V ÉDIT. I
feront avec Sanctorius : « Celai sententia non omnibus iuta est. » Mais sans généraliser ce précepte de facile hygiène à tous les tempéraments, soutiendra-t-on que les mouvements de la vie doivent ressembler aux oscillations isochrones du pendule, et quelle volonté, toujours en éveil, répondra à l'organisme d'une mesure toujours égale d'activité, d'une dose invariable de stimulation? Il ne pouvait d'ailleurs prêcher les excès débilitants, le praticien profond qui a recommandé de ménager dans la santé les ressources de la maladie (1), censurant ainsi, dix-huit siècles à l'avance, les aberrations thérapeutiques de cette médecine qui, s'absorbant dans les localisations morbides, perd de vue le tout vivant, et, par l'aveugle énergie du traitement, enlève d'emblée au malade les ressources de réaction qu'il a thésau risées dans la santé.
Quoique séparée justement de la médecine par Hippocrate, la philosophie n'a point divorcé avec elle, et, à certaines époques, elle intervient utilement pour la vulgarisation de ses préceptes. Pluiarque leur a prêté les charmes de son style dans un traité d'hygiène (vyicivoc napayyûixaxa): il y recommande, entre tous les autres exercices, celui de la lecture à haute voix ; il s'élève contre l'abus des bains froids, contre le sirmaïsme; quant à ses éloquentes déclamations contre la sarcophagie (nourriture animale), reproduites par Rousseau, il suffit, pour les juger, de rappeler que le philosophe ancien et le philosophe du xvnr siècle n'ont pas exclu lu viande de leur régime. Un autre philosophe, Aulu-Gelle, établit dans ses Nuits attiques (liv. xn, ci) un dialogue entre Favorinuset une dame romaine sur les inconvénients des nourrices mercenaires, et fait valoir l'allaitement maternel par des arguments que ne désavouerait pas entièrement la physiologie moderne; imitateur de Plutarque dans la proscription des viandes, Jean-Jacques s'est inspiré de ce passage d'Aulu-Gelle pour ramener les jeunes mères au devoir le plus doux que la nature leur ail confié (2).
La collection de Cos n'est pas plus riche en traités relatifs à l'Hygiène que la collection galénique; il n'y a pas lieu d'en donner ici l'énumération. La fécondité de Galien, on pourrait dire sa prolixité, défie la patience de l'analyse: ses productions originales
(1) « Cavendum ne in secunda valeludine ad vers» pranidia contumantur. »
(2) En 1746, Dlparcieui {Essais sur les probabilités de la durée d$ la vie humaine) signale aussi comme cause de mortalité chez les nouveau-nés la funeste coutume de les mettre en nourrice.
sur i Hygiène, jointes à ses nombreux commentaires sur Hippocrate, forment une encyclopédie de cette science, dans les proportions de l'époque, encyclopédie où l'Hygiène morale, que Ton a cru inventer de nos jours, a son rang, car il a fait, ou du moins on lui attribue un livre sur la manière de connaître et de guérir les passions de rame. H partage la société en trois classes auxquelles il adapte ses prescriptions conservatrices. La première se compose des hommes naturellement vigoureux et sains, ayant d'ailleurs le loisir de la culture personnelle ; la deuxième comprend les organisa* tions délicates; dans la troisième, il range la plèbe des travailleurs dont la journée appartient aux occupations publiques ou privées. Les points qu'il a mieux approfondis, sous le rapport hygiénique, que ses prédécesseurs, sont l'enfance, la vieillesse, les tempéraments, les habitudes, les affections morales. 11 prohibe les bains froids jusqu'après la période révolue de l'accroissement : a L'eau glaciale saisit trop ceux qui n'y sont pas faits et les refroidit profondément, » plus sage en cette exagération que Rousseau daus l'exagération inverse. C'est Galien qui a mis en circulation l'expression de choses non naturelles, appliquée à la matière de l'Hygiène; ilen distinguait six: l'air, l'aliment et la boisson, l'inanition et la réplétion, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les affections morales; par opposition aux choses naturelles, qui sont les éléments, les complétions, les humeurs, etc., et aux choses extra-naturelles, qui sont la maladie, la cause et les concomitances. La doctrine du chaud et du froid, du sec et de l'humide, déjà