ACTIONS DIVERSES DE LA CHAUX
sera donc très favorable, non pas au moment même où la chaux est introduite, cas qui a été observé par Boussingault, mais après quelques mois quand la chaux ajoutée se sera carbonalée. La nitrification deviendra môme d'autant plus active que la chaux aura provoqué la formation d'une plus forte proportion d'ammoniaque, qui passe très rapidement à Tétat d'acide azotique, dans une terre humide pourvue de calcaire. On sait que les terres de prairies, les terres de forêts sont souvent dépourvues de nitrates, ceux-ci y apparaissent après les chaulages.
Ainsi non seulement, comme Ta montré Boussingault, la chaux provoque la formation de l'ammoniaque, mais en outre après quelque temps, quand elle a perdu sa causticité, elle favorise la nitrification.
Il est bien à remarquer au reste que la marne remplit ce dernier office aussi bien que la chaux ; pour que l'acide nitrique se forme régulièrement, il faut qu'il trouve une base qui le sature à mesure de sa production, et le carbonate de chaux terreux de la marne remplira très bien cette fonction s'il est mélangé au sol aussi complètement que la farine de chaux.
Action de la chaux sur les matières noires du fumier. — L'action de la chaux sur les matières ulmiques est encore mal déterminée, cependant l'expérience suivante est facile à réaliser: on prépare la matière noire du fumier en faisant passer dans une masse de fumier un courant de vapeur d'eau où elle se condense et dissout la matière soluble, qu'elle entraine peu à peu; si on verse alors dans le liquide ainsi préparé un sel de chaux, on voit la liqueur se décolorer, la matière noire est précipitée ; elle ne se dissout en effet que dans les liquides chargés de carbonates alcalins, or, les sels de chaux décomposent le carbonate de potasse aussi bien que celui d'ammoniaque, et la matière noire privée de son dissolvant se précipite. Cette expérience expliquerait le fait observé autrefois par le baron P. Thenard sur la décoloration des eaux de drainage des terres calcaires récemment fumées.
Il est bien à remarquer cependant que cette décoloration n'est pas tout à fait complète, l'eau reste ambrée; la chaux maintient en dissolution une faible quantité de matières ulmiques, et cette dissolution exerce une influence favorable sur un grand nombre de végétaux. — Nous avons exécuté, M. Bréaletmoi, quelques expériences sur ce sujet (4) :
(1) An?!. agron,j t. IX, p. 68.
Du froment en germination a été enraciné dans Teau ordinaire et dans diverses dissolutions : or, tandis que les nouveaux organes issus de dix grains pesaient après dessiccation complète 0^',45 quand les radicelles plongeaient dans Teau ordinaire, ces organes pesaient 1^',05 quand les jeunes plantes étaient enracinées dans une dissolution d'ulmate de chaux. Il en fut de même pour des lentilles, tandis que les nouveaux organes secs, de dix plantes enracinées dans Teau ordinaire, où elles avaient, comme dans le cas précédent, de la chaux à leur disposition pesaient 0^',275, ceux qui s'étaient développés dans Tulmate de chaux avaient un poids de 0^,400; enfin dans une culture de haricot d'Espagne qui dura près de deux mois, on trouva qu'un haricot élevé dans une dissolution d'ulmate de chaux pesait après dessiccation 3^^4i, tandis que dans l'eau ordinaire additionnée de nitrate et de phosphate de potasse il ne pesait sec que 1*',56.
On conçoit donc que lorsque la chaux fait défaut dans un sol, son addition permette d'abord une évolution plus facile et plus rapide des graines puisque nous avons vu que la germination ne fait habituellement aucun progrès dans Teau distillée, tandis qu'elle suit sa marche régulière dans de l'eau calcaire (1), et qu'en outre la chaux donne avec les matières noires du fumier une dissolution qui favorise le premier développement de la plante, et lui assure au moment où elle est le plus délicate une vigueur très favorable à son développement ultérieur.
Influence du chaulage sur la solubilité de Tacide phosphorique enfoui dans la terre arable. — Nous avons insisté plus haut (§ 83) sur l'importante observation de M. P. Thenard, relativement à Télat sous lequel se trouve l'acide phosphorique contenu dans la terre arable; il a montré que c'est souvent sous forme de phosphate de sesquioxyde de fer ou d'alumine qu'on l'y rencontre.
Ces phosphates de sesquioxyde insolubles dans l'acide carbonique ne sont pas cependant perdus pour la végétation; ils sont en eiïet partiellement ramenés à l'état de phosphates de protoxyde par les carbonates, à la condition que ceux-ci soient employés en excès ^ ainsi que le montre Texpérience suivante (2) : Deux grammes de phosphate de fer furent mélangés à 4 grammes de carbonate de chaux pur précipité, puis immergés dans l'eau de Seltz ; après quelques heures on obtient 0*%i07 d'acide phosphorique en dissolution.
(1) Voyez § 10, p. 53.
