‹ Traité de botanique généraleChapitre 41 sur 174 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE L’ESPÈCE, DE LA VARIÉTÉ ET DE l’-HYRRIDE

De tous les termes employés en histoire naturelle, le mot espèce est celui qui a soulevé le plus de controverses, et sur le sens réel duquel on est le moins d’accord. Mais ii ne s’agit pas ici d’une simple dispute de mots reposant sur une vue de l’esprit. L’idée attachée au mot espèce divise, depuis bien des siècles, les naturalistes en deux écoles antagonistes, qui resteront divisées tant que l’une refusera de voiries faits et se retranchera derrière des a priori, et que l’autre persistera à s’appuyer sur l’observation et ne croira qu’à Va posteriori. Néanmoins, à part le sens qu’ils y attachent, les naturalistes des deux camps s’en servent également; mais les uns, enchaînés par une pensée étrangère à la science, affirment non-seulement que l’espèce est une réalité, mais encore qu’elle est immuable et qu’elle a existé de tout temps. Ils la regardent comme l’unité organique par excellence, et accusent d’aveuglement et d’erreur ceux qui refusent d’y croire. Les autres, au contraire, s’appuyant sur les faits et secouant le joug de toute autorité que n’avoue pas la raison, nient la réalité de l’espèce et ne voient dans la nature que des individus. Ils ont été peut-être un peu trop absolus dans leurs affirmations, erreur qui leur est commune avec leurs adversaires; car l’absolu n’est pas philosophique ; et, tout en défendant cette doctrine, on peut laisser au doute la part qu’il doit avoir dans les théories humaines.

Cette question se divise en quatre parties distinctes : 1° les espèces sont-elles des types existant depuis l’origine des êtres, et destinées à traverser les siècles sans s’altérer; en un mot, sont-elles éternelles et immuables? 2° les espèces ainsi définies sont-elles limitées par des caractères rigoureux? le critérium établi pour les déterminer est-il infaillible, et est-ce bien de lui qu’on se sert dans la diagnose? 3° les caractères extérieurs et tous ceux reconnus variables par tous les naturalistes ne sont-ils pas, au contraire, ceux employés pour distinguer les espèces entre elles? 4° si les partisans de l’existence em-

DE L’ESPÈCE

pirique de l’espèce ont raison, que doit-on entendre par espèce, et quel rôle doit jouer l’espèce dans la méthode?

Voici comment s’exprime un zoologiste qui s’est fait le représentant des doctrines affirmatives, M. Hollard :

« L’élément que nous offre immédiatement la nature est l’individu...; mais l’individu n’est pas, comme le disent certaines écoles, la seule réalité naturelle : autrement l’humanité serait une fiction, et toute société serait impossible. Par delà l’individu se trouve l’espèce, l’espèce non moins réelle que l’individu, bien qu’elle ne se circonscrive pas, comme celui-ci, dans l’espace et dans le temps de manière à tomber sous nos yeux sous une forme concrète... Nous définirons donc l’espèce, un type cT organisation, de forme et d'activité rigoureusement déterminées qui se multiplie dans T espace et se perpétue clans le temps par génération directe et d'une manière indéfinie. »

Cette définition a le défaut de toutes les abstractions : c’est d’être vague, et c’est, il faut le dire, le vice introduit dans la langue philosophique par l’école allemande, savante il est vrai, mais trop spéculative, et qui prend trop souvent les mots pour des idées. Par malheur, l’école française, qui avait toujours été renommée pour sa clarté et sa précision, est tombée dans cette erreur, et la langue a gagné en complication ce qu’elle a perdu en lucidité et en logique.

Buffon a défini l’espèce : « Une succession constante d’individus semblables entre eux et capables de se reproduire. »

Ainsi, dès le principe, l’espèce fut déclarée avoir pour caractères essentiels : 1° la ressemblance ; 2° la succession par voie de génération.

Gette formule a été considérée par la plupart des zoologistes comme un critérium infaillible, et ils l’ont tous adoptée. Cuvier, qui avait commencé par douter et fini par affirmer, a exprimé de la manière suivante le caractère auquel on distingue l’espèce : « La réunion des individus descendus l’un de l’autre, ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. »

De Candolle a adopté une formule à peu près semblable : « L’espèce, dit-il, est la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à d’autres; qui peuvent, par une fécondation réciproque, produire des individus fertiles, et qui se

TAXONOMIE VÉGÉTALE

reproduisent par la génération, de telle sorte, qu’on peut, par analogie, les supposer tous sortis originairement d’un seul individu ou d’un seul couple. »

Pourtant le même auteur, d’accord sur ce point avec Buffon et Cuvier, qui l’avaient, avant lui, formulé à peu près dans les mêmes termes, quoique d’une manière plus absolue, ajoutait : « Cette idée fondamentale est évidemment fondée sur une hypothèse ; mais elle est cependant la seule qui donne une idée réelle de ce que les naturalistes entendent par espèce. Le degré de ressemblance qui nous autorise à réunir les individus sous cette dénomination est trèsvariable d’une famille à l’autre ; et il arrive souvent que deux individus qui appartiennent réellement à la même espèce diffèrent plus entre eux en apparence que des espèces distinctes : ainsi l’épagneul et le chien danois sont, à l’extérieur, plus différents entre eux que le chien et le loup, et les variétés de nos arbres fruitiers offrent plus de différences apparentes que bien des espèces : les différentes variétés de pêchers, de poiriers, de pommiers, se distinguent par le bois, les feuilles et le fruit; cependant elles sont issues d’une souche commune. »

Après les naturalistes qui ont cru à l’existence absolue de l’espèce, viennent des hommes éminents de toutes les époques qui ont exprimé nettement leur doute sur l’existence réelle de l’espèce, considérée comme type de l’unité organique.

Linné, le réformateur de la science, a exprimé ce doute dans ses Amœnitates acad. (vol. VI, p. 296). Il dit : «Depuis longtemps je suppose, et comme je n’ose l’affirmer, je présente mon opinion comme une hypothèse, que toutes les espèces d’un même genre ont formé dans le principe une seule espèce ; mais que, s’étant propagées par des générations hybrides, de même que tous les congénères sont issus d’une même mère, des pères différents ont engendré les diverses espèces. »

Après lui vient Lamarck, connu comme le représentant le plus franchement avoué de la non-existence de l’espèce. Il a émis cette opinion dans ses écrits les plus philosophiques, et il en ressort nécessairement une croyance formelle à l’individualité des êtres :

« On a appelé espèce, dit-il ( Philosophie zoologique , vol. I, p. 54 et suiv.), toute collection d’individus semblables qui furent produits par d’autres individus pareils à eux. Cette définition est exacte; car

DE L’ESPÈCE

tout individu jouissant de la vie ressemble toujours, à très-peu près, à celui ou à ceux dont il provient, Mais on ajoute à cette définition la supposition que les individus qui composent une espèce ne varient jamais dans leur caractère spécifique, et que conséquemment l’espèce a une constance absolue dans la nature. C’est uniquement cette supposition que je me propose de combattre, parce que les preuves évidentes obtenues par l’observation constatent qu’elle n’est pas

fondée . Elle est tous les jours démentie aux yeux de ceux qui ont

beaucoup vu, qui ont longtemps suivi la nature, et qui ont consulté avec fruit les grandes et riches collections de nos Muséums... Les espèces des genres (nombreux en espèces), rangées en séries et rapprochées d’après la considération de leurs rapports naturels, présentent, avec celles qui les avoisinent, des dissemblances si légères, qu’elles se nuancent, et que ces espèces se confondent, en quelque sorte, les unes avec les autres, ne laissant presque aucun moyen de fixer, par l’expression, les petites différences qui les distinguent... Par la suite des temps, la continuelle différence des situations des individus dont je parle, qui vivent et se reproduisent dans les mêmes circonstances, amène en eux des différences qui deviennent en quelque sorte essentielles à leur être, de manière qu’à la suite de beaucoup de générations qui se sont succédé les unes aux autres, ces individus, qui appartenaient originairement à une autre espèce, se trouvent à la fois transformés en une espèce nouvelle distincte de l’autre... Pour l’homme, qui ne juge que d’après les changements qu’il aperçoit lui-même, ces mutations sont des étals stationnaires qui lui paraissent sans bornes, à cause de la brièveté d’existence

des individus de son espèce . Parmi les corps vivants, les espèces

n’ont qu’une constance relative et ne sont invariables que temporairement. »

Telle est l’opinion d’un des plus profonds naturalistes dont s’honore la science française.

