‹ Traité d'hygiène publique et privée. v. 2Chapitre 5 sur 134 · X. LÉVT. Hyi^ène, 5« édit. I · texte numérisé non relu

X. LÉVT. Hyi^ène, 5« édit. I

par l'efTet d*une autre plasticité s^arrangenl et s'entretiennent les instruments du u)icrocx)siiio humain.

L*bygiène sous forme d'ordonnance religieuse et de prescription civile a donc devancé THygiène qui procède scicntiliquement par voie de déduction. Dans l'ordre des temps, l'Hygiène a pour représentants le prophète, le législateur, le savant : le prpmier impose avec autorité ce qu'il a puisé dans des lumières supérieures ou dans la tradition des sanctuaires ; le second résume en lui l'État avec ses intérêts et ses besoins ; le troisième, individualité isolée, s'adresse aux raisons individuelles et n'exerce sur les masses d'autre action que celle des vérités dont il se fait l'interprète. Faul-il traduire par des noms historiques cette triple phase de l'évolution des sociétés, nous dirons Moïse, Lycurgue^ Hippocrate : l'un invoquant Jéhovah, l'autre la Patrie, le dernier la Nature, pour propager parmi les hommes des préceptes de conservation et de développement régulier. Il est vrai que chacun d'eux acconunode ces préceptes au but spécial qu'il poursuit : il s'agit pour Moïse de créer une nation, pour Ey^urgue d'assurer la défense de l'Élat par l'hérédité de la force et de la \ i^e^u ; Hijyiocrate. quoiqu'il ail l'orgueil d^ ciMt^foii libre et qu'il célèbre la •-^îrècg^^p All(]ti»C|a%iiJlyqnt jfet^j^ g^ygtf^ '^ despotisme et par son climat, n'écrit que pour fournir à chaque indivmuSd^ns une société avancée, les moyens d'user sainement de toutes les choses qui i^oiiifient le corps humain. Il n'ordonne pas conmie le législateur de Lacédémonel il ne f^ point parler un Dieu comme le révélateur du Sinaï ; il ne place jxHmjjn^prohibition hygiénique sous la terreur du châtiment ou des imprécations; il s'adresse tout simplement à la raison, il n'attribue rien en particulier à la divinité (1) : « Chaque maladie a une cause naturelle, dit-il, et sans cause naturelle aucune ne se produit. > De cette investigation des causes naturelles naît la science ; et celui que l'on a justement surnommé le père de la médecine ouvre aussi, dans le passé, l'ère scientiGque de l'Hygiène : « Lorsqu'on recherche, dit Littré, l'histoire de la médecine et les commencements de la science, le premier corps de doctrine que l'on rencontre est la collection d'écrits connus sous le nom ^Œuvres d* Hippocrate. Lascience remonte directement à cette origine et s'y arrête. Ce n'est pas qu'elle n'ait été cultivée antérieurement et qu'elle n'ait donné lieu à des productions même nombreuses ; mais tout ce qui avait été fait avant la médecine de Cos a péri. »

En nous appuyant sur le témoignage d'une aussi solide autorité que Littré, nous énonçons la restriction suivante : Malgré les travaux antérieurs à l'école de Cos, et qui, perdus, échappent à notre appréciation, la science proprement dite ne saurait dater que d'Hippocrate. Quelles sont, en effet, les sources où peut avoir puisé la médecine qui a précédé immédiatement Hippocrate ? Littré répond qu'elles sont an nombre de trois : la première est dans le collège des

(1) Hippocrate, Œuvres compléta, nouvelle traduction avec le texte grec en regard, par £. Littré. Paris, 1840, t. II, p. 77 et 79.

prêtres médecins qui, sous le nom à!AsclépiadeSy desservaient les temples d'Ësculape ; la seconde, dans les philosophes qui, dans leurs conceptions systématiques, embrassèrent la nature entière, et par conséquent le corps avec SCS maladies; la troisième est dans les gymnases, où Ton étudiait empiriquement les combinaisons de l'alimentation et des exercices, en vue des résultats que rappellent ceux des modernes écoles d'entraînement Mais si Ton se souvient qu'Hippocrate, tout en louant les remarques faites par les médecins des gymnases, revendique formellement la gloire d'avoir fixé le régime et fondé la prophylaxie sur la proportion respective des exercices et des aliments, on admettra di/Bcilement que le champ d'observation hygiénique fourni par les gymnases aitélé fécondé scientiûquemcnt par les prédécesseurs de ce grand homme. Les spéculations cosmogoniques des philosophes ont sans doute réagi directement sur la manière d'envisager les phénomènes fonctionnels du corps humain; mais les erreurs et les hypothèses qu'elles ont prêtées à la physiologie antique ne sauraient marquer pour la science une époque antérieure à l'école de Cos. Euûu, la médecine sacerdotale, que les Grecs ont reçue des Égyptiens, appartient à la période qui, chez les Juifs, est représentée gar les pro(i)ètes, période théurgique de la médecine, où les maladies sont considérées comme divines, œmme sacrées. On peut lire (1) la nomenclature des maux dont Dieu menace les Hébreux par la bouche de Moïse. La thérapeutique répond à l'étiologie ; Muise ordonne l'érection d'un serpent d'airain dont la vue doit guérir les morsures des serpents venimeux. La médecine théurgique des Grecs paraît avwr usé de receltes analogues ; sur diverses médailles, Ësculape est accompagné d'un chien, d'un coq, d'une chouette ou d'un vautour. Les commentateurs te sont exercés pour trouver un sens à toutes ces choses : < Misérables énigmes, s écrie Malgaigne (2), dont le mot véritable serait plutôt, à mon avis, ignorance et superstition, t Les tables votives que l'on conservait dans le temple d'£sculape ont été souvent indiquées comme des histoires de maladies ; mais celles que l'on a retrouvées en donnent une opinion bien différente, et confirment le point de vue développé avec une verve si caustique par Malgaigne : elles ne présentent, eu effet, que la mention laconique des miracles opérés parle dieu, et elles ont plus de rapport avec les ex-voto suspendus dans les églises par la dévote reconnaissance des croyants d'aujourd'hui qu'avec des documents vraiment cliniques. Ces faits, et beaucoup d'autres que nous omettons, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de la médecine exercée dans les temples; et nous voilà dispensés, par cette courte analyse des trois sources que Littré assigne à la médecine grecque avant Uippocrate, de chercher au delà de l'école de Cos les vestiges dune hygiène scientifique. C'est donc aux enseignements de cette école célèbre que s'attachera d'abord notre enquête, ^pès im coup d'œil jeté sur les institutions anciennes qui nous offrent les

(i) Deuiérononie, chtp. xxviii.

(2) Malgaifae, Uttres sur t hùtoire de ia chùurgie (Gaz. des hôpit, du 23 juin i842).

H PR0LËG0MËNË5.

premières traces d'uoe police sanitaire. Les signaler en détail nous conduirait trop loin, et sans explorer avec Tassurance de quelques-uns de nos devanciers rhistoire hygiénique des Égyptiens, des Phéniciens, des Indiens, etc., essayons seulement d*apprécier la porlée de ce qui a ét^ fait par les Hébreux, les Grecs et les Romains dans Fintérêt de la salubrité.

Depuis que Técole pseudo -historique de Voltaire est prisée à sa valeur, et que les esprits, plus amoureux de vérité que de persiflage, se sont replacés dans la juste perspective du passé, Tlnstitution mosaïque a grandi par toutes ses faces ; on en saisit mieux Tensemble et Tharmonie, grâce aux comipentateurs à haute vue qu'elle a trouvés en Allemagne, et auxquels la France peut ajouter dignement Salvador, Munck et Renan ; mais il reste à en faire ressortir la signification hygiénique. On s*est plus occupé, en eflet, à disserter sur les maladies mentionnées par Moïse qu*à pénétrer, dans leur généralité, les mesures de police sanitaire que ce grand homme a consacrées dans sa législa tion ; elles n'ont guère été envisagées qu'isolément et jugées sous Toptique des idées régnantes. C'est ainsi que l'examen qu'en fait Halle trahit souvent le collaborateur de l'Encyclopédie. Cependant les préceptes sanitaires de la Bible procèdent d'un système de préservation collective, non de quelques conjectures incohérentes; il est aisé de suivre^ dans ses applications, le système de Moïse, et de mettre en évidence le rapport logique qui lie entre elles toutes ses prescriptions : seulement, il faut tenir compte de la nature des seuls moyens d'exécution qui fussent à sa disposition, et qui se résument dans l'intimidation religieuse. C'est pourquoi la prophylaxie biblique se présente enveloppée de rites et de cérémonies qui paraissent étrangers au but hygiénique; mais, en la dégageant de cet appareil, on ne tarde point à reconnaître ce qu'elle a de rationnel et d'utile ; et ce luxe de formes religieuses, cet accompagnement d'obligations en apparence singulières, ne nous hâtons pas de les traiter avec mépris : l'orgueil d'une civilisation supérieure fuusse le point de vue du passé. Dans le système sanitaire de Moïse, le cohen (prêtre) remplit le dernier office : c'est le cohen qui est appelé à constater les premiers signes d'une afliection réputée contagieuse ; le cohen seul a compétence pour la distinguer de toute autre maladie, et la fatale ordonnance de séquestration ne doit sortir que de sa bouche. Le lépreux paraît-il guéri, c'est le cohen qui vérifie son état et prononce, s'il y a lieu, sa réintégration dans la tribu, c'està-dire son retour à la vie civile. Voilà donc un véritable ministère de salubrité publique commis aux hommes du sanctuaire, et c'est dans la religion seule que ces hommes pouvaient puiser l'autorité nécessaire à l'exercice de leurs fonctions. De là l'idée d'impureté attachée à certaines maladies dont le contact pouvait être redouté, ou qui, par leur masque hideux, devaient provoquer, avec l'idée de la contagion, une répugnance et un dégoût universels. L'Idée de purification est corrélative à celle d'impureté ; et comme la maladie, envoyée de Dieu, emporte la signification d'un châtiment, guérir ne suffit po'mt : il faut que le convalescent soit rédimé devant l'Éternel par le cohen.

Le sacrifice da péché complète et consacre le traitement ou les mesures hygiéniques. La nécessité de s'adresser au cohcn pour la rédemption des impuretés corporelles assurait à celui-ci l'ascendant et la vénération dont il avait besoin pour l'accomplissement de son ministère ; en même temps, elle servait de garantie à la réalité des guérisons. La publicité et la solennité des rites n'avaient pas moins d'avantage pour ceux qui en étaient l'objet ; en les replaçant dans les conditions de leur vie antérieure, le cohen écartait par là de leur personne le reste d'appréhension et de répugnance qu'inspire encore le souvenir d'une maladie contagieuse. Le principe de la prophylaxie mosaïque, c'est l'isolement, la séquestration ; et en reléguant le malade hors du camp ou aux portes de la ville, le législateur du désert nous enseigne l'emplacement le plus convenable des ambulances et des hôpitaux. Éloigner les malades^ ce n'est point les guérir ; mais, dans l'intérêt d'une population agglomérée, c'était la seule mesure rationnelle à prendre dans un temps où il n'y avait ni diagnostic ni thérapeutique. Il est dans l'esprit de toute législation sociale de sacrifier l'individu à la masse, imitant en cela la nature, qui veille au maintien de l'espèce ; encore les prescriptions particulières dans l'intérêt des individus malades ne manquent-elles point dans la Bible. Le précepte de l'isolement est largement appliqué par Moïse aux hommes et aux choses dans les cas de lèpre déclarée, d'écoulements gonorrhéiques, de flux menstruel : « Le lépreux en qui est la plaie, aura ses vêtements déchirés, sa chevelure sera en désordre, il sera couvert jusqu'aux lèvres et criera : Impur, impur (1) ! » Après cet acte de notification au public, il est placé hors du camp. Le septième jour de cette rélégation, nouvel examen de la plaie par le cohen, et si la lèpre se confirme, on brûle le vêtement du malade (2) ; puis, après sept autres jours d'eipectation, la plaie est l'objet d'un nouvel examen, et d'autres mesures sont ordonnées suivant l'état où elle se présente. Dans le cas de gnérison, « le cohen sortira hors du camp ; le cohen r^arde, et voici que la plaie de lèpre est guérie au lépreux » {Lévit. , xiv, 3). La période de purification commence; réintégré dans le camp, l'ancien lépreux demeure encore sept jours hors de sa tente {Ibid, , vers. 8). Dans cet intervalle, il a baigné deux fois son corps dans l'eau, il a rasé son poil, sa tête et sa barbe, et nettoyé deux fois ses vêtements. Ces pratiques personnelles se terminent par le sacrifice de délit. Mats l'habitation du lépreux a été déclarée immonde comme sa personne ; elle est l'objet d'une série aggravante de prescriptions : la simple fermeture, l'enlèvement des pierres qui ont été souillées par le malade, le grattage des murs, enfin la démolition (chap. xiv, vera. 35 à US). Dans les cas les plus légers, le cohen se contente de désinfecter la maison avec le sang d'un oiseau égorgé, avec de l'eau vive, avec l'oiseau vivant, le bois de cèdre, l'hyssope et

(!) Léi)it., xni, 45 et sqq.