combattue par Hippocrate dans le traité de Y ancienne médecine, se retrouve dans Galien avec la division de chacun de ces éléments en quatre degrés, et c'est sur 1 échelle fantastique de ces divisions qu'il prétend classer les propriétés des substances alimentaires et médicamenteuses. Il aperçoit les difficultés de cette classification, mais il l'entreprend dans la pensée de fournir un guide sûr aux pas du médecin: « Ce sera l'œil à l'aide duquel il fixera et discernera la vérité! » (Lib. m, De medicam. simpl.) Singulière similitude 1 11 semble que l'erreur tourne comme la vérité dans un cercle éternel ; l'homœopathie affirme que la puissance dynamique des médicaments se développe par les dilutions et croît en raison inverse de la quantité matérielle; elle affirme, non à priori, mais avec preuves et expériences. Ainsi fait Galien ; il exécute sa rénovation de la matière médicale et hygiénique a non d'après des probabilités et des conjectures, mais d'après des expériences piécise
et exactes. » La doctrine des quatre degrés s'appuie donc aussi sur l'expérience, comme celle des doses infinitésimales; mais le succès qu'elle obtint n'a pas encore été égalé par cette dernière. Continuée par Oribase, Aétius, Paul d'Egine, Alexandre de Tralles, elle passa des médecins appelés Grecs anciens aux trois écoles à peu près contemporaines des Arabes d'Orient, des Arabes d'Occident et de Salerne; elle défraya la science des médecins européens du xur et du xiv* siècle qui ne connaissaient que les Arabes, et, par ces derniers seulement, Galien. Elle domina ainsi sans partage le monde médical; mais ce que Descartes fut pour le despotisme philosophique d'Aristote, les savants du Bas-Empire le devinrent pour la médecine galénique ; en apportant à l'Europe les manuscrits de l'antiquité, ils en firent naître le goût, et les livres d'Hippocrate apparurent dans les écoles d'Italie, de France et d'Angleterre. Dans la longue période qui aboutit à la Renaissance, un seul monument historique s'offre à l'Hygiéniste : c'est le recueil versifié de Salerne. Dès le milieu du vu' siècle, cette école s'était rendue célèbre par la culture des lettres; mais ce n'est que vers la fin du xi* siècle que Constantin de Carthage, dit l'Africain, y importa le premier la médecine grecque et arabe. Remarquez le siège de cette école, entre l'Europe et l'Afrique; c'est là, dans une ville placée sur la limite de deux civilisations issues, l'une du Coran et l'autre de l'Évangile, que le génie arabe dépose, eu se retirant, une vase féconde d'où naît, sous la faveur de Frédéric II, la première institution que la médecine ait possédée dans l'Europe chrétienne. L'importance de l'école de Salerne réside moins dans l'unique ouvrage qui nous en reste que dans les résultats historiques de sa fondation ; elle n'a guère d'autre mérite que celui de sa date, mais ce mérite est immense ; elle succède dans l'ordre des temps aux écoles des Grecs et des Arabes, dont elle est l'expression combinée; elle servira de type aux institutions analogues qui s'élèveront plus tard dans les grandes villes de l'Europe; elle ressuscite l'enseignement médical, et provoque, par le seul fait de son existence, une législation qui contient les fondements de la police médicale: le roi Roger décerne à ses adeptes le privilège exclusif de l'exercice de l'art, et établit la pénalité de la confiscation des biens contre ceux qui osent pratiquer sans l'autorisation de l'école. Il appert de là que notre société, si infatuée de ses progrès, peut envier quelque chose à la Sicile du xi* siècle. Quant au recueil connu sous le titre de Maximes de l'école de Salerne, il se compose d'une suite de
stances en vers léonins, plus remarquables par la précision que pur l'élégance de l'expression et la correction de la facture prosodique. Lu forme apboristique , adoptée par l'auteur (Jean de Milan?), n'exigeait entre les préceptes qui se succèdent aucune liaison méthodique ; on y découvre cependant un certain ordre ; au début, quelques axiomes généraux sur l'entretien de la sauté qui sont, avec les vers suivants, la plus saine portion de l'ouvrage:
Si tibi deficiant uiedici, medici libi fiant
Hcc tria : mens hilaris, requies moderata, diasta.
