CHAPITRE PREMIER
De même qu’il y a plusieurs manières de diviser l’étude de la botanique, il y a des manières différentes de procéder à cette étude. Les uns pensent qu’avant de contempler le vaste ensemble qui frappe tout d’abord nos yeux et de remonter aux principes mêmes de la formation des choses, il faut commencer par faire connaître les détails organiques, l’anatomie du végétal ; les autres pensent au contraire qu’il est plus logique de présenter les aperçus d’ensemble avant d’entrer dans les détails et de ne passer à l’analyse qu’après avoir posé les principes. C’est cette dernière manière que l’on a cru devoir adopter dans cet ouvrage, en le divisant toutefois par livres de manière à laisser au lecteur la faculté de donner à ses études un cours inverse.
Pour pénétrer le mystère de l’établissement des végétaux à la surface du globe, point de départ de la connaissance de l’évolution successive des organismes de l’époque actuelle, et qui permet de les grouper avec plus de sûreté, il faut étudier les conditions d’existence des végétaux contemporains des premiers âges de la terre, de ceux même qui flottaient au sein des eaux comme une poussière animée et n’étaient que les premiers rudiments de cette splendeur végétale qui frappe les yeux bien plus vivement que le règne animal ; car, par sa mobilité, celui-ci passe devant les regards de l’observateur comme une ombre magique, tandis que le règne végétal, fixé
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au sol, servant à l’homme de tapis et d’ombrage, fixe sans cesse et enchante sa vue.
Que l’ami de la nature, qui n’a jamais réfléchi sur le procédé de succession des formes, examine avec soin un de ces blocs gigantesques qu’on trouve dans la magnifique forêt de Fontainebleau, il y comptera cent végétaux peut-être, à partir des premiers lichens, de ces croûtes légères qui tapissent la roche jusqu’aux végétaux phanérogames établis sur cette succession de détritus provenant de la destruction de cinquante générations animées, et qui, là, épanouissent leurs fleurs et mûrissent leurs fruits , comme s’ils croissaient dans un humus épais, résultat des débris de plante accumulés sur le sol pendant une longue suite de siècles. Ce bloc de grès est en raccourci l’histoire des temps antérieurs de la terre. Stérile et nue dans les premiers âges, elle s’est d’abord couverte de végétaux légers; puis les formes se sont développées, et les forêts, comme une flottante chevelure, ont fait ondoyer leurs cimes orgueilleuses sur un sol dont elles sont devenues l’ornement.
Voici comment on peut s’expliquer le phénomène actuel de la succession des plantes à la surface du sol :
La roche nue et imbibée par les eaux s’attendrit peu à peu sous l’influence des agents ambiants ; le soleil et l’humidité en désagrègent des parcelles ; quelques végétaux rudimentaires, des algues sans doute, s’établissent sur le roc comme une tache légère; ils y vivent, tant que, par leur destruction, ils n’ont pas accumulé une certaine quantité de terre fécondée par leurs molécules. A chaque végétation qui s’éteint, il se forme une masse nouvelle composée par le détritus des êtres antérieurs. Quand elle est devenue assez épaisse pour nourrir des végétaux d’un ordre plus élevé, il commence à croître des lichens, croûtes gélatineuses qui affectent des formes diverses et sont douées d’une hygrométricité d’autant plus grande que leur texture est plus foliacée. Le sol fertile s’accroît, les débris en se superposant forment une couche de plus en plus épaisse : alors les mousses, les fougères couvrent le sol, et dans ce milieu, fourni par des myriades d’années, le végétal phanérogame apparaît et ne cesse plus de couvrir la terre, en proportionnant toujours son développement à la fertilité du sol. Tel est le procédé général. Il reste à le démontrer par l’histoire de la terre, et c’est à la géologie qu’il faut demander ces renseignements.
Quel que soit le système qu’on adopte pour expliquer la formation première de la terre, qu’on la regarde comme une masse sphéroïdale en état d’incandescence, ou comme une simple nébuleuse accrue de toutes les molécules qui se trouvaient dans son rayon d’attraction ; que la chaleur aille en progressant à l’infini, et, arrivée au centre, atteigne 200,000 degrés; ou que ce phénomène n’en dépasse pas la croûte, épaisse de 20 kilomètres : nous ne pouvons nous refuser à reconnaître qu’une longue période de tourmente a précédé l’apparition de la vie; que l’eau couvrait toute la surface du globe, et, sans cesse agitée, s’opposait à l’agrégation des molécules animées, et que l’organisme n’a pu s’y établir qu’alors qu’il y a eu un commencement d’émergence ou de hauts-fonds formés par le soulèvement des masses submergées.