(t) En Italie et dans d'autres pays méridionaux, on brûle encore aujourd'hui les effets d^habiUement et de couchage qui ont appartenu à des pbthisiques décédés.

0 PROLËGONÊNES.

le fil rooge. Passons Thyssope et le fil rouge à la superstition d'une peuplade des déserts de TÂsie, et reconnaissons que les autres mesures ordonnées par Moise ne sont pas moins avantageuses, moins logiques que la plupart des pratiques usitées encore aujourd'hui dans les lazarets et les quarantaines de l'Europe civilisée. Quoi de plus sage que la séparation prescrite entre homme et femme pendant la période menstruelle et quand Técoulement menstruel venait à se prolonger ? Et ces ablutions répétées qui sont encore en usage aujourd'hui parmi les populations arabes, qui n'en reconnaît l'utilité à une époque où l'emploi du linge était ignoré, dans les sables du désert, sous les rayons d'un ciel ardent? La prohibition des alliances entre les consanguins et les proches ne dénonce-t-elle pas une observation profonde des causes qui déterminent la décadence des races et Tabcltardissement des familles? En choisissant lui-môme sa femme hors de la maison d'Israël, n'a-t-il pas donné à la fois on exemple de tolérance, et le précepte salutaire du croisement des races 7 Dans quels détails minutieux n'entre-t-il pas pour assurer la salubrité des demeures privées et publiques, des maisons et des villes? Il ne dédaigne de mentionner aucune particularité, si infime qu'elle soit, lorsqu'elle peut inQuer sur la santé de tous. Chef d'un peuple nomade dont l'organisation définitive est ajournée jusqu'après la conquête de la terre promise, il sait ^régler un camp dans son assiette hygiénique ; rien n'est omis : (( Tu auras hors du camp un lieu réglé pour les besoins de la nature, et tu porteras avec toi une pique suspendue à ta ceinture, et quand tu te seras accroupi, tu creuseras avec cette pique la terre d'alentour et tu recouvriras les matières dont tu te seras soulagé. » Ce précepte, que le soleil de l'Arabie rendait si ui^ent, e^t oublié aujourd'hui dans ces mêmes lieux où il a été dicté, jusque dans les villes, au grand détriment des populations.

On peut Hre à la suite du Voyage en Orient de Lamartine, dans le récit de Fatalla Sayaghir, qu'une réunion de tribus équivalant à quinze mille guerriers, ayant campé sept ou huit jours dans les mêmes localités avec de nombreux troupeaux, le sol resta couvert d'un tel amas d'immondices, qu'il fut impossible d'y séjourner. Mais ce n'est pas seulement dans les plaines de l'Arabie que la prescription de Moïse est tombée dans l'oubli : les récits des médecins militaires qui pratiquent en Afrique nous apprennent qu'avant les travaux exécutés pour leur assainissement, nos principales villes de l'Algérie présentaient le spectacle des déjections accumulées et des foyers putrides au milieu des ruines. Nous-même avons été témoin d'un semblable état de choses en Morée, dans la citadelle de Navarin, et en 1835, une sous -préfecture de France, Caivi (Corse), s'est offerte à nos yeux dans ces mêmes conditions de repoussante insalubrité. J'ajouterai que si ce précepte de Moïse avait été observé en 1854 dans nos camps de Varna et de Crimée, on y aurait compté une énorme cause d'infection de moins.

Le régime alimentaire ne pouvait échapper à la police du législateur hébreu ; [il ne pouvait ignorer les effets de l'alimentation sur la constitution

des individus comme sur Tayenir physique d'une nation. Dans l'histoire qu'il a tracée des évolutions du genre humain jusqu'à son époque, il fait connaître les extensions successives que la substance alimentaire a reçues ; il nous montre rtionime passant de la nourriture la plus simple à la multiplicité des aliments, mais pris encore en grande partie parmi les végétaux, auxquels il ajoute le lait Dans une période plus avancée, les exigences de l'organisme se sont augmentées : ia chair des animaux, les liqueurs fermentées, les assaisonnements de différentes espèces, ont pris place sur sa table. Quelle est la portée hygiénique des séries nombreuses de prohibitions alimentaires qui sont consignées dans la BiUe? Halle déclare ne point la comprendre assez (1) ; il conçoit seulement Tuiilité de la prohibition du porc, sujet, dit-il, à une altération du tiasQ graisseux très-anaiogue à la dégénérescence lépreuse (2). Il faut chercher plus haut, ce nous semble, la pensée du législateur hébreu : placé dans raitomative d*éuerver son peuple par une diététique exclusivement végétale, ou de tolérer» sous un climat qui punit tout excès, l'usage désordonné de toutes les matières alimentaires, il a pensé qu'une règle même arbitraire répondrait mieux à rintérét de la santé générale ; les restrictions dont il a frappé U nourriture animale ont eu pour eflei de tempérer, par un juste mélange des substances organiques des deux règnes, le régime des familles, de pourvoir dans une mesure constante à la vigueur des générations, et de faciliter en même temps l'œuvre d'une civilisation progressive dans le silence des appétits grossiers et des passions farouches que fomente l'usage prédominant des viandes. Il laissait aux Hébreux assez de latitude pour satisfaire à cette autre loi de l'aliiiientation, à savoir, la variété. La diététique mosaïque établit, non l'uniformité, mais la régularité du régime ; et loin de nous associer au reproche que lui fait HalIé, nous attribuons à ce régime, fidèlement observé de génération en génération, l'immunité singulière dont les Juifs ont souvent joui au milieu dos épidémies meurtrières, et qui au moyen âge attirait sur eux les accusations les plus absurdes, les persécutions les plus atroces. Il est une pratique instituée par Moïse, et dont la valeur hygiénique a été constatée avec plus de raison : c'est la circoncision, stigmate héréditaire des enfants d'Abraham, marque étrange, si nous l'envisageons avec nos habitudes et nos idées du xiA"* siècle, de l'alliance que Jéhovah a amclue avec eux. On sait ce que Voltaire a dépensé de maligne érudition pour enlever aux Juifs la priorité de ia circoncision. A la vérité, Hérodote rapporte qu'elle était pratiquée par les l'^gyptiens. La première circoncision que la Bible mentionne, et qui fut faite par Abraham, remonte à 1900 ans avant l'ère commune; Hérodote écrivait i/tOO ans après Abraham : de cet intervalle de quatorze siècles, Malgaigne(3} conclut à la priorité de la circoncision en faveur des Hébreux. Quoi qu'il en

(1) Italie, Hygiène ou Fart de conserver la santé. Paris, 1806. (2; Dict, des sciences médic.^ t. XXII, p. 513. (3) Malgaigne, loc. cit., n<^ 51.

soit, Philon dit que la circoncision présene la partie d*une certaine maladie inflammatoire qu'il appelle le charbon ; ce charbon désigne la gangrène du pénis, l'une des terminaisons du phimosis et du paraphimosis. Si nous rapprochons cette opinion des passages cités de la Bible (Lévit., xv), où il est question des écoulements impurs, cause ordinaire des accidents qui nécessitent parfois encore une opération très-analogue à la circoncision, on ne répugnera pas à admettre un motif de prophylaxie dans cette ordonnance, tout en la considérant en même temps comme une institution politique, un signe de nationalité (1). Enfin, un autre intérêt de salubrité publique se trouvait garanti par Tusage des embaumements, que les Hébreux paraissent avoir emprunté des Égyptiens. On lit, chapitre l, versets 2 et 3 de la Genpse : « Joseph ordonna à ses esclaves les médecins d'embaumer son père ; les médecins embaumèrent Israël Quarante jours se passèrent ainsi, car autant de jours étaient employés par les embaumeurs... » Hérodote (liv. II, chap. XXYI) fournit un bon commentaire de ce passage de la Genèse. Quoiqu'il ait écrit environ douze siècles après la mort de Jacob, l'immobile Egypte présentait encore de son temps les piêmes mœurs, les mêmes pratiques qu'à l'époque des patriarches. Cet historien nous apprend qu'il y avait en Egypte certaines personnes chargées par la loi de faire les embaumements et qui en faisaient profession. L'opération complète durait soixante et dix jours. Il donne des renseignements curieux sur la manière dont ils y procédaient, ainsi que sur les rites funèbres des Égyptiens, rites dont on trouve encore des traces dans les cérémonies actuelles des Israélites modernes. Tout le monde

(1) D'après les articles publiés dans V Encyclopédie méthodique et dans le Diction^ naire des sciences médicales. Halle refuse a la circoncision tout motif de salubrité, se fondant sur ce que les habitants de l'Arabie et de la Syrie ne sont sujets à aucune incommodité qui ait son siège dans les parties retranchées. Il argue encore de la pratique de cette opération dans l'île de Madagascar, parmi des nations qui ne paraissent avoir aucune notion du judaïsme ni du mahomélisme. Mais reste une question que HalIé ne résout pas. Pourquoi ces nations pratiquent-elles donc la circoncision? Infirmer par des assertions plus ou moins exactes les solutions données, ce n'est point en fournir une nouvelle.

Les médecins militaires qui ont exercé dans les corps de troupes, et qui y ont passé ce que l'on affile des revues de propreté, comprennent mieux l'utilité de la circoncision ; on ne saurait s'imaginer, en effet, dans quel degré de saleté la plupart des soldats laissent leurs parties génitales^ et particulièrement le gland, lorsqu'il est entièrement recouvert par le prépuce ; entre le prépuce et le gland s'amasse la matière sébacée, jusqu'à former des couches épaisses et blanchâtres qui tapissent entièrement l'extrémité du pénis : rien de plus rebutant que cette sorte de malpropreté. L'incurie des soldats, vainement gourmandée par les médecins, se retrouve dans les classes inférieures. A cette condition, joignez l'influence d'un climat brûlant, tenez compte du défaut absolu de linge, de l'absence de toute espèce de traitement médical pour les cas de maladie, et voyez si tous ces motifs réunis n'expliquent point l'établissement de la circoncision dans un but de prophylaxie.

sait que des cadavres embaamés d'après ce procédé se sont conservés jusqa*à nos jours, et en développant plusieurs de ces momies à Paris, on y a surpris les papyrus et les ingrédients aromatiques indiqués par Hérodote. Chez un peuple gardien aussi fidèle des uraditions que le sont les Juifs, les pratiques actuelles sont une légitime base d'inductions rétrospectives; or il est difficile de rencontrer à un plus haut degré que chez eux la piété des sépulcres et la religion de la mort ; leurs cimetières remplissent toutes les conditions d*une sévère hygiène et d'une sainte commémoration : nous en concluons volontiers à Texcellence de Tiustitution funéraire chez leurs ancêtres. L*Égypte moderne n'en est plus là, et, comme Pariset l'a si bien signalé, les tombeaux des pères, infiltrés parles eaux du Nil, se convertissent en autant de foyers pestilentiels pour les enfants (1).

Loin de nous la prétention d'avoir retracé en ce peu de lignes l'ensemble des dispositions hygiéniques qui sont .consignées dans les livres mosaïques : ce serait la matière d'un ouvrage, non une page d'introduction; mais nous dési* rons avoir montré sous leur véritable jour des institutions et des mœurs qui, créées il y a plus de trois mille ans dans le désert de l'Arabie, ne peuvent être appréciées sainement avec les idées modernes et les mœurs de notre société occidentale. Une raison sublime vivifie toutes les parties de l'édifice mosaïque; mais toute raison n'opère que sur le terrain où elle se trouve fixée et avec l'instrument que lui fournit son époque. Admirons la puissance avec laquelle le législateur hébreu embrasse tous les détails de l'économie sociale et l'unité d'action qu'il y établit; tout converge vers la divinité, tout émane d'elle : la maladie, la guérison, l'impureté, la rédemption par le sacrifice et par l'iiolocauste. Au moyen de cette fabulation, le cohen devient le gardien de la salubrité publique, l'hygiène a sa sanction dans la religion, et une multitude indocile, sans cesse frémissante sous le joug, un peuple d'esclaves émancipé d'hier, et qui parfois se prend à regretter l'oignon d'Egypte, subit sans murmure les rigueurs d'une discipline sanitaire qui s'étend jusque sur les détails secrets de la vie domestique.