Desvaux dit en traitant ce sujet : « Nous ne pouvons croire à l’espèce en général, telle qu’on l’a définie; mais nous croyons indispensable la distinction qu’on en fait; sans cela tout rentrerait dans la confusion comme au premier temps de l’étude des végétaux.

« Pour prouver la stabilité de l’espèce à laquelle notre expérience ne peut plus nous permettre de croire, on s’est appuyé sur ce que les anciens ont dit des végétaux qu’ils connaissaient ; mais à cet égard

Botan., T. II. U

TAXONOMIE VÉGÉTALE

les Romains et les Grecs ne mettaient, pas plus de précision que les habitants de nos campagnes n’en mettent dans la connaissance des espèces végétales : pour eux la fumeterre se composera toujours des cinq ou six espèces que le botaniste est parvenu à y distinguer; on peut même croire que les anciens ne voyaient comme espèce nominale que ce que nous traitons maintenant de genre.

« Si l’on se contentait de définir l’espèce « une réunion d’individus se ressemblant en général dans toutes les parties essentielles et par les qualités principales, mais pouvant offrir des variations dans la forme ou dans la coloration de quelques-unes de ces parties, il est certain que l’on en donnerait l’idée la plus exacte et la plus admissible; mais si l’on y ajoute que dans l’espèce les individus ont la propriété de continuer la reproduction par la graine, la nature et l’expérience sont là pour donner le démenti à ceux qui veulent la renfermer dans de semblables limites. Il pourrait même bien arriver encore qu’on s’entendît pour la définition; mais, arrivés à l’application, nous avons la certitude qu’il y aurait impossibilité de la faire dans beaucoup de circonstances. »

Avant de discuter la question des distinctions spécifiques, Desvaux énumère les différentes sortes de variations qui permettent d’établir, avec autant d’exactitude qu’il est possible, les caractères qui distinguent l’espèce de la variété.

Ces variations se rapportent à quatorze classes particulières :

1° Les variations de couleurs, qui n’influent en rien sur les formes générales des appareils du végétal, de manière qu’il est toujours facile de ramener à leur type commun les individus qui offrent sous ce rapport quelques particularités.

2° Les variations de saveur , qu’on remarque dans les végétaux qui sontrestés longtemps soumis aux influences del’industrie de l’homme. Le botaniste n’en peut tenir aucun compte, qu’autant qu’elles se trouvent accompagnées des caractères d’un autre ordre et dont la fixité soit reconnue.

3° Les variations des odeurs , qui ne peuvent suffire à caractériser une variété et à plus forte raisqn pour signaler ce qu’on nomme une espèce.

4° Les variations dans V aspect des surfaces, telles que la présence des poils, de la pruine qui donne une teinte glauque aux espèces qui en sont couvertes ; des glandes, des villosités, du gonflement de la

DE L’ESPÈCE

surface des feuilles : tous caractères qui ne constituent souvent que des variations.

5° Les variations résultant de la direction des parties, telles que la verticalité, l’horizontalité ou le renversement des rameaux, qui ne sont que des caractères de variations.

6° Les variations qui résultent de l'armature ; les aiguillons et les épines ne constituent souvent que de simples variations.

7° Les variations tenant aux proportions des parties ; les variations de hauteur, de grosseur, affectant la plante entière ou quelques-unes de ses parties, ne sont pas des caractères d’espèces, mais de simples variations.

8° Les variations tenant à la forme des parties ; les changements dans le nombre, la forme et la division des parties, la production ou l’absence de parties accessoires, telles que des éperons, des tubes, etc., sont de simples variations.

9° Les variations dans la consistance, qui tiennent au milieu ou à

la culture, ne sont pas encore des caractères spécifiques.

1 0° Les variations dans le nombre des parties ne peuvent avoir d’importance que quand ces modifications se présentent concurremment avec d’autres dispositions.

1 1 0 Les variations tenant aux habitudes, phénomènes de station ou de climat qui modifient à la longue un végétal sans pour cela lui imposer des caractères spécifiques.

12° Les variations relatives à la durée. La durée ne peut pas fournir une distinction rigoureuse ; car dans quelques circonstances elle est variable, suivant les changements de station ou de climat ; les végétaux sont annuels ou vivaces sans que cette propriété fasse autre chose qu’une simple variété de durée.

1 3° Les variations dépendantes des difformités , qui existent dans la tératologie et affectent toutes les parties de la plante.

14° Les variations dépendantes de la stérilité. Ces variations, quoique plus importantes, ne constituent pas toujours des différences spécifiques ; la polyœcie en est une preuve, et il peut se produire dans les verticilles internes des avortements qui stérilisent certaines fleurs.

Nous citerons après Devaux l’opinion de Duhamel du Monceau, celle de Féburier, de Poiteau, de Sageret, etc., qui nient la fixité de l’espèce, et nous reproduisons celle de Poiret {Leçons de Flore,

TAXONOMIE VÉGÉTALE

p. 251), qui niait l’individu comme type d’unité organique :

« Outre les causes locales, dit-il (qui peuvent produire de nouvelles espèces), on peut encore ajouter le grand nombre d’étamines dont la plupart de ces plantes sont pourvues (les bruyères, les géraniums, les ficoïdes, les euphorbes, etc.), d’où il doit résulter, quand leur poussière est dispersée par les vents, si violents dans ces contrées (au Cap), un mélange favorable à la production des plantes hybrides. Nous voyons, en effet, que les genres les plus nombreux en espèces sont, la plupart, les plus fournis d’étamines : tels sont ceux cités plus haut, ainsi que les mimosas, les rosiers, les renoncules, les anémones, les cistes, etc. Ces genres grossissent tous les jours et renferment, de plus, un nombre considérable de variétés. »

Il résume sa discussion (p. 255) par une série de propositions, dont nous nous bornerons à énoncer la première, comme celle qui fait le mieux connaître la pensée de l’auteur : « 1 0 II se forme, quand les circonstances sont favorables, de nouvelles espèces de plantes à la surface du globe, soit par le changement de localité, soit par le moyen d’autres espèces congénères. »

M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire a nettement exprimé son doute sur cette question dans son Histoire des Anomalies, t. III, p. 606. « Le système de la fixité des espèces, dit-il en d’autres termes, cette hypothèse toute gratuite que les espèces aujourd’hui existantes ont été créées initialement, et se sont ffansmises immuables depuis leur origine, est encore la base presque universellement admise en zoologie. La définition de l’espèce, telle qu’elle est presque partout reproduite, est fondée sur cette pure abstraction; et c’est sur la définition de l’espèce que s’élèvent, à leur tour, successivement, les définitions du genre, de la famille et de tous les groupes supérieurs. Il est donc vrai de dire, que l’échafaudage tout entier de la classification zoologique repose sur une base bien peu solide, puisqu’il est suspendu sur le vide... L’hypothèse de la fixité des espèces est à son tour devenue l’origine de tous ces abus de la doctrine des causes finales qui, pour la plupart des zoologistes, ont si longtemps tenu lieu (il aurait fallu dire tiennent encore lieu ) de toute philosophie... » Nous regrettons de ne pouvoir citer tout ce passage, écrit à un sage point de vue philosophique ; on y reconnaît une étroite communauté de pensée avec son père et Lamarck ; ce n’était pas à lui de déserter une si belle cause.

DE L’ESPÈCE

Ainsi les opinions les plus divergentes sont clairement établies : 1° les uns soutiennent l’éternité et l’immutabilité des espèces; 2° d’autres, leur fixité, sans remonter plus haut que l’observation actuelle, et se contentant de cette preuve; 3° certains croient à l’espèce, mais à sa variation incessante par suite des modificateurs ambiants et du croisement des espèces congénères; 4° un petit nombre de naturalistes, et l’on trouve parmi eux les hommes du plus haut mérite et de la plus noble indépendance, nient l’espèce absolue, et ne voient que des individus soumis à toutes les modifications superficielles ou profondes que produisent les agents extérieurs, et groupés, pour les besoins de l’étude, en coupes arbitraires de différents ordres.