Il dut se passer bien des siècles avant que la vie pût régulièrement s’établir au milieu de ce monde en convulsion, au sein de ces eaux brûlantes sans doute et incessamment remuées. Quand les premières roches sortirent du sein des mers et élevèrent au-dessus des flots leurs crêtes brûlantes, la vie était encore impossible; il fallait que des périodes plus calmes vinssent succéder à ces perturbations, et que le milieu fût devenu habitable pour des êtres vivants, tant comme température que comme composition chimique de l’atmosphère et des eaux.
Quel aspect offrait la terre avant l’époque où se formèrent les premières couches sédimenteuses, indice d’une période de repos qui permettait aux matières en suspension dans les eaux de se déposer en couches régulières, nul ne le peut dire ; ce qu’on sait seulement, c’est que pendant l’époque appelée par les géologues la première période, et qui, commençant aux premiers terrains de sédiment, s’élève jusqu’aux formations houillères inclusivement, on voit la vie apparaître sur la terre qui offrait l’aspect d’une vaste mer, de laquelle sortaient çà et là de petites îles dont la végétation devint de plus en plus luxuriante.
Pour faciliter l’intelligence de cette partie de notre ouvrage, nous croyons utile de faire précéder l’entrée en matière de l’histoire de l’évolution des végétaux à la surface de la terre, d’un tableau emprunté à la Géologie de M. Beudant, indiquant dans l’ordre linéaire la succession des terrains, et d’y joindre une planche représentant la coupe géologique du globe (Atlas I, pl. 1).
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Alluvions modernes.
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Dépôt de la Bresse, collines subapennines, gypse.
Faluns, molasse et nagelflüe, gypse d’Aix.
Gypse parisien, calcaire grossier, argile.
Alluvions anciennes.
Terrain subapennin.
Terrain de molasse.
Terrain parisien.
Craie blanche.
Craie marneuse.
Terrain crétacé supérieur.
Craie tufau.
Craie verte.
Terrain crétacé inférieur.
Grès vert.
Dépôts néocomiens.
Groupe portlandien.
Groupe corallien. 1
Groupe oxfordien.
Terrain jurassique.
Grande oolithe.
Lias.
Marne irisée.
Calcaire conchylien.
Terrain de trias.
Grès bigarré.
Grès vosgien.
Calcaire pénéen.
Terrain pénéen.
Grès rouge.
Grès houiller.
Terrain houiller.
Calcaire carbonifère.
Vieux grès rouge, grès divers, schistes anthraciteux.
Terrain devonien.
Calcaires et schistes micacés.
Terrain silurien.
Schistes micacés, calcaires, gneiss.
Terrain cambrien.
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Matières inconnues, peut-être primitives.
L'ordre d’évolution paraît avoir été le suivant :
Aux époques les plus anciennes, des végétaux cryptogames acrogènes (ou croissant par l’extrémité) : algues, fougères, lycopodiacées ; plus tard, des gymnospermes (végétaux à graines nues), représentés par des cycadées et des conifères; enfin, des angiospermes (végétaux à graines revêtues d’une enveloppe), palmiers, amentacées, acérinées, etc. C’est ce qui a déterminé M. Adolphe Brongnîart à appeler la première période, règne des acrogènes; la deuxième, règne des gymnospermes, et la troisième, règne des angiospermes. Dans les deux premières périodes, il existe simultanément des acrogènes et des gymnospermes, mais les premiers l’emportent sur les seconds; dans la seconde, l’inverse a lieu, et les végétaux angiospermes manquent entièrement ou ne montrent que de rares et incertaines traces.
Dans les terrains schisteux et dans la couche inférieure des formations cambrienne, silurienne et devonienne, on trouve à peine quelques traces de végétaux, bien qu’il paraisse en avoir existé à î époque des gneiss, et que l’anthracite indique une origine végétale. Les genres y sont peu nombreux, et les seuls qu’on y reconnaisse sont les fucoïdes, plantes marines; les calamites de la famille des équisétacées (Atlas \, pi. 2, fig. î et 2) ; des fougères appartenant aux genres sphenopteris (PL 2, fig. 3), cyclopteris, pecopteris et sigillana; enfin des lycopodiacées arborescentes, lepidodendron , et les stigmaria, qui augmentent en nombre et en variations spécifiques à mesure qu’on s’éloigne des terrains cambriens.