Les conditions d'une atmosphère salubre, les avantages de la propreté, sont indiqués plutôt qu'exposés. Les règles relatives aux boissons, aux aliments, aux assaisonnements, les propriétés alimentaires, curatives ou prophylactiques d'une foule de plantes, fournissent ensuite un grand nombre de stances et absorbent presque la moitié du texte. C'est dans cette partie que sont agglomérées envers sibyllins les erreurs les plus grossières, logique émanation des doctrines de l'époque ; c'est là que des faits pathologiques mal observés font naître d'absurdes interprétations, et provoquent les conseils de la plus étrange thérapeutique. Cicéron a dit des philosophes, qu'il n'est si énorme absurdité qu'ils n'aient soutenue. Les philosophes le cèdent aux médecins, cl, par une aggravation inhérente à leur ministère, ceux-ci appliquent sur le corps humain les témérités que ceux-là se contentent d'agiter en leur cervelle. Après ce petit traité de diététique, le lecteur passe à l'hygiène particulière de quelques organes; quelques maux qui affectent la léte, les yeux, les oreilles, la poitrine, sont examinés étiologiquement et donnent lieu à des préceptes curatifs Vient ensuite une dissertation sur les tempéraments, sur les quatre humeurs qui les constituent, sur le mélange ou l'excès de ces éléments, etc. Enfin, quelques vers sur les effets de la saignée, et les précautions qu'elle nécessite après coup, terminent le recueil.
Si l'on se place dans la perspective des progrès accomplis depuis cinq ou six siècles pour juger ce livre qui résume l'esprit d'une école célèbre, on n'y verra qu'un fatras indigeste de médecine et de diététique, un lambeau de galénisme cousu aux recettes de la polypharmacie arabe, les dictons de la sagesse antique, et les échos accrédités des superstitions populaires. Mais ne jugeons pas les travaux des siècles antérieurs avec les connaissances d'aujourd'hui ; le testament médical de Salerne est un document historique, non
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une source à consulter pour le travail actuel de la science. Toutefois, l'école hellénique semble se réfléchir sur quelques pages, et plus d'un axiome de salubre hygiène vous y frappe comme une réminiscence hippocratique. Cette observation, fécondée par un simple rapprochement de dates, permet de fixer le moment du premier réveil des lettres grecques en Europe; ce moment est bien antérieur au voyage de Chrysoloras (1393) auquel Halle (1) attribue l'initiative de la révolution qui répandit les lettres grecques en Europe. Nous reconnaissons avec M. Malgaigne (2) combien ce savant grec a contribué à cette restauration. Venu en Italie pour réclamer le secours des princes chrétiens, l'envoyé de l'empereur Emmanuel Paléologue condescendit à enseigner le grec aux disciples qui l'entourèrent avec une suppliante curiosité, et, par cet humble labeur de grammairien, il rétablit entre l'Orient et l'Occident la communion intellectuelle, scellé») soixante ans plus tard par la prise de Constautinople (1/i53). Mais comment l'opuscule de Salerne, que l'opinion la plus générale rapporte vers l'an 4100, s'est-il déjà coloré en maint endroit d'une teinte hellénique, dénotant ainsi dans l'école qui l'a rédigé l'influence mixte des Arabes et des Grecs? C'est que ce livre dédié à un ancien croisé, cette école fondée sur une terre récemment arrachée par les chevaliers normands à la domination des Sarrasins, correspondent à l'époque des croisades : or, les migrations armées qui ont précipité vers l'Orient serfs et feudataires ne furent pas seulement les vains épisodes d'une chevalerie dévote, une odyssée d'aventures glorieusement inutiles; dans la plèbe guerroyante se confondaient clercs, artisans, moines, médecins, et cet essaim bigarré devint, entre les ignorances de la vieille Europe et la tradition scientifique du Bas- Empire, un véhicule de communication. D'une part, l'influence arabe fixée sur plusieurs points de l'Europe, et de là rayonnant sur elle avec énergie; d'autre part, le souffle de l'Orient glissant sur les esprits et les inclinant vers l'antiquité, voilà la double raison du mouvement civilisateur qui, noté sous le nom de renaissance, a commencé dès le xif siècle, mais qui n'acquit toute sa force que pendant la durée du xve siècle, marqué tout à la fois par l'exhumation successive des manuscrits grecs et latins, par la découverte de l'imprimerie et par celle de l'Amérique.
