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CHAPITRE V

BOURGEONS

Le gemme ou bourgeon, qu’on ne trouve dans le règne animal qu’au bas de l’échelle organique, est, pour le botaniste, l’ensemble des rudiments du rameau et des organes appendiculaires qui prennent naissance sur l’axe. En horticulture, on désigne sous le nom de bourgeon la pousse nouvelle pendant toute la période de son évolution, et qui ne devient rameau que quand cette évolution est terminée, c’est-à-dire après la première période végétative, à l’automne.

Les bourgeons apparaissent sous forme de boutons, et sont communément enveloppés & écailles. Si ces écailles sont produites par des feuilles scarieuses et avortées, elles prennent le nom de foliacées , comme dans le daphné bois-gentil et les végétaux arborescents des tropiques ; si elles proviennent des pétioles, comme dans le noyer, on les appelle pétiolacées; stipulacées , quand elles sont formées de stipules avortées, comme dans le charme; et fulcracèes, comme dans le prunier, quand elles représentent des pétioles rudimentaires bordés de stipules. Ces écailles garantissent les bourgeons contre les intempéries des saisons. On a donné le nom de turion au bourgeon des plantes vivaces qui part de la souche ; il est toujours caché sous la terre. Dans l’asperge et le houblon, le turion est très-apparent : c’est un véritable bourgeon, qui diffère de celui des végétaux arborescents par la consistance et la situation.

Le vrai bourgeon, qu’on trouve dans les grands végétaux, est placé dans l’aisselle d’une feuille et au sommet des rameaux qu’il termine ; de là le nom de bourgeon axillaire donné au premier, et celui de bourgeon terminal appliqué au dernier. Les jardiniers lui donnent en outre des noms différents, suivailt les divers degrés de son développement. Dès sa première apparition, quand il est encore à l’état rudimentaire, il reçoit le nom d 'œil; c’est à l’automne qu’il se montre sous une forme perceptible ; à la seconde époque de son développement, il prend le nom de bouton; c’est seulement quand il commence à s’ouvrir, qu’il devient bourgeon .

Il y a trois sortes de bourgeons : le bourgeon à feuilles ou à bois, qui ne donne naissance qu’à des feuilles ou des rameaux ; il est allongé et pointu (PL 31, fîg. 3); le bourgeon à fleurs , appelé aussi bouton à fruits , qui doit produire la fleur ou le fruit : il se distingue du premier, en ce qu’il est court et arrondi ; c’est très-apparent dans nos arbres fruitiers (PL 31, fîg. 4); et le bourgeon mixte , qui produit des feuilles et des fleurs.

Les bourgeons sont inapparents dans les végétaux herbacés à tiges simples; cependant, en observant avec attention, on reconnaît que le bourgeon existe aussi bien à l’aisselle des feuilles qu’à l’extrémité de l’axe.

La disposition des enveloppes, et leur présence ou leur absence, ont fait donner aux bourgeons des noms différents. Ceux qui sont pourvus de cette enveloppe écailleuse qui présente une imbrication véritable, sont dits bourgeons écailleux (PL 31, fîg. 2, 4, 5); lorsqu’au contraire les feuilles extérieures n’offrent pas le caractère scarieux, on les appelle bourgeons nus (fîg. 1 et 6). Les bourgeons écailleux sont quelquefois enduits d’une espèce de matière résineuse qui les défend contre l’humidité, ce qu’on voit dans le marronnier d’Inde; dans le saule, les écailles sont doublées d’un duvet qui empêche l’action des agents extérieurs.

On dit généralement que les bourgeons des arbres des pays froids sont seuls pourvus d’écailles qui les garantissent de la rigueur des froids, et que ceux des arbres tropicaux sont nus, parce qu’ils n’ont pas à redouter l’action de la gelée. C’est là une erreur. Les bourgeons des arbres des pays chauds n’ont pas à redouter le froid, c’est, vrai; mais iis ont à se protéger contre l’ardeur brûlante du soleil. Ils sont donc aussi communément accompagnés d’écailles protectrices que les bourgeons des arbres de nos climats septentrionaux. Dans les magnolia, les figuiers, etc., les stipules engainantes des feuilles forment l’organe protecteur du bourgeon; dans les cécropia, les stipules de la dernière feuille sont dressés et forment une espèce d’entonnoir sous lequel est abrité le bourgeon, etc.