On trouve, à cette première époque, des mollusques, des polypiers, des crustacés et des poissons, ce qui est l’indice d’une végétation marine abondante; car les animaux créophages n’ont pu venir qu’après les phytophages, et l’on peut regarder les mollusques, presque tous bivalves à cette époque (excepté dans les terrains carbonifères où apparaissent les univalves et quelques radiaires), comme les premiers habitants des ondes. Ils ne pouvaient, d’après la structure de leurs organes de manducation, se nourrir que de végétaux gélatineux et divisés à l’infini, tels que des algues microscopiques ou de ces êtres ambigus que réclament à la fois les botanistes et les zoologistes, comme étant de leur domaine; les polypes mêmes vivaient sans doute de ces derniers. Les crustacés, se nourrissant de matières animales putréfiées, formaient probablement le degré inférieur de la
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série des animaux créophages, vivant de proie et donnant la mort. Il faut dire aussi que, dans les derniers degrés de l’animalité, les appétits sont obtus, et que le choix des aliments ne s’est pas encore manifesté. Tout est incertain dans ces êtres primitifs, qui sont les premières ébauches de la nature. Quant aux poissons, ils sont dans le même cas : phytophages d’abord, vivant ensuite de mollusques, ils ont dû suivre la loi universelle. On pourrait même admettre que le premier degré de créophagie a été l’appétit des chairs mortes, et que plus tard seulement, le besoin, l’abondance de proie vivante et l’abus de la force ont amené la créophagie véritable, telle que la pratiquent aujourd’hui les carnassiers. A mesure que les eaux et les parties émergées se peuplaient de végétaux, que le milieu devenait plus propre à la vie, elle s’irradiait avec rapidité, et plus elle augmentait dans les deux règnes, plus le jeu des formes devenait varié. Le perfectionnement de ces formes suivait aussi l’accroissement du nombre des êtres et leurs variations, et le progrès était surtout dans l’appropriation des appareils de la vie organique, qui, dans les animaux, tendait à les séparer de ceux de la vie de relation. Dans le principe, en effet, tous les appareils sont confondus, et ce n’est qu’en s’élevant dans la série que chaque fonction affecte un appareil spécial qui lui sert d’instrument. Conformément à cette loi d’évolution ascensionnelle, nous ne trouvons, dans les couches inférieures, que des végétaux acotylédones ; il faut arriver aux terrains houillers pour trouver une végétation abondante, accompagnée d’une grande ampleur de formes. À l’époque où ces terrains se formèrent, la surface découverte du globe ne se composait encore que d’îles et d’archipels, et pas de grands continents; la température était, d’après l’opinion des géologues, beaucoup plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui, bien que d’autres prétendent que les variations, non de température générale, mais de climats, ne viennent que d’un déplacement de l’écliptique, dont le dernier aurait été cause du cataclysme dont nous retrouvons les traces en interrogeant les entrailles de la terre. Quoi qu’il en soit de ces deux hypothèses, auxquelles nous ne nous arrêterons pas, on admet qu’à cette époque la surface du globe était baignée par une mer d’eau chaude, au milieu de laquelle s’élevaient quelques îles, et qui déposait des calcaires de transition servant d’appui aux terrains houillers. Ces masses de houille sont, chacun le sait aujourd’hui, des détritus de végétaux ligneux, qui ont subi à la fois la
pression des eaux et des terres, et l’altération résultant d’une immersion prolongée.
Les mers de cette époque avaient perdu les trilobites; mais elles renfermaient, en revanche, de nombreux mollusques et même des céphalopodes, groupe déjà très-élevé dans l’échelle des êtres sous le rapport de la structure, et, à côté des poissons sauroïdes, quelques rares squales.
Tous les genres de végétaux appartenant à cette époque sont éteints; on en compte une soixantaine, et plus de cinq cents espèces.