Au lien de réfléchir sur Torganisalion complexe de la police médicale chez les Hébreux, on se contente d'en efileurcr quelques parties, non sans offense critique, et l'on s'arrête avec un enthousiasme de collège devant les institutions de la Grèce antique, notamment devant celles de Lycui*gue, qui semblent une lutte perpétuelle contre la nature. Les anciens de la tribu prononçant sur le sort du nouveau-né, et le livrant à une mort immédiate s'il leur paraissait trop faible pour devenir un citoyen mile, les femmes assujetties aux

(1) Pariset, Mémoire sur les causes de la peste. Paris, 1837, in-18. Les cimetières de Constantinople, placés et pour la plupart resserrés entre les habitations, témoignent de *" l'ineurie et de l'ignorance des Turcs en matière de police sanitaire : inhumations presque superficielles, ouvertures pratiquées vers la tête à chaque tombeau, terres mal tassées, entraînées, fooiUées par les eaux pluviales, tombes crevassées ou à découvert, ossements épars, méphitisme à distance, etc.

exercices d'une éducation disproporiionnée avec les forces de leur sexe, Tenfaut enlevé à Tâge de sept ans à la tutelle de ses parents, la fameuse sauce npire pour base de Talimentation publique, la proscription des arts, rabsor|>tion de toutes les facultés physiques et morales dans un patriotisme fanatique et belliqueux, sont-ce là des créations de sagesse qui méritent d'être opposées à rœuvre de Moïse? et quelle empreinte ont-elles laissée à l'humanité? Un trait surtout nous frappe dans la société de ces temps comparée à Tinstitulion mosaïque, c'est l'usage reçu chez les premiers peuples de la Grèce, les Thébains exceptés, et plus tard chez les Romains, d'abandonner la vie des enfants nouveau-nés à l'arbitrage des parents ou des anciens de la tribu. Cet usage n'a point choqué les plus nobles intelligences de l'antiquité. Platon va jusqu'à reprocher à Hérodicus d'avoir enseigné par son exemple la longévité aux constitutions valétudinaires, sous prétexte que le soin d'une santé débile éloigne l'homme de la vertu et le rend à charge à la patrie! {RépubL, liv. III.) Il ignorait que des constitutions en apparence chétives recèlent une puissante vitalité, que des organisations qui naissent faibles se consolident par le bienlait de l'éducation : si l'arrêt prononcé par le disciple de Socrate eût reçu son exécution, que de génies étouffés au berceau^ que d'existences devenues glorieuses écrasées dans leur virtualité I Opposez les coutumes d'une société qui avait atteint l'apogée de sa civilisation aux ordonnances bibliques : l'avantage reste aux tribus encore barbares du désert de Sinaï, et la circoncision semble une aménité à côté de ce monstrueux arbitrage institué autour du berceau. liCS gymnases et les bains sont assurément ce que l'hygiène publique des Grecs et des Romains nous présente de plus remarquable, et cette double institution brille d'autant plus dans leur histoire qu'elle manque davantage à la nôtre. Ils savaient apprécier les bienfaits d'une gymnastique rationnelle et la multiple bénignité des bains. Quand Homère fait dire à Ulysse : « Les bains n'ont plus de charmes pour moi » [Odyssée, chant XIX), il nous fait comprendre l'importance qu'ils avaient dans la vie des anciens; il nous montre encore Hector ne prenant sa nourriture qu'au sortir du bain, et la princesse Nausicaa se baignant dans les eaux d'un fleuve. Les principales villes de la Grèce possédaient de grands édifices destinés aux bains et ouverts à toutes les classes de la popu^ lalion. Les Spartiates, dans la crainte de s'amollir, en usaient avec plus de réserve, mais ils s'en dédommageaient par la fréquentation de l'éluve sèche, d'où le nom de Lacojiictim donné par les Romains à la portion de l'édifice employée à cette sorte d'élu ve. Chez ces derniers, les bains publics reçurent un somptueux développement : les ruines des bains de Néron, d'Agrippine, de Dioclétien, de Titus et de Trajan, témoignent de la magnificence avec laquelle ils étaient construits. Il n'en existait point pour le public avant le règne d'Auguste : Mécène en fit élever un dont l'accès était livré au peuple moyennant une obole (Perse, Satyr, , IX) et à des heures fixées par la loi. Anlonius Musa ayant réussi à guérir Auguste par les bains froids, la vogue s'en établit; on fit vanité de s'immerger dans l'eau la plus froide, et l'on vit

HISTORIQUE. li

un philosophe, Sénèqne, se glorifier de ses exercices de nageur par la température des calendes de janvier^ comme on vit les courtisans de Louis XIY se procurer artificiellement des fistules à Tanus pour capter les sympathies du maître. La natation était considérée comme un des éléments d'une éducation libérale ; on stigmatisait un ignorant par ce dicton : Neque litteras didicit nec naJtare. Sous Jostinien, il y avait, au témoignage de Thistorien Procope, 815 bains particuliers et publics, 1352 grands bassins ou réservoirs, 15 nym* phées, 5 naumachies, etc., alimentés par 14 aqueducs (1). Aux bains s'ajoutaient, chez les Romains, d'autres pratiques qui se retrouvent encore aujourd'hui dans les bains des Orientaux, notamment en Turquie, en Algérie ; elles constituaient autant de spécialités exercées par des esclaves et qu'expliquent assez leurs titres : fricatoresy trnctatores, aiipiiarii, ptcatrice^, olearii\ iinctores. Les onctions étaient déjà en usage chez les Grecs : o On fit couler, dit Télémaque, des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. » Un vieux soldat, interrogé par Auguste sur les moyens qu'il avait employés pour se c/)nserver : • Extus oleo, inttis mulso», fut sa réponse. De nos jours les Turcs ont pour le bain d'étuve une prédilection qui nous a paru contribuer à leur détérioration ; les médecins qui pratiquent à Coiistantinople n'hésitent pas à la considérer comme une des causes de la chloro-anémie, si fréquente chez les femmes turques. Volney l'explique par un motif plus humain qu'hygiénique : « La loi du Koran, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal, est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qn'ils attachent à l'exécuter en devient un autre qui u'est pas moins efficace (2). » Les Russes possèdent encore aujourd'hui des bains publics ; nous aurons occasion de signaler le mode suivant lequel ils les emploient. La France en a conservé jusque vers la fin du xi* siècle. Desparts, médecin de la Facnlté de Paris, faillit devenir la victime du ressentiment |K)pulaire, pour avoir recommandé aux magistrats de défendre les bains, à cause d'une affection pestilentielle qui sévissait alors. Dans le xiir siècle, on faisait encore baigner les personnes qo'on invitait à dîner; on faisait prendre un bain aux chevaliers avant la cérémonie de leurs armes, et Louis XI se rendait publiquement au bain, suivi de toute sa cour, au sortir de la représentation des niystères (3).

La gyinastique, dont l'origine remonte à rinstitutioii des jeux olympiens, a occupé une place importante dans l'existence publique et privée des anciens. Médecins, législateurs, philosophes, y tournaient leur attention et la faisaient a)ncourir au maintien de la santé, au développeinent des vehns guerrières, à la régularité de la vie physique et morale; elle était la base d'un système régulier d'éducation physi(|uc auquel étaient souihises les populations libres de la

(1) Mém, de rAcad, roy. des inscript. et belles-lettres^ t. XVI, p. 122.

(2) Volney, Voyage en Syrie et en Egypte, t. ï, p. 226.

(3) Girard, Recherches sur les étahlisseffients de bains publics (Ann. d'hygiène^ l'««érie, t. VU, p. 20 et suiv.).

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Grèce. De celles-ci elle passa aux Romains, qui élevèrent des gymnases splendides. La vogue amena Tabus; Tabus amena le discrédit : l'émulation des jeux publics se perdit; les esclaves et les gladiateurs remplacèrent la jeunesse dans Tarène, et le sang coula pour Tamuscment de Rome dégénérée.

Il existait chez les Romains d'autres institutions, d'autres coutumes qui ont dû exercer une heureuse influence sur la santé publique. Nous ne parlerons pas de rhabitude qu'ils avaient, en arrivant dans un pays nouveau, d'apprécier, par l'inspection des viscères des animaux, la qualité des eaux et des productions du sol. Rien de plus exact que le rapport qui existe entre le bon état des organes digestifs cliez les herbivores et la nature des pâturages : un entozoaire de la classe des trématodes (le distome hépatique) se développe dans le foie des moutons qu'on nourrit, pendant quelque temps, d'herbages aqueux; l'humidité de l'habitation dispose le porc è la ladrerie ; les cysticerques se produisent en fouie chez les lapins par l'effet de la môme cause. L'apparente superstition de cette pratique couvrait donc un but vraiment utile. Sous le nom d'édiles, ils avaient une magistrature municipale qui veillait à la salubrité des habitations et des villes (1) : ce qui subsiste encore des

(1) Les fragments qui nous sont consenrés àe la Tabula Heraciiensis nous donnent une idée des soins minutieux que le magistrat prescrivait pour l'entretien de la voie publique, pour la circulation des voitures, etc. 13 n passage de cette loi ou de ce règlement nous apprend que les vidanges s'effectuaient la nuit, et que des voitures servaient, comme aujourd'hui, i cet usage : « Que plaustra noctu in urbem inducta erunt, qu6 minus ea » plaustra inania, aut stercoris exportandi causa, etc. » (Voy. Institutes de Justinien, traduites par Blondeau, t. Il, p. 81 et suivantes.) On trouve encore des prescriptions touchant la sûreté de la voie publique, et des dispositions pénales contre les déjections, dans Vedicti prœtoris sententiœ quœ supersunt(lbid,, p. 90). Le respect des tombeaux était aussi garanti par la loi. Auguste créa une administration particulière pour la construction et pour l'entretien des aqueducs, et en fit une magistrature honorable dont le chef avait le Utre de curator aquarum. L'eau amenée par les aqueducs était l'objet d'un impdt et la source d'un revenu important pour l'État, sous la dénomination de vtictigale.r aquœductibus, ou bien vectigal formœ {formœ^ tuyaux) (voyez le Mémoire de M. Dureau de la Malle sur la distribution des eaux dans l'ancienne Rome, Comptes reti/ius de FAcademie des sciences^ t. XVÎ, p. 363). Sous les empereurs Nerva et Trajan, Rome recevait déjà un immense volume d'eau, et le distribuait dans ses divers quartiers, à des niveaux différents, au moyen de neuf dérivations, dont six prises dans la vallée de l'Anio. Les ingénieurs romains n'ignoraient point la théorie du siphon : trois anciens aqueducs de Lyon, notamment celui du mont Pila, construit par ordre de l'empereur Claude, né à Lyon, an présentent l'application. Six cents ans avant J. C, Tarquin TÀiicien fit construire la grande cloaque {cioaca maxtma)^ canal souterrain du Forum jusqu'au Tibre. Plus tard, d'autres égouts, pour les usages privés, circulèrent sous les voies publiques, convergeant vers la grande cloaque où ils déchargeaient les immondices de la ville ; des ouvertures ou regards (meatus) y étaient ménagés de distance en distance. Au rapport de Pline, Agrippa y fit passer d'énormes masses d'eau pour en assurer le nettoyage. La police des égouts appartenait, avec celle des rives du Tibre, à des curatorcs cloficat^rnuy sous les auspices de rédiUté.

aqueducs, des égouts qu'ils faisaient construire, nous donne une idée de Texcellcnce de leur administration. Des édiles particuliers, créés par César sous le titre de céréales, assuraient les approvisionnements publics. Les lieux d'inhumation étaient fixés hors des villes. Les inconvénients d'une exposition mauvaise des cités n'échappaient point aux anciens. Yitruve rapporte que la ville de Salapa, placée d'abord au nord-ouest d'un marais {Salaptna palus)^ dont elle recevait les émanations délétères, fut transportée à quatre milles au delà, au sud-est du marais, auquel Hostilius fit procurer un écoulement vers la mer. Il n'a pas tenu à Jules César et à son successeur Auguste que les marais Pontins ne fussent à jamais desséchés. Enfin, le grand nombre de leurs expéditions lointaines, l'étendue de leurs conquêtes, la stabilité de leurs colonies, prouvent que les Romains s'entendaient à faire mouvoir des masses armées à travers les climats les plus différents, sans payer un tribut considérable aux maladies qui se déclarent dans les grandes réunions d'hommes. De nombreuses légions ont franchi les mers, parcouru le monde ancien, depuis les déserts arides de l'Afrique jusqu'aux forêts de l'âpre Germanie, et il ne paraît point que les épidémies meurtrières aient fréquemment arrêté leur marche. Cependant leurs soldats portaient, outre leurs armes pesantes, leur nourriture pour plus de quinze jours, tout ce qui était à leur usage, tout ce qu'il faut pour se fortifier; et quant à leurs armes, ajoute Cicéron (1), ils n'en sont pas plus embarrassés que de leurs mains. Comment auraient-ils joui d'une pareille immunité, si une police de salubrité, secondée par une discipline sévère, ne les eût garantis contre les causes extérieures de destruction et contre leurs propres excès (2) ?