Le bourgeon axillaire, quoique naissant du même nœud vital que la feuille, ne se trouve pas toujours exactement à la base de cet organe; il naît parfois sur le côté et au-dessus du pétiole; dans le platane, il est dans l’intérieur du pétiole même, dont la base est creuse, et il ne devient apparent qu’à la chute de la feuille.

BOURGEONS

Le plus communément le bourgeon est solitaire, c’est-à-dire qu’il ne s’en forme qu’un à l’aisselle de chaque feuille. On en trouve cependant plusieurs superposés dans le chèvrefeuille, l’aristoloche siphon, etc. Les arbres fruitiers offrent aussi, en général, plusieurs gemmes ou bourgeons à chaque nœud vital; c’est ordinairement trois. Mais, au lieu d’être superposés et tous visibles, comme dans le chèvrefeuille, un seul est apparent, et les deux autres, invisibles ou latents, sont situés latéralement, un à droite et l’autre à gauche, un peu au-dessous du point d’insertion du bourgeon normal. Ces deux bourgeons inférieurs, que les jardiniers appellent sous-yeux, ne se développent que par suite de l’avortement ou de la destruction de l’œil ou gemme bien constituée. Dans la vigne, par exemple, ces deux sous-yeux prennent leur évolution quand le bourgeon principal est détruit par les gelées du printemps ; lorsqu’on éborgné sur un poirier, les sous-yeux se développent, etc.

Les bourgeons se développent normalement à l’aisselle des feuilles et au sommet des tiges et rameaux ; mais il en naît souvent sur d’autres points de la tige, sur le corps des racines et même des feuilles. On a donné à ces bourgeons le nom de bourgeons adventifs. Ce phénomène est très-commun et se présente dans une foule de circonstances, où la gemmation prend un caractère anormal. Il y a dans les climats tropicaux un grand nombre d’arbres, tels que le crescentia , le theobroma, Yartocarpus, dont les bourgeons ne naissent pas dans l’aisselle des feuilles, mais sur les plus grosses branches et sur le tronc lui-même. Le cercis siliqucistrum possède la même propriété. Le même phénomène se produit dans les arbres qu’on a sciés horizontalement. A l’époque du mouvement de la sève, il se forme tout autour de la section, entre l’écorce et le bois, un bourrelet de tissu cellulaire, duquel naît, fort souvent, une multitude de bourgeons qui sont adventifs, parce qu’ils naissent là où il ne s’en produit pas normalement.

Lorsqu’on coupe un jeune arbre à 2 mètres par exemple audessus du sol, une foule de bourgeons adventifs se développent sans ordre sur différents points de sa tige. Les écailles de lys, placées isolément sur la terre humide (PL 31, fig. 7), produisent des petites bulbilles qui sont encore des bourgeons adventifs.

Les feuilles elles-mêmes peuvent produire de ces bourgeons; les feuilles de certaines fougères, et particulièrement Y asplénium vivipa-

rum, sont dans ce cas; d’autres inclinent vers la terre la sommité de leur fronde et s’y enracinent ; les feuilles charnues, comprimées dans les herbiers, produisent fréquemment des gemmules, et les feuilles du bryophyllum calycinum développent des bourgeons à l’aisselle des dents qui les bordent, ce qui, au reste, ne contredit pas la loi en vertu de laquelle il peut ou doit se produire un bourgeon partout où il existe du tissu cellulaire.