(I) Dici. des se. wiAJ., t. XXII, p. 584.
i*)GBmr$sd'Amb. Part, édition Malgafgne. Paris, 1841, 1. 1, p. 108.
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Depuis cette époque jusqu'à Sanctoriui (1571), les publications assez nombreuses dont l'Hygiène est l'objet se font remarquer tout naturellement par une connaissance plus exacte des anciens, quoique la double superstition de l'astrologie et des panacées, introduite par les Arabes, se prolonge jusqu'au commencement du xvi* siècle. Quelques-unes ont un caractère propre; tels sont : le traité Dtt alimenté de la Bruyère de Champier, cité par Boerhaave, les quatre discours de Louis Cornaro sur les avantages de la sobriété, dont il présenta lui-même un exemple mémorable, puisqu'on se contentant de douse onces d'aliments solides et de quatorze onces de liquide par jour, il vécut au delà de cent ans; enfin, YHistoria morbi et vitœ du chancelier Bacon. Ce grand homme, en ramenant les esprits du culte exclusif des anciens à l'exploration directe de la nature, substitua l'autorité de l'expérience à celle de la tradition, et prépara les progrès ultérieurs des sciences physiques. Sanctorius entra largement dans cette voie nouvelle; son nom seul est une époque dans l'histoire des trois sciences congénères, la physique, l'hygiène et la physiologie ; il eut la première idée d'un instrument à point flxe pour l'évaluation rie la température; six ans plus tard, le thermomètre fut inventé en Hollande, et il sert aujourd'hui, entre les mains de la médecine exacte, au but que poursuivait Sanctorius, à la mesure de la chaleur fébrile. Ses expériences sur la transpiration insensible, contrôlées depuis par tant de nouveaux essais, pèchent sans doute parquelques-uns de leurs résultats ; mais conçues avec génie, continuées avec persévérance, elles jettent une vive lumière sur les connexions fonctionnelles des organes, et livrent à l'hygiène une ample veine de déductions pratiques. Scrupuleux à constater l'influence qu'exercent sur la transpiration cutanée tous les états par où passe l'économie, il grandit son sujet jusqu'aux limites d'un traité d'hygiène. Comment se comporte cette fonction éliminatoire aux différentes heures du jour, aux saisons diverses, à l'air, dans le bain, par l'alimentation et la diète, pendant le sommeil ou la veille, etc. ? Les réponses fuites à ces questions par Sanctorius demeurent encore vraies dans leur généralité : les expériences faites depuis ont montré seulement que la température extérieure influe plus que la vigueur de la constitution sur la quantité du fluide exhalé par la peau.
En glorifiant la marche imprimée au travail scientifique par François Bacon, et si utilement suivie par Sanctorius, soyons justes envers un cordelier du xur siècle, qui faillit expier au prix de sa
liberté, et peut-être de sa vie, la tentative qu'il fit pour secouer le joug de l'autorité scolastique. Ce cordelier s'appelle Roger Bacon, professeur à Oxford, et qu'on surnomma le docteur admirable. Il avait reconnu la nécessité de fonder la science sur l'observation, d'interroger directement la nature. Il trouva même des élèves qui se cotisèrent pour faire les frais des expériences projetées; il n'en fallut pas davantage pour le désigner aux persécutions de ses supérieurs religieux, condamné à la prison perpétuelle, au pain et à l'eau. Il n'en sortit qu'à la condition de renoncer à la physique. Sept ans avant Sanctorius, était né à Pise cet autre martyr de la vérité, Galilée (1564), qui osa démontrer par des expériences péremptoires la vérité du système de Copernic, déclaré hérétique en 1515 par l'inquisition. L'année même où Sanctorius vint au monde vit naître Keppler, ce révélateur