Entre les institutions de l'antiquité et celles des modernes, le christianisme établit une différence profonde. A part les idées de quelques philosophes et de quelques législateurs, la civilisation ancienne est matérialiste ; elle a pour objet le perfectionnement des facultés physiques, le triomphe de la force matérielle. Le christianisme, au contraire, déclare la guerre au corps, ennemi de l'âme ; il combat les instincts et les appétits de la matière organisée qui sert de prison passagère à l'être humain. Telle est, en effet, l'éternelle opposition des éléments de notre nature, qu'une juste pondération entre la vie morale et

(1) Cicéron, Tuscui., Uv. IL

(2) Pringle {Malad. des armées^ préface) noie le silence des historiens sur les maladies des années romaines. En Germanie, le scorbut (Pline le naturaliste); en Sicile, une maladie pestilentielle (Tite-Live), et au siège de Syracuse, une autre affection analogue avec flux de sang (Diodore de Sicile) : tels sont à peu près, d'après Pringle^ les seuls renseignements de ce genre qui nous aient été laissés. Montesquieu explique ce laconisme des historiens : « On ne remarque pas, dans les auteurs, que les armées romaines^ qui fiûuient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu'il arrive presque continueUeroent aiyourd'hui que des armées, sans avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne. » (Grandeur et décadence des Romains ^ cbap. U, p. 135, édit. Tracy^ 1822.)

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la vie corporelle semblé un problème presque insoluble ; il f»ul que Fesprit triomphe aux dépens du corps, ou que le corps prospère au détriment de Fesprit Mais en même temps que la loi du Christ fait prévaloir la spiritualité et suggère un régime en rapport avec ce but, elle fait respecter la vie individuelle en montrant, sous Fenveloppe du corps, quelle qu'elle soit, des âmes égales par leur origine, égales par leur destination, égales par les prérogatives de riinmorlaliié. Aussi l'Hygiène moderne ne s'adresse ni à une nation, ni à une classe d'individus; elle applique dans l'ordre physique la parole du Christ : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés. » Les institutions qui distinguent la société moderne sont conçues dans Fintérêt de ceux qui souffrent de misère ou de maladie, non au profit de ceux qui p(»sèdent assez de loisir et de sanié pour passer la plus grande partie de leur journée dans les exercices du gynmase ou sous la main huileuse et caressante des unctores. Quant à la diététique spéciale de l'élise, elle n'a rien qui blesse les lois physiologiques. Le carême, correspondant à une saison transitoire, repose les organes digestifs suractivés par la nourriture principalement animale de l'hiver et les prépare à Fépreuve des chaleurs ; les asiles monastiques, dont le nombre est réduit de nos jours, n'ont pas toujours été des antres de corruption, n'en déplaise à leurs adversaires systématiques; beaucoup de ces établissements ont été des écoles de tem|>érance et de travail. En voyant l'accroissement rapide de la population européenne, on pourrait croire qu'ils entraient dans un système de compensation rationnelle. Il est certain que las États protestants regorgent d'une population exubérante, cause aggravante de détresse, quand ils ne réussissent à s'en débarrasser par voie d'émigration coloniale. D'ailleurs les natures exaltées ou mélancoliques qu'attire la solitude des couvents ne sont pas, au point de vue physiologique, des éléments désirables de reproduction ; la race humaine gagne peut-être à leur élimination.

Dans notre France toutefois, l'induence de la civilisation romaine s'est prolongea Pendantquatre siècles d'occupation, les institutions des conquérants furent celles de la race conquise; les mesures de police sanitaire qu'ils avaient introduites furent maintenues par les premiers rois, comme le témoignent leurs capitulaires, et notamment ceux de Cliarlcmagne ; mais les traces de civilisation antérieure s'effacent par degrés, et bientôt les seuls monuments d'hygiène publique que la France présente sont les léproseries destinées à recevoir les individus atteints de la lèpre, d'élépliantiasis des Arabes et d'autres maladies contagieuses (|ui se répandirent sur l'Europe à la suite des croisades. Au XIII'' siècle. Matthieu Paris ne compte pas moins de deux mille léproseries en France, et porte à dix-neuf mille le nombre de celles qui existaient à la même époque en Europe. Dans le siècle suivant (1350), Jean II, surnommé le Bon, créa une véritable police de santé, bien imparfaite à la vérité, et dont quelques dispositions prouvent dans quelles conditions d'insalubrité était tombée la cité ; l'édit royal de 1350 eut le mérite de provoquer des recherches et

de nouvelles ordonnances relatives à l'hygiène publique. Le progrès fut médiocre jusque vers la dernière moitié du xvii" siècle, où la Reynie, en régénérant la police générale de Paris, soumit aussi à cette révision la police de santé. A ce magistrat revient Fhonneur d*avoir donné le premier exemple d'une convocation de médecins {2U mars 1668) pour délibérer sur une question d'hygiène publique relative à la fabrication du pain. La carrière ouverte par la Rcynie ne resta point stérile ; la surveillance sanitaire s'étendit de plus en plus; elle se porta successivement sur les professions nuisibles, sur les épizooties, sur les secours à administrer aux noyés, etc. La province imita l'exemple salutaire de Paris : Tinlendant de police de la ville de Lyon publia deux ordonnances (1737 et 1739) ayant pour objet d'arrêter la propagation ddiJa morve des chevaux; Marseille prit, en 1730, des mesures énergiques pour se défendre contre l'invasion de la peste d'Orient. Ainsi s'étendit en France» par des efforts d'abord isolés, puis plus généraux et plus suivis, un ensemble de dispositions hygiéniques qui se complètent par le progrès du temps et de la science. L'année 1 770 est signalée par une création qui immortalise le souvenir de l'échevin Pia : la capitale est dotée d'un service régulier de secours aux noyés et aux asphyxiés. Quelques années plus tard, l'érection de la Société royale de médecine apporte à l'autorité l'appui d'un conseil compétent; les rapports qu'elle a fournis sur une foule de questions capitales de salubrité, telles que les épidémies et les endémies, les épizooties, les ateliers malsains, l'éducation physique des enfants, le méphitisme des fosses d'aisances, l'état des voieries, les qualités des boissons et des aliments, etc. , attestent l'heu* reuse direction de ses travaux, non moins que la sollicitude du pouvoir qui les provoquait

Depuis cette florissante époque de l'hygiène publique jusqu'en 1802, la seule institution importante qui s'élève est celle du Conseil de salubrité de Paris (1). Mais cette création a été décisive; elle inaugure une période d'améliorations et de progrès multiples qui se continue au grand profit de la capitale et pour l'exemple de toutes les nations civilisées.

C'est sur la proposition de C. L. (^det-Gassicourt que le premier préfet de police, Dubois, réunit en corps, sous ce titre, les savants qu'il avait l'habitude de consulter dans les affaires relatives à l'hygiène publique. Composé primitivement de quatre membres avec des attributions qui comprenaient l'examen des boissons, des manufactures ou ateliers insalubres, des épizooties, et, plus tard, la visite des prisons et la direction des secours publics, il est formé aujourd'hui de dix-huit membres titulaires, sans compter les membres honoraires choisis parmi les fonctionnaires dont les attributions touchent de près ou de loin à l'hygiène publique, et il a pour mission toutes les enquêtes d'hygiène publique, l'examen sanitaire des halles et marchés, des cimetières,

(i) Toyez, sur cette institution, deux Rapports faits successivement par Parent-Duchâtelet et Mare {Ann, d'hygiène, V série, t. XI, p. 243 ; t. XYIII, p. 5 et suiv. ; t. XLIII,

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des tueries, des voiries, des chantiers d'équarrissage, des amphhhéàtres de dissection, des fosses d'aisances, des vidanges, da curage des égouts et des puits, des bains publics, des dépôts d*eaux minérales ; la visite des prisons, les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, les indications relatives aux épidémies, la statistique médicale, Télaboratiou des tableaux de mortalité, Tassainissement des ateliers et des lieux publics, les moyens de prévenir ou de combattre les inondations, Tamélioration des procédés industriels nuisibles à la santé publique, la répression du charlatanisme, la détermination des meiU leurs modes de chauffage, d'éclairage, de nettoiement et d'évacuation des boues; l'analyse des remèdes saisis, des boissons falsifiées et l'examen des vases suspects. De 1829 à 1839, il a statué^ par voie de rapport, sur/!i(i31 questions. Les principales villes de nos départements imitèrent, mais lentement, Texemiile de Paris : Lyon en 1822, Maraetlle en 1825, Lille et Nantes en 1828, Rouen et Bordeaux en 1831. Le 30 novembre 1836, TAcadémie de médecine fut invitée par le gouvernement à préparer un plan général d'établissement de cx)nseils de salubrité départementaux, plan qui a suggéré quelques-unes des dispositions du décret du 18 décembre 18^8, portant organisation des conseils d'hygiène publique et de salubrité. Nous renvoyons à ce décret et au rapport qui le précède, ainsi qu'à l'arrêté ministériel du 15 février 18/!(9, à la circulaire du 3 avril 1869 aux préfets, à celle du 3 mai 1851, accompagnant l'envoi d'instructions sur les attributions et les travaux des conseils d'hygiène publique et de salubrité, de ces instructions même qui, préparées par Ambroise Tardien et discutées par le comité consultatif de Paris, présentent un programme complet d'hygiène publique approprié aux vues pratiques du gouvernement et aux besoins d'une statistique vraiment utile. Ces documents, complétés par un décret du f février 1851, donnent une idée complète de l'état sanitaire de la France, telle qu'elle est instituée pour l'avenir : des conseils d'hygiène publique et de salubrité dans tous les arrondissements, des commissions sanitaires aux chefs-lieux de canton, les uns et les autres reliés à des conseils départementaux; ceux-ci correspondant avec le comité consultatif supérieur qui remplace, auprès du ministère du commerce, l'ancien conseil supérieur de santé créé par l'ordonnance royale du 7 août 1822, avec des attributions trop restreintes. La loi fait entrer les médecins, les pharmaciens ou les chimistes et les vétérinaires pour une juste proportion dans la composition des nouveaux conseils, où elle appelle aussi les notables agriculteurs, les industriels^ les ingénieurs de mines et des ponts et chaussées, les administrateurs, etc. Ce logique ensemble, qui constitue une sérieuse tutelle de la santé publique, ne fonctionne pas encore sur tous les points du pays ; mais on comprend les espérances qu'il a fait naître. Les anciens conseils départementaux qui avaient déjà marché dans la voie de l'hygiène publique ont continué d*y marcher; d'autres s'y sont engagés, et ce mouvement finira peut-être par se généraliser. S'il n'en advenait ainsi, il faudrait imputer ce demi-succès à deux causes principales : l'' i'insuflSsance des communications des conseils locaux

avec leur centre légal à Paris ; 2° surtout le caractère purement consultatif des attributions conférées aux conseils de tous les degrés. I^ est rinfirmilé de Tinstitution sanitaire en France dans Tordre civil comme pour l'armée ; elle dérive du rôle qui est fait à la médecine elle-même dans notre système d'administration publique. Tandis qu'en Angleterre, en Allemagne et dans d'autres pays, une initiative réelle est assurée aux médecins investis de charges sanitaires, leur intervention en France est subalternisée ou absorbée par l'élément administratif, qui décide et agit. Il est permis d'espérer pour la médecine un rôle plus efficace, fondé sur la réunion du savoir et de l'initiative, de la compétence et de l'autorité.

L'Ang^terre possède deux institutions d'une haute importance, une admi- Bistritioa spéciale qui, sous le nom de Register's office^ rassemble les matériaux d*iuie vaste statistique médicale et en fait le dépouillement; et le General Board of Health, établi en 1868 par un acte du parlement, conseil général de santé pourvu d'une initiative presque illimitée, notamment du droit de procéder, par l'envoi d'un inspecteur, à des enquêtes sanitaires dans toutes lesvilles où le chiffre des décès dépasse 23 sur 1000, et d'y prescrire en conséquence des mesures provisoires qui sont ultérieurement portées à la sanction du parlement. La Belgique en 1836, et la Sardaigneen 1867, ont adopté un système d'administration sanitaire qui ne diffère pas essentiellement du nôtre. La Turquie elle-même a subi l'impulsion de la France en admettant et en instituant elle-même^ dans les stations insalubres du Levant, des médecins sanitaires chargés d'informer leurs gouvernements respectifs des vicissitudes de la santé publique, et souvent de provoquer les mesures de préservation ou les travaux d'assainissement. Un conseil de santé central fonctionne à Constantinople sous la présidence d'un haut dignitaire, avec la collaboration des délégués médicaux des diverses légations européennes. Le délégué de la France a été pendant vingt ans M. Fauvel, qu'il suffit de nommer pour rappeler d'éminents services, et nous avons pu apprécier en Orient l'inQuence réelle que cette institution y exerce, surtout à Constantinople. En Turquie comme en Algérie, c'est par la médecine et Thygiène que la civilisation s'insinue et se propage.