Nous ne discuterons pas l’opinion des naturalistes qui soutiennent l’éternité des espèces, et qui voient dans les êtres organisés une création faite d’un seul jet, et se perpétuant sans altération depuis près de six mille ans : toutes les preuves sont contre eux, et on ne comprend pas comment ils peuvent, en présence de tant de faits qu’eux-mêmes enregistrent et étudient, soutenir leur opinion. Tout annonce dans les corps vivants, animaux ou végétaux, un modèle primitif, mais qui varie à l’infini, et sous toutes les formes.

Après les naturalistes qui croient à l’éternité de l’espèce, viennent des hommes plus sérieux : ce sont ceux qui, sans remonter si haut, se contentent de soutenir l’immutabilité des espèces. Il n’y aurait au fond qu’un seul point à examiner dans leur critérium : celui de la fécondité des produits, puisqu’on a vu, par ce qui précède, qu’euxmêmes ont éliminé la ressemblance comme un caractère incertain. Mais comme ils ne peuvent, faute de vérification possible de ce critérium, avoir recours à cette preuve, et qu’ils fondent leurs espèces sur des caractères purement empiriques, c’est une question à examiner avant tout. Les modificateurs ambiants, tels que la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité, ne sont, pour Cuvier et les hommes de son école, que les causes qui déterminent les variétés d’une espèce, et, suivant eux, elles n’agissent que sur les caractères les plus superficiels, tels que la couleur, l’abondance du poil, la taille de l’animal, etc.

Si nous examinons les végétaux, nous verrons que les caractères spécifiques ne sont pas établis sur le critérium solennellement reconnu, m^issur des caractères empiriques essentiellement variables.

TAXONOMIE VÉGÉTALE

Ainsi Jes caractères spécifiques sont : la tige et sa nature ligneuse ou herbacée, simple ou rameuse, sa durée, son glabrisme ou sa villosité, ce qui se rapporte à toute la plante ; ses feuilles, leurs formes, leur position, leur couleur, l’absence ou la présence du pétiole, le mode d’inflorescence, la forme, le nombre des divisions, la couleur du calice ou de la corolle, le nombre des étamines, celui des stigmates, la forme du fruit, le nombre de ses divisions, la nature de la graine, etc.

Or, voyons si ces caractères sont réellement des formes fixes, et si les mêmes causes qui font varier les animaux n’agissent pas sur les végétaux. Nous ne prendrons pour exemple que les phanérogames; quant aux cryptogames, ils ont des formes moins fixes encore : témoin les travaux si contradictoires des naturalistes qui s’occupent de cette partie de la botanique, leur confusion et leur embarras.

Les variations que présentent les végétaux sont bien plus nombreuses que chez les animaux, parce qu’étant privés de la locomotilité, ils ne peuvent se soustraire aux influences qui les impressionnent.

Sans prendre un à un les exemples qui contredisent la valeur des caractères spécifiques, nous nous bornerons à examiner les faits bien constatés de modification profonde. Quoique ces modifications affectent les organes appendiculaires plutôt que les organes axiles, on voit les caractères varier dans des limites inconnues. On sait que, dans les terrains maigres et stériles, les tiges se chargent de rameaux courts et divergents, tandis que, dans un terrain gras ou humide, elles se dressent, se développent et deviennent d’autant plus simples, qu’elles sont plus vigoureuses. La durée et la consistance de la tige dépendent également de circonstances ambiantes : ainsi beaucoup de végétaux, vivaces dans les pays tropicaux, sont annuels dans notre climat. Le ricin, annuel et herbacé chez nous, est déjà un arbre dans nos départements méridionaux. Le réséda est dans le même cas ; cette plante, qui, chez nous, est un végétal à tige grêle et couchée, que tuent les premiers froids, devient ligneuse en serre tempérée et forme un arbuste. En Angleterre, on trouve des résédas hauts de 2 à 3 mètres, et qui durent dix ans : on sait qu’on peut, en supprimant les fleurs d’une plante annuelle, la rendre bisannuelle ou trisannuelle. Certaines torsions axillaires accidentelles se sont

DE L’ESPÈCE. 21 D

perpétuées et ont fini par former une variété constante : témoin forme tortillard. •

La taille des végétaux dépend encore de l’influence des milieux. L’oseille des neiges, rumex nivalis, trouvée en 1836 par M. Moritzi sur les montagnes de la Suisse, à la limite des neiges, était haute à peine de 3 pouces dans son pays natal; elle est devenue grande de plus d’un pied dans les jardins de Soleure. Mais cette espèce, qu’on avait prise d’abord peur le rumex acetosa, est dioïque, tandis que la dernière est dicline.

Les racines sont dans le même cas; elles changent surtout de volume et de couleur ; quelques-unes, comme la rave tortillée, sont tordues. Les racines de betterave, de navet, de carotte, de radis, incolores dans l’état de nature, deviennent, par la culture, rouges, jaunes ou noires, et conservent cette coloration acquise.

Les épines disparaissent, comme on le sait, par la culture : aussi Linné a t-il dit, dans sa Philosophie botanique ,§272, ouvrage qu’on lit trop peu : Spinosœ arbores cultura sœpius depommt spincis in hortis; celles qui existaient au moment de la plantation persistent, et les autres se changent en rameaux; on voit, en effet, dans les jardins de nombreuses variétés inermes déplantés épineuses. Nous trouvons même à l’état sauvage une variété sans épines du prunus spinosa et du rubus fruticosus. Si, au contraire, on renverse ces conditions, et qu’on mette certains arbres dans une mauvaise terre, il s’y développera des épines.

La villosité et le glabrisme se produisent encore par des changements de milieu. Les exemples en sont très-fréquents : ainsi les végétaux des montagnes, transplantés dans les plaines, perdent leur villosité et deviennent glabres, ce qui est le résultat d’un excès de nutrition, et la production de la pubescence a lieu dans des circonstances inverses. Linné a remarqué que la persicaire, qui est glabre quand elle croît au bord des eaux, devient rude et hérissée de poils dans les lieux secs. Le serpolet, glabre dans nos champs, devient velu dans les sables maritimes. Nous trouvons dans nos environs une variété pubescente du prismatocarpus spéculum, de X isatis tinctoria, des thymus serpyllum et acinos ; une variété terrestre à feuilles rudes et velues du polygonum amphibium à tige et feuilles glabres ; une variété glabre du jasione montanà ; une autre à feuilles vertes et presque glabres de X onopor dura acanthium.

TAXONOMIE VÉGÉTALE

Les feuilles subissent aussi d’innombrables variations par suite de l’influence des agents extérieurs et des excitateurs internes ; pourtant la feuille est un des principaux organes choisis pour établir une espèce, car on dit : à petites feuilles, à grandes feuilles, à feuilles linéaires, etc.; nous citerons parmi les faits contradictoires le broussonetia papyrifera et 1 e polygonum aviculare, dont toutes les feuilles diffèrent entre elles; le sureau lacinié, qui est une variété du sureau commun ; deux variétés à feuilles lancéolées et elliptiques du phy teuma orbicularis; une à feuilles crépues du lepidium sativum; une autre à feuilles sétacées du linaria vulgaris ; à feuilles dentées du ranunculus flammula ; à feuilles ondulées du tragopogon pratense; à feuilles crépues, roides et à dents épineuses du sonchus oleracem; une variété à cinq folioles de Xeupatorium cannabinum, et une autre de la même plante à feuilles supérieures entières. Le cannabù sativa, dont les feuilles sont opposées, produit une variété à feuilles alternes 1 ; viennent ensuite les variétés longifolia, obtusifolia, roiundifolia, microphylla du magnolia grandiflora. Les déformations que ces organes peuvent subir sont telles, que Poiret décrivit sous le nom de vallisneria bulbosa une sagittaire dont la feuille était rubanée. Le plantain d’eau porte en même temps des feuilles linéaires entières et des feuilles larges et sagittées. Les phyllodes sont, comme on le sait, très-communes dans les acacia. Le cereus speciosissimus porte à la fois des tiges aplaties et triangulaires; et M. Guidon, jardinier à Suresnes, a vu un cereus peruvianus engendrer un monstruosus, que plusieurs botanistes regardent comme une espèce distincte.

