Travaux de M. G. Ville
4. Discussion de l'influence de l'acide azotique et de l'ammoniaque atmosphérique.
5. Fixation de l'azote atmosphérique dans la terre arable. — M. Berthelot.
6. Fixation de l'azote atmosphérique par les légumineuses. Observations qui démontrent l'intervention de l'azote atmosphérique dans la végétation. — Ces observations sont nombreuses :
a. Les forêts ne reçoivent jamais aucun engrais; quand elles sont régulièrement exploitées, elles perdent à chaque coupe les quantités notables, d'azote contenues dans le bois, et bien qu'on ne restitue jamais l'azote exporté, le sol de la forêt conserve indéfiniment sa fertilité, ce qui n'aurait pas lieu si une cause occulte ne réparait ces pertes incessantes.
h. L'influence de cette cause est encore plus sensible dans les prairies hautes de montagne. Elles ne reçoivent jamais d'autre famare que les déjections des animaux qui y pâturent tout l'été, et cependant chaque année, des quantités notables d'azote combiné descendent dans la plaine, contenues dans le fromage fabriqué avec le lait des vaches ou des chèvres, dans la laine qui a crû, dans les muscles des animaux qui ont augmenté de poids pendant la saison d^été.
Il semblerait que celte exportation qui se continue depuis un temps immémorial ait dû appauvrir ces prairies et que l'azote ne dût plus s'y rencontrer qu'en minimes proportions, l'analyse prouve au contraire que ces terres sont d'une richesse exceptionnelle : Truchot y a dosé 5, 7 et même 9 grammes d'azote combiné par kilo: proportions énormes qu'on ne rencontre jamais dans les terres labourées les plus copieusement fumées.
Ces chiffres démontrent de la façon la plus précise que l'atmosphère apporte aux sols de notables quantités d'azote.
c. Quand enfin, à l'imitation de Boussingault, on détermine d'une part : la teneur en azote des engrais distribués à une terre soumise à un assolement régulier et fumée avec une certaine parcimonie ainsi qu'on le faisait autrefois, d'autre part celle des récoltes, on trouve toujours plus d'azote dans les récolles qu'il n'en a été fourni par les fumures :
Il a en effet constaté les faits suivants pour les cultures d'un hectare :
Azote ^1 •" i^ DifTérence.
des récoltes, des fumurefl.
1» Assolement de trois ans : deux blés,
avec jachère Hl^fi 82*,8 4^6
2° Assolement de cinq ans : pommes de terre, froment, trèfle, froment et navets dérobés, avoine. 266 ,5 203 ,2 63 ,3
3^ Assolement de quatre ans: pommes de terre ou betteraves, froment, trèfle, froment 338 ,7 182 ,< 156 ,7
4*^ Culture continue de la luzerne,
cinq ans 1035,0 » 1035,0
Il est bien à remarquer en outre que la totalité de l'azote de la fumure n*est pas utilisée par les récoltes, une partie importante s'échappe, en dissolution dans les eaux souterraines sous forme de nitrates, les quantités d'azote atmosphérique utilisées par les végétaux sont donc supérieures aux différences indiquées.
Ce premier point étant établi : l'atmosphère doit fournir une certaine quantité d'azote à la végétation ; il reste à discuter le mécanisme de cette intervention; il a été l'objet de longues recherches, d'âpres discussions et c'est seulement dans ces dernières années qu'on a commencé à le connaître.
La méthode de recherches qu'employèrent Boussingault, MM. G. Ville, Lawes, Gilbert et Pugh consiste essentiellement à déterminer exactement la quantité d'azote que renferme une ou plusieurs graines, puis de semer, dans un sol absolument dépouillé de matières azotées^ des graines semblables, qui sont arrosées avec de l'eau exempte d'ammoniaque ; quand les plantes se sont développées, on les analyse, on analyse le sol qui les a portées et on voit si la somme de l'azote de la plante et du sol est supérieure à celui de la graine, si par conséquent il y a eu gain d'azote.
