‹ Traité d'hygiène publique et privée v. 2 (volume 3)Chapitre 79 sur 111 · III. — Acclimatement dans les localités · texte numérisé non relu

III. — Acclimatement dans les localités

Les phénomènes de cet acclimatement, et les règles d'hygiène qui s'y rapportent, varient suivant la température, l'état hygrométrique, les émanations et la pression atmosphérique.

Passer d'une localité dans une autre relativement plus froide ou plnschaude, c'est s'exposera des nuances d'effets qui se confondent avec ceux que nous venons d'étudier. Les Italiens, les Espagnols qui viennent se fixer en France perdent leur sobriété, mangent avec plus d'appétit, et acquièrent de l'obésité; le centre, Test et le nord de la France produisent sur eux des modifications semblables à celles qu'éprouve le créole nouvellement débarqué en Europe. Pour les Allemands, l'Italie est un pays chaud, et leur impose des précautions en conformité avec leurs sensations. Audouard a vu des soldats originaires du nord de la France être atteints à Naples de fièvres qui, par leur forme et leur gravité, rappelaient le fléau des Antilles. Cleghorn a observé chez des Anglais, à M inorque, de nombreux cas du même genre.

L'établissement dans une localité beaucoup plus humide queoéUe où Ton a vécu jusqu'alors entraîne ou des modifications promptes jj qui se résolvent dans un état morbide local, ou une altération pro- j^ gressive de la constitution, qui finit par assimiler les nouveaux t venus au type physiologique des habitants. Dans le premier cas, 00 % observera quelques affections de nature calarrhale, localisées dtus iL la membrane muqueuse des voies aériennes ou des voies digestives, ^ caractérisées par l'exubérance de la sécrétion dont elle est le siège, {, et par les irrégularités ou la dépression habituelle de l'innervation: »r ce sera un catarrhe bronchique, un embarras gastrique, unediar- ^ rhée muqueuse; et si le système nerveux est intéressé, on pourri ^ observer ce que l'on appelé encore dans quelques pays la fièvre mu- L queuse, cette variété de l'affection typhoïde dont Rœderer et Wa- j gner ont tracé le tableau. Dans le second cas, il s'opère dans 11 i, constitution un changement sans trouble morbide évident : lasen- ' sibilité générale diminue; les sympathies organiques s' é moussent; la peau s'étiole; les tissus musculaires sont moins colorés, moins contractiles; l'élémentcellulaire piédomine ; la formation graisseuse augmente, ainsi que les sécrétions des muqueuses. Un moment vient où la transformation est achevée, où l'harmonie s'établit entre l'organisme déchu et le milieu insalubre dans lequel il est plongé. L'hygiènedes localités humides et froides ne diffère pas decelledes pays froids ; on insistera davantage sur l'usage des boissons théiformes, aromatiques, légèrement excitantes, sur les pratiques qui ont pour objet l'entretien ou le rétablissement de lu transpiration cutanée qui tend à se supprimer; les liqueurs aJcoolique>, à doses modérées, peuvent être ajoutées sans inconvénient à la boisson fer* mentée qui est nécessaire aux repas; ceux ci seront composés en majeure partie de substances animales; des vêtements chauds et des habitations soigneusement préservées de toute humidité compléteront la prophylaxie: ainsi réglée et soutenue, elle réussit! corriger chez les classes aisées de l'Angleterre et de la Hollande la destitution catarrhale, lymphatique et scrofuleuse, qui végète dans les froides brumes de leur atmosphère.