A côté des institutions permanentes, rappelons la conférence sanitaire internationale qui, sous les auspices de notre gouvernement et par l'impulsion du représentant français, Mêlier, a préparé pour un avenir peut-être prochain l'unité de législation et de réglementation en matière de lazarets et de quarantaines; le congrès d'hygiène publique qui s'est tenu à Bruxelles en 1851 et en 1852, et où toutes les grandes questions relatives à cette science ont été posées en termes précis, discutées sobrement et résolues avec sagesse dans la mesure des connaissances acquises; le congrès de statistique qui, il y a quelques années, à Paris, a touché, par plusieurs discussions et rapports, aux intérêts sanitaires des populations. Il serait surtout injuste d'oublier une source de documents et de faits, les Annales d'hygiène publique et de médecine légale^ où nous avons largement puii>é, et qui n'ont pas peu contribué à répan- M. LÉVY. Hygiène, 5« Éon. l. — 2

dre les notions justes, à encourager les administrations sanitaires. L*ouvrage récent de notre savant ami, Â. Tardiou, leur oiïrc la facilité des recherches et les clartés d'une judicieuse exégèse (1). L'hygiène industrielle de notre laborieux ami, Maxime Yemois (2), les rapports du Conseil de salubrité de Paris, ceux du Comité d'hygiène des hôpitaux civils de France, les publications de Payen, Chevallier, Guérard, etc., quelques ouvrages importants d'hygiène municipale et de topographie, tels que ceux de Tourdes et Stœber pour Strasbourg, de Polinière et Montfalcon, Marmy et Quesnoy pour Lyon, etc., voilà autant de sources d'informations qui n'existaient pas lors de la 1'** édition de ce traité.

Quelle influence l'hygiène a-t-elle exercée sur nos mœurs, sur nos coutumes 7 Au premier abord, on serait tenté de la nier. Quoi de moins hygiénique que nos usages, et j'allais dire que nos institutions? Vêtements, nourriture, récréations, habitudes domestiques, obligations sociales^ toute notre existence d'aujourd'hui, flottante et travaillée, ressemble à une gageure : on dirait que nous avons entrepris de nous conserver à rencontre de toute règle de consertation. La mode nous étreint de ses caprices et nous condamne à changer tous les six mois la forme de nos vêtements ; la fraude assiège nos tables et frustre nos organes des matériaux qu'ils réclament, si elle ne les convertit en poison ; les institutions publiques de l'antiquité, telles que le forum, les thermes, les palestres, les théâtres nationaux en plein air, ces institutions qui exerçaient et reposaient tour à tour, dans un ordre harmonieux, les facultés physiques et morales d'un peuple, ont fait place à des systèmes qui annulent la vie publique ou la concentrent dans une sphère de stériles passions et d'irritantes puérilités (3). L'industrie, en dotant certaines classes d'un surcroit de jouissances et de bien-être, place une partie de nos populations sous l'atteinte permanente des causes morbifères d'un nouveau genre, multiplie dans l'atmosphère de nos cités les foyers d'insalubrité. L'éducation intellectuelle, forcée de s'élever et de se dilater a?ec les connaissances qui lui servent de fondement, monte le cerveau de notre jeunesse au ton d'une fiévreuse assimilation. Le génie, condamné à créera la suite des littératures antérieures qui ont épuisé les sources de la pensée ou les nouveautés de la forme, se tourmente dans les jeux d'une maladive fantaisie, et répand sur les esprits qui lui demandent le pin quotidien de leur lecture l'ardeur de ses conceptions malsaines. Tel est le moment hygiénique de notre société^ sans compter les mutations politiques et le déplacement violent des intérêts, deux conditions assez peu favorables au paisible balancement des santés.

(1) Tardieu, Dictionnaire cT hygiène publique et de snluht'ité. Paris, 1852-1854, 3 vol. — 2* édit., augmentée. Paris, 1862, 4 vol. in-8.

(2) Max. Vcrnols, Traité cT hygiène industrielle et administrative. Paris, 1860, 3 ToL iii-8.

(S) ierit M laâA.

Nouveau contraste! Nous venons d'entasser en peu de lignes les principales causes qui éloignent notre époque de l'observance hygiénique. Or, en face de ce tableau se place un fait qui interdit le regret du passé, un fait qui projette à travers Jes oppositions de notre vie sociale une lueur providentielle, c*est à Ha\oir, Taugmentalion progressive de la moyenne de la vie humaine. On vit plus longtemps par ce temps de perturbation physique et morale qu'aux jours vantés de la civilisation antique, qu'au temps des athlètes et des gladiateurs, des cirques et des palestres : l'Hygiène n'est donc pas si loin de nos mœurs et de nos formes sociales qu'on serait tenté de le croire? L'Hygiène n'est donc pas morte avec les âges primitifs, avec les institutions de Sparte et d'Athènes? (îhacun d'entre nous possède une meilleure chance de longévité que les sobres concitoyens de Lycurguc : et pourtant notre législation ne règle pas le nombre des plats de notre diner; nous ne nous débarrassons point parles noyades de nos enfants contrefaits; tout au contraire, la médecine se fait ingénieuse pour les conserver. En un mot, bien que nous laissions subsister parmi nous les éléments de {X)pulation qui peuvent faire incliner le plateau de la mort, la mesure des jours qui nous sont comptés a grandi. C'est que l'Hygiène s'est portée de l'individu à la masse. A part quelques institutions conçues dans un esprit de jalouse nationalité, plus encore que de conservation, qu'a fait l'antiquité pour la multitude ? Nos règlements de voirie grande et petite, nos marchés, nos canaux, nos fontaines, nos lavoirs publics, nos hospices, nos crèches» nos asiles pour les orphelins, les enfants trouvés et les enfants des ouvriers, les mille et une inventions d'une charité qui s'attache à toutes les misères, anK>rtit toutes les souffrances, apaise à demi tous les besoins ; ce merveilleux budget de millions que chaque État moderne applique annuellement aux œuvres de Dieu, et qui, fondé par des legs, s'accroît incessamment des libéralités de la mort, voilà des causes qui influent sur la condition des populations plus efficacement que les lutteurs frottés d'huile ou les chars roulant dans une noble poussière.

Les institutions et les usages des nations, en ce qu'ils ont de vraiment hygiénique, sont le témoignage de l'instinct de conservation qui anime les masses comme l'individu, c'est ce que nous avons appelé l'Hygiène spontanée: l'étude et l'observation pouvaient seules conduire à l'Hygiène scientiûque. Nous l'avons dit, c'est d'Hippocrate que date cette dernière; c'est dans l'encyclopédie de Cos qu'elle se présente pour la première fois avec les caractères de l'observation positive, avec la sanction de l'expérience; c'est là que l'action des modiikateurs externes est appréciée avec une certaine précision, non-seulement dans l'ordre pathologique, mais encore dans l'état de santé ; c'est là que le rapport entre les phases de l'organisme sain ou malade, et les influences que l'on a comprises depuis sous la dénomination impropre de matière de l'hygiène, est saisi dans sa généralité et suivant les nuances de l'organisation individuelle. Tandis que les Cnidiens s'enferment dans l'annotation successive des symplôaies pour multiplier sérieusement les variétés de leur classification no-

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sologique, les médecins de Cos s'attachent à la prognose, prise dans sa signification la plus large ; et pour mieux asseoir ce jugement médical de Tétat passé, présent et futur du malade, d'une part ils reportent sans cesse leur attention vers les grands foyers d'étiologie que récèle le monde extérieur, d'autre part ils ne se lassent point d'interroger par l'observation les conditions mobiles de la santé, afin d'en déduire par comparaison la valeur des phénomènes pathologiques. Hippocrate a fixé le domaine de l'Hygiène, il en a proclamé l'utilité quand il a écrit ces lignes dont nous avons fait l'épigraphe de notre livre : « Celui qui, par ses recherches, pourrait connaître la nature des choses extérieures, pourrait aussi toujours choisir ce qui est le meilleur ; or le meilleur est ce qui est le plus éloigné du nuisible (1). » Ces recherches, auxquelles il convie les médecins, il en a pris l'initiative, et s'il n'a point rempli le cadre qu'il a tracé, c'est que l'imperfection des connaissances physiques et anatomiques ne lui permettait pas de le tenter autrement que par la voie de l'hypothèse et de l'imagination. Les deux termes de cette vaste étude lui manquaient : la notion exacte de la nature des choses extérieures, celle de la structure des organes et du jeu des fonctions ; mais placé au point de contact de ces deux termes, c'est-à-dire observant les changements que l'usage des choses extérieures produit dans l'économie, il a su constater^ parfois avec une sagacité merveilleuse, les traits nuancés de la réaction organique, et malgré Tinsuffisance des données premières, lier les elfets à leurs causes par une véridique filiation. « Ce qu'Hippocrate savait le mieux, dit avec raison Littré, c'étaient les effets produits sur le corps par Talimentalion, le genre de vie et l'habitation ; ce qu'il savait le moins, c'était le mécanisme des fonctions. De là le caractère de son étiologie, toute tournée vers le dehors. » (T. I, p. Uk5.) Aussi son esprit se montre-l-il sans cesse préoccupé par les changements de l'atmosphère suivant les saisons et les climats : d'où l'idée des constitutions médicales, idée féconde que les travaux des Sydenham, Pringle, StoU, Huxham, Tissot, etc., n'ont point encore épuisée. Ces grandes influences se combinent dans sa pathogénie avec la nature propre du sol ; la terre, suivant les grandes divisions qu'elle présente, imprime un cachet spécifique à ses productions, et présente à l'action des influences atmosphériques des éléments difltérents : Kotc

ToXXa Ta cv xft y^ f\jofma iravra ocxôXouOa côvra Tri y^. » (T. II, p. 92. ) En général, tout ce que la terre fait naître est conforme à la terre elle-même: telle est la conclusion de son traité Sur les airs^ les eaux et les lieux^ et pour ainsi dire la moitié de sa palhogénie. Après \es causes majeures de perturbation qui résident dans l'atmosphère et dans le sol, celles qu'il signale avec le plus d'insistance consistent dans l'administration irrégulière des aliments et des exercices ; il fait ressortir en maint passage les inconvénients d'une nourriture trop abondante. cMais on commettrait une grande faute, une faole non moins malfaisante à l'homme, si on lui donnait une nourriture insufiSsante et au-dessous

(1) Hippocrate, Œuvres complètes^ trad. de Littré. Paris^ 1830, t. I, p. 637.

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de ses besoins. Car rabstineoce peut beaucoup dans l'économie humaine pour rendre faible, pour rendre malade, pour tuer. Toutes sortes de maux sont engendrés par la vacuité, différents, il est vrai, de ceux qu*engcndre la réplétion, mais non moins funestes (1). «> Et plus loin : « Qu'une abstinence intempestive ne cause pas de moindres souffrances qu'une intempestive réplétion, c'est ce qu'enseignera clairement un rapprochement avec l'état de santé. » [Ibid.j p. 591.) On connaît son aphorisme sur le danger d'acquérir dans les exercices gymnastiques un excès de vigueur. Joignez à ces causes de maladie l'influence des âges qu'Hippocrate rapproche des saisons, et celle de la chaleur innée au corps humain, l'une de ses erreurs physiologiques, vous aurez toute son Étiologie. Elle roule donc exclusivement sur l'observation des effets produits sur les organes par les modificateurs externes; elle dérive immédiatement de l'Hygiène, et c'est aussi sur l'Hygiène que s'appuie la thérapeuti(|ue d'Hippocrate ; il est le premier qui ait déterminé le régime dans les affections aiguës, régime abandonné jusqu*alorsà la routine ou aux velléités du malade. Dans le premier livre du traité Ocpc ^(a(r>}ç, il dit, après avoir signalé l'insuffisance des travaux laissés sur ce sujet par ses devanciers: « Je ferai connaître ce que nul de ceux qui m'ont précédé n'a même entrepris de démontrer. » Dans le troisième livre, insistant sur l'efficacité du régime, c'est-à-dire d'un juste rapport entre l'alimentation et l'exercice pour combattre l'imminence morbide, il ajoute : « Il ne faut pas chercher à conserver la santé par les remèdes; à cet égard, c'est moi qui ai trouvé ce qui approche le plus du véritable but, mais personne ne l'a exactement atteint » Il suffit de parcourir les traités Dcpl oca(T7}ç oÇfMv et IIcpc apx<'^^? tarpcxTjç, pour comprendre la part qu'il iaisail au régime dans le traitement des maladies. Il a fait du régime son étude constante; sans cesse il en proclame l'importance. C'est dans le régime des hommes, tandis qu'ils sont encore en santé, qu'il fixe le point de départ de ses observations; c'est par là qu'il recommande expressément de s'instruire d'abord: Xpvj

Et après avoir vérifié comment agissent les aliments sur Thomme sain, il arrive à ce corollaire : c En santé, il faut savoir qu'user, avec une régularité toujours la même d'aliments et de boissons de qualité ordinaire, est en général plus sûr que d'opérer en son régime quelque brusque et grand changement.» (Trad. de Littré, t. II, p. 283.) Il analyse avec sagacité toutes les circonstances qui font varier les effets de l'alimentation: « Une veille prolongée rend plus difficile la digestion des aliments et des boissons ; d'un autre côté, trop de sommeil contre l'habitude relâche le corps, l'amollit et cause du mal de tête. » (/6iV/., p. 332-333.) Il indique les ménagements qu'exige une transition de régime : a Dans le passage d'une alimentation abondante à l'abstinence, il faut donner du repos au corps; il faut aussi, quand on fait succéder subitement le repos et l'indolence à une grande activité corporelle, donner du, repos au