Les végétaux acotylédones sont représentés par des équisétacées renfermant 19 espèces du seul genre Calamites (Pl. 2, fig. 4 et 5); des fougères offrant les genres : Sphenopteris , dont on connaît 50 espèces (PL 2, fig. 8); Pecopteris , avec 80 espèces, parmi lesquelles se trouve le Pecopteris aquilina (Pl. 2, fig. 9), qui ressemble beaucoup à notre Pteris aquilina; Nevropteris, avec 32 espèces, dont la plus remarquable est le Nevropteris Loshii (PL 2, fig. 7); Odontopteris, avec 10 espèces, parmi lesquelles X Odontopteris Brardii ; des Filicites et des Cyclopteris (Pl. 3, fig. 2); en tout, plus de 300 formes spécifiques; des marsiléacées, renfermant le genre Sphenophyllum (PL 3, fig, 4) et 10 espèces; des lycopodiacées, le genre Lepidodendron (Pl. 2, fig. 6), dont les tiges présentent des mamelons rhomboïdaux disposés en spirale, et au sommet desquels on reconnaît la cicatrice des feuilles, et qui compte 40 espèces ; les Lycopodites; le genre Stigmaria, de la même famille, aux tiges cannelées et non articulées, garnies de cicatrices disposées par séries longitudinales, parmi lesquelles on distingue le Stigmaria ficoïdes (PL 3, fig. 8).
Les monocotylédones ont pour représentants la famille des palmiers et les genres Flabellaria, Nœggerathia, Zygophyllites, sous très-peu de formes spécifiques ; celle des cannées, le genre Cannophyllites, avec une seule espèce. On y rattache les genres incertains Trigonocarpum et Musocarpum, qui sont riches en formes spécifiques. Les dicotylédones sont les Walchia (PL 3, fig. 7 et 9), voisins des Araucaria. L’ordre d’importance est celui-ci : dans les couches les plus anciennes, les Lepidodendron et les Calamites ; les Sigillaria, dans les moyennes; les Asterophyllites et les Annularia dans les dernières : nous citerons entre autres XAnnularia brevifolia (Pl. 3, fig. 3).
On reconnaît, à l’inspection des empreintes des terrains carbonifères, que ce sont les débris accumulés des lycopodiacées, des fougères, et des équisétacées, mêlés aux végétaux cellulaires croissant au fond des eaux, qui ont formé la masse du combustible que nous retrouvons aujourd’hui comme une des richesses les plus précieuses pour l’industrie. Sans doute que le procédé qui leur a donné naissance est semblable à celui qui préside aujourd’hui à la formation de nos tourbes, avec une différence seulement dans le milieu. Us résultent de l’accumulation sur place des végétaux qui couvraient le sol ; ce sont des formations d’eau douce alternant exceptionnellement avec des couches renfermant des animaux marins. Dans les eaux douces qui submergeaient les marais houillers, se trouvaient un petit nombre de mollusques conchifères, assez semblables aux anodontes et aux mulettes.
Les végétaux y affectent les formes simples, avec un développement gigantesque. Ainsi, les fougères arborescentes ne sont pas, comme aujourd’hui, des arbres de 6 à 8 mètres au plus, et en moyenne de 2 à 3 : elles avaient alors de 15 à 20 mètres de haut ; les lycopodes, ces herbes rampantes qui dressent à peine leurs petites têtes en massue au-dessus du sol, sont représentées par le Lepidodendron , qui a de 20 à 25 mètres d’élévation ; les équisétacées, dont les prêles forment le genre unique et qui affectent des formes les rapprochant des conifères, sont aujourd’hui des végétaux herbacés de 60 à 80 centimètres au plus; à l’époque houillère, les espèces du genre Calamites avaient de 3 à 5 mètres.
On remarque donc, à cette époque, ce qui se reproduit encore de nos jours : c’est-à-dire qu’on voit la cryptogamie dominer d’autant plus que les îles sont plus petites, ce qui tient surtout au climat pélagien, et ce qui prouve qu’à l’époque de la formation houillère il y avait des îles partout et pas de continents ; c’est pourquoi les cryptogames y étaient plus nombreux que les autres êtres de la série végétale.
Le rapport des végétaux les uns aux autres est le suivant : les cryptogames acrogènes y figurent pour 360 espèces, les fougères y sont représentées par 40 genres, sans compter quelques algues et 1 champignon ; quelques lycopodiacées avec de nombreuses variations dans la forme, car les Lepidodendron comptent 40 espèces ; les Équisétacées, 2; les Calamites, 10; les Nœggerathia, 20; les Sigillaria, 35;
les Asterophyllites, 20; les monocotylédones douteuses, 15 espèces; pas d’angiospermes.