des trois grandes lois qui régissent les mouvements des corps célestes. Lexvi* siècle, après avoir donné ces grands hommes, produit à son déclin le génie français qui, à l'âge de vingt ans, imagine l'application de l'algèbre à la géométrie, jette les bases de la dioptrique, et prépare, si l'on peut ainsi dire, Huygens (16%29) et Newton (16&2) : le lecteur a nommé Descartes. Galilée, par la découverte de la pesanteur, avait conduit Torncelli à celle de la pression atmosphérique; Descartes suscita l'idée à Pascal de mesurer les hauteurs par le baromètre; ce dernier résolut en même temps les principaux problèmes de l'équilibre des liquides. A ces découvertes Newton en ajoute d'autres plus grandioses : la loi de la gravitation univer elle, la décomposition de la lumière, prémices d'un génie de vingt-quatre ans. C'est encore Newton qui posa les premiers fondements do la chimie mécanique en montrant que les combinaisons dépendent de l'action moléculaire. La physique générale reçut de ses travaux une grande impulsion; en appliquant le calcul aux phénomènes naturels, Newton apprit à vérifier par ce contrôle analytique les résultats de l'expérience. Il institua l'étude des forces auxquelles on doit rapporter tous les phénomènes (1); il n observait, il ne classait ceux-ci que pour arriver à celles-là ; enfin , en considérant l'attraction , nonseulement entre les masses à de grandes distances , mais encore entre les particules des corps, il créa la philosophie naturelle. La liaison étroite qui existe entre les sciences physiques et l'hy-
(1) t La méthode la plus sûre qui puisse nous guider vers la recherche de la vérité consiste a s'élever par induction des phénomènes aui lois, et des lois aui forces. » (Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, p. 258.)
giène nous obligeait à indiquer rapidement les progrès accomplis par celles-là dans les xvi* et xvu* siècles, progrès qui se sont continués jusqu'à nos jours et qui ont élargi le domaine de la physique, au point de constituer en autant de sciences particulières ses principales branches, telles que l'électricité, la lumière, la chaleur, le magnétisme, l'acoustique, etc. Plus tardive, la chimie se dégage cependant des erreurs de l'alchimie , grâce aux efforts de Becker, de Stahl, de Boerhaave; Geoffroi expose la théorie des affinités et procure à Scheele et à Bergmann de puissants moyens d'analyse. Venel, et ensuite Black, constatent le principe qui caractérise les eaux minérales acidulés; Beccari sépare de la farine de froment l'amidon et le gluten; Gartheuser applique aux médicaments l'analyse par l'eau et par l'alcool. La découverte des gaz, entrevue par Van-Helmont au commencement du xvue siècle , immortalise les noms de Priestley et de Lavoisier et ouvre à la chimie une carrière nouvelle qu'elle parcourt avec autant d'ardeur que de succès. L'atmosphère dans laquelle l'homme est plongé lui livre le secret de sa composition , et les rapports qui lient les êtres vivants avec l'air se manifestent sous un nouveau jour ; l'identité des phénomènes de la respiration et de la combustion est proclamée, presque démontrée ; le calorique est mesuré par l'instrument deLaplace et calculé par Lavoisier; l'art de propager, de retenir ou de distribuer la chaleur dans les habitations est développé par Thomson ; Berthollet , Fourcroy, Vauquelin, font concourir l'analyse chimique à l'étude des maladies; Coulomb soumet l'électricité au calcul , établit les lois de sa répartition à la surface des corps : entre ses mains la balance accuse les moindres degrés de cet impondérable; Volta le condense; enfin, Galvani dote le chimiste d'une puissance nouvelle, la science d'un ordre de faits inattendus.