Il est toujours hasardeux de tenter l'acclimatement dans les localités à émanations palustres; c'est sur les hauteurs éloignées et hors de leur vent, que sont le refuge et le salut. Dans les pays où II chaleur et l'humidité impriment un funeste essor au dégagement miasmatique, on ne saurait trop rappeler aux chefs de l'armée, aux chefs des immigrations, les influences préservati ves de la cliraato-

OlCUMFUSi. — 4CCUH4TBMINT. Qf 5

verticale ; pon-seulement l'altitude compense les effets de l'ir- [ÎQB soleife plus ou moins directe, mais encore elle neutralise, tuéantit le maléfice des plus énergiques foyers de fermentation qpi parsèment les terrains bas, les vastes dépressions du $oqq les latitudes intertropicales, se rencontrent de frais cli- }tf ; au-dessus des palétuviers et des marécages pestilentiels de [qe méridionale, existent de salubres stations où n'arrive [Pi le miasme fébrifère : dans cette superposition de climats gra- |f quelle immense ressource pour la conservation de$ hommes, \f l'extinction des épidémies meurtrières, pour la retrempe des [Hâtions détériorées I Que si des nécessités inéluctables couinent fe retenir des masses d'hommes dans la sphère d'activité foyers paludéens, mieux vaut assainir le pays que d'échafauder syftème pénible de prophylaxie. Le dessèchement des marais peqt-êlre le plus grand bienfait qu'attende l'humanité. Sur plu* 400, 000 hectares de maraisqui existent en France, 120,000 sont cibles de culture : en les séchant, on augmenterait donc les Il d'alimentation publique en même temps qu'on assurerait éliorat|on physique de notre espèce et la prolongation de la vie ii||6. Déjà la Bresse a vu diminuer le nombre de ses marais; PQfP pegqie des Landes poursuit ailleurs le même but. Si ces tra- Mx étaient imités partout où il existe des eaux stagnantes, les L 1F lies les plus meurtrières auraient bientôt disparu du globe. 18 flvpns esquissé leur mode d'exécution ; mais une hygiène doit y présider: l'opportunité des travaux de dessèchement fppespûfid à l'époque où la fermentaliou des marais est nulle;

E" Heureusement , les ingénieurs les font .commencer au fort Tété, pour profiter de la diminution des eaux. Les ouvriers font être choisis parmi les plus robustes et les mieux constitués ; ]ftpqront des vêtements épais, des chaussures hautes et imperméa- Hps ; ils pe se rendront pas à jeun sur le lieu de leurs travaux, qui (esseroqt avant la fraîcheur du soir ; ils recevront une nourriture jécQpfbrtapte, assaisonnée ; une boisson fermentéc et une ration fl'eau-de-yie leur seront distribuées, ainsi qu'une infusion légère 4e quinquina qu'ils boiront entre leurs repas: des feux seront allumés daqs le voisinage pour qu'ils puissent sécher leurs vêtements dès Qu'ils interrompent leur opération ou qu'ils ressentent les effets de r(im$i(}jté, L'application de ces précautions doit être impérieuse et stricte; grâce à cette discipline hygiénique, trois cents ouvriers ont pu qpper ^ fin le dessèchement dp l'étang de Coquenard, sans