La couleur est encore un des caractères spécifiques le plus généralement employés; cependant aucun n’est plus incertain, et il importerait beaucoup d’observer si les différences concomitantes ne sont pas le résultat des influences qui ont changé la couleur. «.Nimium ne crede colori, » a dit Linné ( Phil . bot., § 266), et il ajouta plus tard comme preuve, dans sa Crilica botanica, p. 155, qu’en se fondant sur ce seul caractère, Tournefort a trouvé dans deux jacinthes 63 espèces, et 96 dans une seule tulipe. M. Moquin-Tandon [Élé-

1 . Ces changements sont évidemment dus à des circonstances locales ; mais nos flores sont faites à un point de vue si peu philosophique, qu’une variété n’est indiquée la plupart du temps que par son caractère différentiel, sans qu’il soit fait mention de l’influence qui l’a dû produire. Ce travail, d’un haut intérêt scientifique, est encore tout entier à faire.

DE L’ESPÈCE

ments de tératologie végétale ) cite l’exemple de certaines gentianes qui, bleues dans la plaine, deviennent blanches à une grande élévation ; l’ oxitropis montana et le trifolium pratense passent au blanc sur les Pyrénées et les Alpes. On a vu, dans un sol médiocre, un géranium batrachioides , dont les fleurs sont bleuâtres, se panacher de blanc la première année, passer au blanc pur la seconde, et conserver ce caractère d’albinisme. On trouve dans nos champs une variété à fleurs blanches du lamium purpureum , de Verica nul g avis, du verbascum lychnitis. Les fleurs du symphytum officinale sont jaunâtres ou blanches, et la variété dite païens a les fleurs rouges; celles du myosotis perennis sont bleues ou blanches; celles de la variété dite versicolor du myosotis annua passent au jaune en vieillissant, tandis que d’autres restent bleues. La campanula trachelium porte des fleurs bleues, violettes ou blanches. Les nombreuses variétés de nos jardins sont encore une preuve que rien n’est plus commun que les changements de coloration.

La forme de la corolle varie également : par atrophie ou par hypertrophie, les pétales deviennent linéaires, laciniés, bifides, ou bien larges, épais, succulents. On connaît une variété apétale de la sagina proeumbens et de la viola canina. Le jasione montana a produit une variété à fleurs prolifères ; les fleurs des orcliis présentent de fréquentes variations ; les linaires ont souvent la corolle péloriée. Leur disposition est sujette encore à de nombreuses modifications ; le crépis virens, à fleurs en panicules, a une variété uniflore ; le trifolium filiforme, dont les fleurs sont réunies en tête au nombre de 6 à 12, présente une variété, le dubium, dont les fleurs sont groupées par 20 à 30.

Le nombre des pétales varie aussi sur un même individu : la rue, le nerprun, le houx, le marronnier d’Inde en ont de 4 à 5 ; le fusain, de 4 à 6 ; la nigelle, de 5 à 8, la ficaire, de 8 à 9, etc. Le nombre des divisions du style et des étamines est dans le même cas : aussi Poiret rejette-t-il le nombre des étamines comme caractère spécifique, et il s’en tient à la graine. Pourtant elle aussi varie : témoin l’épinard, dont les graines sont lisses ou épineuses, et tous les botanistes s’accordent à regarder la première comme une simple variété.

Après la fleur vient le fruit, qui se modifie à l’excès. On sait que rien n’est plus variable que le nombre des loges capsulaires ; l’hy-

TAXONOMIE VÉGÉTALE

pertrophie parenchymateuse est d’une fréquence qui dispense de citer aucun exemple; mais on peut mentionner comme preuve du contraire les salicornes et les soudes cultivées au Jardin des plantes de Toulouse, dont les fruits ont presque complètement perdu leur nature succulente.

L’induration des baies et des drupes est encore un phénomène qui se présente quelquefois : M. Schlechtendal a vu une vigne dont les baies étaient devenues de véritables capsules, et M. Knight est parvenu, par des fécondations croisées, à rendre fibreux le parenchyme de plusieurs pêches.

Une preuve de plus de l’effet du climat et surtout de l’altitude, sont les exemples rapportés par M. Gay dans son voyage aux Andes. « Les vrilles du mutisia, dit-il, étant inutiles dans ces froides régions, où il ne croît ni buissons ni arbustes, se changent en feuilles; j’ai remarqué aussi que les plantes herbacées dans les plaines deviennent ici complètement ligneuses, et que plusieurs espèces d'arbres, principalement les escallonia, au lieu d’avoir cet aspect bifurqué qui les caractérise, deviennent rabougries et rampent le long des rochers, offrant ainsi moins de surface au froid dont est chargé le vent qui passe sur ces immenses glaciers. Mais une autre observation, plus intéressante encore, est la forme imbriquée qu’affectent les feuilles de la plupart des végétaux, même dans les genres où cette disposition n’est pas habituelle. C’est ainsi que les feuilles du triptilion, si lâches et si petites dans les régions inférieures, deviennent à cette hauteur dures, velues, s’imbriquant étroitement sur la tige, et couvrant même les fleurs de cette charmante plante. Les mutisia, presque dégarnis de feuilles, en sont chargés à leur extrémité, lorsqu’ils croissent sur le versant des montagnes. Les violettes n’y ont pas la forme élégante que nous leur connaissons dans la plaine; elles sont disposées en rosettes comparables à celles des seclum, avec cette différence que les feuilles, au lieu d’être presque verticales, sont entièrement horizontales dans ces violettes alpines ; et ces feuilles, qui sont ordinairement dures et velues, sont rondes, glabres, imbriquées, et portent à leur base des fleurs sessiles, d’un violet tirant presque sur le rouge. Quoique très-familier avec les genres triptilion, escalonia, mutisia et viola, l’aspect particulier de ces espèces alpines me les fit complètement méconnaître, et je ne reconnus le genre auquel elles appartenaient que lorsqu’après mon retour je les eus étudiées. »

DE L’ESPÈCE

Or, que devient l’espèce absolue en présence de faits que nous pourrions multiplier à l’infini, et auxquels nous ajouterons les exemples tirés de la culture, en disant des végétaûx ce qui a été dit des animaux, o’est-à-dire que les modificateurs mis en action par l’homme ne sont autres que les agents naturels, variant seulement pour la quantité et la durée ? Mais nous demanderons d’abord aux partisans de l’espèce immuable, si le froment, l’avoine, l’orge, le seigle, qui chaque année couvrent nos champs, et dont la graine a acquis un volume considérable, sont des variétés d une espèce sauvage connue. Dans le cas de négative, la métamorphose est donc devenue telle, qu’on ne peut reconnaître le type sauvage de ces céréales; pourtant il existe certainement, au milieu de nous peutêtre. On ne peut pas dire des végétaux ce qu’on objecterait à l’égard des animaux, que l’homme s’est emparé de l'espèce tout entière : un brin d’herbe aurait bien échappé à la main de l’homme, et nous y reconnaîtrions l’espèce primitive, si la variété n’avait subi des modifications qui la rendent méconnaissable. Nous ne connaissons pas l’histoire des variétés innombrables de cotonniers, qui envoient de tous les points du globe leurs produits sur nos marchés. Cette question, longuement discutée dans des ouvrages ex professo, n’a pu être élucidée d’une manière satisfaisante. 11 en est de même des caféiers, du riz, du maïs, etc., qui présentent des différences sensibles à l’œil sans que l’on sache si ce sont des espèces ou de simples variétés.