Expériences de Boussingault. — I. Air confiné. — Boussingault employa cette méthode dès 1837 et 1838, il réussit à élever de chétives récoltes de trèfle, de pois et de froment et put constater un faible gain d'azote dans les plantes des deux premières espèces, tandis qu'il n'en découvrit aucun pour le froment.
A cette époque il attribuait aux vapeurs ammoniacales répandues dans Tair le faible gain constaté, aussi quand en 1851 il reprit cette question dont la solution présente tant d'intérêt pour Tagro-
Domiè, il opéra d*abord en atmosphère confinée, dans laquelle on faisait pénétrer de temps à autre de petites quantités d'acide carbonique, l'eau d'arrosage était absolument exempte d'ammoniaque.
Dans ces cultures, aucun gain d'azote ne fut constaté, mais il faut reconnaître que les expériences ne sont pas absolument probantes, car les végétaux recueillis étaient toujours petits, chétifs et n'atteignaient guère qu'une ou deux fois le poids de la semence.
II. Expériences dans une atmosphère renouvelée. — Les années suivantes, Boussingault répéta ces expériences, en plaçaqt les pots garnis de ponce calcinée destinée à recevoir les graines dans une grande cage où circulait de l'air dépouillé d'ammoniaque par son passage au travers d'acide sulfurique et de petites quantités d'acide carbonique destinées à soutenir la végétation; on ne put encore constater aucun gain d*azote, bien que quelques-uns des pieds aient fleuri et porté des graines (1 ).
III. Expériences à F air libre. — Enhardi par les résultats de ces deux premières séries d'essais, M. Boussingault disposa encore un grand nombre de cultures dans les sols stériles, en laissant les plantes à l'air libre mais en les préservant seulement de la pluie par un toit de verre.
Les résultats constatés conduisirent encore à cette même conclusion, l'azote gazeux n'intervient pas dans la végétation.
Expériences de H. G. ViUe. — Dès 1830 et 1851 M. G. Ville élait arrivé à des résultats différents, il affirmait que les expériences de M. Boussingault n'étaient exactes que dans les conditions très particulières dans lesquelles il avait opéré, c'est-à-dire en élevant des plantes dans un sol stérile, où elles n'acquièrent jamais qu'un très faible développement, mais qu'il en était tout autrement, quand on commençait par introduire dans le sol une faible quantité d'azote combiné, suffisante cependant pour que la jeune plante crût vigoureusement.
Dans ces conditions, d'après lui, la plante non seulement utilise tout l'azote qui lui est donné comme engrais, mais devient capable de s'assimiler l'azote atmosphérique (2).
Ces contradictions déterminèrent de nombreux essais exécutés
(1) Toutes ces expériences sont insérées dans Agronomie, t. I, et aussi dans Ânn, àt chimie et de phys., 3« série, t XLI, 5 et XLIII, 149.
\t] Recherches expérimentales sur la végétât ion^ 1853; Comptes rendus^ 1855; Sovrel/e* recherches sur la végétation^ 1857 ; La production végétale et les engrais chi' miques, 1890.
i22 ASSIMILATION DE L'AZOTE.
en Angleterre par MM. Lawes, Gilbert et Pugh, ces expériences dans lesquelles les plantes maintenues en vases clos se développèrent dans des sols privés d'azote combiné, dans d'autres où Ton introduisit de faibles quantités de sels ammoniacaux conduisirent encore à des conclusions favorables à Topinion soutenue par Boussingault; il fut impossible de constater la fixation de Tazote atmosphérique.
Cet ensemble de résultats prouvait donc que les feuilles plongées dans une atmosphère riche en azote ne peuvent pas l'utiliser à la formation de leurs tissus et que, dans les expériences de M. G. Ville, une cause était intervenue qui avait conduit à des résultats opposés à ceux qu'avaient constatés tous les autres observateurs.