616 HTGiiNi Pfttrii.

qu'un seul (Feutre eux éprouvât le moindre accident ; le même succès couronna l'entreprise du curage du bras de la Seine qui forme l'Ile Louviers, curage opéré impunément par deux cents ouvriers qui, dans l'espace de deux mois, enlevèrent et transportèrent à une grande distance environ 9,000 mètres cubes de vase (I). Éloignons des localités marécageuses les individus faibles, épuisés par les privations ou les maladies, les femmes, les enfants. Ceux qui ont vécu longtemps dans le voisinage d'un marais ne peuvent compter sur le bénéfice de l'habitude en allant habiter sur les bords d'un autre marais : ils trouveront peut-être dans leur nouvelle résidence la fièvre qui les a épargnés dans la première. Quand on est obligé de demeurer dans un pays marécageux, il faut choisir son habitation de manière à éviter le vent qui souffle dans la direction des eaux stagnantes; l'interposition d'un obstacle, tel qu'une montagne, un bois, ou seulement un rideau d'arbres, est une garantie contre leurs effluves. A défaut de ces avantages naturels, il faut savoir y suppléer par une plantation d'arbres et par l'occlusion complète des ouvertures que l'habitation peut avoir du côté des marais. Elle sera établie, s'il se peut, sur un lieu élevé et sec ; si elle se compose de plusieurs étages, c'est dans la partie supérieure que l'on devra s'installer. Les autres règles consistent à prendre une nourriture substantielle, composée de viandes et de végétaux sapides, à Taire usage de quelques condiments énergiques (oignons, ail, raifort, moutarde), d'une boisson fermentée, à s'abstenir de l'eau de marais; s'il n'y eu a point d'autre, à la purifier au préalable ; à se vêtir chaudement, à ne pas sortir soir et matin, à se garder de toute humidité, à ne jamais s'étendre par terre au voisinage du marais. On a cru remarquer, en Afrique, que les fumeurs de tabac sont moins atteints par les épidémies; ce mode d'usage du tabac serait donc indiqué. Les Moi cotes et les Arabes consomment beaucoup de café peu ou point sucré, et sans qu'il soit clarifié par le repos: cette liqueur un peu amère a le double avantage de tonifier l'estomac et d'entretenir l'action élimiuatrice de la peau: aussi y a-t-il dans la troupe turque un individu chargé spécialement de préparer pour elle le enté: c'est le À'atradji, ou cafetier. Autant l'emploi modéré d'il ne boisson fermentée relève et soutient, autant l'abus des alcooliques dispose à l'intoxication pa ludique: les fatigues, les excès de tous genres, l'éuervation du coït, agissent de la même manière.

(I) Pareot-Duchâtetet, Uygin* publique. Paris, 1836, 1. 1, p. 487.

CIRCUMNJSA. — ACCLIMATEMENT. 617

Les contrées marécageuses offrent-elles moins de phthisiques que les pays plus salubres, et les endémies de fièvres intermittentes excluent-elles les tubercules? Cette doctrine, dit M. Lebert, a été professée il y a vingt ans par H. Schœnlein, dans son cours de pathologie, et adoptée par l'école de Vienne. On connaît les faits nombreux que les médecins français, belges et hollandais lui ont opposés. A Rochefort, foyer d'intoxication palustre, M. Lefèvre a compté sur 615 autopsies, 132 sujets tuberculeux (1). Dans le bas Valais, où la fièvre intermittente est endémique, M. Lebert a noté le grand nombre des phthisies. Virchow (2), conduit, à l'occasion d'une mission officielle en Silésie au commencement de 1848, à discuter l'influence des marais sur les tubercules, arrive à cette conclusion que, s'il existe quelques contrées où les tubercules ne se rencontrent point avec les fièvres intermittentes, il en est beaucoup d'autres où les deux affections coexistent sans se modifier réciproquement, et finalement il repousse la théorie de cet antagonisme. Aux Antilles, on voit régner la phthisie en même temps que les fièvres intermittentes et la fièvre typhoïde (3). Au milieu des immenses marais du Sénégal, les tubercules sont très communs chex les indigènes et la phthisie a une large part dans les décès (Raoul cité par J. Rochard). Collas, James Renold, Martin, Allan West qui ont pratiqué dans les Indes, ont vérifié la coïncidence des endémies palustres et de la phthisie pulmonaire; celle-ci est commune à Java; au Brésil l'influence marécageuse imprime son cachet à toute la pathologie; or, la phthisie pulmonaire, dit H. Sigaud (b), y fait autant de ravages qu'en Europe ; à Rio-Jaueiro, il y a un hôpital spécial pour les phthisiques; elle sévit autant parmi les blancs que sur les noirs; dans le Sud elle marche en première ligne (docteur Jubier) ; dans le nord, les maladies de poitrine sont fréquentes. Chervin a remarqué que la phthisie est assez commune à la Guyane, en dépit des marécages; à la Vera-Cruz, elle entre pour 1/1 3* dans la mortalité (Godineau). Il faut avoir inspecté les hôpitaux de Rome vers la fin de la saison eudémo-épidémique, comme nous l'avons fait en 1851, pour se faire une idée de l'énergie

(1) Bulletin de V Académie de médecine, t. X, p. 1047.