Voyons maintenant, dans les espèces cultivées, et dont le type sauvage nous est connu, les modifications introduites par la culture. Nous connaissons le chou sauvage, aux feuilles glauques, étroites et coriaces; il est pourtant le générateur des nombreuses variétés qui peuplent nos jardins, et dans lesquelles on trouve des modifications de forme, de couleur, de durée, de saveur, et des productions étrangères, résultats de faits tératologiques devenus persistants. On peut citer les choux verts, frangés, crépus, diversement colorés; les choux de Milan aux feuilles cloquées; les choux cabus, qui forment une pomme arrondie et consistante; les brocolis verts ou violets, dont - les rameaux à fleurs portent des végétations granuliformes si singulières; les choux-fleurs, chez lesquels cette anomalie est arrivée au plus haut degré de développement; les choux-raves, dont le collet renflé est la seule partie comestible, et qui se couronnent d’un maigre

TAXONOMIE VÉGÉTALE

bouquet de feuilles : ce sont pourtant des variétés d’un seul et même chou, lesquelles variétés se reproduisent identiquement ; et, à part certaines dégénérescences locales, jamais un chou pommé ne produira un chou-rave, ni le chou-rave un chou rouge ou un choufleur; et chacune de ces variétés en produit autant d’autres, différant aussi par la couleur, la taille, la forme, la saveur, tous caractères spécifiques, etc. Dans les cucurbitacées, les formes sont peut-être moins fixes encore, et leurs fruits capricieux, différant par la couleur et la saveur, offrent les anomalies les plus bizarres. Les fruits de nos vergers ne présentent-ils pas le même phénomène? Dira-t-on que la pomme dvapi, si rouge, si parfumée, soit d’une autre espèce que le gros rambour ou le calville? la poire d’épargne est-elle d’une autre espèce que le saint-germain? La pêche fondante et à peau veloutée est-elle d’une autre espèce que le brugnon à peau lisse et luisante?

Les vignes offrent une multitude de variétés reconnaissables au bois ou au feuillage ; et dans nos parterres, où les horticulteurs se plaisent à multiplier les monstres, que de variétés dans les rosiers, les pélargonium, les azalées, les camellias, les rhododendrum, les œillets, les pensées, les tulipes, les glaïeuls, les dahlias ! Or, comment s’obtiennent ces variétés si nombreuses et si différentes entre elles? Par le semis, sans autre artifice; et pourtant la voie si directe de la génération dans un milieu commun, qui devrait respecter l’espèce, n’en a nul souci : il se trouve toujours des variations organiques, et c’est à ces modifications sans cesse renaissantes que nous devons les fleurs brillantes qui embellissent nos parterres et les fruits de nos vergers.

Pourquoi les partisans de l’immutabilité de l’espèce n’ont-ils pas repoussé la théorie de la métamorphose, comme ils ont fait de la doctrine de l’unité de type dans le règne animal? car elle tend à détruire l’idée d’une fixité spécifique absolue, puisque les causes ambiantes sont les éléments modificateurs, et que mille accidents tératologiques peuvent donner lieu à des variations de forme qui sont autant de nuances apportées dans la stabilité des caractères spécifiques. La plupart des botanistes modernes ont pourtant adopté cette théorie, et en ont tiré des conséquences morphologiques sur la génération des organes.

Quant à l'influence de l’habitat, elle est connue; et c’est à cette

DE L’ESPÈCE

cause que les races, et souvent les espèces nouvelles, doivent leur création. Ainsi le pommier, transporté à Saint-Pierre de Miquelon, a changé d’époque de floraison. Le seigle, cueilli par M. le comte de Villeneuve sur les montagnes Bleues, où il fleurit tardivement, reprend peu à peu sa précocité quand il est semé dans la plaine de Toulouse. Il faut aussi quelque temps aux variétés hivernales de blé pour devenir estivales.

M. Oscar Thouin. (Ann. hort., juin 1842) est d’accord avec tous les praticiens sur la fixité du caractère des races, transmissible par la culture. « Ces caractères, dit-il, sont le résultat d’habitudes prises sous l’influence de causes agissant progressivement par leur continuité; et ainsi les variétés transmissibles doivent être considérées comme des espèces conditionnelles, qui peuvent se perpétuer parfois indéfiniment dans les circonstances où elles se sont développées. »

La discussion qui précède démontre, ce nous semble, assez clairement que les caractères spécifiques, employés en botanique, sont purement empiriques, puisqu’ils portent sur des propriétés essentiellement variables, et que ce n’est pas en s’appuyant sur de si faibles bases, que les partisans de la fixité de l’espèce pourront obtenir gain de cause. Il reste toujours cette demande : Qu’est-ce qu’un caractère spécifique? Où faut-il le prendre pour ne pas se tromper?

On a proposé l’étude des dissemblances dans les caractères anatomiques; mais les formes ne se modifient pas toujours assez profondément pour que cette base de certitude ne soit encore trompeuse, surtout quand il s’agit d’êtres voisins l’un de l’autre; car, la plupart du temps, les caractères spécifiques sont géographiques, c’est-à-dire dus à des influences locales, qui ne causent pas la modification profonde du type. Le caractère anatomique n’est donc pas une base radicale pour la détermination de l’espèce.

On a encore établi les espèces sur les différences que les êtres présentent dans leur manière de vivre ou leur habitat ; mais les nécessités de milieu font les mœurs, l’habitude d’une station les perpétue, et les dissemblances externes et souvent internes en sont le résultat. Ce sont précisément à ces stations diverses qu’on peut attribuer les créations de variétés qui, en se fixant et se perpétuant, deviennent des espèces.

Il faut donc alors en revenir au critérium de la succession par

TAXONOMIE VÉGÉTALE

voie de génération. Or, comment peut-on arriver à ce résultat, si ce n’est par le croisement des espèces, pour s’assurer si elles sont réellement dissemblables, ou bien si ce sont de simples variétés? La question de croisement présente, il est vrai, de grandes obscurités, et elle a offert aux naturalistes qui ont voulu y avoir recours, pour constater la véritable pureté de l’espèce, suivant l’axiome des maîtres de la science moderne, des anomalies et des contradictions sans nombre. Le croisement de deux genres est toujours infécond, disentils, et les métis de deux espèces sont toujours stériles : c’est ce que nous allons examiner ; mais il suffit, ce nous semble, de quelques exceptions pour détruire la règle, et elles ne manquent pas.

Du reste, l’opinion de la fécondité des métis et de l’arbitraire de l’espèce est partagée par des hommes qui sont loin d’appartenir à l’école philosophique française. Allen Thomson dit ( Cyclop . of anat. and physiol. , part. XIII, pag. 445) : « Les mulets mâles ou femelles sont communément (? usually ) impropres à la propagation. » Et plus loin il ajoute : « Nous ne devons pas oublier que la distinction des espèces est toujours artificielle, c’est-à-dire un ouvrage de l’homme. »

Si peu de naturalistes se sont livrés à des expériences sur le croisement des animaux des diverses classes, qu’on est obligé de recourir aux végétaux, dont le mode de génération repose sur une loi semblable à celle qui préside à la génération des animaux. Les opinions sur l’hybridité sont encore partagées; pourtant, sur une foule de points, il n’y a pas d’incertitude, et nous trouvons extraordinaire que quelques botanistes, tels que Gærtner, Wiegman et Meyer, soutiennent la stérilité constante des hybrides. Nous citerons quelquesunes des expériences faites à ce sujet, et plusieurs sont contradictoires. Ainsi, Kœlreuter féconda la digitale jaune par la pourpre, et obtint des graines fécondes. Les deux plantes qui avaient servi à l’expérience étaient bisannuelles, et le produit fut vivace. M. A. de Saint-Hilaire a trouvé des hybrides de ces deux digitales à l’état sauvage, dans les environs de Combronde, dans la Limagne d’Auvergne; mais elles étaient stériles. M. Boreau a trouvé le même hybride, reproduit artificiellement par M. Henslow. Le jardinier de M. Feray, au château de Chantemerle, à Essonne, a trouvé dans un petit bois l’hybride de la digitale à petites fleurs avec la digitale pourpre, ainsi que les hybrides de cette dernière et de la digitale

