie ancienne par la diversité de ses symptômes et de ses altérations ; leur interpréta lion collective et leur réduction en une seule unité morbide a fait croire à riotroduetion d'une maladie nouvelle. (Voyex A.-J.-L. Jourdan, Traité com- *J#| * ta «wMia vé*érimn$, Paris, 1826, t. I.)
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« Le lépreux en qui eit la plaie aura ses vêtements déchirés, sa chevelure sera en désordre, il sera couvert jusqu'aux lèvres et criera: Impur, impur I »{Lévit. xiii, 65 et sqq.) Après cet acte de notification au public, il est placé hors du camp. Le septième jour de cette relégation, nouvel examen de la plaie par le cohen, et si la lèpre se confirme, on brûle le vêtement du malade (1) ; puis, après sept autres jours d'expectation, la plaie est l'objet d'un nouvel examen, et d'autres mesures sont ordonnées suivant l'état où elle se présente. Dans le cas de guérison, a le cohen sortira hors du camp; le cohen regarde, et voici que la plaie de lèpre est guérie au lépreux. » (Lévit. xiv, 3.) La période de purification commence; réintégré dans le camp, l'ancien lépreux demeure encore sept jours hors de sa tente {Ibid., vers. 8). Dans cet intervalle il a baigné deux fois son corps dans l'eau, il a rasé son poil, sa tète et sa barbe, et nettoyé deux fois ses vêtements. Ces pratiques personnelles se terminent par le sacrifice de délit. Mais l'habitation du lépreux a été déclarée immonde comme sa personne; elle est l'objet dune série aggravante de prescriptions: la simple fermeture, l'enlèvement des pierres qui ont été souillées par le malade, le grattage des murs, enfin la démolition (chap. xiv, vers. 35 à 65). Dans les cas les plus légers, le cohen se contente de désinfecter la maison avec le sang d'un oiseau égorgé, avec de l'eau vive, avec l'oiseau vivant, le bois de cèdre, i'hysope et le fil rouge. Passons l'hysope et le fil rouge à la superstition d'une peuplade des déserts de l'Asie, et reconnaissons que les autres mesures ordonnées par Moïse ne sont pas moins avantageuses, moins logiques que la plupart des pratiques usitées encore aujourd'hui dans les lazarets et les quarantaines de l'Europe civilisée. Quoi de plus sage que la séparation, prescrite entre homme et femme pendant la période menstruelle et quand l'écoulement menstruel venait à se prolonger? Et ces ablutions répétées qui sont encore en usage aujourd'hui parmi les populations arabes, qui n'en reconnaît l'utilité à une époque ofc l'emploi du linge était ignoré, dans les sables du désert, sous les rayons d'un ciel ardent? La prohibition des alliances entre les consanguins et les proches ne dénonce- t-el le pas une observation profonde des causes qui déterminent la décadence des races et l'abâ-
(I) Eo Italie et dans d'autres pays méridional! i, on brûle encore aujourd'hui les effets d'habillement et de couchage qui ont appartenu à des phthisiques décèdes.
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tardissement des familles? En choisissant lui-même sa femme hors de la maison d'Israël, n'a-t-il pas donné à la fois un exempte de tolérance et le précepte salutaire du croisement des races? Dans quels détails minutieux n'entre-t-il pas pour assurer la salubrité des demeures privées et publiques, des maisons et des villes? Il ne dédaigne de mentionner aucune particularité, si intime qu'elle soit, lorsqu'elle peut influer sur la santé de tous. Chef d'un peuple nomade dont l'organisation définitive est ajournée jusqu'après la conquête de la terre promise, il sait régler un camp dans son assiette hygiénique; rien n'est omis: « Tu auras hors du camp un lieu pour les besoins de la nature, et tu porteras avec toi une pique suspendue à ta ceinture, et, quand tu te seras accroupi, tu creuseras avec cette pique la terre d'alentour et tu recouvriras les matières dont tu te seras soulagé. » Ce précepte, que le soleil de l'Arabie rendait si urgent, est oublié aujourd'hui dans ces mêmes lieux où il a été dicté, jusque dans les villes, au grand détriment des populations.
On peut lire à la suite du Voyage m Orient de M. de Lamartine, dans le récit de Fatalla Sayaghir, qu'une réunion de tribus équivalant à quinze mille guerriers, ayant campé sept ou huit jours dans les mêmes localités avec de nombreux troupeaux, le sol resta couvert d'un tel amas d'immondices, qu'il fut impossible d'y séjourner. Mais ce n'est pas seulement dans les plaines de l'Arabie que la prescription de Moïse est tombée dans l'oubli : les récits des médecins militaires qui pratiquent en Afrique nous apprennent qu'avant les travaux exécutés pour leur assainissement, nos principales villes de l'Algérie présentaient le spectacle des déjections accumulées et des foyers putrides au milieu des ruines. Nous même avons été témoin d'un semblable état de choses en Morée, dans la citadelle de Navarin , et en 1835, uue sous-préfecture de France, Calvi (Corse), s'est offerte à nos yeux dans ces mêmes conditions de formidable insalubrité. J'ajouterai que si ce précepte de Moïse avait été observé en 185& dans nos camps de Varna et de Crimée, on y aurait compté une énorme cause d'infection de moins.
Le régime alimentaire ne pouvait échapper à la police du législateur hébreu ; il ne pouvait ignorer les effets de l'alimentation sur la constitution des individus comme sur l'avenir physique d'une nation. Dans l'histoire qu'il a tracée des évolutions du genre humain jusqu'à son époque, il fait connaître les extensions successives que la substance alimentaire a reçues; il nous montre
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l'homme passant de la nourriture la plus simple à la multiplicité des aliments, mais pris encore en grande partie parmi les végétaux, auxquels il ajoute le lait. Dans une période plus avancée, les exigences de l'organisme se sont augmentées : la chair des animaux, les liqueurs fer m entées, les assaisonnements de différentes espèces ont pris place sur sa table. Quelle est donc la portée hygiénique des séries nombreuses de prohibitions alimentaires qui sont consignées dans la Bible? Halle déclare ne point la comprendre assez (1); il conçoit seulement l'utilité de la prohibition du porc, sujet, dit il, à une altération du tissu graisseux très analogue à la dégénérescence lépreuse (2). Il faut chercher plus haut, ce nous semble, la pensée du législateur hébreu : placé dans l'alternative d energer son peuple par une diététique exclusivement végétale, ou de tolérer, sous un climat qui punit tout excès, l'usage désordonné de toutes les matières alimentaires, il a pensé qu'une règle même arbitraire répondrait mieux k l'intérêt de la santé générale; les restrictions dont il a frappé la nourriture animale ont eu pour effet de tempérer, par un juste mélange des substances organiques des deux règnes, le régime des familles, de pourvoir dans une mesure constante à la vigueur des générations, et de faciliter en même temps l'œuvre d'une civilisation progressive dans le silence des appétits grossiers et des passions farouches que fomente l'usage prédominant des viandes. Il laissait aux Hébreux assez de latitude pour satisfaire à cette autre loi de l'alimentation, à savoir, la variété. La diététique mosaïque établit, non l'uniformité, mais la régularité du régime; et loin de nous associer au reproche que lui fait H*llé, nous attribuons à ce régime, fidèlement observé de génération en génération, l'immunité singulière dont les Juifs ont souvent joui au milieu des épidémies meurtrières, et qui au moyen âge attirail sur eux les accusations les plus absurdes, les persécutions les plus atroces. Il est une pratique instituée par Moïse, et dont la valeur hygiénique a été contestée avec plus de raison : c'est la circoncision, stigmate héréditaire des enfants d'Abraham, marque étrange, si nous l'envisageons avec nos habitudes et nos idées du xixe siècle, de l'alliance que Jéhovah a conclue avec eux. On sait ce que Voltaire a dépensé de maligne érudition pour enlever aux Juifs la priorité de la circoncision. A la vérité, Hérodote rapporte qu'elle
(I) Halle, Hygiène ou L'art de conserver la santé. Pari», 1806. ;?, Dkt. des sciences médk . , t. XXII, p. 513.
était pratiquée par les Égyptiens. La première circoncision que la Bible mentionne, et qui fut faite par Abraham, remonte à 1900 ans avant l'ère commune ; Hérodote écrivait 1600 ans après Abraham : de cet intervalle de quatorze siècles, M. Malgaigne (1) conclut à la priorité de la circoncision en faveur des Hébreux. Quoi qu'il en soit, Pliilon dit que la circoncision préserve la partie d'une certaine maladie inflammatoire qu'il appelle le chtrbon ; ce charbon désigne la gangrène du pénis, l'une des terminaisons du phimosis et du paraphimosis Si nous rapprochons cette opinion des passages cités de la Bihle (Lévit. xv), où il est question des écoulements impurs, cause ordinaire des accidents qui nécessitent parfois encore une opération très analogue à la circoncision, on ne répugnera pas à admettre un motif de prophylaxie dans cette ordonnance, tout en la considérant en même temps comme une institution politique, un signe de nationalité (2). Euliu, un autre intérêt de salubrité publique se trouvait garanti par l'usage des embaumements, que les Hébreux paraissent avoir emprunté ûes Égyptiens. On lit, chapitre l, versets 2 et 3 de la Genèse : a Joseph ordonna à ses esclaves
(1) Loc. cit., n. 51.