Influence de l'ammoniaque atmosphérique. — Les expériences négatives de Boussingault laissaient entière la question posée, on était toujours incapable d'indiquer d'où provenait l'azote des forêts, des prairies hautes de montagne qui ne sont jamais fumées, et des terres arables qui ne reçoivent par les engrais que des quantités d'azote inférieures à celles que renferment les récoltes.
Il y a quelques années, on ne connaissait d'autre réaction naturelle, capable d'amener en combinaison l'azote libre de l'atmosphère, que la formation diacide hypoazotique provoquée par l'étincelle électrique; cette production est faible et dans les régions tempérées où les orages sont relativement rares, le gain d'azote que peut occasionner la combinaison des éléments de l'air sous l'influence de la foudre est négligeable ; les résultats sont un peu différents dans les régions tropicales où les orages sont fréquents (i).
Sous les tropiques, l'Océan reçoit donc des quantités assez notables d'acide nitrique, formé par combinaison directe des éléments de l'air ; d'autre part tous les nitrates formés dans le sol et entraînés par les eaux de drainage sont charriés par les fleuves et aboutissent à la mer, et les quantités, qui y arrivent ainsi sont
(I) MM. Muntz et Marcano ont donné récemment!*) les résultats des observations recueillies à' Caracas (Venezuela, Amérique méridionale), la moyenne d'acide nitrique par litre de pluie a été de 2™*i*,23, supérieure à celles trouvées en Europe ; en effet, M. Boussingault avait dosé pour le Liebfrauenberg, en Alsace, 0™|^^18 et MM. Lawea et Gilbert à Rothamsted 0»'",42. M. Homans en revanche a trouvé pour Tile de Java (*•) Z^n\Z et 2°»»»ï,87. A la Réunion, M. Raimbault a constaté encore par litre 2«'»»,67.
Pour les régions tropicales, si on admet une hauteur de pluie de 1 m., on aurait un apport d'azote de 30 à 25 kil. par hectare et par au.
(*) Comptes rendus, t. CVIII, p. 1063.
(•') Ann. agron., t. X, p. 80.
considérables. H. Sainte-Claire Devillc a dosé prës de 4 milligrammes par litre dans Teau du Rhin prise à Strasbourg, et 8 milligrammes dans Teau du Rhône prise à Genève ; les chiffres trouvés par Boussingault pour le Rhin sont plus faibles, mais dans la Seine, aa pont Notre-Dame, on a souvent dosé de 5 à 8 milligrammes d'acide azotique par litre, et dans Teau des puits creusés dans le sol du vieux Paris, les quantités surpassent parfois 1 gramme par litre.
Si Ton multiplie les chiffres représentant les nitrates trouvés daus les fleuves par le débit correspondant, on peut se faire une idée de la masse de nitrates qui sont ainsi conduits à la mer : pour le Rhin, elle dépasse annuellement 50 millions de kilogrammes.
L'azote combiné reçu par TOcéan n'y persiste pas sous forme d acide azotique ; on a signalé depuis longtemps, en effet, la présence de l'ammoniaque dans l'eau de la mer, tandis qu'on n'y a pas découvert d'acide azotique.
n n'est peut-être pas impossible de comprendre les' causes de cette différence ; M. Bréal a reconnu, dans un travail exécuté au laboratoire de physiologie végétale du Muséum (i), que lorsqu'elles sont exposées à la lumière, les algues d'eau douce s'emparent plus rapidement de l'acide azotique que de l'ammoniaque; quand on les fait périr en les maintenant dans l'obscurité, elles se décomposent et l'azote dé leurs tissus se dégage sous forme d'ammoniaque. Il est donc vraisemblable que l'azote nitrique amené par les fleuves, saisi par les algues, est transformé en azote organique, puis passe à l'état d'ammoniaque quand les algues périssent et se décomposent.