(1) Hippocrate, De V ancienne médecine^ trad. de Littré, t. I, p. 539,

n PROLtGOMËIfES.

f flotre, c'esl-à-dire dimÎDoer la qaanlité des aliments ; sinon il en résultera pour tout le corps de la souffrance el une pesanteur générale. • (P. 329.) Dans un •autre passage, il résume en quelques mots les lois de la diététique à Tégard 4e9 affections aiguës ; la médecine physiologique, gardienne inexorable de ses .lois, n'aurait pu les formuler plus strictement par la plume de firoussais : « Dans Tadministration des aliments, on songera beaucoup moins à ajouter qu*à •retrancher, puisque même un retranchement absolu est d'une grande utilité dans les cas où le malade pourra se soutenir jusqu'au moment où la maladie, arrivée à son summum, ait subi la coction. » (P. 305.) Et pense-t-on qu'Hippocrate ordonne de nourrir le malade toutes les fois qu'il est faible, sans tenir compte de la nature de sa faiblesse? L'école de Brown et de Broussais peutelle revendiquer au moins rim{K)rtante distinction de la faiblesse réelle et de la -faiblesse apparente, indirecte, ce voile souvent jeté sur une phlegmasie, sur nne désorganisation profonde 7 Écoutez le médecin de Cos : « Je ne vois pas non plus que les médecins sachent comment il faut distinguer dans les maladies les différentes espèces de faiblesse entre elles, suivant qu'elles résultent ou de la vacuité des vaisseaux, ou de quelque irritation débilitante ou de quelque souffrance, ou de l'acuité du mal, ou des affections et des formes diverses qu'engendrent chez chacun de nous notre tempérament et notre constitution; et cependant l'ignorance ou la connaissance de ces choses produit la mort ou le .salut du malade. « (T. II, p. 317.)

Ainsi, l'observation profonde des effets divers de l'alimentation sur les malades suppléait chez Hippocrate aux révélations du scalpel, et ce que les enseignements de l'anatomie pathologique ont seuls montré aux modernes, à savoir, l'existence des lésions inflammatoires là où pendant la vie la faiblesse et l'abattement avaient été les phénomènes en saillie, Hippocrate le déduisait de la réaction des organes sous l'impression des agents hygiéniques. Ainsi l'hygiène, dans laquelle il puisait en grande partie sa thérapeutique, et en totalité les éléments de son investigation étiologique, lui fournissait encore des aperçus d'une admirable justesse sur la nature des états morbides et sur la valeur de certains phénomènes prépondérants. L'influence que l'école de Cos attribuait au régime ressort aussi du nombre et de l'étendue des écrits dont il est l'objet dans la collection hippocralicfue. Outre ceux que nous avons cités, il faut mentionner le traité Du régime des gens en santé {Utp\ Staimç vyettvtîç), que Littré attribue à Polybe, ouvrage destiné particulièrement à servir de guide aux hommes qui vivent dans une condition privée et libre ((«îccoTaee), et contenant des conseils pour réduire ou procurer l'embonpoini ; le livre De r usage des liquides (IIcpc riy^w ^i^i^toç], qui figure dans la cinquième classe de Littré, c'est-à-dire parmi les livres qui ne se composent que d'extraits et de notes, sans rédaction déûnitive. Le livre Des songes (Ilcpr cvu7rv(6i»y) est rangé, par le savant traducteur d'HIppocrate, parmi les écrits qui, dépourvus d'une autorité siiffiiante pour ôire attribués à ce dernier, portent néanmoins le cachet de son école ; il expose les rapports qui peuvent exister entre les songes et les

HISTORIQUK. i3

vanations du régidoe ; on a pu le considérer a?ec raison comme une suite du troisième livre Utp^ étaiTfi^, qui traite des eiïets de la réplétion et des écarts alimentaires, cause fréquente des agitations nocturnes. Le traité De l'aliment (Tlcpi Tpo'fTtç) est rangé par Littré dans la huitième classe des écrits bippocri* tiques, composés vers les temps d*Aristote et de Praxagore ; il traite de la nature même de la substance alimentaire, de ses proportions avec les âges et les tempéraments, de ses variétés et de son mode d'administration. Mais Tœuvre hippocratique qui intéresse au plusbaut degré rbygiène, c'est, sans contredit, le traité Des airs, des eaux et des lieux ^ monument immortel du génie, et qui non-seuiement offre aux méditations du praticien une substance inépuisable, mais développe avec grandeur tout un système d'anthropologie. L'excellence de ce petit livre, si fréquemment cité et si diversement jugé, nous engage à en donner brièvement une idée à nos lecteurs. Il est aisé d'y suivre l'auteur dans l'examen de quatre points essentiels : 1" Quel est le degré de salubrité et quelle est l'influence pathogéniquc des villes, en raison de leur exposition particulière au soleil et aux vents ? 2° Quelles sont les qualités des eaux de pi*ovenance diverse? 3° Quelles sont les maladies qui prédominent suivant les saisons ? lx'> Il termine par la comparaison de r£urope et de l'Asie, rappor* tant aux conditions du sol et du climat les différences physiques et morales qui dénotent les populations de ces deux contrées. Ainsi que le fëit i*emarquer Littré, Hippocratese contente d'énoncer les résultats de ses observations, sans nous apprendre comment il les a obtenues, ni par quels moyens il serait pos* sible de les contrôler. Mais si le laconisme des indications que fournit Hippocrate contraste avec la multiplicité desdonnées que l'on exige aujourd'hui pour fondement d'une bonne topographie, on entrevoit bientôt, en les méditant, la grande portée des préceptes (ju'il émet; on sent que chacun de ses axiomes concentre la substance d'une observation aussi minutieuse que multipliée, et qu'il use du style aphoristique, non pour affirmer sans preuves, mais pour réduire par la généralisation l'immense détail de son expérience. La physionomie pathologique qu'il assigne aux villes ouvertes aux vents chauds et aux villes accessibles aux vents froids est pleine de vérité ; et telle est, suivant Hippocrate, l'énergie de cette influence topographique, que les villes exposées à l'orient l'emportent en salubrité sur celles qui sont exposées au nord ou au midi, ne fussent-elles séparées les unes des autres que par un intervalle d'un stade (9/i toises et demie). (T. II, p. 23.) Ne voyons- nous pas, en effet, se déjiloyer en quelque sorte la vérité de cet axiome sur les deux versants de ces montagnes du Piémont ou delà Suisse, dont l'un nous présente une population saine et belle, tandis que l'autre est habité par des goitreux, bénéfice et détriment de deux expositions contraires ? Il est facile d'appliquer à la plupart des éoonciations d' Hippocrate le contrôle de l'observation actuelle ; mais, pour en reconnaître la justesse, il faut souvent écarterde> interprétations accessoires qui émanent des vues erronées ou incomplètes sur la structure et le mécanisme fonctionnel des organes. Certains passages de ce livre et des autres productions

hippocratîques ont une vérité locale, et sollicitent, pour être appréciés, l'expérience même du climat où ils furent écrits. Nous qui avons séjourné en Grèce, nous admirons sans réserve la courte description qu*il donne des maladies engendrées par les marais. Après avoir peint l'état cachectique des individus qui vivent dans les contrées paludiques, il ajoute : <( En outre, les bydropisies y sont très-fréquentes et très-dangereuses; car, pendant i*été, les habitants sont affligés par des dysenteries, par des diarrhées* par des fièvres quartes de longue durée, maladies qui, prolongées, se terminent dans de pareilles constitutions par des hydropisies et causent la morL o (T. II, p. 29.) Voilà bien les phases pathologiques que déroule, dans des pays chauds à marais, la saison pyrétique (1). C'est encore ainsi, sous Thorizon de la Grèce, que Ton peut apprécier la justesse de la corrélation qu'il établit entre les maladies et les saisons. Mais, sous toutes les latitudes, il est donné de reconnaître tout ce qu'il y a de philosophique dans la marche suivie par Hippocrate pour l'étude des constitutions médicales et des climats. Il commence par noter l'influence que chaque saison exerce sur la constitution physique et sur le caractère moral de l'homme dans le pays môme où il pratique; et, convaincu que les climats se caractérisent comme les saisons par la prédominance d'une température donnée, il en conclut que les peuples placés sous un climat quelconque doivent présenter le développement des facultés morales et physiques qui sont excitées spécialement par la saison dont la température correspond à ce climat : climats et saisons ne diffèrent donc, dans la conception hippocratique, que par le degré de permanence des effets. Qui nierait les modifications profondes que chaque saison imprime à l'homme et à toutes les productions de la nature? Or les climats froids ou chauds représentent en quelque sorte des saisons cx)ntinues; par la stabilité de leurs conditions, ils doivent agir avec une invariable énergie, non-seulement sur les productions du sol, mais sur les

(1) En se plaçant au point de vue local, et pour ainsi dire dans Thorixon physique de la médecine hellénique, Littré a jeté une lumière nouvelle sur les épidémies d*Hippocrale, épidémies que répètent encore aujourd'hui les mêmes climats avec une saisissante identité de nature et de phénomènes. Nous regrettons seulement que Littré, au lieu d'éclairer ses rapprochements parla seule pratique des médecins d'Afrique, n'ait pas interrugé ceUedes médecins militaires qui, antérieurement et pendant plusieurs années (de 1827 à 1833), ont obser^'é sur cette même terre où Hippocrate a observé et écrit. Dans le nombre de ces derniers^ la justice veut que nous mentionnions Raymond Faure, qui, dès 1829, adressait au conseil de santé les lignes remarquables qu'il a reproduites depuis dans son Traité des fièvres intermittenfes et continues (Paris,, 1833), lignes où le caractère des pyrexies locales est bien apprécié, et l'emploi du sulfate de quinine largement indiqué. Feu mon roattre, Gaspard Roux (Helation médicale de l'expédition de Movée), n'a pas rappelé moins explicitement les principes de la médication quinique dans le traitement des fièvres rémittentes et subcontinues. Ce petit livre d'un observateur éminent aurait dû servir de vade-mecum aux médecins de l'expédition d'Alger et de leurs successeurs sur cette terre classique des maladies palustres.

populations qui lliabilent L'anthropologie de Cos n*isole point l*homme de ce qui i*entoore, ellene le considère pas comme un être d'une nature distincte ; il est ûls da soi qui Ta ?u n^lre; il porte, comme tous les autres produits de La nature, le cachet de son origine locale : « Ce que la terre engendre est conforme ï la terre elle-même, et Thomme ne déroge point à cette loi commune. » Toutefois l'omnipotence du climat ne ?a point jusqu'à neutraliser l'action d'antres causes moins générales ; en esquissant à grands traits le caractère physique et moral des habitants des montagnes et des plaines, Hippocrate déclare qu'il faut tenir compte de la conûguration du sol et de son exposition, comme'd'une influence majeure ; il reconnaît avec une égale libéralité le pouvoir des institutions, modératrices des effets du climat ; sa pensée sur ce point respire tout entière en ces lignes : a La cause en est (de la pusillanimité et du défaut de courage des Asiatiques) surtout dans les saisons qui n'épronvent pas de grandes vicissitudes, ni de chaud, ni de froid, mais dont les inégalités ne sont que peu sensibles. Là, en effet, ni l'intelligence n'éprouve de secousses, ui le corps ne subir de changements intenses, impressions qui rendent le caractère plus farouche et qui y mêlent une plus grande part d'indocilité et de fougue qu'une température toujours égale. Ce sont les changements du tout qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de l'immobilité. Telles sont les causes d'où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. Il faut encore y ajouter les institutions : la plus grande partie de l'Asie est, en effet, soumise à des rois ; or là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes, ils s'inquiètent, non comment ils s'exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres au service militaire, etc. » (T. II, p. 62 et 64.) La doctrine de l'influence souveraine des climats, des localités et des institutions, a manifestement inspiré un autre ouvrage non moins admirable que le traité Des airs, des eaux et des lieux, nous voulons parler de V Esprit des lois par Montesquieu. Vainement l'auteur se tait sur la source où il a puisé le principe de ses magniGques développements ; vainement Dalembert inscrit au frontispice de ce monument littéraire et philosophique du xviii'' siècle cette épigra* phe empruntée d'Ovide : Prolem sine matre creatam, la ûlialion est évidente. Et pourquoi le génie, se retournant contre les siècles accumulés, renierait-il sa glorieuse généalogie? L'idée fondamentale de r£'5/7riY(ie5/ot5 est dans la nécessité d'accorder la législation des peuples avec la forme de leurs gouvernements, et dans le rapport de cette forme avec la nature particulière du climat. Sans doute le pnbliciste français, dans le développement de son idée, s'attache principalement à faire ressortir et à apprécier les causes essentiellement morales qui travaillent les hommes réunis en société ; mais il a préalablement marqué dans le climat la cause déterminante des dispositions morales des peuples, et la doctrine de Cos a si largement transpiré dans son ouvrage, que des critiques lui ont reproché d'attribuer tout au froid et à la chaleur. Dans le XVIP livre, intitulé hippocratiquement : Comment les lois de la servitude politique ont du rapport avec la nature du climat^ il va jusqu'à étayer, comme Hip|)0CFate, la

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démonstration de set prémisses sur le parallèle des peuples de TAsie et de r£orope. Admirable virtualité d*un écrit de quelques pages, rédigé il y a plus de deux mille ans, et qui dépose, en traversant les siècles, ici l'idée des conslilulions médicales, boussole éternelle de toute pratique, là le germe d'une des productions les plus considérables de Tcsprit humain ; opuscule que toute main vraiment médicale a feuilleté avec respect, ébauche d'une climatologie tentée sans le secours des notions exactes que fournissent en foule aujourd'hui les sciences physiques et naturelles, et devant laquelle, lecture faite, on s'écrie involontairement : « Que savons-nous de plus? i>

L'histoire de l'Hygiène tire des ouvrages d'Hippocrate deux feits importants : l*" Il existait de son temps, et même avant lui, des médecins attachés aux gymnases, avec l'office spécial d'étudier les effets de l'alimentation sur les exercices, d'établir sans doute le régime le meilleur pour exceller dans les différentes branches de la gymnastique, et d'en diriger les applications au rétablissement de la santé. 2^ Sous le rapport pratique, l'Hygiène se confondait avec la Médecine, et, soit dans le traitement des maladies, soit dans la recherche de leurs causes productives, soit même dans l'interprétation des phénomènes morbides quant à leur valeur et à leur gravité, les médecins de Cos ont accordé à l'Hygiène une importance première, médiocrement imités en cela par les modernes, qui se montrent plus enclins à la thérapeutique et à l'étiologie systématiques.