(2) D'après If s articles publiés dans V Encyclopédie méthodique et dans le Dictionnaire des sciences médicales, Halle refuse à la circoncision tout motif de salubrité, se fondant sur ce que les habitants de l'Arabie et de la Syrie ne sont sujets à aucune incommodité qui ait son siège dans les parties retranchées. H argue encore de la pratique de cette opération dans l'Ile de Madagascar, parmi des nations qui ne paraissent avoir aucune notion du judaïsme ni du mahométisme. Mais reste une question que Halle ne résout pas : Pourquoi ces nations pratiquent-elles donc la circoncision ? Infirmer par des assertions plus ou moins exactes les solutions données , ce n'est point en fournir une nouvelle.
Les médecins militaires qui ont exercé dans les corps de troupes, et qui y ont passé ce que Ton appelle des revues de propreté, comprennent mieui Futilité de la circoncision ; on ne saurait s'imaginer, en effet, dans quel degré de saleté la plupart des soldats laissent leurs parties génitales, et particulièrement le gland, lorsqu'il est entièrement recouvert par le prépuce; entre le prépuce et le gland s'amasse la matière sébacée, jusqu'à former des couches épaisses et blanchâtres qui tapissent entièrement l'extrémité du pénis : rien de plus rebutant que cette sorte de malpropreté ; rien de plus favorable au développement des accidents syphilitiques. Or l'incurie des soldats, vainement gourmandée par les médecins, se retrouve dans les classes inférieures. A celte condition, joignez l'influence d'un climat brûlant, tenez compte du défaut abso'u de linge, de l'absence de toute espèce de traitement médical pour les cas de maladie, et voyez si tous ces motifs réunis n'expliquent point l'établissement de la circoncision dans un but de prophylaxie.
les médecins d'embaumer son père ; les médecins embaumèrent Israël. Quarante jours se passèrent ainsi, car autant de jours étaient employés par les embaumeurs... » Hérodote (iiv. n, chap. 36) fournit un bon commentaire de ce passage de la Germe. Quoiqu'il ail écrit environ douze siècles après la mort de Jacob, l'immobile Egypte présentait encore de son temps les mêmes moeurs, les mômes pratiques qu'à l'époque des patriarches. Cet historien nous apprend qu'il y avait en Egypte certaines personnes chargées par la loi de faire les embaumements et qui en faisaient profession. L'opération complète durait soixante-dix jours. Il donne des renseignements curieux sur la manière dont ils y procédaient, ainsi que sur les rites funèbres des Égyptiens, rites dont on trouve encore des traces dans les cérémonies actuelles des Israélites modernes. Tout le monde sait que des cadavres embaumés d'après ce procédé se sont conservés jusqu'à nos jours, et en développant plusieurs de ces momies à Paris, on y a surpris les papyrus et les ingrédients aromatiques indiqués par Hérodote. Chez un peuple gardien aussi fidèle des traditions que le sont les Juifs, les pratiques actuelles sont une légitime base d'inductions rétrospectives; or il est difficile de rencontrer à un plus haut degré que chez eux la piété des sépulcres et la religion de la mort; leurs cimetières rem* plissent toutes les conditions d'une sévère hygiène et d'une sainte commémoration : nous en concluons volontiers à l'excellence de l'institution funéraire ch« z leurs ancêtres. L'Egypte moderne n'en est plus là, et, comme H. Pariset l'a si bien signalé, les tombeaux des pères, infiltrés parles eaux du Nil, se convertissent en autant de foyers pestilentiels pour les enfants (1).
Loin de nous la prétention d'avoir retracé en ce peu de lignes l'ensemble des dispositions hygiéniques qui sont consignées dans les livres de Moïse : ce serait la matière d'un ouvrage, non une page d'introduction ; mais nous désirons avoir montré sous leur véritable jour des institutions et des mœurs qui, créées il y a plus de trois mille ans dans le désert de l'Arabie, ne peuvent être
(1) Mémoire sur les causes de la peste. Paris, 1837, in-18. Les cimetières de ConsUotioople, placés el pour la plupart resserrés entre les habitations, témoignent de l'incurie et de l'ignorance des Turcs en matière de police sanitaire : inhumations presque superficielles, ouvertures pratiquées vers la tête à chaque tombeau, terre* mal tassées, entraînées, fouillées par leseaui pluviales, tombes crevassées sa à découvert, ossemeoto épars, méphitisme à distance, etc.
12 PROLÉUOyÈN'BS.
appréciées sainement avec les idées modernes et les mœurs de notre société occidentale. Une raison sublime vivifie toutes les parties de l'édifice mosaïque; mais toute raison n'opère que sur le terrain où elle se trouve fixée et avec l'instrument que lui fournit son époque. Admirons la puissance avec laquelle le législateur hébreu embrasse tous les détails de l'économie sociale et l'unité d'action qu'il y établit; tout converge vers la divinité, tout émane d'elle : la maladie, la guérisou, l'impureté, la rédemption par le sacrifice et par l'holocauste. Au moyen de cette fabulation, le cohen devient le gardien de la salubrité publique, 1 hygiène a sa sanction dans la religion, et une multitude indocile, sans cesse frémissante sous le joug, un peuple d'esclaves émancipés d'hier, et qui parfois se prend à regretter l'oignon d'Egypte, subit sans murmurer les rigueurs d'une discipline sanitaire qui s'étend jusque sur les détails secrets de la vie domestique.
Au lieu de réfléchir sur l'organisation complexe de la police médicale chez les Hébreux, on se contente d'en effleurer quelques parties, non sans offense critique, et Ton s'arrête avec un enthousiasme de collège devant les institutions de la Grèce antique, notamment devant celles de Lycurgue, qui semblent une lutte perpétuelle contre la nature. Les anciens de la tribu prononçant sur le sort du nouveau-né, et le livrant à une mort immédiate s'il leur paraissait trop faible pour devenir un citoyen utile, les femmes assujetties aux exercices d'une éducation disproportionnée avec les forces de leur sexe, l'enfant enlevé à l'âge de sept ans à la tutelle de ses parents, la fameuse sauce noire pour base de l'alimentation publique, la proscription des arts, l'absorption de toutes les facultés physiques et morales dans un patriotisme fanatique et belliqueux, sont-cc là des créations de sagesse qui méritent d'être opposées à l'œuvre de Moïse? et quelle empreinte ont-elles laissée à l'humanité? Un trait surtout nous frappe dans la société de ces temps comparée à l'institution mosaïque , c'est l'usage reçu chez les premiers peuples de la Grèce, Tes Thébains exceptés, et plus tard chez les Romains, d'abandonner la vie des enfants «nouveau-nés à l'arbitrage des parents ou des anciens de la tribu. Cet usage n'a point choqué les plus nobles intelligences de l'antiquité. Platon va jusqu'à reprocher à Hérodicus d'avoir enseigné par son exemple la longévité aux constitutions valétudinaires, sous prétexte que le soin d'une santé débile éloigne l'homme de la vertu et le rend à charge à la patrie! (Jiéfjub., liv. 3.) Il ignorait que des constitutions en apparence
cliétives recèlent une puissante vitalité, que des organisations qui naissent faibles se consolident par le bienfait de l'éducation : si l'arrêt prononcé par le disciple de Socrate eût reçu son exécution, que de génies étouffés au berceau, que d'existences devenues glorieuses écrasées dans leur virtualité! Opposez les coutumes d'une société qui avait atteint l'apogée de sa civilisation aux ordonnances bibliques : l'avantage reste aux tribus encore barbares du désert de Sinaï, et la circoncision semble une aménité à côté de ce monstrueux arbitrage institué autour du berceau.