Quoi qu'il en soit, de l'ammoniaque existe dans l'eau de la mer : E. Marchand, de.Fécamp, y a dosé 0"",57 par litre, Boussingault 0*",2. En citant ces chiffres l'éminent agronome ajoute : « Ces proportions sont bien faibles, sans doute, mais l'Océan recouvre plus des trois quarts du globe et, si l'on envisage sa masse, il est permis de le considérer comme un immense réservoir des sels ammoniacaux où l'atmosphère réparerait les pertes qu'elle éprouve continuellement. »
La question est donc nettement posée : l'atmosphère ainsi qu'il a été dit doit fournir aux végétaux une certaine quantité d'azote, et, comme on a été longtemps dans l'impossibilité de reconnaître la Gxation de l'azote libre, on a cherché à expliquer les gains
(tl .4iifi. agron,^ t. XII, p. 317.
d*azote de la végétation, en faisant intervenir Tazote combiné contenu dans Teau de la mer sous forme d'ammoniaque. L'ammoniaque atmosphérique exerce-t-elle, en effet, une influence sensible sur la végétation?
Il y a déjà longtemps que M. G. Ville a reconnu que des plantes maintenues dans une serre où Ton répandait de faibles quantités de carbonate d*ammoniaque s'y étaient développées plus vigoureusement que celles qui n'avaient pas rencontré d'ammoniaque dans l'atmosphère où elles étalaient leurs feuilles.
M. Sachs a observé également que des haricots placés dans une serre où s'exhalaient des vapeurs ammoniacales avaient acquis un plus grand développement que ceux qui séjournaient dans une atmosphère normale : à l'analyse ils ont montré une plus grande richesse en azote combiné.
Quand on veut répéter cette intéressante expérience, il importe d'opérer avec la plus extrême prudence : une dose un peu forte de carbonate d'ammoniaque tuerait les plantes infailliblement.
Plus récemment M. Schlœsing a repris cette question ; ses ex* périences ont porté sur des tabacs, les plantes étaient maintenues sous des cloches traversées par un courant d'air renfermant environ un centième d'acide carbonique, le sol d'une des cloches portait en outre un vase dans lequel était placée une dissolution très étendue de carbonate d'ammoniaque.
Voici les résultats obtenus pour l'azote contenu dans 100 parties de matière sèche.
Atmosphère Sans
ammoniacale, ammoniaque.
Feuilles écôtées 3.48 2.62
Tiges et côtes réunies 2.08 1.62
Racines 1.33 1.09
M. Schlœsing ne s'est pas borné à exécuter ces dosages d'azote total ; il a reconnu que l'azote en excès contenu dans la plante n"^ 1 ne s'y trouvait ni à Tétat d*ammoniaque ni à celui d'acide azotique, ni même à l'état de nicotine, l'ammoniaque gazeuse avait formé des principes albuminoïdes.
Ainsi l'ammoniaque gazeuse donnée en proportion sensible est utilisée par les végétaux ; mais en est-il de même de l'ammoniaque qui ne se trouve dans l'atmosphère qu'en proportions extrêmement faibles, puisqu'un mètre cube d'air pesant 1,293,000 milligrammes ne renferme que 0"™>6 d'ammoniaque? La proportion est bien exi-
ASSIMILATION DE VAZOTE LIBRE. i25
guë et au premier abord on pourrait juger qu^elIe n'exerce qu'une influence insignifiante ; en réfléchissant cependant à la grande quantité d'eau que contiennent les feuilles, à la solubilité du gaz ammoniac, on reste indécis et il convient de recourir à l'expérience directe pour savoir si l'aminoniaque atmosphérique exerce une action quelconque sur la végétation.
