CHAPITRE SOIXANTE-DEUXIÈME
ALCALIS ORGANIQUES. j
Propriétés générales des alcalis organiques naturels. — Alcalis fixes et volatils. — Examen des divers modes d'extraction de ces produits. = Alcalis de l'opium. — Morphine. — Narcotine. = Alcalis des quinquinas. — Quinine et cinchonine. = Alcalis des strychnos. - Brucinc et strychnine. = Alcalis des solanées. — Nicotine. = Alcalis des ombellifères. — Con*ne. == Alcalis artificiels. — Relations qui existent entre ces divers composés et l'ammoniaque. — Divers modes de production de ces composés. — Méthodes de Fritsche, de Zinin, de Fowues, de Wurtz et d'ifofmann. = Examen de quelques alcalis artificiels. — Aniline. — Toluidine. — Xylidine. = Cumidine. = Élhylaminc. — Diéthylamine. — Triéthylamine. = Alcalis dérivés de l'oxyde d'ammonium et se rapprochant par leurs caractères de la potasse et de la soude. = Oxydes de tétraméthylammonium et de tétrélhylammonium. — Bases analogues aux précédentes dans lesquelles l'azote est remplacé par du phosphore et de l'arsenic. — Triphosphométhyline et triphosphéthyline. — Tétraphosphéthylium et télraphosphométhylium. — Arsentrimélhyle , arsentriéthyle et arsenélhylium. — - Bases ammoniacales polyatomiques. — Alcali* dérivés de l'oxyde d'éthylène.
§ 1381. On donne le nom $ alcalis organiques ou d'alcaloïdes à des produits retirés du règne organique, ou fabriqués artificiellement à l'aide de procédés que je vous ferai connaître dans ce chapitre, et qui se comportent à l'égard des acides organiques ou minéraux comme de véritables bases salifiables.
Pendant longtemps les chimistes s'étaient imaginés que les différents êtres organisés ne pouvaient élaborer que des composés acides ou neutres, lorsqu'en i8o3 Desrone annonça qu'il avait extrait de l'opium un produit doué de caractères alcalins. L'année suivante, Sertuerner et Seguin retirèrent simultanément de l'opium une
substance à laquelle ils reconnurent des propriétés alcalines; mais dans la persuasion où l'on était alors que les végétaux et les animaux étaient incapables d'engendrer des produits de nature basique, on pensa que l'alcalinité du produit découvert par les chimistes dont nous venons de rappeler les noms était due à la présence d'une petite quantité d'ammoniaque, et ceux-ci partagèrent eux-mêmes cette conviction. Néanmoins, douze ans plus lard, Sertuerner, ayant repris ses anciennes analyses de l'opium, parvint à isoler do ce produit une substance à laquelle il reconnut des caractères véritablement basiques et dont l'alcalinité ne pouvait être attribuée cette fois aux substances employées à sa préparation.
La matière extraite par Serluerner jouissant de propriétés toxiques très-énergiques, on rechercha l'existence de composés de nature analogue dans tous les végétaux doués de propriétés vénéneuses, et, il faut l'avouer, dans la plupart des cas on parvint à en isoler des produits parfaitement définis, doués de caractères alcalins. Parmi les chimistes à qui Ton doit la découverte do ces composés basiques naturels, il faut citer en première ligne MM. Pelletier et CavcHlou, qui dotèrent la thérapeutique de la quinine. Depuis cette époque, on a retiré du règne organique un si grand nombre de produits alcalins, et l'on est parvenu, de plus, à l'aide de méthodes artificielles, à en "créer un nombre tellement considérable, qu'aujourd'hui le nombre des alcalis organiques dépasse de beaucoup celui des. acides.
§ 1382. Les alcalis organiques agissent tous d'une manière énergique sur l'économie animale. Ce sont pour la plupart "de violents pojsons, mais qui, prisa faibles doses, peuvent produire deseirets véritablement héroïques dont la. thérapeutique a su tirer un excellent parti.