Tout bourgeon présente, en effet, à son origine, un amas de tissu cellulaire en rapport avec le sommet de la moelle, pour le bourgeon terminal, et avec l’extrémité des rayons médullaires, pour le bourgeon axillaire. Il s’y organise bientôt un système de vaisseaux trachéens et de fibres disposés en faisceaux concentriques exactement comme dans la tige ; les vaisseaux rayés, ponctués ou réticulés n’apparaissent qu’après. Quelle que soit la position du bourgeon, qu’il soit terminal, axillaire ou adventif, son origine est toujours la même; c’est le tissu cellulaire qui est le générateur. Partout donc où il existe de ce tissu, il peut se former des bourgeons. C’est de la connaissance de cette loi organogénique, que les horticulteurs font aujourd’hui des boutures de tronçons de racines, de feuilles et même de tronçons de feuilles.

Le bourgeon n’est, à proprement parler, qu’un embryon nu, c’est-à-dire dépourvu d’une enveloppe continue comme celle de la graine, protégée seulement par des écailles qui peuvent être considérées comme les cotylédons. C’est du reste l’opinion de plusieurs botanistes, entre autres, Dupetit-Thouars, Gaudichaud, Poiteau, qui voient dans le végétal entier, dans un arbre, par exemple, non un seul être, mais un ensemble d’individus grefîe's les uns sur les autres, comme les polypes réunis en polypiers.

La fonction du bourgeon est, en effet, de produire, comme l’embryon, des feuilles, des rameaux et des fleurs, qui doivent succéder à la génération qui a parcouru sa période de végétation. Après la disparition de la feuille ou du fruit, il apparaît un nouveau bourgeon qui attend, pour se développer, que les circonstances atmosphériques soient favorables à son évolution.

On a-remarqué que si l’on casse un bourgeon, celui qui le remplace est dépourvu d’écailles. Dans les arbres à feuilles opposées, comme l’érable, le marronnier d’Inde et le lilas, on trouve, à l’extrémité des rameaux, les bourgeons groupés par trois; il est rare que

BOURGEONS

ces bourgeons se développent tous; ou c’est le bourgeon du milieu seul qui prend de l’accroissement, et les deux latéraux avortent, ou bien, comme dans le seringat, c’est le bourgeon du milieu qui disparaît (PL 31).

Le développement du bourgeon présente, comme l’évolution des graines, deux périodes distinctes : l’une commence au moment où il paraît et dure jusqu’à la fin de l’été, époque où il achève de mûrir, c’est-à-dire à l’instant où les feuilles se détachent de l’arbre; la seconde, qui a le printemps pour point de départ, est l’évolution proprement dite du bourgeon, qui s’effectue comme la germination de la graine. Dans les arbres, les bourgeons supérieurs se développent les premiers; dans les arbrisseaux et arbustes, leur évolution est simultanée. Mais ce fait n’est pas absolu : il y a des modes de développement intermédiaires.

Le bourgeon qui joue le rôle le plus important dans l’évolution de la plante est le bourgeon terminal : c’est celui qui a pour fonction de continuer l’élongation de l’axe. C’est le bourgeon primitif, celui qui est apparu avec l’embryon. 11 résulte de cette succession, ou de cette suite de générations de bourgeons terminaux, que la branche et les rameaux ne sont que des articles ajoutés bout à bout.

Dans les acotylédones vasculaires, qui se rattachent par tant de points aux monocotylédones, c’est par son bourgeon terminal que la plante s’évolue; il en est de même des monocotylédones, qui ont été compares aux articulés; il n’y a pas, dans ces deux embranchements du règne végétal, de bourgeons latéraux ou du moins ils sont trèsrares : le bourgeon terminal seul existe, ce qui détermine, chez le plus grand nombre, la simplicité de la tige, composée d’une succession de bourgeons qui en forment comme autant d’articles ou d’anneaux superposés.

Dans les dicotylédones, le développement a lieu dans toutes les directions, et chaque branche, rameau ou ramille, se termine par un bourgeon ; mais le diamètre de chacun d’eux diminue vers le sommet, de sorte que la tige et toutes les ramifications des végétaux de cet embranchement ont la forme d’un cône, et le nombre des couches ligneuses va en diminuant de bas en haut.

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