Ces expériences ont été exécutées par M. Mdyer d'Heidelberg, qui n'a obtenu que des résultats négatifs : des plantes exposées à Tair libre, mais protégées contre la pluie et enracinées dans des dissolutions nutritives exemptes d'azote, renfermaient, quand on mit fip à l'expérience, exactement la quantité d'azote que contenait la semence dont elles étaient issues ; quand on introduisit des nitrates dans les liquides nourriciers, du blé ou des pois renfermaient exactement la somme de l'azote contenu dans la graine et dans la solution nutritive.
Ainsi l'ammoniaque atmosphérique ne parait exercer aucune action directe sur la végétation.
§ 33. — Fixation de l'ammoniaque et de l'azote dans le sol.
Tous les efforts qui avaient été faits pour résoudre cette ques* tion : comment l'atmosphère apporte-elle aux plantes une fraction de l'azote qu'elles renferment, avaient donc été vains, et on était encore dans la plus complète indécision, quand il y a quelques anuées M. Berthelot aborda ce sujet, avec sa supériorité habituelle, et montra que le gain avait lieu par la terre ai*able.
Nous donnerons sur cette importante question tous les détails qu'elle comporte dans les chapitres réservés à l'étude de la terre arable, nous nous bornerons en ce moment à rappeler le fait fondamental découvert par M. Berthelot, à savoir : les terres médiocrement riches en azote fixent Tazote atmosphérique par l'intermédiaire de micro-organismes.
Tandis qu'en effet ces terres se chargent de quantités notables d azote quand elles sont abandonnées à elles-mêmes, elles cessent de s'enrichir, si elles ont été portées d'abord à une température suffisante, pour tuer les germes des êtres vivants qu'elles renferment.
En général, les micro-organismes déterminent Tenrichissement du sol lui-même, mais il est certains cas, dans lesquels l'enrichissement porte sur la plante elle-même et par suite doit être examiné daus ce chapitre.
i26 ASSIHIUTION DE L'AZOTE.
§ 34 — Fixation de l'azote atmosphérique par les légumineuses.
Depuis longtemps les cultivateurs désignent les légumineuses sous le nom de plantes améliorantes ; ils ont reconnu notamment que dans Tassolement quadriennal comportant deux blés, l'un succédant à des betteraves et l'autre à du trèfle, le second était souvent meilleur quelle premier, bien qu'il fût plus éloigné de la fumure ; ils ont reconnu en outre qu'on peut demander plusieurs récoltes successives de céréales à une terre qui sort de luzerne, sans qu'il soit nécessaire de donner aucun engrais azoté.
Ces résultats étaient d'autant plus difficiles à expliquer que les légumineuses sont riches en azole et" que par suit$ leurs récoltes semblaient devoir exercer sur le sol une action épuisante bien plus forte que les céréales ; les expériences où l'on avait essayé de cultiver les plantes de cette famille dans des sols stérilisés par l'action du feu, oii des engrais minéraux seuls étaient ajoutés, avaient montré que, pas plus que les autres plantes, les légumineuses ne prennent d'azote libre par leurs feuilles. A diverses reprises, il est vrai, M. Georges Ville avait affirmé qu'on réussit à voir des légumineuses, pois, lupins, semés dans un sol stérile, seulement additionné de matières minérales, languissants pendant les premières semaines de leur vie, acquérir ensuite des dimensions normales, fleurir et fructifier et accuser un gain d'azote considérable ; mais comme on ignorait la cause déterminante du phénomène, qu'on échouait habituellement en voulant répéter ces expériences, on ne leur avait pas accordé l'attention qu'elles méritent et il n'existait aucune explication des faits singuliers précédents, quand, au congrès des naturalistes allemands tenu à Berlin du 18 au 24 septembre 1886 (1), M. Ilellriegel annonça que les légumineuses se développant dans un sol stérile avec Taide d'engrais minéraux seulement peuvent acquérir tout leur développement et fixer de notables quantités d'azote quand elles portent sur leurs racines de petites nodosités, qui examinées au microscope laissent apercevoir de nombreuses bactéries.