DE L’ESPÈCE

jaune. M. Madale possède des hybrides naturels des aigitalis lutea, purpurea et ambigua, différant suivant que l’une ou l’autre de ces espèces a joué le rôle de mâle ou de femelle. Knigt obtint des graines du croisement de V hibiscus palmalus et du vitifolius, ce qui le porta à regarder la seconde comme une simple variété de la première; mais Knigt est un des plus fervents apôtres de l’espèce créée, et il nie toute fécondation croisée donnant des produits fertiles : seulement il est plus conciliant quant à l’effet des modificateurs ambiants, et il rapproche les espèces qui sont regardées comme les plus disparates : tels sont les prunus armeniaca eisiberica , dont l’un, notre abricotier, a de gros fruits jaunes; et le second, petit arbre dont les fleurs ressemblent pour la grandeur et la couleur à celles du kalmia, porte de petits drupes noirs. La fraise du Chili, la fraise-ananas et la fraise écarlate produisent ensemble des individus féconds. On a obtenu par le croisement du magnolia yulan et du discolor une variété, le soulangiana, à fleurs odorantes comme le premier; et nos jardins se sont enrichis d’un hybride de Xazalea et du rhododendrum, qui a reçu le nom de azaleoides : mais nous ignorons s’il est fécond. Un exemple assez extraordinaire de croisement fécond est fourni par Kœlreuter : ce botaniste féconda Xaquilegia vulgaris par le pollen du canadensis, et n’obtint que des hybrides inféconds; mais, en intervertissant les rôles, il en résulta des hybrides féconds dont les capsules contenaient jusqu’à 40 graines. La véronique hybride 1 est le produit de la véronique à épis et de l’officinale. Le ranunculus lace rus est le résultat de la fécondation du R. pyrœneus par Xaconitifolius. M. Sageret, qui s’est beaucoup occupé de cette question, a obtenu un singulier hybride ( Mémoire sur les cucurbitacèes , p. 36), résultant du croisement du radis noir et du chou; il l’a appelé brassica raphanus. 11 fleurissait abondamment, mais grenait difficilement, et pourtant il n’était pas stérile. Le même individu portait deux espèces de siliques : les unes, semblables en tout à celles du chou; les autres, à celles du radis. Il a obtenu six hybrides bien caractérisés par les croisements successifs du cucumis melo et du C. chate. Deux espèces distinctes de datura, le ferox et le tatula, ont produit des individus féconds ; tandis que le tatula et le stramonium

1 . Les botanistes ont donné comme au hasard le nom d’hybrides à des plantes dont la génération n’est pas connue, et il semble ici n’avoir d’autre valeur, que celle d’intermédiaire. C’est une question qui mérite un examen approfondi.

TAXONOMIE VÉGÉTALE

ne donnent naissance qu’à des produits stériles, ce qui semble une contradiction. Des expériences semblables sur les belles-de-nuit et les mauves ont réussi ; mais les plantes mères sont regardées comme impropres à féconder les hybrides. On ne sait trop à quoi s’en tenir sur les résultats du croisement du lychnis dioica avec le cucubalus viscosus; mais il paraît douteux. M. Sageret dit (p. 34), relativement à l’opinion de Kœlreuter sur l’hybridité : « Les mulets sont communément plus vigoureux que leurs ascendants; mais si quelques-uns sont stériles comme les mulets, plusieurs autres aussi grènent et fructifient abondamment; et cette stérilité et cette fécondité peuvent également se remarquer dans des individus pareils, c’est-à-dire provenant des mêmes ascendants. C’est aussi ce que j’ai vu, et, suivant moi, la proportion des hybrides féconds est infiniment plus grande. »

Voici, au reste, l’opinion de Lindley sur les hybrides. Il dit {Théorie de ï horticulture, page 76) : «Quelques auteurs, raisonnant d’après un petit nombre de faits, et d’après l’analogie qu’ils établissaient entre les végétaux et les ordres les pius élevés dans l’échelle animale, ont pensé que tous les hybrides végétaux sont stériles, et que, lorsque la stérilité n’est pas le résultat du croisement de deux espèces, ils n’en sont naturellement pas distincts, quelle que soit leur différence extérieure. Toutefois, les faits prouvent que des hybrides bien déterminés peuvent être fertiles. » Wagner dit que les hybrides qui tiennent le milieu entre les deux espèces génératrices sont absolument stériles, et qu’ils ne peuvent se propager que lorsqu’une des deux espèces domine.

Enfin , des expériences nombreuses faites par M. Naudin , il résulte que les hybrides de deux types très- différents, loin d’être condamnés à une stérilité absolue, sont fréquemment doués de la faculté de produire des graines susceptibles de germer; mais ce savant naturaliste a constaté qu’à chaque génération l’hybride perd de son caractère distinctif, de telle sorte qu’à la troisième ou à la quatrième génération, il ne produit plus que l’un de ses deux parents.

« A partir de la seconde génération, dit M. Naudin, la physionomie des hybrides se modifie de la manière la plus remarquable. Dans bien des cas, à l’uniformité si parfaite de la première génération succède une bigarrure de formes : les unes se rapprochant du type spécifique du père, les autres de celui de la mère, quelques-uns

DE L’ESPÈCE

rentrant subitement et entièrement dans l’un ou l’autre. D’autres fois, cet acheminement vers les types producteurs se fait par degrés et lentement, et quelquefois on voit toute la collection des hybrides incliner du même côté. C’est que, effectivement, c’est à la seconde génération que, dans la grande majorité des cas (et peut-être dans tous), commence cette dissolution de formes hybrides qui me paraît aujourd’hui hors de toute contestation. »

D’après M. Naudin, les hybrides peuvent se diviser en deux classes : les uns qui sont fertiles par l’ovaire seulement, et les autres qui le sont à la fois par l’ovaire et par le pollen ; en d’autres termes, les uns ne sont fertiles que par le pollen de leurs ascendants, et les autres le sont par eux-mêmes.

Ainsi la question des hybrides, quoique négative sur plus d’un point, ne l’est pas sous plusieurs rapports; car nous trouvons de nombreux exemples de fécondation d’espèce à espèce, et quelques-uns de genre à genre. Au fond, il faut avouer que cette question, par son obscurité même et en présence des faits contradictoires, fait planer l’incertitude sur l’opinion des partisans de l’espèce absolue ; mais, en admettant qu’elle doive être considérée, par les esprits prévenus, comme résolue affirmativement, on trouve encore, dans les variations produites par les agents extérieurs, assez d’arguments pour soutenir que l’èspèce, telle qu’elle est définie encore aujourd’hui, est purement artificielle. 11 est évident que les modifications dans les formes entraînent aussi des changements dans l’organisation profonde; et alors, qui sait si telle espèce impropre à en féconder une autre ne le peut pas faire après une modification qui a changé ses conditions organiques? Enfin, comme en toutes choses, il existe sous ce rapport une grande obscurité pour qui cherche la vérité. Pour établir une. règle fixe, on est convenu que la race ressemble à l’espèce, en ce qu’elle se reproduit sans altérations; nous avons néanmoins, dans nos jardins, des plantes qui sont de simples variétés, et néanmoins jouissent de cette propriété : tels sont les lonicera tatarica, grandiflor a, rubr a; le ribesmalvi folium; le laserpitium dissectum ; le sambucus heterophylla ; le pêcher à fleurs doubles, que M. Pépin, du Jardin des Plantes, dit se reproduire depuis quinze ans sans le moindre changement. Nous sommes convaincu, comme Lamarck, Poiret et Geoffroy, que les variétés deviennent des espèces, et que

Botan., T. II. 1§

TAXONOMIE VÉGÉTALE

c’est ainsi que se forment les espèces nouvelles qui jettent dans la science tant d’hésitation et d’incertitude.

Si l’on suivait attentivement tous les faits qui se présentent dans la science, on verrait que les productions hybrides vont toujours croissant.

Les horticulteurs, gens simples et sans préjugés scientifiques, doutent moins de la possibilité de l’hybridité, et, pour eux, un croisement est une affaire tout ordinaire. Il est vrai qu’ils n’ont pas de théories à soutenir, et que leur but est de se créer une nouvelle source de gain; aussi regardent-ils souvent de simples variations accidentelles comme des hybrides pour lesquels ils ne peuvent faire connaître les parents.

Il est une réflexion qui ne paraît pas être venue à l’esprit des défenseurs de l’espèce, considérée comme type d’unité organique : c’est qu’ils doivent apporter le plus grand scrupule à détruire une espèce pour la fondre avec une autre, quand il y a doute, et ils doivent en faire un cas de conscience; car si cette espèce allait être réelle et qu’ils y eussent porté une main sacrilège, qu’arriverait-il? Mais on peut, sur ce point, être rassuré; ils en font plutôt plus que moins, et leur conscience est en repos.