Les bornes qui nous sont imposées nous obligent à glisser rapidement sur les travaux dont l'Hygiène a été l'objet depuis l'école de Cos. Les premiers auteurs qui se présentent après elle sont Dioclès de Caryste, connu par son épître prophylactique adressée à Antigone, l'un des successeurs d'Alexandre, et Celse qui a condensé dans un cadre analytique les notions médicales de son épocjiie {A, Comelii Celsi de re medica libri octo), Celse, qui florissait l'an 30 de notre ère, ne s'est point contenté, comme on l'a répété, de traduire Hippocrate : plus d'une page de son livre porte Tempreinte d'une observation |)ersonnelle, et, dans son ensemble, il est mieux ordonné que la plupart des écrits hippocratiques. Après avoir esquissé dans une préface les origines et les progrès de la médecine, il consacre le premier chapitre du premier livre (1) à Tindicalion des règles hygiéniques qui conviennent aux différentes constitutions. Osons-le dire, il est peu d'ouvmges modernes qui nous offrent en un si petit nombre de pages plus de réflexions judicieuses, plus de préceptes utiles. Que chacun étudie son tempérament, dit -il, car là est le principe des différences individuelles; il n'est guère de corps qui n'ait sa partie faible, un organe plus susceptible que les autres (2). Ailleurs il exprime •clairement la loi des sym-

(1) C'est par erreur que, dans le Dictionnaire des sciences médicales^ on mentionne le premier livre de Celse comme étant consacré à l'hygiène ; le deuxième chapitre de ce livre appartient à la pathologie.

(2) « Ante omoia aulem norit quitque naturam sui corporis, quoniam alii graciles, alii

mSTORIQUB. tJ

pathies morbides et des idiosyocrasies : « Q^ioties offlmmm corpus êst, vitioMi pars maxime sentit. • N'est-ce pas dans l'organe nialade que retentit toute impression trop forte que perçoit l'économie ? Il devient en quelque sorte le centre auquel aboutissent toutes les sensations, tous les ébranlements communiqués à la machine ; mais cet important corollaire de physiologie pathologique n'a pas été énoncé par les modernes avec plus de netteté que par Celse. La susceptibilité plus grande de l'esiomac chez les citadins et les gens de lettres ne lui échappe point (1). Il ne ressemble pas à ces médecins qui mettent la santé au prix d'une observation minutieuse de soi-même, et qui instituent sous le nom d'hygiène la plus misérable des servitudes. Pour l'homme sain et bien constitué, point de règle inflexible; la variété du régime et des exercices, les alternatives inégales de travail et de repos, tel est à bon droit l'ordre de vie qu'il lui conseille : « Snjius homo qui ot bene valet, et suce spontis est, nuUis oàligare se legibus débet ^ ac neque medico neque iatralipta egere. Hune oportet varium habere oitœ genus; modo ruriesse, modo in urbe, sœpius in agro; navigare, venari, quicscere interdum, sed fréquent ius se exercere; siquidem ignavia corpus hebetat, labor firmat; illa maturam senectutem, hic longam adolescentiam reddit. » Ce langage sera toujours vrai, fût-il d'une latinité moins élégante, car il est celui du bon sens. Les partisans de la tempérance absolue s'offusqueront de cet axiome de Celse, qui résume cependant les conseils qu'il adresse aux hommes sains et robustes : » Modà plus justOy modo non amplius assumere » (tantôt satisfaire simplement le besoin, tantôt en dépasser la stricte mesure), et ils répéteront avec Sanctorius : « Celsi sententia non omnibus tuta est. » Mais sans généraliser ce précepte de facile hygiène à tous les tempéraments, soutiendra-t-on que les mouvements de la vie doivent ressembler aux oscillations isochrones du pendule, et quelle volonté, toujours en éveil, répondra à l'organisme d'une mesure toujours égale d'activité, d'une dose invariable de stimulation? Il no pouvait d'ailleurs prêcher les excès débilitants, le praticien profond qui a recommandé de ménager dans la santé les ressources de la maladie (2), censurant ainsi (dixhuit siècles à l'avance) les aberrations thérapeutiques de cette médecine qui, s*absorbant dans les localisations morbides, perd de vue le tout vivant, et, par l'aveugle énergie du traitement, enlève d'emblée au malade les ressources de réaction qu'il a thésaurisées dans la santé.

Quoique séparée justement de la médecine par Hippocrate, la philosophie n'a point divorcé avec elle, et, à certaines époques, elle intervient utilement pour la vulgarisation do ses préceptes. Plutarque leur a prêté les charmes de

B obesi 8unt ; alii calidi, alii frigidiores ; alii humidi, alii sicciores ; alios adstricta, alios 1* resoluta alvus exercet. Rare qidBquam non aliquam partem corpoHs imbecillem habet. » (Lib. I, cap. I, sect. xi.)

(1) c Ai imbecillis stomacho, quo in numéro' magna pars urbanontm omnesque pêne » cupidi lilteranim sunt » (Jbid.^ sect. il.)

(2) « Cavendum ne in secunda valetudine adversœ prœsidia consumaniur. »

son Style dans un traité d*bygiène (ûytecva irapotyyAfiâra) : il y recommande, entre tous les autres exercices, celui de la lecture à haute voix ; il s'élève contre Tabus des bains froids, contre le sirmaîsme ; quant à ses éloquentes déclamations contre la sarcopbagie (nourriture animale), reproduites par Rousseau, il sufiSt, pour les juger, de rappeler que le philosophe ancien et le philosophe du xviii' siècle n'ont pas exclu la Fiande de leur régime. Un autre philosophe, Aulu-Geile, établit dans ses Nuits atttques (liv. XII, ci) un dialogue entre Favorinus et une dame romaine sur les inconvénients des nourrices mercenaires, et fait valoir l'allaitement maternel par des arguments que ne désavouerait pas entièrement la physiologie moderne ; imitateur de Plutarque dans la proscription des viandes, Jean-Jacques s'est inspiré de ce passage d'Aulu-Gelle pour ramener les jeunes mères au devoir le plus doux que la nature leur ait confié (1).

La collection de Cos n'est pas plus riche en traités relatifs à l'Hygiène que la collection galénique; il n'y a pas lieu d'en donner ici l'énumération. La fécondité de Galien, on pourrait dire sa prolixité, déûe la patience de l'analyse ; ses productions originales sur l'Hygiène, jointes à ses nombreux commentaires sur Hîppocrate, forment une encyclopédie de cette science, dans les proportions de répoi]ue, encyclopédie où l'Hygiène morale, que l'on a cru inventer de nos jours, a son rang, car il a fait, ou du moins on lui attribue un livre sur la manière de connaître et de guérir les passions de rame. Il partage la société en trois classes auxquelles il adapte ses prescriptions conservatrices. La première se compose des hommes naturellement vigoureux et sains, ayant d'ailleurs le loisir de la culture personnelle ; la deuxième comprend les organisations délicates; dans la troisième, il range la plèbe des travailleurs dont la journée appartient aux occupations publiques ou privées. Les points qu'il a mieux approfondis, sous le rapport hygiénique, que ses prédécesseurs, sont l'enfance, la vieillesse, les tempéraments, les habitudes, les affections morales. Il prohibe les bains froids jusqu'après la période révolue de l'accroissement : « L'eau glaciale saisit trop ceux qui n'y sont pas faits et les refroidit profondément » , plus sage en cette exagération que Rousseau dans l'exagération inverse. C'est Galien qui a mis en circulation l'expression de choses non naturelles, appliquée à la matière de l'Hygiène ; il en distinguait six : l'air, l'aliment et la boisson, l'inanition et la réplétion, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les affections morales ; par opposition aux choses naturelles, qui sont les éléments, les complexions, les humeurs, etc., et aux choses extranaturelles, qui sont la maladie, la cause et les concomitances. La doctrine du chaud et du froid, du sec et de l'humide, déjà combattue par Hippocrate dans le traité de Vancienne médecine, se trouve dans Galien avec la division de chacun de ces éléments en quatre degrés, et c'est sur l'échelle fantastique

(i) En 1766, Déparcieux {Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine) signale aussi comme cause de mortalité chex les nouveau-nés la funeste coutume de les mettre en nourrice.

de ces dWisioDS qu'il prétend classer les propriétés des substances alimentaires et médicainenteoses. Il aperçoit les difficultés de cette dassifîcation, mais il Fentreprend dans la pensée de fournir un guide sûr aux pas du médecin : « Ce sera 1 œil k l*aide duquel il fixera et discernera la Térité. » (Lib. III, DemedicanL nm/)/.) Singulière similitude ! Il semble que Terreur tourne comme la îérité dans un cercle éternel ; Tbomceopathie affirme que la puissance dynamique des médicaments se développe par les dilutions et croît en raison ioTerse de la quantité matérielle; elle affirme, non à priori, mais avec prennes et expériences. Ainsi fait Galien ; il exécute sa rénovation de la matière médicale et hygiénique < non d'après des probabilités et des conjectures, mais d'après des expériences précises et exactes » . La doctrine des quatre degrés s*appuie donc aussi sur Texpérience, comme celle des doses infinitésimales; mais le succès qu'elle obtint n'a pas encore élé égalé par cette dernière. Continuée par Oribase, Aétius, Paul d'Égine, Alexandre de Traites, elle passa des médecins appelés Grecs anciens aux trois écoles à peu près contemporaines des Arabes d'Orient, des Arabes d'Occident et de Salerne ; elle défraya la science des médecins européens du xiii" et du xiV siècle qui ne connaissaient que les Arabes, et, par ces derniers seulement, Galien. Elle domina ainsi sans partage le monde médical ; mais ce que Descartes fut pour le despotisme philosophique d'Aristote, les savants du Bas-Empire le devinrent pour la médecine galénique; en apportant à l'Europe les manuscrits de l'antiquité, ils en firent naître le goût, et les livres d'Hippocrate apparurent dans les écoles d'Italie, de France et d'Angleterre. Dans la longue période qui aboutit à la Renaissance, un seul monument historique s'offre à l'hygiéniste : c'est le recueil versifié de Salerne. Dès le milieu du vu* siècle, cette école s'était rendue célèbre par la culture des lettres; mais ce n'est que vers la fin du XI* siècle que Constantin de Cartilage, dit l'Africain, y importa le premier la médecine grecque et arabe. Remarquez le siège de cette école, entre l'Europe et l'Afrique ; c'est là, dans une ville placée sur la limite de deux civilisations issues, Tune du Coran et l'autre de l'Évangile, que le génie arabe dépose, en se retirant, une vase féconde d'où naît, sous la faveur de Frédéric II, la première institution que la médecine ait possédée dans l'Europe chrétienne. L'importance de l'école de Salerne réside moins dans l'unique ouvrage qui nous en reste que dans les résultats historiques de sa fondation ; elle n'a guère d'autre mérite que celui de sa date, mais ce mérite est immense ; elle succède dans l'ordre des temps aux écoles des Grecs et des Arabes, dont elle est l'expression combinée; elle servira de type aux institutions analogues qui s'élèveitmt plus tard dans les grandes villes d'Europe ; elle ressuscite l'enseignement médical, et provoque, par le seul fait de son existence, une législation qui contient les fondements de la police médicale : le roi Roger décerne à ses adeptes le privilège exclusif de l'exercice de l'art, et établit la pénalité de la CQofiscation des biens contre ceux qui osent pratiquer sans l'autorisation de réoole. n appert de là que notre société, si infatuée de ses progrès, peut

PKOLteOMtNES.

quelque chose à la Sicile do u' siècle. Quant an recueil connu sons le litrv Je .Vdxii/u's de l'école de Saleme. il se compose d*une suite de stances ea TtMS léonins, plus remarquables par la précision que par Télégance de Feiprcs&ioo et U correction de la facture prosodique (1). La forme apboristique, adoptée par Fauteur (Jean de Milan ?), n*exigeait entre les préceptes qui se ancèdent aucune liaison méthodique ; on y découvre cependant un certain oidre; au début, quelques axiomes généraux sur Tentretien de la santé qui mit, avec les vers suivants, la plus saine portion de l'ouvrage :

Si tibi deficiaot medici, medici tibi fiaoi

Haec tria : mens hilaris^ requies moderata, disla.