(2) Arch. fur pathologische Anatomie, etc. , t. II, p. 170-173. Berlin, 1848. — Traité pratique des maladies se rofuleuses. Paris, 1849, in-8.

(3) J. Rochard, Mémoires de ï Académie de médecine, t. XX, p. 137 et 138.

(4) Sigaod, Du climat et des maladies du Brésil. Paris, 1844.

618 HÏG1ÈNK PRIVER.

de son paludisme, des ravages profonds qu'il exerce sur les constitutions; or, M. Journé a constaté qu'à Rome 1 décès sur 325 est dû à la phthisie (mortalité civile), et M. Félix Jacquot, analysant les éléments de la mortalité militaire (division française d'occupation), a trouvé qu'en 1850, la phthisie pulmonaire occupait le deuxième rang de fréquence, et en 1851, le quatrième, et, soit dit en terminant, la fièvre typhoïde, autre argument de la doctrine d'antagonisme, règne à Rome à coté de la phthisie et des fièvres intermittentes.

Les effets de la raréfaction de l'air ne commencent à se faire sentir qu'à de grandes hauteurs où les essais d'acclimatement n'ont presque jamais lieu. Nous avons décrit les phénomènes que fait naître un séjour passager ou prolongé dans les régions élevées du globe ; l'habitude manifeste encore ici sa puissance. Quand on abandonne un pays de plaine pour aller s'établir dans les montagnes, on doit se préoccuper moins d'une légère diminution de pression que du froid, des variations brusques de température, des brouillards et des vents impétueux qu'on y rencontre; les personnes sujettes aux congestions pulmonaires, aux liémoptysies, celles qui s'essoufflent facilement ou dont la circulation est très mobile s'exposeraient à des accidents plus ou moins graves en choisissant des résidences d'une grande élévation. L'habitation des montagnes, lavor able aux lymphatiques, aux organisations nerveuses et molles, ne peut que nuire aux individus sanguins, aux pléthoriques, aux enfants dont la circulation est très rapide, aux vieillards chez lesquels elle ne peut être activée nuis danger, et dont la plupart portent une lésion des poumons ou du cœur. Dans ce genre d'acclimatement, comme dans tous les autres, ou doit prendre auvsi en grave considération et le changement des impies* sions moiiilc-, et celui des habitudes fonctionnelles : les difficultés plus ou moins -iand. -s de l'exercice musculaire, la privation ou l'addition de quelques aises, le contact d'une population différente par se> mirurs et son caractère, etc., ce sont là des influences plus agressives pour certaines natures qu'une ondée pluviale de plus ou de moins. L'homme |»> ul-il s'acclimater à des hauteurs où ses fonctions sont troublées par l'effet d'une brusque translation? Il existe dans l'Amérique me. idion.de des villages a 'i,161> mètres au- dessus de la mer. Jacqueiuout cite des villages plus élevés encore sur le versant thibetain de l 'Himalaya. Les voxageurs visitent impunément un grand nombre de localités situées dans les Cordillères à une hauteur al»olue plus considérable de 27 u mètres au moins que le

CIRCnUPUSA. — DES HABITATIONS ET DE L'AIR CONFINÉ. 619

graud plateau du Mont-Blanc (6,181 raèlres). M. de Humboldt a vécu longtemps, sans aucun accident, à la ferme d'Antisana (4, tOl mètres). D'après M. d'Orbigny, les indigènes ne souffrent point à la Paz de la raréfaction de l'air qui l'a si cruellement éprouvé. Dans les Alpes, MM. Agassiz et Desor, parfaitement acclimatés à 2,600 mètres, après un séjour de plusieurs semaines, sont parvenus ensuite sans souffrir a la cime de la Jungfrau, plus élevée de lôà 1,700 mètres. Nul doute pour M. Lepileur sur l'aptitude de l'homme à vivre sans malaise dans l'air raréfié des sommités du globe, à une limite où des perturbations fonctionnelles sont la conséquence d'une transition rapide. Nouvelle preuve de la faculté d'acclimatation de notre espèce.

Page 1