On voit que la Flore primitive était peu variée, et elle semble avoir été partout la même, comme le montre l’identité des empreintes trouvées en Europe et en Amérique. Il y avait donc en tout environ 500 végétaux. Comme ils se sont succédé pendant la longue suite de siècles qui a précédé cette grande période, on peut dire qu’il ne s’en est pas trouvé plus de 100 à la fois. Ce qui prouve combien la Flore européenne différait de ce qu’elle est aujourd’hui, c’est qu’on compte 250 espèces de fougères fossiles, tandis qu’on en compte maintenant à peine 50.
Les monocotylédones ne se sont développées qu’à la fin de cette période. Les cryptogames, aujourd’hui détruits, dominaient donc pendant les premières époques, et les dicotylédones gymnospermes qui y apparurent ne virent pas la période suivante.
Voici la proportion comparée des groupes végétaux les uns aux autres à l’époque primitive et à la nôtre :
Sur 100 espèces, on compte 92 cryptogames, 6 dicotylédones et
2 monocotylédones; aujourd’hui, sur 100 espèces, nous comptons
3 à 4 cryptogames, 80 dicotylédones et 10 monocotylédones.
La deuxième période, qui vit complètement disparaître la végétation antérieure, comprend les terrains pénée», triasique, jurassique et crétacé. A cause de l’importance des terrains que nous allons examiner et de la diversité des temps, des lieux et des modes qui leur ont donné naissance, il faut les étudier séparément. Nous commencerons par les terrains pénéen et du trias ; ces deux groupes, appelés encore terrain psammérythrique ou triasique, ont succédé à la formation des dépôts de houille après des dislocations puissantes, et le grès rouge déposé sur la houille n’est qu’un complément de toutes les roches antérieures. On peut juger, d’après le mode de distribution de cette roche, qu’à l’époque où cette perturbation eut lieu, les parties émergées du globe étaient assez considérables, et que déjà même les îles avaient acquis une étendue assez grande pour affecter l’aspect continental.
Quant au caractère paléontologique de ce terrain, il est particulier. Les poissons y sont nombreux en espèces, et l’on y trouve des genres nouveaux ; les tortues y sont associées aux sauriens; et les oiseaux, dont on n’a jusqu’alors découvert aucune trace, y apparais-
Botan., T. I. 6
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sent sous une forme qui semble être celle des grands échassiers. Nous insistons sur l’apparition des animaux, parce qu’elle est contemporaine des évolutions végétales, et que les granivores ne peuvent s’être multipliés qu’à l’époque où les végétaux étaient assez abondants pour subvenir à leurs besoins. On trouve déjà, dans cette formation, des genres connus; mais plus de la moitié ont cessé d’exister. Quant à la végétation, elle est difficile à préciser; on ne trouve que des algues dans les schistes bitumineux et une naïadée, le Zosterites agardhiana.
Dans le vieux grès rouge, les végétaux dominants sont les palmiers et les conifères, ces précurseurs de la végétation phanérogame; dans le calcaire pénéen, ce sont surtout des fu'coïdes qui indiquent une origine ancienne; le grès vosgien, qui lui est superposé, ne renferme que quelque peu de bois silicifié, indice toujours infaillible de la présence des eaux. L’étage inférieur des grès bigarrés, époque de peu de durée, est assez riche en empreintes de ve'gétaux carbonisés. L’étage supérieur contient beaucoup de végétaux : ce sont des calamites (PL 4, fig. 1), un grand nombre de fougères et des calamodendron; le Voltzia (PL 4, fig. 3), genre le plus remarquable de la famille des conifères, y est abondant, ainsi que le genre Haidingeria. C’est à cette époque qu’on voit apparaître le plésiosaure, animal étrange, dont la tête est semblable à celle du lézard, et qui a les pattes d’un cétacé et le cou d’un serpent.
Dans le calcaire conchylien, qui a trois étages, on ne trouve de végétaux, parmi lesquels on peut citer les Nevropteris et Mantellia (PI. 5, fig. 5); que dans les étages inférieur et supérieur; car dans l’étage moyen on ne trouve rien ou presque rien. Ce qu’il y a de frappant dans cette évolution ascendante, c’est que l’on voit pour la première fois apparaître des annélides, et que l’on trouve des becs de seiche (mollusques du groupe des céphalopodes) ; ce qui indique déjà une plus grande perfection dans la forme de certains organes. Les poissons y sont représentés par des espèces nouvelles, et les sauriens, mi-partis poissons et sauriens, tels que l’ichthyosaure, se montrent pour la première fois et durent jusqu’à la fin du terrain oolithique.