(2) liecherches sur l'emploi agricole des l'hosphntes^ 1860.
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Ainsi, un excès de carbonate de chaux peut amener la dissolution de Tacide phosphorique contenu dans les phosphates à base de sesquioxyde, de même qu'un excès de sesquioxyde, exerçant une action directement inverse, s'empare de Tacidedu phosphate de chaux dissous dans Tacide carbonique ; Tinfluence des masses est prédominante. Cette observation est importante, car elle explique l'utilité des poids considérables de chaux qu'on doit employer; si, en effet, dans la couche arable qu'il s'agit de modifier, le carbonate de chaux ne domine pas sur les sesquioxydes libres, la dissolution n'a pas lieu, Teffet cherché n'est pas obtenu.
Ainsi un des effets utiles du chaulage à haute dose est de rendre solubles dans l'eau chargée d'acide carbonique et par suite assimilables les phosphates de sesquioxyde qui se produisent soit dans la rétrogradation des superphosphates avant la vente, soit dans les transformations que subissent les phosphates introduits dans le sol.
Millot, professeur à l'École de Grignon, a eu occasion de vérifier cette manière de voir par des observations directes ; une terre de Mondoubleau (Loir-et-Cher), appartenant à Tinspecteur général de l'agriculture Boite! , bénéficiait à un haut degré de l'emploi des phosphates, mais leur action y était très passagère ; après une année, elle était tellement amoindrie qu'il fallait en distribuer une nouvelle quantité; Millot ayant remarqué que cette terre était exceptionnellement riche en oxyde de fer conseilla de faire succéder un fort marnage à l'emploi des phosphates ; dans ces conditions on retrouva les rendements que l'on n'atteignait d'ordinaire que par l'épandage d'une nouvelle dose d'engrais phosphaté.
Aux phosphates ainsi amenés à l'état soluble, les calcaires ajoutent parfois ceux qu'ils renferment directement ; cette quantité peut atteindre 2 ou 3 p. 100 dans quelques calcaires, bien qu'elle soit habituellement très au-dessous de ce nombre.
Si l'on se rappelle que les phosphates ont sur la végétation une action des plus marquées, tellement qu'il suffit de les ajouter à un sol qui en est privé, pour lui donner une fertilité moyenne, on comprendra l'importance qu'il y aura pour le cultivateur à rendre assimilables les phosphates enfouis dans le sol, et l'action qu'exerce sur eux la chaux ou la marne employées en excès, leur apparaîtra comme une des fonctions importantes de cet amendement.
§ 157. — De LA TANGUE (1).
On désigne sous le nom de tangue^ tanque, tangu, cendre de mer, sablon, charrée blanche (2), particulièrement dans les départements de la Manche, du Calvados, de llUe-et- Vilaine, etc., une espèce de sable, gris ou blanc jaunâtre, qui se dépose habituellement dans les baies et les anses, principalement à l'embouchure des rivières de la basse Normandie et de la basse Bretagne. Cette matière, extrêmement précieuse pour les cultivateurs du voisinage, est recueillie par le raclage simple, à la pelle et à la pioche, ou le dragage régulier des bancs. Les propriétés fertilisantes de la tangue sont connues depuis longtemps, on en fait usage depuis des siècles; d'anciens cartulaires, des pièces relatives à des concessions de droit de tanguage, permettent d'établir que, dès le douzième siècle, les populations du nord-ouest se servaient delà tangue pour améliorer leurs terres.
La composition des tangues varie entre des limites assez écartées, non seulement d'un gisement à l'autre, mais en outre dans le même gisement suivant l'époque à laquelle a lieu l'extraction. Cette composition est elle-même fort complexe : on trouve dans la tangue des matières organiques azotées et non azotées, des sulfates et des phosphates, du carbonate de chaux, des alcalis et des oxydes insolubles, et surtout de la silice. En raison de la grande variété de composition des diverses tangues, nous nous bornerons à indiquer, d'après M. Is. Pierre, celles des tangues qui diffèrent le plus entre elles par quelques-uns de leurs éléments (3).
(1) Nous faisoDs dans ce paragraphe de larges emprunts à un travail publié par M. Is. Pierre dans les Annales de chimie et de physique, t. XXXVU et à un mémoire de M. Philippar, directeur de l'École de Grignon, publié dans les Annales agtrmomigués, t. IV. p. 143.
{T, On désigne sous le nom de charrée, les cendres lessivées; ces cendres valent par le calcaire et par le phosphate de chaux qu'elles renferment, nous en dirons quelques mots au chapitre : Phosphates.
(3) Le lecteur désireux de connaître la composition des divers maeris ou treaz (sables coquilliers) recueillis sur les côtes de Bretagne consultera avec fruit les anaij'ses exécutées par M. Besnou, pharmacien-major de la marine, qui sont insérées au deuxième volume de l'Enquête sur les engrais industriels publiée en 1866 par le ministère de l'agriculture.