Les conditions d'une atmosphère salubre, les avantages de la propreté, soûl indiqués plutôt qu'exposi!'s. Les règles relatives aux boissons, aux aliments, aux assaisonnements, les propriétés alimentaires, curatives ou prophylactiques d'une fuulc de plantes, fournissent en^fuile un grand nombre de stances et absorbent presque la moitié du texte. C'est dans cette partie que sont agglomérées en vers sybiUins les erreurs les plus grossières, logique énianation des doctrines de l'époque ; c'est là que des faits pathologiques mal observés font naître d'absurdes interprétations, et provoquent les conseils de la plus étrange thérapeutique. Cicéron a dit des philosophes, qu'il n'est si énorme absurdité qu'ils n'aient soutenue. Les philosophes le cèdent aux médecins, et, par une aggravation inhérente à leur ministère, ceux-ci appliquent sur le corps humain les témérités que ceux-là se contentent d^agiier en leur cervelle. Après ce petit traité de diététique, le lecteur passe à l'hygiène particulière de quelques organes; quelques maux qui affectent la tête, les yeux, les oreilles, la poitrine, sont examinés étiologiquement et donnent lieu à des préceptes curatifs. Vient ensuite une dissertation sur les temp^'raments, sur les quatre humeurs qui les constituent, sur le mélange ou l'excès de ces éléments, etc. £nûn, quelques vers sur les effets de la saignée, et les précautions qu'elle nécessite après coup, terminent le recueil.

Si l'on se place dans la perspective des progrès accomplis depuis cinq ou .six siècles pour juger ce livre qui résume l'esprit d'une école célèbre, on n'y verra qu'un fatras indigeste de médecine et de diététique, un lambeau de galénisme cousu aux recettes de la polypharmacie arabe, les dictons de la sagesse antique, et les échos accrédités des superstitions populaires. Mais ne jugeons pas les travaux des siècles antérieurs avec les connaissances d'aujourd'hui ; le testament médical de Salerne est un document historique, non nue source à consulter pour le travail actuel de la science. Toutefois l'école hellénique semble se réfléchir sur quelques pages, et plus d'un axiome de salubre

(i) L Ecole de Saleme, traduction en vers finançais par Ch. Meaux Saint-Marc^ avec !• texte latin en regard, précédée d'une introduction par Ch. Daremberg. Paris, 1861, îi-12.

hygiène vous y frappe coiAme une réminiscence hippocratique. Cette observation, fécondée par un simple rapprochement de dates, permet de fixer le moment du premier réveil des lettres grecques en Europe; moment bien antérieur au voyage de ChrysoIoras(1393), auquel Hallé(l) attribue Tinitia-* tive de la révolution qui répandit les lettres grecques en Europe. Nous reconnaissons avec AJalgaigne (2) combien ce savant grec a contribué à cette resr tauratioD. Venu en Italie pour réclamer le secours des princes chrétiens, l'envoyé de l'empereur Emmanuel Paléologue condescendit à euseiguer le grec aux disciples qui Tentourèrent avec une suppliante curiosité, et, par cet humble labeur de grammairien, il rétablit entre TOrient et TOccident la coiiununiou intellectuelle, scellée soixante ans plus tard par la prise de (^onstaotinople (1653). Mais comment l'opuscule de Salerne, que l'opinion la olus générale rapporte vers Tan 1100, s'est-il déjà coloré en maint endroit d'une teinte hellénique, dénotant ainsi dans l'école qui l'a rédigé l'influence mixte des Arabes et des Grecs? C'est que ce livre, dédié à un ancien croisé, cette école fondée sur une terre récemment arrachée par les chevaliers normands à la domiuation des Sarrasins, correspondent à l'époque des croisades : or, les migrations armées qui ont précipité vers l'Orient serfs et feudataires ne furent pas seulement les vains épisodes d'une chevalerie dévole, une odyssée d'aventures glorieusement inutiles ; dans la plèbe guerroyante se confondaient cJercs, artisans, moines, médecins, et cet essaim bigarré devint, entre les ignorances de la vieille Europe et la tradition scientifique du Bas-Empire, un véhicule de communication. D'une part, l'influence arabe fixée sur plusieurs points de l'Europe, et de là rayonnant sur elle avec énergie; d'autre part, le souflle de l'Orient glissant sur les esprits et les inclinant vers l'antiquité, voilà la double raison du mouvement civilisateur qui, noté sous le nom de renaissance, a commencé dès le xir siècle, mais qui n'aa}uit toute sa force que pendant la durée du xV siècle, marqué tout à la fois par l'exhumation successive des manuscrits grecs et latins, par la découverte de l'imprimerie et par celle de l'Amérique,

Depuis cette époque jusqu'à Sanctorius (1571), les publications assez nombreuses dont l'Hygiène est l'objet se font remarquer tout naturellement par une connaissance plus exacte des anciens, quoique la double superstition de l'astrologie et des panacées, introduite par les Arabes, se prolonge jusqu'au commencement dn xvi* siècle. Quelques-unes ont un caractère propre ; tels sont : le traité Des aliments de la Bruyère de Champier, cité par Boerhaave; les quatre discours de Louis Cornaro sur les avantages de la sobriété, dont il présenta lui-méine un exemple mémorable, puisqu'en se contentant de douze onces d'aliments solides et de quatorze onces de liquide par jour^ il vécut au delà de cent ans; enfin, VHisiofna rnorbi et vUœ du chancelier Bacon. Ce

(i) HaUé, DkU fies te. méd., i. IXII, p. 58â.

(2) Ambr. Paré, édition Malgaigne. Paris, iSAi» 1. 1, p. 108.

grand homme, en ramenant les esprits du culte exclusif des anciens à Texploration directe de la nature, substitua Tautorité de Tcxpérience à celle de la tradition, et prépara les progrès ultérieurs des sciences physiques. Sanctorius entra largement dans cette voie nouvelle ; son nom seul est une époque dans l'histoire des trois sciences congénères, la physique, Thygiène et la physiologie ; il eut la première idée d'un instrument à point fixe pour l'évaluation ^e la température; six ans plus tard, le thermomètre fut inventé en Hollande, et il sert aujourd'hui, entre les mains de la médecine exacte, au but que |X)ursuivait Sanctorius, à la mesure de la chaleur fébrile. Ses expériences sur la transpiration insensible, contrôlées depuis par tant de nouveaux essais, pèchent sans doute par quelques-uns de leurs résultats ; mais conçues avec génie, continuées avec persévérance, elles jettent une vive lumière sur les connexions fonctionnelles des organes, et livrent à l'hygiène une ample veine de déductions pratiques. Scrupuleux à constater l'influence qu'exercent sur la transpiration cutanée tous les états par où passe l'économie, il grandit son sujet jusqu'aux limites d'un traité d'hygiène. Gomment se comporte cette fonction éliminatoire aux différentes heures du jour, aux saisons diverses, à l'air, dans le bain, par l'alimentation et la diète, pendant le sommeil ou la veille, etc.? Les réponses faites à ces questions par Sanctorius demeurent encore vraies dans leur généralité; les expériences faites depuis ont montré seulement que la température extérieure influe plus que la vigueur de la constitution sur la quantité du fluide exhalé par la peau.

En glorifiant la marche imprimée au travail scientifique par François Bacon, et si utilement suivie par Sanctorius, soyons justes envers un cordelier du xiir siècle, qui faillit expier au prix de sa liberté, et peut-être de sa vie, la tentative qu'il fit pour secouer le joug de l'autorité scolastique. Ce cordelier s'appelle Roger Bacon, professeur à Oxford, et qu'on surnomma le docteur admirable. Il avait reconnu la nécessité de fonder la science sur l'observation, d'interroger directement la nature. Il trouva même des élèves qui se cotisèrent pour faire les frais des expériences projetées ; il n'en fallut pas davantage pour le désigner aux persécutions de ses supérieurs religieux ; condamné à la prison perpétuelle, au pain et à l'eau, il n'en sortit quli la condition de renoncer à la physique. Sept ans avant Sanctorius, était né à Pise cet autre martyr de la vérité, Galilée (156/i), quiosa démontrer par des expériences péremptoires la vérité du système de Copernic, déclaré hérétique en 1515 par l'inquisition. L'année même où Sanctorius vint au monde vit naître Keppler, ce révélateur des trois grandes lois qui régissent les mouvements des corps célestes. Le xvi' siècle, après avoir donné ces grands hommes, produit à son décUn le génie français, qui, à l'âge de vingt ans, imagine l'application de l'algèbre à la géométrie, jette les bases de la dioptrique, et prépare, si l'on peut ainsi dire, Huyghens (1629) et Newton (16/!i2) : le lecteur a nommé Descartes. Galilée, par la découverte de la pesanteur, avait conduit Torricelli à celle de la pression atmosphérique; Descartes suscita l'idée à Pascal de

mesurer les haateurs par le baromètre ; ce dernier résolut en même temps les principaui problèmes de l'équilibre dos liquides. A ces découvertes, Newton en ajoute d'autres plus grandioses : la loi de la gravitation universelle» la décomposition de la lumière, prémices d'un génie de vingt-quatre ans. C'est encore Newton qui posa les premiers fondements de la chimie mécanique, en montrant que les combinaisons dépendent de l'action moléculaire. La physique générale reçut de ses travaux une grande impulsion; en appliquant le calcul aux phénomènes naturels, Newton apprit à vérifier, par ce contrôle analytique, les résultats de l'eipérience. Il institua l'élude des forces auxquelles on doit rapporter tous les phénomènes (1); il n'observait, il ne classait ceux-ci que pour arriver à celles-là; enfin, en considérant l'attraction, non-seulement entre les masses à de grandes distances, mais encore entre les particules des corps, il créa la philosophie naturelle.

La liaison étroite qui existe entre les sciences physiques et l'hygiène nous obligeait à indiquer rapidement les progrès accomplis par celles-là dans les XVI* et xvii' siècles, progrès qui se sont continués jusqu'à nos jours, et qui ont élargi le domaine de la physique, au point de constituer en autant de sciences particulières ses principales branches, telles que l'électricité, la lumière, la chaleur, le magnétisme, l'acoustique, etc. Plus tardive, la chimie se dégage cependant des erreurs de l'alchimie» grâce aux efforts de Becker et de Slahl, de Boerhaave; Geoffroi expose la théorie des affinités et procure, à Scheele et à Bergmann de puissants moyens d'analyse. Venel, et ensuite Bjack, constatent le principe qui caractérise les eaux minérales acidulés; Beccari sépare de la iarine de froment l'amidon et le gluten; Cartheuser applique aux médicaments l'analyse par l'eau et par l'alcool. La découverte des gaz, entrevue par Tan Helmont, au commencement du xvn* siècle, immortalise les noms de Priestley et de Lavoisier, et ouvre à la chimie une carrière nouvelle qu'elle parcourt avec autant d'ardeur que de succès. L'atmosphère dans laquelle l'homme est plongé lui livre le secret de sa composition, et les rapports qui lient les êtres vivants avec l'air se manifestent sous un nouveau jour. L'identité des phénomènes de la respiration et de la combustion est proclamée, presque démontrée; le calorique est mesuré par l'instrument de Laplace et calculé par Lavoisier ; l'art de propager, de retenir ou de distribuer la chaleur dans les habitations est développé par Thomson. Berthollet^ Fourcroy, Vauquelin, font concourir l'analyse chimique à l'étude des maladies. Coulomb soumet l'électricité au calcul, établit les lois de sa répartition à la surface des corps ; entre ses mains la balance accuse les moindres degrés de cet impondérable ; Yolta le condense. Enfin, Galvani dote le chimiste d'une puissance nouvelle, la science d'un ordre de faits inattendus.

(1) « La méthode la plus sûre qui puisse nous guider vers la recherche de la vérité consiste à s'élever par induction des phénomènes aux lois, et des lois aux forces. » (Laplace, Essai philosopfiique sur les probabilités, p. 258.)

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