Les marnes irisées, qui ont trois étages, abondent en végétaux de la famille descycadées; on ne trouve que quelques fougères et équisétcicées, aucuns conifères; dans les grès keupriques, ce sont des bois minéralisés, désignés sous le nom de stipite, et qui servent de chauffage quand ils ne sont pas trop pénétrés de substances minérales; car.
dans ce cas, on s’en sert pour en extraire de la couperose et de l’alun. Cependant, dans le Wurtemberg, on les emploie comme combustible. Les genres Nilsonia et Pterophyllum (PL 4, fig. 2) appartiennent à ce terrain.
Le terrain jurassique est digne d’étudeJi cause de ses apparitions organiques. À l’époque de sa formation, les eaux couvraient encore la plus grande partie de l’Europe, et les animaux devaient y être très-abondants, si l’on songe que les couches du carolrag sont presque exclusivement composées de débris de coquilles et de polypiers. Les ammonites et les bélemnites y vivaient en nombre considérable, ce qui tend à prouver que les mers étaient en général peu profondes. La plus grande partie des mollusques de cette époque appartiennent à des genres éteints, et il n’existe plus une seule espèce vivante des poissons de cette période. Les sauriens y sont devenus de plus en plus abondants; ils formaient sans doute une grande partie de la population du littoral, ce qui permet de penser que la vie animale s’était assez multipliée pour que ces êtres voraces trouvassent une nourriture abondante; car une des lois communes aux animaux comme aux végétaux, c’est que le nombre en est constamment proportionnel à la nature du milieu où ils ont été placés, c’est-à-dire aux facilités de la vie. Les formes sous lesquelles ils se présentent sont celles des crocodiles, des ptérodactyles, des plésiosaures et des ichthyosaures. D’après la manière dont ils sont conservés, on est tenté de croire qu’ils ont été subitement enfouis, ce qui doit avoir également eu lieu pour des végétaux essentiellement terrestres, qui n’ont pas subi des déformations que semblerait comporter un long transport.
La végétation de cette longue et remarquable période diffère de celle qui précède autant que de celle qui suit : les lycopodiacées n’y sont plus représentées que par une seule espèce; les calamites, les palmiers des formations carbonifères, ont disparu ; il y a un bien moins grand nombre de fougères à nervures réticulées, comme on l’observe dans le Pachypteris ovata (PL 5, fig. 1); ce sont, en général, des cycadées appartenant aux genres Zamia (PL 5, fig. 3), Zamites et Otozamites, et des conifères, parmi lesquelles se trouvent les genres Brachyphyllum (PL 5, fig. 4), Taxites et Thuytes. La végétation paraît avoir ressemblé à celle de l’Australie. Cependant on ne trouve aucune trace de végétaux angiospermes.
Le lias est riche en corps organisés, et les végétaux y sont nom-
$4 GÉNÉRALITÉ DE LA BOTANIQUE
breux, entre autres les fougères. On y trouve aussi des palmiers et leurs fruits.
Le groupe oolithique, qui comprend jusqu’au groupe portlandien, ne contient de végétaux en abondance que dans l’étage inférieur. Les conifères s’y présentent sous la forme du genre Brachyphyllum (PL 5, fig. 4), et l’on y trouve, outre les cycadées, des marsiléacées, parmi lesquelles il convient de citer les Baiera Huttoni et dichotoma, et un véritable Equisetum, qu’on a appelé Equisetum columnare (PL 4; fig. 4). Il y en a peu dans les étages moyen et supérieur; mais ce qui » caractérise surtout cette période et montre comment le règne végétal a été la première base de la nourriture des animaux appartenant aux diverses séries, c’est que les mammifères apparaissent sous deux formes herbivores : ce sont les genres paléothérium et anoplothérium, dont la structure dentaire indique des animaux vivant plutôt de végétaux herbacés que de branches d’arbres. On voit par là que la terre devait alors être tapissée de plantes basses et gazonnantes, et que les terres émergées devaient avoir une certaine étendue, pour que ces animaux pussent vivre éloignés des sauriens, qui se retiraient dans des petits golfes près des eaux.