Cependant les connaissances médicales , qui sont avec la physique et la chimie l'indispensable appui de l'hygiène, tendent aussi à une exactitude de plus en plus grande, là du moins où l'exactitude est possible. Les belles expériences de Harvey sur la circulation du sang (1619), la découverte des vaisseaux lactés par Asellius, les recherches de Rudbeck et de Bartholin sur les diverses portions du système lymphatique, recherches couronnées longtemps après par celles de Hewson, de Hunier, de Mascagni ; les notions anatomiques perfectionnées par Malpighi, Ferrein, Winslow, Cowper, Valsalva, Scarpa, etc. ; l'anatomie pathologique instituée par Horgagni, les résultats de la pratique féconde des grands observateurs, tels que
Sydenham, Boerhaave, Van-Swieten, Mead, Hoffmann, Torti, Baglivi, de Haen, Stoll, etc.; la physiologie éclairée par les vivisections et par f anatomie comparée, telles sont, avec tant d'autres travaux dont rénumération serait longue t les acquisitions de la médecine jusque vers le déclin du xvni* siècle; elles se réfléchissent sur l'Hygiène, ainsi que les progrès des sciences physiques et chimiques. Dès le commencement du xvin* siècle, on s'efforce de trouver les causes de l'altération de l'air et les moyens d'y remédier (Boyle, Haies, Sutton); Locke écrit sur l'éducation physique» Winslow démontre le danger des corps baleinés dans l'habillement des femmes, Tissot vulgarise les préceptes de l'Hygiène (1). Nous ne pouvons que mentionner les expériences de Duhamel et de Tillet, celles de Fordyce et de Blagden sur les variations de la température humaine, les écrits de Vicq d'Azyr sur le méphitisme et de Thouret sur les inhumations ; les commentaires de Lorry sur It statique de Sanctorius, son traité célèbre des aliments, celui de Zuckert (2), le traité des maladies des artisans par Ramazzini (S), ouvrage dont la seule idée honore le xvir siècle. Le xvm* inscrit encore avec orgueil les noms de Pringle, de Lind, d'Hillary, de Poissonnier, de Coock , de Parmentier , de Jean-Pierre Frank (A), de Hichaelis (5). Halle établit par ses travaux un lien de continuité entre le xviir et le xix' siècle; en soumettant à une révision sévère un certain nombre de questions fondamentales, telles que les tempéraments, les climats, etc., il a fait pour l'hygiène générale ce que Parent-Duchâtelet a tenté de nos jours pour l'hygiène publique, à laquelle ce dernier a fait, de plus, avec succès une large application de la statistique.
Accumuler des noms d'auteurs et d'ouvrages , ce n'est point tracer l'histoire d'une science, et pourtant, vu les limites de cette esquisse, comme à cause des matériaux immenses que ces dernières cinquante minées ont apportés à l'hygiène, notre rôle se bornerait forcément à lesénumérer. Arrêtons-nous donc ici, et dans l'irapos-
(1) Avis au peuple. — De la santé des gens de lettres, nouvelle édition. Paris, 1826, etc.
(2) Allgemeine Abhandlung von den Nahrungsmitleln. Berlin, 1775.
(3) Traité des maladies des artisans, d'après Ramazzini, par Ph. Pâtissier. Paris, 1824, io-8.
(4) System einer votlstœndigen medixinischen Polizei. Manheim, 1779-1817» 6 Tolames in-8. — De tuenda republica per medicorum consilia, 1745.
(5) De phneipum ratione in conservanda subditorum sanitale, 1760.
HISTORIQI E. 43
sibilité de résumer les travaux rie as derniers temps, essayons d'analyser l'esprit qui les a dirigés. Envisagée comme un ensemble de lois et de règles, l'hygiène est solidaire des théories qui se succèdent dans la médecine ; et celle-ci , à son tour, à quelque époque qu'on la considère, marche à l'ombre d'une doctrine philosophique. Chaque école qui s'élève, obéit, sans le vouloir, n une tendance qu'elle n'a point créée et glisse sur la pente du siècle qu'elle prétend régenter. C'est qu'il on est des sciences comme des êtres vivants: elles subissent In loi du milieu dans lequel elles se développent ; tout en se repliant sur un ordre spécial de faits, elles reproduisent dans l'élaboration de ces hits l'esprit général de l'époque. Ce qu'il y a de plus général dans chaque période de l'humanité, c'est la conception philosophique qui lui sert pour ainsi dire d'encadrement. Des noms propres aideront à Taire ressortir la dépendanceoù la philosophie retient la médecine, et par conséquentl'hy* giène, car les noms propres résument les phases de la science comme en politique ils résument les partis, et pour que la démonstration soit plus évidente, nous l'appuierons sur les modernes. Les travaux de l'Académie de chirurgie et de la Société royale de médecine ressortent de l'esprit de critique et de révision universelle dont