Les nodosités apparaissent sur les racines des légumineuses semées dans un sol stérilisé par Taction du feu, à la condition que ce sol ait reçu un extrait du sol naturel.
(1) M. Kayser, chef de travaux au laboratoire de fermentations de M. Duclaux, a donné un résumé de l'importante discussion qui eut lieu sur ce sujet dans le tome XII des Ann. agron,^ p. 521.
M. Hellriegel a confirmé son importante découverte les années suivantes (1), et enfin publié avec la collaboration de M. Wilfarlh un mémoire étendu (2), dans lequel il établit définitivement les propositions suivantes :
Ôcpériences de MM. Hellriegel et Wilfarlh. — Les légumineuses (pois, lupins, luzerne, etc.) peuvent se développer normalement dans un soK stérile ne renfermant que des engrais minéraux, à la condition que ce sol ait été ensemencé avec un extrait de terre dans laquelle ont végété précédemment des plantes de la même famille.
Laddition de cet extrait de terre détermine l'apparition des nodosités à bactéries sur les racines, et la plante après avoir traversé la période critique pendant laquelle la pauvreté du sol retarde son développement, après avoir formé, pendant la durée de K la faim d'azote » suivant l'expression des physiologistes allemands, une tige grêle, menue, développe bientôt, sous Finfluence de la nourriture que lui procurent les bactéries, des feuilles larges et une tige vigoureuse.
Les chiffres suivants sont relatifs à la culture du sainfoin; six cultures ont été exécutées dans un sable stérilisé, les plantes sèches ont pesé de 0'%135 à 0'%092, on n'a constaté aucun gain d'azote.
Quand au sable stérilisé on a ajouté de la délayure de terre on a obtenu des plantes vigoureuses, pesant de 9'',.409à 18*',190, les gains d'azote ont oscillé entre 0'',2 et 0'^',4, toutes les racines étaient garnies de tubercules à bactéries.
Quand au sable stérilisé on a ajouté des nitrates et pas de délayure de terre, les plantes ont pesé au maximum 6*', 8 et les gains d'azote ont été de 0*^,046 dans le cas le plus favorable. Ainsi les légumineuses comme le sainfoin profitent mieux de l'azote atmosphérique fixé par les bactéries des nodosités que de l'azote des nitrates. Quand le sable stérilisé a été additionné de nitrates et de délavure de terre, les racines se sont couvertes de nodosités, le poids des plantes a atteint parfois celui qu'on a obtenu quand on n*a pas employé de nitrates, mais ne s'est pas élevé au delà.
Cette admirable expérience a été répétée avec un plein succès, en 1888, au laboratoire de physiologie végétale du Muséum, par M. E. Bréal, qui a ajouté aux faits découverts par MM. Hellriegel et Vilfarth une démonstration nouvelle des plus intéressantes.
il) Ann. agron.y t. XIII, p. 330.
(i) Ann, agron,, t. XV, p. S.
Expérience de H. Bréal. — Ayant extrait du sol un pied de luzerne (1) dont les racines étaient garnies de bactéries, il trempa dans le liquide qui garnit ces tubercules une fine aiguille, puis il l'introduisit immédiatement dans la radicelle d'un lupin qu'il avait mis à germer sur du papier à filtre, laissant sans inoculation un autre lupin germé dans les mêmes conditions; les deux graines furent semées à côté Tune de l'autre dans un pot à fleur contenant un kilogramme de gravier, et on arrosa avec une dissolution de chlorure de potassium et de phosphate de chaux.
Les deux plantes se développèrent d'une façon inégale; celle qui avait été piquée forma une grosse tige, garnie de beaucoup ide feuilles très vertes ; elle porta des fleurs et des fruits qui seraient arrivés à maturité, si l'expérience avait duré plus longtemps; l'autre plante, non piquée, resta chétive, avec des feuilles pâles et petites.