Les gymnases et les bains sont assurément ce que l'hygiène publique des Grecs et des Romains nous présente de plus remarquable, et cette double institution brille d'autant plus dans leur histoire, qu'elle manque davantage à la nôtre. Ils savaient appré»cier les bienfaits d'une gymnastique rationnelle et la multiple bénignité des bains. Quand Homère fait dire à Ulysse : « Les bains n'ont plus de charmes pour moi » (Odyssée, chant 19 ) , il nous fait comprendre l'importance qu'ils avaient dans la vie des anciens ; il nous montre encore Hector ne prenant sa nourriture qu'au sortir du bain , et la princesse Nausicaa se baignant dans les eaux d'un fleuve. Les principales villes de la Grèce possédaient de grands édifices destinés aux bains et ouverts à toutes les classes de la popula • tion. Les Spartiates, dans la crainte de s'amollir, en usaient avec plus de réserve, mais ils s'en dédommageaient par la fréquentation de Tétiive sèche, d'où le nom de Lacoiricum donné par les Romains à la portion de l'édifice employée à cette sorte d'étuve. Chez ces derniers, les bains publics reçurent un somptueux développement : les ruines des bains de Néron, d'Agrippine, de Dioctétien, de Titus et de Trajan, témoignent de la magnificence avec laquelle ils étaient construits. H n'en existait point pour le public avant le règne d'Auguste : Mécène en (it élever un dont l'accès était livré au peuple moyennant une obole (Perse, Satir. 9) et à des heures fixées par la loi. Antonius Musa ayant réussi à guérir Auguste par les bains froids, la vogue s'en établit; on fit vanité de s'immerger dans l'eau la plus froide, et l'on vit un philosophe, Sénèque, se glorifier de ses exercices de nageur par la température des kalendes de janvier, comme on vit les courtisans de Louis XIV se procurer artificiellement des fistules à l'anus pour capter les sympathies du maître. La natation était considérée comme l'un des éléments d'une éducation libérale ; on stigmatisait un ignorant par ce dicton : Neque litteras didicit nec no tare. Aux bains s'ajoutaient chez les Romains d'autres
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pratiques qui se retrouvent encore aujourd'hui dans les bains des Orientaux, notamment en Turquie, en Algérie; elles constituaient autant de spécialités exercées par des esclaves et qu'expliquent assez leurs titres : fricatores^ tractatores, al i polir ii, picotrices, olear nï, unctores. Les onctions étaient déjà en usage chez les Grecs : « On fit couler, dit Télémaque, des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. « Un vieux soldat, interrogé par Auguste sur les moyens qu'il avait employés pour se conserver : « Extus oleo , intus mulso, » tut sa réponse. De nos jours les Turcs ont pour le bain d'étuve une prédilection qui nous a paru contribuer à leur détérioration ; les médecins qui pratiquent à Constantinople, n'hésitent pas à la considérer comme Tune des causes de la chloro - anémie , si fréquente chez les femmes turques. Volney l'explique par un motif plus humain qu'hygiénique : « La loi du Koran, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal, est elle seule un motif très puissant; et la vanité qu'ils attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace (H). • Les Russes possèdent encore aujourd'hui des bains publics ; nous aurons occasion de signaler le mode suivant lequel ils les emploient. La France en a cou* serve jusque vers la fin du xr siècle. Desparts, médecin de la Faculté de Paris, faillit devenir la victime du ressentiment populaire, pour avoir recommandé aux magistrats de défendre les bains, à cause d'une affection pestilentielle qui sévissait alors. Dans le xiii" siècle, on faisait encore baigner les personnes qu'on invitait à dîner; on faisait prendre un bain aux chevaliers avant la cérémonie de leurs armes, et Louis XI se rendait publiquement au bain, suivi de toute sa cour, au sortir de la représentation des mystères (2).
La gymnastique, dont l'origine remonte à l'institution des jeux olympiens, a occupé une place importante dans l'existence publique et privée des anciens. Médecins, législateurs, philosophes, y tournaient leur attention et la faisaient concourir au maintien de la santé, au développement des vertus guerrières, à la régularité de la vie physique et morale; elle était la base d'un système régulier d'éducation physique auquel étaient soumises les populations libres
(1) Voyage en Syrie et en Egypte, t. I, p. 226.
(2) Girard, Recherche* sur les établissements de bains pubHcs [Annotes 4tyfttwe, t. VII, p. M et tuir.).
de la Grèce. De celles-ci elle passa aux Romains, qui élevèrent des gymnases splendides. La vogue amena l'abus; l'abus amena le discrédit : l'émulation des jeux publics se perdit; les esclaves et les gladiateurs remplacèrent la jeunesse dans l'arène, et le sang coula pour l'amusement de Rome dégénérée.
11 existait chez les Romains d'autres institutions, d'autres coutumes qui ont dû exercer une heureuse influence sur la santé publique. Nous ne parlerons pas de l'habitude qu'ils avaient, en arrivant dans un pays nouveau , d'apprécier, par l'inspection des viscères des animaux, la qualité des eaux et des productions du sol. Rien de plus exact que le rapport qui existe entre le bon état des organes digestifs chez les herbivores et la nature des pâturages: un entozoairede la classe des trématodes (le distome hépatique) se développe dans le foie des moutons qu'on nourrit pendant quelque temps d'herbages aqueux ; l'humidité de l'habitation dispose le porc à la ladrerie; les cysticerques se produisent en foule chez les lapins par l'effet de la même cause. L'apparente superstition de cette pratique couvrait donc un but vraiment utile. Sous le nom d'édiles, ils avaient une magistrature municipale qui veillait à la salubrité des habitations et des villes (1) ; ce qui subsiste encore
(lj La législation administrative des Romains est moins conuue que leurs lois civiles et politiques; mais elle a dû être admirable, si Ton eu juge par la disposition de leurs villes, par les couslructions monumentales qu'ils exécutaient dans an but unitaire, par une foule d'indices historiques. Chaque ville avait ses règlements de voirie et de salubrité publiques, modelés saus doute sur ceui de Rome et appiopriés aux diversités locales. L'esprit de centralisation, qui se manifeste si éuergiquement dans la politique romaine, n'allait point jusqu'à mutiler les prérogatives municipales, et, quoique liées fortement au pouvoir central de Rome, les autres villes s'administraient avec une grande liberté dans le cercle de leurs îutéiéts spéciaux. Les fragmeuts qui nous sont conservés «le la Tabula Heracliemis tious donne une idée des soi us minutieux que le magistrat prescrivait pour l'entretien de la voie publique, pour la circulation des voilures, etc. Un pas- Mge de cette loi ou de ce règlement nous apprend que les vidanges s'effectuaient la nuit, et que des voilures servaient, comme aujourd'hui, à cet usage : « Qu» > plaustra noctu in urbem inducla erunl, quo miuus ea plaustra iuania,,iut sler- • cods exporlaudi causa, etc. » (Voy. Instilutes de Juslinien, traduites par Blondeau, t. 11, p. 81 et suivantes.) Ou trouve encore des prescriptions touchant la sûrelé de la voie publique, et des dispositions pénales contre les déjections, dans Yedicli prœtoris sentenUœ quœ super sunt (/6id., p. 00). Le respect des tombeaux était aussi garanti par la loi. Auguste créa une administration particulière pour
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des aqueducs, des égouts qu'ils faisaient construire, nous donne une idée de l'excellence de leur administration. Des édiles particuliers, créés par César sous le titre de céréales, assuraient les approvisionnements publics. Les lieux d'inhumation étaient fixés hors des villes. Les inconvénients d'une exposition mauvaise des cités n'échappaient point aux anciens. Vitruve rapporte que la ville de Salapa, placée d'abord au nord-ouest d'un marais (Saiapinn fxjlus) dont elle recevait les émanations délétères, fut transportée à quatre milles delà, au sud-est du marais, auquel Hostilius fit procurer un écoulement vers la mer. Il n'a pas tenu à Jules César et à son successeur Auguste que les marais Pontius ne fussent à jamais desséchés. Enfin, le grand nombre de leurs expéditions lointaines, l'étendue de leurs conquêtes, la stabilité de leurs colonies, prouvent que les Romains s'entendaient à faire mouvoir des masses armées à travers les climats les plus différents, sans paver un tribut considérable aux maladies qui se déclarent dans les grandes réunions d'hommes. De nombreuses légions ont franchi les mers, parcouru le monde ancien, depuis les déserts arides de l'Afrique jusqu'aux forêts de l'âpre Germanie, et il ne paraît point que les épidémies meurtrières aient fréquemment arrêté leur marche. Cependant leurs soldats portaient, outre leurs armes pesantes, leur nourriture pour plus de quinze jours, tout ce qui était à leur usage, tout ce qu'il faut pour se fortifier ; et quant à leurs armes, ajoute Cicéron (1), ils n'en sont pas plus embarrassés que de leurs mains. Comment auraient-ils joui d'une pareille immu-
la construction et pour l'entretien des aqueducs, et en fit une magistrature honorable dont lo chef avait le titre de curator aquarum. L'eau amenée par les aqueducs était l'objet d'un impôt et la source d'un revenu important pour l'État : on appelait cet impôt vectigal ex aquœduclibus, ou bien vectigal formœ (formœ, tuyaux). Voyez le Mémoire de M. Dur eau de la Malle sur la distribution des eaux dans l'ancienne Rome {Comptes rendus de V Académie des sciences, t. XVI, p. 363). Six ceuts ans avant J.-C, Tarquin l'ancien fit construire la grande cloaque (cloaca maxima), canal souterrain du Forum jusqu'au Tibre. Plus tard, d'autres égouts, pour les usages privés, circulèrent sous les voies publiques, convergeant vers la grande cloaque où ils déchargeaient les immondices de la ville ; des ouvertures ou regards (meaius) y étaient ménagés de distance en dislance. Au rapport de Pline, Agrippa y fit passer d'énormes masses d'eau provenant des aqueducs pour en assurer le nettoyage. La police des égouts appartenait, avec celle des rives du Tibre, à des curaiores cloacarum, sous les auspices de l'édilité.