Dans la partiè supérieure de cette seconde période, nous remarquons que des émergences nouvelles eurent lieu, et qu’alors se produisirent des amas d’eau douce ; sur la pente des montagnes, dans le thalweg des grandes chaînes, coulèrent des ruisseaux et des rivières qui charriaient leurs débris jusque dans la mer. Les dépôts néocomiens sont riches en restes d’animaux et de végétaux; de grands reptiles qui n’ont plus d’analogues parmi nous, tels que l’iguanodon, l’hylœsaurus, le megalosaurus^ vivaient au bord des fleuves, et l’on trouve souvent une quantité considérable de débris de tortues des genres émyde, trionyx et chélonée. Tout ce qu’on a pu observer en Europe concourt à prouver que les terres nues étaient assez considérables, mais qu’au milieu de ces petits continents il y avait de larges étangs habités par des paludines, en telle abondance, qu’elles constituent seules des couches calcaires d’une assez grande puissance. Les équisétacées et les fougères y sont nombreuses ; les conifères offrent les Cryptomeria, parmi lesquels on distingue le Cryptomeria primæva, les Abietites, les Dammarites, les Avançantes, et l’on peut signaler, parmi les cycadées, le Mantellia nidiformis (PL 5, fig. 5), qui s’y trouve à l’état siliceux. Ce sont ces végétaux qui ont donné
naissance aux amas de lignites qu’on voit à la base des terrains crayeux. Les produits lacustres ne sont mêlés à des restes marins que parce que la mer revint couvrir les terrains d’eau douce.
Quant à la végétation, elle est beaucoup moins riche dans la craie blanche que dans l’étage inférieur. Il s’est opéré, à cette époque, un changement qui a dû restreindre la vie à la surface du globe ; les points émergés ont dû être recouverts par les eaux, et ce qui confirme cette opinion, c’est qu’on ne trouve, dans les dépôts appartenant à cette dernière période, que de rares débris de sauriens.
Le caractère de la période qui nous occupe est l’apparition des dicotylédones-angiospermes qui commencent à se montrer dès le principe de l’époque crétacée. On trouve des fucoïdes encœlioides (PI. 4, fig. 8) dans le grès qui porte leur nom, à cause de leur abondance. Les palmiers s’y retrouvent sous la forme palmacites (PL 5, fig. 9). Les dicotylédones-angiospermes y sont en petit nombre, et sont représentées surtout par des amentacées et quelques genres mai déterminés.
La troisième période, qui commence au terrain parisien, se termine à l’époque actuelle. On peut en opérer évolutivement la division en trois groupes : le terrain supercrétacé, qui part du terrain parisien pour finir aux alluvions anciennes ; le second désigné sous le nom de terrains clysmiens, et le troisième formé par les terrains récents ou les alluvions modernes.
Cette période se distingue par l’abondance des végétaux dicotylédones-angiospermes, et, parmi les monocotylédones, par les palmiers, moins nombreux pourtant que les premiers. On ne trouve déjà plus de cycadées en Europe, et les conifères appartiennent à des genres propres aux régions tempérées.
Après la période crétacée, il se passa à la surface du globe de nombreux changements : les terres augmentèrent, et avec elles le nombre des êtres vivants; il disparut cependant, par suite du changement qui s’était ope'ré dans la température, un grand nombre de végétaux de nos contrées. Ainsi nous ne trouvons plus, ni dans l’argile plastique, ni dans le calcaire grossier, les fougères et les cycadées gigantesques qui y vivaient aux époques antérieures ; toutefois nous y rencontrons encore des palmiers, mêlés à des ossements de crocodiles et de pachydermes, ce qui indique que notre climat était au moins le même que celui de la Syrie. On trouve dans le terrain parisien un grand nombre d’algues et de monocotylédones, et surtout beaucoup de
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formes extra-europe'ennes ; ce sont des jongermannites, desmuscites, des équisétacées, des chara, des calamites, particulièrement le Calamites parisiensis, des Potamogeton et des Flabellaria parisiensis. On trouve aussi dans ce terrain, parmi les dycotylédones, des conifères, telles que les Juniperites, les Thuytes, les Cupressites, les Pinites, les Taxites. Puis on y rencontre des amentacées appartenant aux genres Juglans, Ulmus, Betulus, et, entre autres espèces caractéristiques, le Betulinum parisiense; des légumineuses, des œnothérées, desmalvacées, des éricacées et des sapindacées. Les empreintes végétales sont nombreuses dans l’argile plastique; jusqu’à ce moment on n’a reconnu aucune apparence de plante marine ; ces empreintes sont plutôt palustres, appartenant aux genres Exogenites et Endogenites. Le calcaire grossier contient des débris appartenant aux genres Culmites et Flabellites, surtout dans sa partie moyenne ; et, dans le calcaire d’eau douce, on trouve pour la première fois des graines de Chara medicaginula. Les grès de Fontainebleau présentent quelques traces de végétaux qui paraissent appartenir au groupe des monocotylédones ; l’argile à meulière compacte contient des troncs d’arbres silicifiés, et outre l’espèce de Chara citée plus haut, les graines du Chara elicteres. On y trouve aussi les graines du Nymphœa Arethusæ, mêlées à des Exogenites et des Lycopodites .