Voltaire, d'Alembert, Diderot, sont les promoteurs, et qui, par Rousseau, par Halle, se propage dans l'hygiène. Si le spiritualisme prolonge son influence à Montpellier et nous fait souvenir de Malebranche dans Barthez, s'il jette une dernière lueur à Paris dans la nomenclature nosologîque de Pinel, voici venir Bichat avec ses procédés d'analyse exacte ; Locke et Condillac répandront sur la science, satellite de la philosophie, les clartés de leur système. Les travaux de Brous» sais continuent cette ère : le rôle départi à la sensation dans la métaphysique de Condillac, l'irritation le remplira dans la médecine physiologique ; ici la sensation réfléchie explique tous les phénomènes intellectuels; \k l'irritation, modifiée suivant les tissus, devient la clef de la pathologie. Cependant des doctrines nées au delà du détroit commencent à s'irradier en France. L'Empire avait vécu d'une vie factice entre le christianisme officiel et la tradition voltairienne, distrait d'ailleurs de la spéculation par le fracas des événements. Le calme rétabli, Royer-Collard rend à la philosophie son domaine, Cousin interroge l'Allemagne, Jouffroy commente l'école écossaise. De ces efforts et de beaucoup d'autres natt l'éclectisme ; sa valeur, ses services, nous n'avons pas à les discuter, nous déclarons sa naissance. Laissez s'écouler quelques années, laissez
mûrir les germes qu'il dépose dans les esprits, et bientôt quelque chose se remuera dans la médecine : influence mixte, négative, couciliante, comme on voudra la qualifier, mais réelle. La pratique devance l'enseignement et use de ressources empruntées à tous les systèmes, avant que la théorie songe à en extraire les parcelles de vérités qu'ils recèlent. C'est l'éclectisme qui fait entrer dans la médecine contemporaine les faits disparates, les résultats contraires, les interprétations multivoques. Toutes les doctrines s'y installent: au vitalisme, ce qui reste encore d'affections indéterminées dans le cadre nosologique ; à l'organicisme, les fièvres ramenées à l'altération folliculeuse du tube digestif; l'humorisme est réhabilité par une chimie de bon aloi ; on ne conteste plus les services rendus par l'école de Broussais; enfin le microscope, manié avec une savante industrie, commence une série nouvelle de découvertes dont les unes éclairent l'étiologie et dont les autres deviennent une base d'indications curatives. Ainsi l'éclectisme convoque autour de la médecine toutes les méthodes d'investigation, tous les systèmes, toutes les conceptions ; ainsi la philosophie aboutit à la médecine et l'entraîne dans ses vicissitudes. L'hygiène s'en est ressentie, et dans les traités spéciaux dont elle a été l'objet depuis le commencement de ce siècle, on démêle l'influence qu'elle a reçue de l'idée systématique des auteurs. Les ouvrages qui ont eu le plus de succès en France sont sans contredit ceux de Tourtelle et de MM. Rostan et Londe. Le premier, où des chapitres sont consacrés aux forces vitales et au principe vital, esta l'hygiène ce que la Nosographie philosophique de Pinel est à la médecine. Le livre de M. Rostan, très supérieur par le détail et par l'ensemble, représente l'organicisme appliqué avec verve et talent à l'hygiène ; composé pendantla période guerroyante de l'école physiologique, il se ressent naturellement de l'esprit de lutteet d'agression, et, comme le célèbre ouvrage de Riche* rand sur la physiologie, il corrige, par le charme d'un style aussi élégant que pur, l'aridité des détails didactiques. M. Londe, le dernier venu en celte carrière, y apporte un jugement sobre et droit, il débrouille avec netteté les erreurs et les vérités accumulées sur le terrain de l'hygiène; mais son livre n'accuse pas moins la tendance dogmatique de ses études ; Gall et Spurzheim dominent dans le premier volume, sous l'enseigne d'hygiène de l'encéphale ; et la dichotomie de Broussais est le point de vue qui préside à l'appréciation des modificateurs externes (1).
(1) Cette appréciation s'appliquait a la première et a la deuxième édition de
DÉFINITION DB L'hYGIÈNS. ft5
H n'est qu'un moyen de soustraire l'hygiène à toute influence systématique : c'est de la circonscrire dans la limite rigoureuse des faits et de laisser aux faits leurs liaisons naturelles. Établir les conditions qui font varier la puissance réactionne! le de l'organisme, déterminer la nature et les effets des modificateurs; déduire ensuite, de cette double notion, les règles conservatrices de l'individu et des hommes réunis en société, tel est le plan que nous essaierons de remplir sous les seuls auspices de l'expérience et de l'observation.