(1) Cicéron, Tuscul.t\\r. h.
DISTORIQUE. 17
nité, si une police de salubrité, fortifiée par une discipline sévère, ne les eût garantis contre les causes extérieures de destruction et contre leurs propres excès (1)?
Entre les institutions de l'antiquité et celles des modernes, le christianisme établit une différence profonde. A part les idées de quelques philosophes et de quelques législateurs, la civilisation ancienne est matérialiste; elle a pour objet le perfectionnement des facultés physiques, le triomphe de la force matérielle. Le christianisme, au contraire, déclare la guerre au corps, ennemi de l'àme; il combat les instincts et les appétits de la matière organisée qui sert de prison passagère à l'être humain. Telle est, en effet, l'éternelle opposition des éléments de notre nature, qu'une juste pondération entre la vie morale et la vie corporelle semble un problème presque insoluble; il faut que l'esprit triomphe aux dépens du corps, ou que le corps prospère au détriment de l'esprit. Hais en même temps que la loi du Christ fait prévaloir la spiritualité et suggère un régime en rapport avec ce but, elle fait respecter la vie individuelle en montrant, sous l'enveloppe du corps, quelle qu'elle soit, des âmes égales par leur origine, égales par leur destination, égales par les prérogatives de l'immortalité. Aussi l'Hygiène moderne ne s'adresse ni à une nation, ni à une classe d'individus; elle applique dans Tordre physique la parole du Christ : a Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, o Les institutions qui distinguent la société moderne sont conçues dans l'intérêt de ceux qui souffrent de misère ou de maladie, non au profit de ceux qui possèdent assez de loisir et de santé pour passer la plus grande partie de leur journée dans les exercices du gymnase ou sous la main huileuse et caressante des unetores. Quant à la diététique spéciale de l'Église, elle n'a rien qui blesse les lois physiologiques. Le carême, correspondant à une
(I) Priogle {Malad. des armées, préface) note le silence des historiens sur les maladies des années romaines. En Germanie, le scorbut (Pline le naturaliste) ;, en Sicile, une maladie pestilentielle (Tite-Mve), et au siège de Syracuse, une autre affection analogue avec flux de sang (Diodore de Sicile) : tels sont à peu pre*, d'après Pringle, les seuls renseignements de ce genre qui nous aient été laisse*. Montesquieu explique ce laconisme des historiens: « On ne remarque pas, dans les auteurs, que les armées romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies : au lieu qu'il arrive presque continuellement aujourd'hui que des armées, saos avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne. » (Grandeur et décadence des Romains, ebap. il, p. 135, édit. Trac y, 1822.)
3e *dit. — i. 2
saison transitoire , repose les organes digestifs suractivés par la nourriture principalement animale de l'hiver et les prépare à l'épreuve des chaleurs ; les asiles monastiques, dont le nombre est assez réduit de nos jours, n'ont pas toujours été des antres de corruption, n'en déplaise à leurs adversaires systématiques; beaucoup de ces établissements ont été des écoles de tempérance et de travail. En voyant l'accroissement rapide de la population européenne, ne dirait-on pas qu'ils entraient dans un système de compensation rationnelle? Il est certain que les États protestants, ou ceux qui ont supprimé les couvents, regorgent d'une population exubérante, cause aggravante de détresse, quand ils ne réussissent à s'en débarrasser par voie d'émigration coloniale. D'ailleurs, les natures exaltées ou mélancoliques qu'attire la solitude des couvents ne sont pas, au point de vue physiologique, des éléments désirables de reproduction; la race humaine gagne à leur élimination.
Dans notre France toutefois, l'influence de la civilisation .romaine s'est prolongée. Pendant quatre siècles d'occupation, les institutions des conquérants furent celles de la race conquise; les mesures de police sanitaire qu'ils avaient introduites furent maintenues par les premiers rois, comme le témoignent leurs capitulaires, et notamment celles de Charlemagne ; mais les traces de civilisation antérieure s'effacent par degrés, et bientôt les seuls monuments d'hygiène publique que la France présente sont les léproseries destinées à recevoir les individus atteints de la lèpre, d'éléphantiasis des Arabes et d'autres maladies contagieuses qui se répandirent sur l'Europe à la suite des croisades. Au xme siècle, Matthieu Paris ne compte pas moins de deux raille léproseries en France, et porte à dix-neuf mille le nombre de celles qui existaient à la même époque en Europe. Dans le siècle suivant (1350), Jean H, surnommé le Bon, créa une véritable police de santé, bien imparfaite à la vérité, et dont quelques dispositions prouvent dans quelles conditions d'insalubrité était tombée la cité ; l'édit royal de 1350 eut le mérite de provoquer des recherches et de nouvelles ordonnances relatives à l'hygiène publique. Le progrès fut médiocre jusque vers la dernière moitié du xvu' siècle, où de la Reynie, en régénérant la police générale de Paris, soumit aussi à cette révision la police de santé; à ce magistrat revient l'honneur d'avoir donné le premier exemple d'une convocation de médecins (26 mars 1668) pour délibérer sur une question d'hygiène publique relative à la fabrication du pain. La carrière ouverte par la Reynie ne resta
point stérile; la surveillance sanitaire s'étendit de plus en plus; elle se porta successivement sur les professions nuisibles, sur les épizooties, sur les secours à administrer aux noyés, etc. La province imita l'exemple salutaire de Paris : l'intendant de police de la ville de Lyon publia deux ordonnances (1737 et 1739) ayant pour objet d'arrêter la propagation de la morve des chevaux ; Marseille prit, en 1730, des mesures énergiques pour se défendre contre l'invasion de la peste d'Orient. Ainsi s'étendit 'en France, par des efforts d'abord isolés, puis plus généraux et plus suivis, un ensemble de dispositions hygiéniques qui se complètent par le progrès du temps et de la science. L'année 1770 est signalée par une création qui immortalise le souvenir de l'échevin Pia : la capitale est dotée d'un service régulier de secours aux noyés et aux asphyxiés. Quelques années plus tard» l'érection de lu Société royale de médecine apporte à l'autorité l'appui d'un conseil compétent; les rapports qu'elle a fournis sur une foule de questions capitales de salubrité, telles que les épidémies et les endémies, les épizooties, les ateliers malsains, l'éducation physique des enfants , le méphitisme des fosses d'aisances, l'état des voiries, les qualités des boissons et des aliments, etc., attestent l'heureuse direction de ses travaux, non moins que la sollicitude du pouvoir qui les provoquait.
Depuis cette florissante époque de l'hygiène publique jusqu'en 1802, la seule institution importante qui s'élève est celle du conseil de salubrité de Paris (1). Hais cette création a été décisive; elle inaugure une période d'améliorations et de progrès multiples qui se continue au grand profit de la capitale et pour l'exemple de toutes les nations civilisées.
C'est sur la proposition deC.-L. Cadet-Gassicourt que le premier préfet de police, M. Dubois, réunit en corps, sous ce titre, les savants qu'il avait l'habitude de consulter dans les affaires relatives à l'hygiène publique. Composé primitivement de quatre membres, avec des attributions qui comprenaient l'examen des boissons, des manufactures ou ateliers insalubres, des épizooties, et, plus tard, la visite des prisons et la direction des secours publics, il est formé aujourd'hui de douze membres titulaires et de six adjoints, sans compter les membres honoraires, et il a pour mission toutes les enquêtes d'hygiène publique, l'examen sanitaire des halles et marchés, des cimetières, des tueries, des voieries, des chantiers d'équar-
(1) Voyei tur cette institution deux Rapports faits successivement par Parent- DodUtelel et Marc {An*, d'hyg., t" série, t. XI, p. 243; t. XVUI,p. 5 et suiv.).