C’est ainsi que du ranunculus acris de Linné, M. Jordan fait six espèces, d’après la longueur du bec des carpelles, la division des feuilles, et la souche plus ou moins rampante. Linné avait reconnu trois espèces dans les iberis de France; les botanistes novateurs en ont fait quinze. Avec la viola tricolor ou pensée sauvage, on a trouvé moyen de faire vingt-six espèces. Le pissenlit {taraxacum dens leonis) comprend actuellement douze espèces; et soixante-quatorze espèces ont été créées par M. Boreau pour les rosiers indigènes à la France, etc., etc.

De Candolle, cité par la plupart des botanistes comme une autorité irrécusable, ne trouva, répète-t-on, en 1832, que quarante hybrides naturels bien constatés; c’est une grande imprudence que de relever et de mettre pour ainsi dire en relief les erreurs des hommes les plus éminents dans la science. Il est évident que de Candolle avait entendu dire par là, qu’il n’avait constaté jusque-là, dans la sphère étroite où gravite l’expérience personnelle d’un seul homme, que quarante hybrides; mais les naturalistes, qui vont partout cherchant une autorité sous laquelle ils abritent leurs idées favorites, ont pris

DE L’ESPÈCE

au pied de la lettre la parole du maître, et s’en sont fait une preuve pour réfuter ceux qui ont avancé l’opinion de la mutabilité des espèces.

Si les naturalistes, en établissant des espèces nouvelles, agissent à l’aventure et sans respect pour leur critérium, il est bien moins rationnel encore de disjoindre des espèces pour en faire des genres nouveaux. Puisque les espèces d’un même genre produisent ensemble des individus inféconds, et c’est là, dit-on, leur caractère réel, et que les genres ne produisent rien par le croisement, le genre n’est donc pas plus arbitraire que l’espèce, et l’on ne peut pas plus y porter la main qu’à celle-ci, puisque, comme elle, il a son critérium propre. Alors, que dire des naturalistes qui créent des genres nouveaux sur des caractères qui ne sont peut-être même pas des différences spécifiques?

Ainsi, depuis la classe jusqu’à l’individu, tout est arbitraire dans la science. Il n’y a donc de réel que les types généraux d’organisation, vrais dans le médium, incertains aux deux extrémités, qui jouissent de la propriété de varier dans des limites plus ou moins étendues, et, pendant une période indéterminée, sont renfermés dans un cercle de combinaisons se reproduisant avec régularité ; ils sont comme autant de jalons, pour se reconnaître dans la classification naturelle des êtres. En zoologie, ce sont les groupes appelés genres, comme chat, chien, écureuil, cerf, etc.; en botanique, ce sont les familles dont les genres sont les espèces zoologiques, et les espèces les variétés.

Malgré les difficultés que présente ta détermination de l’espèce, la stérilité des produits en serait encore le caractère le plus réel et le véritable critérium ; mais admettons-le pleinement et sans restriction, regardons-le comme la preuve irrécusable de la règle posée par les naturalistes. Voyons comment les savants qui croient à l’espèce par sentiment plutôt que par évidence doivent procéder pour éviter toute erreur. Il leur faut la preuve de la stérilité des produits pour caractère de l’espece, et la stérilité de raccouplement ou le refus de croisement pour celui des genres ; ils ont donc dû vérifier sur chaque être vivant, en les croisant dans toute la série, leur critérium sacramentel. L’ont-ils fart? Ils répondront à cette demande, qu’ils trouveront peut-être naïve (c’est quelquefois le nom qu’on donne à ce qu’on ne comprend pas), qu’une semblable expérience est

TAXONOMIE VÉGÉTALE

impraticable. C’est aussi ce que nous croyons ; mais, puisque, sur les trois termes de critérium, deux sont éliminés, la ressemblance et l’identité des produits, caractères communs aux races et à certaines variétés, et qu’il ne reste que le croisement à essayer, on ne peut donc se prononcer sur la réalité de l’espèce avant d’y avoir eu recours. En mathématiques, il n’y a pas de règle sans preuve; et, en logique, une affirmation n’a de valeur que quand toutes les causes d’erreur et d’incertitude ont été éliminées. Or, l’expérience est reconnue impraticable dans le plus grand nombre des cas. Pourtant, aujourd’hui on crée des espèces comme un horticulteur crée des variétés; c’est presque une profession. Aussi quel dédale que la science !

On peut ajouter, aux arguments qui prouvent l’incertitude de l’espèce, les contradictions dans lesquelles sont tombés les savants les plus célèbres. Qu’on nous permette, en faveur de l’importance du sujet, de faire une excursion rapide dans le domaine de la zoologie pour démontrer qu’il en est de même qu’en botanique. En mammalogie, cette classe si élevée dans l’échelle organique et qui comprend un nombre relativement si limité de formes, nous trouvons de nombreux exemples de l’incertitude spécifique; ainsi les orangs forment plusieurs espèces qu’on suppose de simples variétés d’âge, et les particularités ethnographiques fournies par les voyageurs se rapportent on ne sait trop à quoi. Les espèces voisines peuvent-elles engendrer par le croisement des êtres intermédiaires, et faire de nouvelles espèces sans s’en douter? C’est ce qu’on ignore; mais l’on va jusqu’à raconter des exemples d’accouplements féconds d’orangs ou de chimpanzés avec des négresses, ce qui serait à la fois une vérité bien curieuse pour la science et bien humiliante pour ceux qui refusent aux singes le droit de primogéniture. Mais on ne sait à quoi s’en tenir sur ce sujet. Il se présente maintenant une série de questions : le mycetes niger de Kuhl est-il bien, comme le pensait Cuvier, à qui nous empruntons ces exemples, le mâle du mycetes barbatus de Spix ; et le mycetes ursinus du prince Maximilien est-il identique à l’espèce établie sous ce nom par E. Geoffroy Saint-Hilaire, ou bien au mycetes fuscus du même auteur, ou encore au mycetes discolor de Spix?Le mycetes stramineus deE. Geoffroy Saint-Hilaire diffère-t-il de l’espèce à laquelle Spix donne le même nom? Les Sajous et les Sais, qui présentent de nombreuses nuances de coloration, sont-ils d’une déter-

DE L’ESPÈCE

mination assez certaine pour qu’ils aient pu être divisés avec certitude, par Spix, en un si grand nombre d’espèces? Le cebus apella était-il regardé avec raison par Cuvier comme le jeune du cebus robustus du prince de Neuwied; le cebus macrocephalus de Spix est-il bien un sajou ordinaire, comme il le croyait ? Où sont les limites qui séparent les ouistitis, qui ne diffèrent que par des nuances très-légères? La roussette d’Edwards semble à M. Temminck n’être autre chose que le jeune âge de la roussette noire ; les diverses espèces du genre molosse sont encore incertaines, et quand on les aura vérifiées, ce seront encore des espèces arbitraires. Les sorex tetragonurus , constrictus et remifer paraissaient à Cuvier de simples variétés d’âge du sorex fodiens ; et les sorex myosurus, Capensis, hulicus et giganteus lui semblaient les variétés d’une même espèce. Nous rappellerons les moufettes, dont il a été déjà parlé, qui varient entre elles assez dans une même espèce pour que la distinction en soit difficile. Le canis pallidus de Rüppell paraît identique' au canis corsac de Gmelin. Les canis vulpes, fulvus Desm., et alopex Sehreb., sont-ils des variétés ou des espèces distinctes? C’est ce qu’on ignore. Il règne encore de l’incertitude sur la distinction réellement spécifique du felis chaus et du caligata, et l’on sait combien il faut se défier des espèces nombreuses enregistrées dans les catalogues. Il est inutile de multiplier les citations, dont on ferait un volume en réunissant toutes les opinions contradictoires et les questions insolubles dans la série zoologique; nous avons seulement cherché à établir que, puisque tant d’espèces sont si incertaines, dans une classe dont les êtres peu nombreux ne peuvent, comme les oiseaux, les animaux marins, les insectes et la plupart des invertébrés, franchir de grandes distances ou se soustraire à nos investigations, en se plongeant dans les profondeurs des mers, quelle est-elle pour les autres classes? encore n’entend-on ici que l’espèce admise d’après l’examen du caractère extérieur, sans vérification du critérium, de celle que le naturaliste dénomme, sans plus de scrupule que l’horticulteur baptise une tulipe ou un dahlia. Et nous ne parlons pas des êtres si nombreux dans la science qui ont des points de ressemblance si multipliés avec plusieurs groupes, qu’on ne sait où les placer ; tels sont : certaines fauvettes, des fringilles, des chevaliers, etc. On en fait souvent aujourd’hui des genres, pour se tirer d’embarras; mais c’est tourner la difficulté plutôt que la résoudre. Malgré ces incertitudes sans nombre,