On trouva dans le lupin piqué : O^^OSJ d'azote, la graine n'en renfermant que 0*',0i2, ce lupin a donc fixé 0*',02i d'azote ; le lupin non piqué n'a donné à l'analyse que O'^jOlS d'azote, le gain n a donc été que 0«',003.
Un pois élevé par M. Bréal dans un grand pot garni de gravier arrosé avec une infusion de terre à luzerne a pesé sec 9'%6, il renfermait 0^%251 d'azote, tandis que la graine n'en contenait que 0«',009.
Les expériences furent encore répétées au Muséum en 1889, elles donnèrent les mêmes résultats; les légumineuses cultivées dans l'eau ou dans le gravier donnèrent des plantes qui se garnirent de fleurs puis de fruits, mais seulement quand on introduisit dans le milieu où se développaient les racines, soit de l'eau de lavage des terres, soit même des bouillons de culture dans lesquels les bactéries des tubercules avaient pullulé, soit enfin quand on inocula aux racines les bactéries productives do nodosités.
On peut donc considérer comme un fait absolument démontré que les bactéries du sol sont susceptibles de se fixer sur les racines des légumineuses, d'y développer des nodosités et de provoquer ainsi la fixation de l'azote atmosphérique.
Nous aurons occasion, dans le chapitre consacré à l'étude des légumineuses de grande culture, d'indiquer les hypothèses émises sur le mécanisme de l'assimilation do l'azote par les bactéries des
(1) Ann. agron.f t. XIV, p. 490.
ASSIMILATION DE L'AZOTE LlfiRE. 129
oodosités et sur les avantages que celte production symbiotique procure à la plante (1 ) ; mais avant d'abandonner cette question de la fixation de Fazote atmosphérique par les légumineuses, il convient de citer le travail dans lequel MM. Schlœsing fils et Laurent ont réussi à démontrer cette fixation, non plus par la méthode indirecte suivie par tous leurs devanciers, mais bien en constatant directement la diminution du volume d'azote gazeux contenu dans une atmosphère limitée où se développaient des pois; triomphant de l'extrême difficulté de cette recherche, les auteurs ont constaté une diminution de 30 centimètres cubes d'azote (2), qu'ils ont retrouvé dans l'accroissement de l'azote des plantes développées; quand on n'a pas fourni au sable stérile, dans lequel les graines ont été ensemencées, de germes provenant de nodosités, les pois n'ont fait aucun gain d'azote atmosphérique.
Les points acquis au commencement de l'année 1891 sont donc les suivants :
Le sol arable est susceptible de fixer l'azote atmosphérique, sans doute, par action microbienne (Berthelot).
Les plantes de la famille des légumineuses portant sur leurs racines des nodosités à bactéries fixent l'azote atmosphérique.
Si les deux faits précédents sont les seuls qui aient été démontrés jusqu'à présent, on peut considérer comme vraisemblable que la famille des légumineuses n'est pas la seule qui jouisse de la propriété de fixer l'azote atmosphérique, et qu'entre les graminées qui paraissent vivre, peut-être exclusivement, des matières azotées du sol et les légumineuses qui vivent surtout de l'azote atmosphérique fixé par les bactéries des racines, il existe une série de transitions insensibles.
La longue querelle dans laquelle Boussingault et M. Georges Ville ont été engagés pendant si longtemps touche donc à sa fin, et si M. Georges Ville n*a pas su indiquer les conditions dans lesquelles la fixation de l'azote devient évidente, il est manifeste que c est son opinion qui finit par triompher et qu'il serait injuste de ne pas proclamer la justesse de Fensemble de ses observations.
(1) Voyez Ann. agron,, les travaux de MM. Prazmowski, Beyerinck, Frank, t. XV, et t. XVI.
(2) Comptes rendus^ t. CXJ, p. 750, 1890.
Chimie agricole.