rissage, des amphithéâtres de dissection, des Fosses d'aisances, des vidanges, du curage des égouts et des puits, des bains publics, des dépôts d'eaux minérales ; la visite des prisons, les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, les indications relatives aux épidémies, la statistique médicale, l'élaboration des tableaux de mortalité, l'assainissement des ateliers et des lieux publics, les moyens de prévenir ou de combattre les inondations, l'amélioration des procédés industriels nuisibles à la santé publique, la répression du charlatanisme, la détermination des meilleurs modes de chauffage, d'éclaisage, de nettoiement et d'évacuation des boues ; l'analyse des remèdes saisis, des boissons falsifiées et l'examen des vases suspects. De 1829 à 1839, il a statué, par voie de rapport, sur A,A31 questions. Les principales villes de nos départements imitèrent, mais lentement, l'exemple de Paris: Lyon en 1822, Marseilleen 1825, Lille et Nantes en 1828, Rouen et Bordeaux en 1831. Le 30 novembre 1836, l'Académie de médecine fut invitée par le gouvernement à préparer un plan général d'établissement de conseils de salubrité départementaux, plan qui a suggéré quelques-unes des dispositions du décret du 18 décembre 1848, portant organif ation des conseils d'hygiène publique et de salubrité. Nous renvoyons à ce décret et au rapport qui le précède, ainsi qu'à l'arrêté ministériel du 15 février 1849, à la circulaire du 3 avril 1849 aux préfets, à celle du 3 mai 1851, accompagnant l'envoi d'instructions sur les attributions et les travaux des conseils d'hygiène publique et de salubrité, de ces instructions même qui, préparées par M. Ambroise Tardieu et discutées par le Comité consultatif de Paris, présentent un programme complet d'hygiène publique approprié aux vues pratiques du gouvernement et aux besoins d'une statistique vraiment utile. Ces documents, complétés par un décret du 1er février 1851, donnent une idée complète de l'administration sanitaire de la France, telle qu'elle est instituée pour l'avenir : des conseils d'hygiène publique et de salubrité dans tous les arrondissements, des commissions sanitaires aux chefslieux de canton, les uns et les autres reliés à des conseils départementaux ; ceux-ci correspondant avec le comité consultatif supérieur qui remplace, auprès du ministère du commerce, l'ancien conseil supérieur de santé créé par l'ordonnance royale du 7 août 1822, avec des attributions trop restreintes. La loi fait entrer les médecins, les pharmaciens ou les chimistes et les vétérinaires pour une juste proportion dans la composition des nouveaux conseils, où elle
appelle aussi les notables agriculteurs, les industriels, les ingénieurs des mines et des ponts et chaussées, les administrateurs, etc. Ce logique ensemble, qui constitue une sérieuse tutelle de la santé publique, ne fonctionne pas encore sur tous les points du pays; mais on comprend les espérances qu'il a fait nattre. Les anciens conseils départementaux qui avaient déjà marqué dans la voie de l'hygiène publique ont continué d'y marcher ; d'autres s'y sont engagés, et ce mouvement finira peut-être par se généraliser. S'il n'en advenait ainsi, il faudrait imputer ce demi-succès à deux causes principales : 1* l'insuffisance des communications des conseils locaux avec leur centre légal à Paris; 2° surtout le caractère purement consultatif des attributions conférées aux conseils de tous les degrés. Là est l'infirmité de l'institution sanitaire en France dans l'ordre civil comme pour l'armée ; elle dérive du rôle qui est fait à la médecine elle-même dans notre système d'administration publique. Taudis qu'en Angleterre, en Allemagne et dans d'autres pays, une initiative réelle est assurée aux médecins investis des charges sanitaires, leur intervention en France est subalternisée ou absorbée par l'élément administratif, qui décide et agit. Il est permis d'espérer pour la médecine un rôle plus efficace, fondé sur la réunion du savoir et de l'initiative, de la compétence et de l'autorité.
L'Angleterre possède deux institutions d'une haute importance, une administration spéciale qui, sous le nom de ttegister's office, rassemble les matériaux d'une vaste statistique médicale et en fait le dépouillement, et le General board ofhealth, établi en 1848 par un acte du parlement, conseil général de santé pourvu d'une initiative presque illimitée, notamment du droit de procéder, par l'envoi d'un inspecteur, à des enquêtes sanitaires dans toutes les villes où le chiffre des décès dépasse 23 sur 1000, et d'y prescrire en conséquence des mesures provisoires qui sont ultérieurement portées à lasanction du parlement. La Belgique en 1836, et la Sardaigne en 1 847, ont adopté un système d'administration sanitaire qui ne diffère pas essentiellement du nôtre. La Turquie elle-même a subi l'impulsion de la France en admettant et en instituant elle-même dans les stations insalubres du Levant des médecins sanitaires chargés d'informer leurs gouvernements respectifs des vicir>situdesdela santé publique, et souvent de provoquer les mesures de préservation ou les travaux d'assainissement. Un conseil de santé central fonctionne à Constantinople sous la présidence d'un haut dignitaire, avec la collaboration des délégués médicaux des diverses légations euro*
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péennes. Le délégué de la France est M. Fauvel, qu'il suffit de nommer pour rappeler d'éminents services, et nousavons pu apprécier en Orient l'influence réelle que cette institution y exerce, surtout à Constantinople. En Turquie comme en Algérie, c'est par la médecine et l'hygiène que la civilisation s'insinue et se propage.
A côté des institutions permanentes, rappelons la Conférence sanitaire internationale qui, sous les auspices de notre gouvernement, et par l'utile impulsion du représentant français, M. Mélier, a préparé pour un avenir peut-être prochain l'unité de législation et de réglementation en matière de lazarets et de quarantaines; le Congrès d'hygiène publique qui s'est tenu à Bruxelles en 1851 et en 1852, et où toutes les grandes questions relatives à cette science ont été posées en termes précis, discutées sobrement et résolues avec sagesse dans la mesure des connaissances acquises ; le congrès de statistique qui, cette année même, à Paris, a touché, par plusieurs discussions et rapports, aux intérêts sanitaires des populations. Il serait surtout injuste d'oublier une source de documents et de faits, les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, où nous avons largement puisé, et qui n'ont pas peu contribué à répandre les notions justes, à encourager les administrations sanitaires. L'ouvrage récent de notre savant ami, H. A. Tardieu, leur offre la facilité des recherches et les clartés d'une judicieuse exégèse (1).
Quelle influence l'hygiène a-t-elle exercée sur nos mœurs, sur nos coutumes? Au premier abord, on serait tenté de la nier. Quoi de moins hygiénique que nos usages, et j'allais dire que nos institutions ? Vêtements, nourriture, récréations, habitudes domestiques, obligations sociales, toute notre existence d'aujourd'hui, flottante et travaillée, ressemble à une gageure : on dirait que nous avons entrepris de nous conserver à rencontre de toute règle de conservation. La mode nous étreint de ses caprices et nous condamne à changer tous les six mois la forme de nos vêtements '; la fraude assiège nos tables et frustre nos organes des matériaux qu'ils réclament, si elle ne les convertit en poison ; les institutions publiques de l'antiquité, telles que le forum, les thermes, les palestres, les théâtres nationaux en plein air, ces institutions qui exerçaient et reposaient tour à tour, dans un ordre harmonieux, les facultés physiques et morales d'un peuple, ont fait place à des systèmes qui annulent la vie publique ou la concentrent dans une sphère de sté-
(1) Dictionnaire <T hygiène publique et de salubrité. Paris, 1852-1854, 3 vol. io-8*.
riles passions et d'irritantes puérilités. L'industrie, en dotant certaines classes de surcroît de jouissances et de bien-être, place une partie de nos populations sous l'atteinte permanente des causes morbifères d'un nouveau genre, multiplie dans l'atmosphère de nos cités les foyers d'insalubrité. L'éducation intellectuelle, forcée de s'élever et de se dilater avec les connaissances qui lui servent de fondement, monte le cerveau de notre jeunesse au ton d'une fiévreuse assimilation. Le génie t condamné à créer à la suite des littératures antérieures qui ont épuisé les sources de la pensée ou les nouveautés de la forme, se tourmente dans les jeux d'une maladive fantaisie, et répand sur les esprits qui lui demandent le pain quotidien de leur lecture l'ardeur de ses conceptions malsaines. Tel est le moment hygiénique de notre société, sans compter les mutations politiques et le déplacement violent des intérêts, deux conditions assez peu favorables au paisible balancementdes santés Nouveau contraste I Nous venons d'entasser, en peu de lignes, les principales causes qui éloignent notre époque de l'observance hygiénique. Or, en face de ce tableau se place un fait qui interdit le regret du passé, un fait qui projette à travers les oppositions de notre vie sociale une lueur providentielle, c'est à savoir, l'augmentation progressive de la moyenne de la vie humaine. On vit plus longtemps par ce temps de perturbation physique et morale qu'aux jours vantés de la civilisation antique, qu'au temps des athlètes et des gladiateurs, des cirques et des palestres : l'Hygiène n'est donc pas si loin de nos mœurs et de nos formes sociales qu'on serait tenté de le croire? L'Hygiène n'est donc pas morte avec les âges primitifs, avec les institutions de Sparte et d'Athènes? Chacun d'entre nous possède une meilleure chance de longévité que les sobres concitoyens de Lycurgue : et pourtant notre législation ne règle pas le nombre des plats de notre dtner ; nous ne nous débarrassons point par les noyades de nos enfants contrefaits; tout au contraire, la médecine se fait ingénieuse pour les conserver. En un mot, bien que nous laissions subsister parmi nous les éléments de population qui peuvent faire incliner le plateau de la mort, la mesure des jours qui nous sont comptés a grandi. C'est que l'Hygiène s'est portée de l'individu à la masse. A part quelques institutions conçues dans un esprit de jalouse nationalité, plus encore que de conservation, qu'a fait l'antiquité pour la multitude? Nos règlements de voirie gf*amle et petite, nos marchés, nos canaux, nos fontaines, nos lavoirs publics, nos hospices, nos crèches, nos asiles
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pour les orphelins, les enfants trouvés et les enfants des ouvriers, les mille et une inventions d'une charité qui s'attache à toutes les misères, amortit toutes les souffrances, apaise à demi tous les besoins; ce merveilleux budget de millions que chaque État chrétien applique annuellement aux œuvres de Dieu, et qui, fondé par des legs, s'accroît incessamment des libéralités de la mort, voilà des causes qui influent sur la condition des populations plus efficacement que les lutteurs frottés d'huile ou les chars roulant dans une noble poussière.