TAXONOMIE VÉGÉTALE

on ne s’arrête pas là, et les paléontologistes font des espèces nouvelles sur une vertèbre ; encore n’en ont-ils pas besoin : un morceau d’os leur suffit. C’est pourquoi nous avons déjà cinq espèces de dinornis, dont le genre a été établi sur un fragment de fémur, et l’on dénomme hardiment un animal dont on n’a qu’un débris insignifiant; tandis qu’avec la tête entière du dinothérium , l’incertitude est assez grande pour que MM. Kaup et Owen en fassent un animal voisin des Mastodontes, et M. de Blainville un Lamantin. On ignore si le dronte, récemment perdu, et dont on a une tète, une patte, plusieurs descriptions et une figure, est un vautour, une autruche, un manchot ou un gallinacé. Il est vrai, dit un naturaliste anglais, que cette tâche ne convient pas aux faibles, mais aux forts; et en effet, il faut être bien fort pour établir tant de genres et d’espèces sur des débris le plus souvent méconnaissables ; autant vaudrait-il faire le portrait d’un homme en voyant son chapeau ou son soulier, et ce ne serait pas plus fort, car qui serait tenté de nier la ressemblance ? Ainsi, tandis que nous avons sous les yeux pour types et modèles : Linné, Buffon, Jussieu, Ad an son, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, qui ont tous envisagé la science de haut et avec le coup d’œil d’hommes de génie, nous nous amusons, comme les savants de Gulliver, à peser des œufs de mouche dans des balances de toile d’araignée.

En botanique, la confusion est la même qu’en zoologie; et comme les botanistes se complaisent également à créer des espèces, nous signalerons quelques-unes des incertitudes auxquelles ils sont livrés.

Les exemples seraient nombreux en puisant dans les travaux des botanistes modernes les longues controverses sur les espèces végétales : nous nous contenterons de faits pris pour ainsi dire au hasard, et qui n’en sont pas moins frappants. Ainsi, M. G. Thuret (. Recherches sur les mouvements des spores dans les Algues, Annales des sciences naturelles, L IX, p. 275) propose de réunir en une seule espèce les vaucheria clavata, ovata, sessilis, terres-tris , geminata, cæspitosa et cruciata sous le nom de vaucheria ungheri. Ce botaniste, en proposant cette fusion, ne s’appuie que sur de sérieuses études. Où sont donc alors les caractères spécifiques qui ont guidé les créateurs de ces espèces? Link rapporte à Yerysibe guttata les erysibe coryli, fraxini et ulmarum, et il regarde le berberidis comme une simple va-

DE L’ESPÈCE

riété de 1 'erysibe penicillata. Une espèce du genre usneà de Dillenius, regardée par Reben tiscli comme le rhizomorpha seti formés, est considérée par De Candolle comme une variété de cette plante, qui était pour Bulliard un hypoxylon, un lichen pour Leysser et Willdenow ; et Rebèntisclï, après mûr examen, en a fait un genre sous le nom de chœnocarpus. Mérat regarde comme identiques au chara fetida les char a batrachosperma, funicularis, rarriulosa et decipiens. R rapporte également au chara vulgaris, les chara fragilis, globularis, capillacea, scoparia, radians et setacea. Le digitaria ciliaris de Retzius est un digitaria sanguinalis dont les fleurs neutres sont ciliées, mais qui porte aussi des fleurs non ciliées. Les renonculacées présentent aussi les plus grandes incertitudes sous le rapport le la détermination des espèces. Prenons encore pour exemple le genre adonis. Linné n’en reconnaissait, ou, pour mieux dire, n’en légitimait qu’une seule espèce, Yœstivalis. Jacquin en a séparé le miniata, Walroth, le macnlata, et Reichenbacb regarde comme identiques à Yœstivalis les adonis /lava, citrinaei microcarpa de De Candolle. Les adonis anomala el p arv ijlor a de De Candolle sont encore rapportées par le même auteur au flcirrmea, regardé comme une espèce bien constatée, et le micrantha du savant auteur du Prodrome ne semble à Reichenbach autre chose que Y adonis autumnalis . Un autre botaniste, M. de Saint- Amans {Flore agénciise , pag. 2 S 4), réunit Yadonis flammea de Jacquin à Yœstivalis, et supprime Y autumnalis ; il finit par ne rester que Yœstivalis. M. Soyer-Willemet [Observations sur quelques plantes de France, p. 10) réunit en une seule espèce les ranunculus montanus, Villarsii et Gouani , qu’il regarde comme deux variétés et une variation. « C’est dans les terrains gras et herbeux, dit-il (p. 12), que j’ai vu le ranunculus gouani dans toute sa force ; il est probable qu’en le transportant dans un terrain plus maigre, on le ferait passer au montanus ou au Villarsii. » Les ranunculus cassubius et auricomus sont aujourd’hui réunis par la plupart des botanistes.

Loiseleur-Deslonchamps avait mis dans la première édition de sa Flora gallica , et a rétabli depuis, après l’avoir abandonné, un berberis articulata qui n’était autre chose qu’un cas tératologique ou un retour du berberis cretica au berberis vulgaris.

M. Bentham ( Catalogue des plantes des Pyrénées, p. 75) réunit les draba tomentosa, stellata et lœvipes de De Candolle au draba stel-

TAXONOMIE VÉGÉTALE

lato ' de Jacquin, comme en étant de simples variétés, et cette opinion paraît fondée sur des preuves solides. Bernhardi ( Ueber den Begriff der Pflamenart , etc.) dit que la rosa bicolor de Jacquin devient à la transplantation le rosa lutea. Les anagallis arvensis phœnicea , cœrulea et carnea sont, pour lui, trois variétés considérées comme trois espèces; les sesleria cylindrica et nitida lui paraissent identiques à Yelongata; il en est de même des bromus sterilis et longiflorus, dont il regarde la pubescence comme un caractère trèsvariable, et des bromus arvensis et brachystachys. La turgescence bulbiforme des racines du phleum nodosum ne paraît pas à Bernhardi un caractère suffisant pour le distinguer du phleum pratense ; cette particularité ne lui ayant rien présenté de bien constant. Il réunit aussi le matthiola incana à Xannua comme une variété, leur croisement ayant donné naissance à des hybrides féconds, et il regarde les matthiola glabra DC. et grœca deSweet comme des variétés glabres, tandis que le matthiola fenestralis lui paraît une simple variété crépue. Il résulte d’une longue suite d’expériences faites par lui-même que les erysimum hirsutum et virgatum sont une seule et même espèce. A ces exemples déjà assez nombreux on pourrait ajouter toutes les contradictions, les incertitudes, les doubles emplois qui sont dans les species autant de superfétations ; il suffit de citer les trois volumes de controverse assez âcre entre MM. Mérat, Germain et Gosson, au sujet de la Flore parisienne de ces derniers auteurs.

Que résulte-t-il de ceci ? C’est que les caractères spécifiques sont essentiellement variables et difficiles à déterminer, et que si l’on soumettait à une révision sérieuse et complète les animaux et les végétaux de nos collections, on réduirait de beaucoup le nombre des espèces.

Il résulte de ce qui précède que le critérium infaillible est inapplicable, et que la détermination de l’espèce est livrée à l’arbitraire. Or, comment peut-on faire de l’absolu avec de tels éléments d’incertitude ? ne faut-il pas, au contraire, apporter la plus grande circons-

1 . M. Soyer-Willemet a, dans son Herbier, cinq variations du Draba stellata :

\ . Pédicelles et carpelles velus ;

Page 1