Dans le terrain de molasse jusqu’aux faluns, les cryptogames apparaissent rarement. On peut citer, parmi les monocotylédones, quelques graminées, les liiiacées et plusieurs palmiers. Parmi les dicotylédones, on en trouve beaucoup dont le bois est silicitîé : ce sont toujours des conifères. Mais le nombre des familles angiospermes augmente : ce sont des laurinées, des ombellifères, des cucurbitacées, des apocynées, etc. Ce qui caractérise cette époque, c’est le mélange des formes exotiques propres aux régions chaudes de l’Europe avec celles des régions tempérées.
Dans les argiles qui accompagnent les lignites, on reconnaît des ormes (PL 5, tîg. 7), des noyers, des bouleaux, des érables et un Comptonia( PL 5, fîg. 8). Les fruits même de certaines espèces ne peuvent être distingués de ceux qui existent aujourd’hui dans notre climat. On signale particulièrement, dans les gypses du Midi, des débris de bois de palmier et des empreintes du genre Palmacites (PL 5, fîg. 9).
Au-dessus des faluns on ne trouve plus de formes équatoriales;
le caractère de la flore est devenu celui des régions tempérées ; on remarque cependant encore des genres étrangers mêlés aux genres indigènes, tels que des Achras, des Sapindus , des Celastrus, des Comptonia, des Liquidambar, des Bauhinia, des Cassia. Le Tiha prisca y figure comme type de la famille des tiliacées. On est frappé du grand nombre d’espèces d’érables et de chênes qui s’y rencontrent.
Les alluvions anciennes, le diluvium ou terrain diluvien des géologues anglais, qui ont entrepris de faire concorder les transformations du globe avec la Bible, ont un tout autre aspect : les terres se sont élevées, les eaux douces coulent de toutes parts dans les replis du sol, et la vie peut se répandre. Ce n’est pas toutefois qu’il ne s’y passe encore d’étranges changements : ce sont des sources jaillissant du sein de la terre et venant ajouter au désordre qui règne à sa surface ; ce ne sont pas seulement des eaux douces, mais des eaux chargées de carbonate de chaux, de carbonate de fer, ou acidulés et rongeantes, qui percent les couches inférieures et viennent s’épancher au dehors.
Nous n’avons plus à signaler ici que la grande évolution animale sous sa forme dernière, qui est l’apparition de l’homme. Partout on trouve des éléphants, des rhinocéros, des ours, des chiens, des chats, des hyènes, des bœufs, des cerfs, et, dans les cavernes à ossements, les débris de ces animaux sont mêlés à ceux de l’homme et à des restes d’une industrie grossière. La végétation a suivi la même marche : ce sont des végétaux dicotylédones d’espèces autres que celles que nous connaissons aujourd’hui, ce qui prouve que la flore européenne était différente de ce qu’elle est actuellement : elle en possédait un grand nombre dont on ne trouve plus aujourd’hui les analogues qu’en Amérique et dans l’Afrique australe. La répartition des végétaux est alors seulement devenue proportionnelle au climat; et sur les points qui se sont refroidis, les dicotylédones ont pris le dessus. Le monde organique est complet; il ne varie plus dans ses types, mais seulement dans quelques-unes de ses formes; sa puissance plastique ne va pas au delà.
Nous ne parlerons pas des alluvions modernes : c’est l’histoire de notre époque ; il n’y a plus qu’à résumer ce long chapitre en peu de mots.
Malgré les lacunes, immenses sans doute, qui existent dans la série
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végétale fossile, nous voyons manifestement les végétaux passer, dans leurs évolutions, du simple au complexe, et suivre une véritable voie ascendante par le perfectionnement symétrique des organes, ce qui sera développé dans un des chapitres suivants pour l’ensemble des végétaux de notre époque.