Les institutions et les usages des nations, eu ce qu'ils ont de vraiment hygiénique, sont le témoignage de l'instinct de conservation qui anime les masses comme l'individu, c'est ce que nous avons appelé l'Hygiène spontanée : l'étude et l'observation pouvaient seules conduire à l'Hygiène scientifique. Nous l'avons dit, c'est d'Hippocrate que date celte dernière ; c'est dans l'encyclopédie de Cos qu'elle se présente pour la première fois avec les caractères de l'observation positive, avec la sanction de l'expérience; c'est là que Faction des modificateurs externes est appréciée avec une certaine précision, non-seulement dans Tordre pathologique, mais encore dans l'état de santé ; c'est là que le rapport entre les phases de l'organisme sain ou malade, et les influences que l'on a comprises depuis sous la dénomination impropre de matière de l'hygiène, est saisi dans sa généralité et suivant les nuances de l'organisation individuelle. Tandis que les Cnidiens s'enferment dans l'annotation successive des symptômes pour multiplier stérilement les variétés de leur classification nosologique, les médecins de Cos s'attachent à la prognose, prise dans sa signification la plus large ; et pour mieux asseoir ce jugement médical de l'état passé, présent et futur du malade, d'une part ils reportent sans cesse leur attention vers les grands foyers d'étiologie que recèle le monde extérieur, d'autre part ils ne se lassent point d'interroger par l'observation les conditions mobiles de la santé, afin d'en déduire par comparaison la valeur des phénomènes pathologiques. Hippocratea fixé le domaine de l'Hygiène, il en a proclamé l'utilité quand il a écrit ces lignes dont nous avons fait l'épigraphe de notre livre : « Celui qui, par ses recherches, pourrait connaître la nature des choses extérieures, pourrait aussi toujours choisir ce qui est le meilleur ; or le me.lleur est ce qui est le plus éloigné du nuisible (4). • Ces recherches, aux-
(1) Œuvrez complètes, trad. de Littré. Paris, 1839, t. I, p. 637.
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quelles il convie les médecins, il en a pris l'initiative, et s'il n'a point rempli le cadre qu'il a tracé, c'est que l'imperfection des connaissances physiques et anatomiques ne lui permettait pas de le tenter autrement que par la voie de l'hypothèse et de l'imagination. Les deux termes de cette vaste étude lui manquaient : la notion exacte de la nature des choses extérieures, celle de la structure des organes et du jeu des fonctions ; mais placé au point de contact de ces deux termes, c'est-à-dire observant les changements que l'usage des choses extérieures produit dans l'économie, il a su constater, parfois avec une sagacité merveilleuse, les traits nuancés de la réaction organique, et malgré l'insuffisance des données premières, lier les effets à leurs causes par une véridique filiation, a Ce qu'Hippocrate savait le mieux, dit avec raison M. Littré, c'étaient les effets produits sur le corps par l'alimentation, le genre de vie et l'habitation ; ce qu'il savait le moins, c'était le mécanisme des fonctions. De là le caractère de son étiologie, toute tournée vers le dehors. » (T. I, p. 445.) Aussi son esprit se montre-t-il sans cesse préoccupé par les changements de l'atmosphère suivant les saisons et les climats : d'où l'idée des constitutions médicales, idée féconde que les travaux des Sydenham, Pringlc, Stoll, Huxham, Tissot, etc., n'ont point encore épuisée. Ces grandes influences se combinent dans sa pathogénie avec la nature propre du sol ; la terre, suivant les grandes divisions qu'elle présente, imprime un cachet spécifique à ses productions, et présente à l'action des influences atmosphériques
des éléments différents : Kai rôXXa ra iv xy yy yuofuwva -rravra âcxo).G*j8at
iovTSTç yf,. i (T. II, p. 92.) En général, tout ce que la terre fait naître est conformée la terre elle-même : telle est la conclusion de son traité Sur les airs, les eaux et les lieux, et pour ainsi dire, la moitié de sa pathogénie. Après les causes majeures de perturbation qui résident dans l'atmosphère et dans le sol, celles qu'il signale avec le plus d'insistance consistent dans l'administration ir régulière des aliments et des exercices ; il fait ressortir en maint passage les inconvénients d'une nourriture trop abondante, t Mais on commettrait une grande faute, une faute non moins malfaisante à Niomme, si on lui donnait une nourriture insuffisante et au-dessous de ses besoins. Car l'abstinence peut beaucoup dans l'économie humaine pour rendre faible, pour rendre malade, pour tuer. Toutes sortes de maux sont engendrés par la vacuité, différents, il est vrai, de ceux qu'engendre la réplétion, mais non moins funestes. » (Hipp., Del'anc. méd., L I, p. 539.) Et plus loin : « Qu'une abstinence in-
terapestivenecausepasde moindres souffrances qu'une intempestive réplélion, c'est ce qu'enseignera clairement un rapprochement avec l'état de santé. » (/6trf., p. 591.) On connaît son aphorisme sur le danger d'acquérir dans les exercices gymnastiques un excès de vigueur, /oignez à ces causes de maladie l'influence des âges qu'Hippocrate rapproche des saisons, et celle de la chaleur innée au corps humain, l'une de ses erreurs physiologiques, vous aurez toute son Etiologie. Elle roule donc exclusivement sur l'observation des effets produits sur les organes par les modificateurs externes; elle dérive immédiatement de l'Hygiène, et c'est aussi sur l'Hygiène que s'appuie la thérapeutique d'Hippocrate ; il est le premier qui ait déterminé le régime dans les affections aiguës, régime abandonné jusqu'alors à la routine ou aux velléités du malade. Dans le premier livre du traité Utp\ &<xlmç, il dit, après avoir signalé l'insuffisance des travaux laissés sur ce sujet par ses devanciers : « Je ferai connaître ce que nul de ceux qui m'ont précédé n'a même entrepris de démontrer. » Dans le troisième livre, insistant sur l'efficacité du régime, c'est-à-dire d'un juste rapport entre l'alimentation et l'exercice pour combattre l'imminence morbide, il ajoute : « 11 ne faut pas chercher à conserver la santé par les remèdes ; à cet égard, c'est moi qui ai trouvé ce qui approche le plus du véritable but, mais personne ne l'a exactement atteint. » Il suffit de parcourir les traités Utp\ ètaims *>&<*> et Utp\ àpx<xir>ç cocTpnoiç, pour comprendre la part qu'il faisait au régime dans le traitement des maladies. Il a fait du régime son étude constante; sans cesse il en proclame l'importance. C'est dans le régime des hommes, tandis qu'ils sont encore en santé, qu'il fixe le point de départ de ses observations; c'est par là qu'il recommande expressément de s'instruire d'abord : « Xp* <ft xott p aOr^otrot irotfibOotc cv tt} âcouTvi t»v àvôpa>Trwv cr< ûytatvovTwv oioc Çufi^cpcc. » Et après
avoir vérifié comment agissent les aliments sur l'homme sain, il arrive à ce corollaire : « En santé, il faut savoir qu'user, avec une régularité toujours la même, d'aliments et de boissons de qualité ordinaire, est, en général, plus sûr que d'opérer en son régime quelque brusque et grand changement. » (Trad de Littré, t. II, p. 283.) Il analyse avec sagacité toutes les circonstances qui font varier les effets de l'alimentation : « Une veille prolongée rend plus difficile la digestion des aliments et des boissons ; d'un autre côté, trop de sommeil, contre l'habitude, relâche le corps, l'amollit et cause du mal de tête. • (/fodM p. 332-333.) Il indique les ménage-
menls qu'exige une transition de régime : • Dans le passage d'une alimentation abondante à l'abstinence, il faut donner du repos au corps ; il faut aussi, quand on fait succéder subitement le repos et l'indolence à une grande activité corporelle, donner du repos au ventre, c'est-à-dire diminuer la quantité des alimeuts ; sinon, il en résultera pour tout le corps de la souffrance et une pesanteur gêné* raie. » (P. 329.) Dans un autre passage, il résume en quelques mots les lois de la diététique à l'égard des affections aigués ; la médecine physiologique, gardienne inexorable de ces lois, n'aurait pu les formuler plus strictement par la plume de Broussais : « Dans l'administration des aliments, on songera beaucoup moins à ajouter qu'à retrancher, puisque même un retranchement absolu est d'une grande utilité dans les cas où le malade pourra se soutenir jusqu'au moment où la maladie, arrivée à son summum, ait subi la cootion. » (P. 305.) Et pense-t-on qu'Hippocrate ordonne de nourrir le malade, toutes les fois qu'il est faible, sans tenir compte de la nature de sa faiblesse? L'école de Brown et de Broussais peut-elle revendiquer au moins l'importante distinction de la faiblesse réelle et de la faiblesse apparente, indirecte, ce voile souvent jeté sur une pblegmasie, sur une désorganisation profonde? Écoulez le médecin de Cos : « Je ne vois pas non plus que les médecins sachent comment il faut distinguer dans les maladies les différentes espèces de faiblesse entre elles, suivant qu'elles résultent ou de la vacuité des vaisseaux, ou de quelque irritation débilitante, ou de quelque souffrance, ou de l'acuité du mal, ou des affections et des formes diverses qu'engendrent chez chacun de nous notre tempérament et notre constitution; et cependant l'ignorance ou la connaissance de ces choses produit la mort ou le salut du malade. » (T. II, p. 317.) Ainsi, l'observation profonde des effets divers de l'alimentation sur les malades suppléait chez Hippocrate aux révélations du scalpel, et ce que les enseignements de l'anatomie pathologique ont seuls montré aux modernes, à savoir, l'existence de lésions inflammatoires là où pendant la vie la faiblesse et l'abattement avaient été les phénomènes en saillie, Hippocrate le déduisait de la réaction des organes sous l'impression des agents hygiéniques. Ainsi .l'Hygiène, dans laquelle il puisait en grande partie sa thérapeutique, et en totalité les éléments de son investigation étiologique, lui fournissait encore des aperçus d'une admirable justesse sur la nature des états morbides et sur la valeur de certains phénomènes prépondérants. L'influence que l'école de Cos attribuait au régime
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ressort aussi du nombre et de l'étendue des écrits dont il est l'objet dans la collection hippocralique. Outre ceux que nous avons cités, il faut mentionner le traité Du régime des gens en santé (iltft hai-mç vytcmifc), que M. Littré attribue à Polybe, ouvrage destiné particulièrement à servir de guide aux hommes qui vivent dans une condition privée et libre (tâcctrou) , et contenant des conseils pour réduire ou procurer l'embonpoint ; le livre De l'usage des liquides (ITcfc ûw£v xpvittoç), qui figure dans la cinquième classe de M. Littré, c'est-à-dire parmi les livres qui ne se composent que d'extraite et de notes, sans rédaction définitive. I^e livre Des songes (lïtjk cvuicvi'wv) est rangé, par le savant traducteur d'Hippocrate , parmi les écrits qui, dépourvus d'une autorité suffisante pour être attribués à ce dernier, portent néanmoins le cachet de son école ; il expose les rapports qui peuvent exister entre les songes et les variations du régime ; on a pu le considérer avec raison comme une suite du troisième livre ncp\ <Wty,;, qui traite des effets de la réplétion et des écarts alimentaires, cause fréquente des agitations nocturnes. Le traité De l'aliment (IIcpc rpofr,ç) est rangé par M. Littré dans la huitième classe des écrits hippocratiques, composés vers les temps d'Aristote et de Praxagore ; il traite de la nature même de la substance alimentaire, de ses proportions avec les âges et les tempéraments, de ses variétés et de son mode d'administration. Mais l'œuvre hippocratique qui intéresse au % plus haut degré l'Hygiène, c'est, sans contredit, le traité />ts air*, des eaux et des lieux, monument immortel du génie, et qui non-seulement offre aux méditations du praticien une substance inépuisable, mais développe avec grandeur tout un système d'anthropologie. L'excellence de ce petit livre, si fréquemment cité et si diversement jugé, nous engage à en donner brièvement une idée à nos lecteurs; il est aisé d'y suivre l'auteur dans l'examen de quatre points essentiels : 1° Quel est le degré de salubrité et quelle est l'influence pathogénique des villes, en raison de leur exposition particulière au soleil et aux vents.? 2° Quelles sont les qualités des eaux de provenance diverse? 3° Quelles sont les maladies qui prédominent suivant les saisons? h° 11 termine par la comparaison de l'Europe et de l'Asie, rapportant aux conditions du sol et du climat les différences physiques et morales qui dénotent les populations de ces deux contrées. Ainsi que le fait remarquer H. Littré, Hippocrate se contente d'énoncer les résultats de ses observations , sans nous apprendre comment il les a obtenues , ni par quels moyens il serait possible
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de les contrôler. Hais si le laconisme des indications que fournit Hippocrate contraste avec la multiplicité des données que l'on exige aujourd'hui pour fondement d'une bonne topographie, on entre- Toit bientôt» en les méditant, la grande portée des préceptes qu'il émet ; on sent que chacun de ses axiomes concentre la substance d'une observation aussi minutieuse que multipliée, et qu'il use du style aphoristique, non pour affirmer sans preuves, mais pour réduire par la généralisation l'immense détail de son expérience. La physionomie pathologique qu'il assigne aux villes ouvertes aux vents chauds et aux villes accessibles aux vents froids est pleine de vérité; et telle est, suivant Hippocrate, l'énergie de cette influence topographique, que les villes exposées à l'orient l'emportent en salubrité sur celles qui sont exposées au nord ou ad midi, ne fussentelles séparées les unes des autres que par un-intervalle d'un stade (9& toises et demie). (T. II, p. 23. ) Ne voyons-nous pas, en effet, se déployer en quelque sorte la vérité de cet axiome sur les deux versants de ces montagnes du Piémont ou de la Suisse, dont l'un nous présente une population saine et belle, tandis que l'autre est habité par des gottreux, bénéfice et détriment de deux expositions contraires? Il est facile d'appliquer à la plupart des énonciations d* Hippocrate le contrôle de l'observation actuelle; mais, pour en reconnaître la justesse, il faut souvent écarter des interprétations accessoires qui émanent des vues erronées ou incomplètes sur la structure et le mécanisme fonctionnel des organes. Certains passages de ce livre et des autres productions hippocratiques ont une vérité locale, et sollicitent, pour être appréciés, l'expérience même du climat où ils furent écrits. Nous qui avons séjourné en Grèce, nous admirons sans réserve la courte description qu'il donne des maladies engendrées par les marais. Après avoir peint l'état cachectique des individus qui vivent dans les contrées paludiques , il ajoute : « En outre, les hydropisies y sont très fréquentes et très dangereuses; car, pendant l'été, les habitants sont affligés par des dysenteries , par des diarrhées, par des fièvres quartes de longue durée, maladies qui, prolongées, se terminent dans de pareilles constitutions par des hydropisies et causent la mort. » (T. Il, p. 29 ) Voilà bien les phases pathologiques que déroule , dans des pays chauds à marais, la saison pyrétique (1). C'est encore ainsi, sous
(I) Eu se plaçant au pointde vue local, et pour ainsi dire dans Tborizon physique de la snédecine hellénique , II. Ltttré a jeté une lumière nourelle sur les épi-
l'horizon de la Grèce, que l'on peut apprécier la justesse de la corrélation qu'il établit entre les maladies et les saisons. Mais, sous toutes les latitudes, il est donné de reconnaître tout ce qu'il y a de philosophique dans la marche suivie par Hippocrate pour l'étude des constitutions médicales et des climats. 11 commence par noter l'influence que chaque saison exerce sur la constitution physique et sur le caractère moral de l'homme dans le pays même où il pratique ; et , convaincu que les climats se caractérisent comme les saisons par la prédominance d'une température donnée, il en conclut que les peuples placés sous un climat quelconque doivent présenter le développement des facultés morales et physiques qui sont excitées spécialement par la saison dont la température correspond à ce climat : climats et saisons ne diffèrent donc, dans la conception hippocratique, que par la permanence ou la fugacité des effets. Qui nierait les modifications profondes que chaque saison imprime à, l'homme et à toutes les productions de la nature? Or les climats froids ou chauds représentent en quelque sorte des saisons continues; par la stabilité de leurs conditions ils doivent agir avec une invariable énergie, non-seulement sur les productions du sol, mais sur les populations qui l'habitent. L'anthropologie de Cos n'isole point l'homme de ce qui l'entoure, elle ne le considère pas comme un être d'une nature distincte; il est fils du sol qui l'a vu naître ; il porte, comme tous les autres produits de la nature, le cachet de son origine locale : « Ce que la terre engendre est conforme à la terre elle-même, et l'homme ne déroge point à cette loi commune. » Toutefois l'omnipotence du climat ne va point jusqu'à . neutraliser l'action d'autres causes moins générales; en esquissant à grands traits le caractère physique et moral des habitants des montagnes et des plaines, Hippocrate déclare qu'il faut tenir compte
démies d'Hippocrate, épidémies que répètent encore aujourd'hui les mêmes climats avec une saisissaute identité de nature et de phénomènes . Nous regrettons seulement que M. Littré, au lieu d'éclairer ses rapprochements par la seule pratique des médecins d'Afrique, n'ait pas interrogé celle des médecins militaires qui, pendant plusieurs années (de 1827 k 1833), ont observé sur cette même terre où Hippocrate a observé et écrit. Dans le nombre de ces derniers, la justice veut que nous mentionnions M. le docteur Raymond Faure, qui, dès 1829, adressait au Conseil de santé' les lignes remarquables qu'il a reproduites depuis dans son Traité des fièvres intermittentes et continues (Paris, 1833), lignes où le caractère des pyrexies locales est bien apprécié, et l'emploi du sulfate de quinine largement indiqué.
de la configuration du sol et de son exposition , comme d'une influence majeure; il reconnaît avec une égale libéralité le pouvoir des institutions, modératrices des effets du climat; sa pensée sur ce point respire tout entière en ces lignes : a La cause en est (de la pusillanimité et du défaut du courage des Asiatiques) surtout dans les saisons qui n'éprouvent pas de grandes vicissitudes, ni de chaud ni de froid, mais dont les inégalités ne sont que peu sensibles. Là, en effet, ni l'intelligence n'éprouve de secousses, ni le corps ne subit de changements intenses, impressions qui rendent le caractère plus farouche et qui y mêlent une plus grande part d'incilité et de fougue qu'une température toujours égale. Ce sont les changements du tout au tout qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de l'immobilité. Telles sont les causes d'où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. Il faut encore y ajouter les institutions : la plus grande partie de l'Asie est , en effet, soumise à des rois ; or là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes. Us s'inquiètent, non comment Us s'exerceront aux armes, mais comment Us paraîtront impropres au service militaire, etc. » (T. H, p. 62 et 64.) La doctrine de l'influence souveraine des climats, des localités et des institutions, a manifestement inspiré un autre ouvrage non moins admirable que le traité Des airs, des eaux et des lieux, nous voulons parler de Y Esprit des lois par Montesquieu. Vainement l'auteur se tait sur la source où il a puisé le principe de ses magnifiques développements; vainement d'Alembert inscrit au frontispice de ce monument littéraire et philosophique du xvlii* siècle cette épigraphe empruntée d'Ovide : Prolem sine maire creatam, la filiation est évidente. Et pourquoi lé génie, se retournant contre les siècles accumulés, renierait-il sa glorieuse généalogie? L'idée fondamentale de Y Esprit des lois est dans la nécessité d'accorder la législation des peuples avec la formo de leurs gouvernements et dans le rapport de cette forme avec la nature particulière du climat. Sans doute le publiciste français, dans le développement de son idée, s'attache principalement à faire ressortir et à apprécier les causes essentiellement morales qui travaillent les hommes réunis en société; mais il a préalablement marqué dans le climat la cause déterminante des dispositions morales des peuples, et la doctrine de Cos a si largement transpiré dans son ouvrage, que des critiques lui ont reproché d'attribuer tout au froid et à la chaleur. Dans le 17" livre, intitulé hippocratiquement : Comment les lois de la servitude politique ont du rapport
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avec la nature du climat, il va jusqu'à étaycr, comme Hippocrate, la démonstration de ses prémisses sur le parallèle des peuples de l'Asie et de l'Europe. Admirable virtualité d'un écrit de quelques pages, rédigé il y a plus de deux mille ans, et qui dépose, en traversant les siècles, ici l'idée des constitutions médicales, boussole éternelle de toute pratique, là le germe d'une des productions les plus considérables de l'esprit humain ; opuscule que toute main vraiment médicale a feuilleté avec respect, ébauche d'une climatologie tentée sans le secours des notions exactes que fournissent en foule aujourd'hui les sciences physiques et naturelles, et devant laquelle, lecture faite, on s'écrie involontairement : « Que savonsnous de plus? »
L'histoire de l'Hygiène tire des ouvrages d'Hippocrate deux faits importants : 1° H existait de son temps, et même avant lui, des médecins attachés aux gymnases, avec l'office spécial d'étudier les effets de l'alimentation sur les exercices, d'établir sans doute le régime le meilleur pour exceller dans les différentes branches de la gymnastique, et d'en diriger les applications au rétablissement de la santé. 2° Sous le rapport pratique, l'Hygiène se confondait avec la Médecine, et, soit dans le traitement des maladies, soit dans la recherche de leurs causes productrices, soit même dans l'interprétation des phénomènes morbides quant à leur valeur et à leur gravité, les médecins de Cos ont accordé à l'Hygiène une importance première, médiocrement imités en cela par les modernes, qui se montrent plus enclins à la thérapeutique et à l'étiologie systématiques.
Les bornes qui nous sont imposées nous obligent à glisser rapidement sur les travaux dont l'Hygiène a été l'objet depuis l'école de Cos. Les premiers auteurs qui se présentent après elle sont Diodes de Caryste, connu par son épltre prophylactique adressée à Antigone, l'un des successeurs d'Alexandre, et Celse, qui a condensé dans un cadre analytique les notions médicales de son époque (A.Cornelii Celsi de re medica libriocto). Celse, qui florissait l'an 30 de notre ère, ne s'est point contenté, comme on l'a répété, de traduire Hippocrate : plus d'une page de son livre porte l'empreinte d'une observation personnelle, et, dans son ensemble, il est mieux ordonné que la plupart des écrits hippocratiques. Après avoir esquissé dans une préface les origines et les progrès de la médecine, il consacre le premier chapitre du 1er livre (1) à l'indication des règles hygié-
(I) C'est par erreur que, dent le Dictionnaire des sciences médicales, on meo*
niques qui conviennent aux différentes constitutions. Osons le dire, il est peu d'ouvrages modernes qui nous offrent en un si petit nombre de pages plus de réflexions judicieuses, plus de préceptes utiles. Que chacun étudie son tempérament, dit-il, car là est le principe des différences individuelles; il n'est guère de corps qui n'ait sa partie faible, un organe plus susceptible que les autres (1). Ailleurs il exprime clairement la loi des sympathies morbides et des idiosyncrasies : Quoties offensum corpus est, vitiosa pars maxime sentit. N'est-ce pas dans l'organe malade que retentit toute impression trop forte que perçoit l'économie? Il devient en quelque sorte le centre auquel aboutissent toutes les sensations, tous les ébranlements communiqués à la machine; mais cet important corollaire de physiologie pathologique n'a pas été énoncé par les modernes avec plus de netteté que par Celse. La susceptibilité plus grande de l'estomac chez les citadins et les gens de lettres ne lui échappe point (2). Il ne ressemble pas à ces médecins qui mettent la santé au prix d'une observation minutieuse de soi-même, et qui instituent sous le nom d'hygiène la plus misérable des servitudes. Pour l'homme sain et bien constitué, point de règle inflexible ; la variété du régime et des exercices, les alternatives inégales de travail et de repos, tel est à bon droit l'ordre de vie qu'il lui conseille : « Sanus homo qui et bene valet, et suœ spontis est, nullis obligare se legibus débet, ac neque medico neque iatralipta egere. H une oportet varium habere vitœ genus ; modo ruri esse, modo in urbe, sœpius in agro ; navigare, venari, quiescere interdum, sed frequentius se exercere ; siquidem ignavia corpus kebetot, labor firmat ; il la maturam senectutem, hic longam adolescent tiam reddit. » Ce langage sera toujours vrai, Tût- il d'une latinité moins élégante, car il est celui du bon sens. Les partisans de la tempérance absolue s'offusqueront de cet axiome de Celse, qui résume cependant les conseils qu'il adresse aux hommes sains et robustes : Modo plus justo, modo non amplius assumere (tantôt satisfaire simplement le besoin, tantôt en dépasser la stricte mesure), et ils répé-
lionne le premier livre de Celse comme étant consacré a l'hygiène; le deuxième chapitre de ce livre appartient a la pathologie.
(1) ■ An te omnia autem norit quisque naturam sui corporis, quoniam alii gra- » cilcs, alii obesi sunt; alii calidi, alii frigidiores; alii humidi, alii sicciores; m alios ad s tri cl a, alios resoluta alvus eiercet. Rare quisqnam non aliquam partent i* corporis imbecillem habet. » (Mb. 1, cap. 1, sect. xi.)
(2) « At imbecillis stomacho, qno in numéro magna pars urbanoram omnesque ■ penecupidi litteraram sunt » (Ibid., sect. u.)