Ces composés se comportent comme la potasse ou la soude à l'égard des réactifs colorés; rar leur manière d'être, ils se rapprochent considérablement de l'ammoniaque. Ils saturent parfaitement les acides les plus puissants par simple mélange, et fournissent de9 sels qui obéissent aux lois générales que nous avons établies à l'égard des sels ft rmés par les oxydes métalliques.
Les alcalis végétaux sont liquides ou solides; on n'en connaît pas de gazeux.
in. io
La plupart sont fixes, mais il en est quelques-uns qui se volatilisent tout entiers sans éprouver la moindre altération.
Geux qui sont sondes peuvent, lorsqu'on les place dans des conditions convenables, cristalliser sous des formes très-nettes.
Ils ne s'altèrent pas dans l'air à la température ordinaire, qu'il soit sec ou humide.
Le chlore, le brome et l'iode les modifient en donnant naissance à de simples phénomènes de substitution.
L'eau dissout quelques-unes de ces matières; il en est d'autres, autontraire, sur lesquelles elle n'a pas d'action sensible.
L'alcool les dissout, surtout à chaud, et les abandonne, par le refroidissement ou mieux par évaporation spontanée, sous forme de cristaux bien âéterminés.
Pour la tendance à s'unir aux acides, elles viennent après les alcalis, la magnésie et l'ammoniaque.
Les sulfates, azotates, chlorhydrates, acétates de ces bases, sont généralement solubles ; les tartrâtes, oxalates et gallates sont d'ordinaire insolubles.
§ 1383. On.peut diviser les bases organiques naturelles en trois classes bien distinctes.
La première comprendra les bases fixes qui, peu solubles dans l'eau, se dissolvent abondamment dans l'alcool.
Nous placerons dans la secondevcelles qui, fixes comme les précédentes, sont tout à la fois solubles dans l'eau et l'alcool.
Enfin dans la troisième viendront se ranger les bases volatiles: celles-ci sont remarquables en ce que pour la plupart elles sont dépourvue's d'oxygène.
Les bases de la première classe sont en général engagées dans des combinaisons salines : telles sont la quinine, qu'on trouve en combinaison dans le quinquina avec l'acide quinique, #et la morphine,'qui dans l'opium est unie à l'acide méconique. En. traitant la portion du végétal qui contient la combinaison saline après l'avoir préalablement divisée soit par de l'acide chlorhydrique. soit par de l'acide sulfurique suffisamment dilués et bouillants, on dissout l'alcali végétal. En versant ensuite soit de l'ammoniaque, soit un lait de chaux dans la liqueur qui retient le chlorhydrate ou le sulfate en dissolution, on expulse la base organique, qui se précipite entraînant avec elle quelques substances terreuses ainsi
que des matières colorantes. En reprenant le dépôt par de l'acide sulfurique ou de l'acide chlorhydrique étendus, on sépare une matière résineuse, ainsi que la majeure partie de la matière colorante. La dissolution, soumise à l'évaporation, laisse déposer des cristaux qu'on purifie par une compression entre des doubles de papier buvard et par de nouvelles cristallisations. Une fois qu'on s'est procuré le sel incolore et nettement cristallisé, on' le redissout dans l'eau, puis on décompose la dissolution par un léger excès d'ammoniaque; la base se précipite alors, on la jette sur un filtre, on la lave à l'eau distillée, puis on la dissout dans l'alcool concentré qui l'abandonne finalement sous forme de cristaux.
ïl n'existe pas de méthode générale pour isoler les bases do la deuxième classe. On cherche ordinairement à les faire entrer ou dans des combinaisons insolubles ou dans des combinaisons qui cristallisent avec facilité. A-t-on uni la base à l'acide sulfurique, on décompose le sel par l'eau de baryte; l'a-t-on combinée à l'acide chlorhydrique, on fait intervenir l'oxyde d'argent; l'a-t-on transformée en oxalate, on ajoute une quantité convenable de chaux. Dans tous les cas on forme une combinaison insoluble dans l'eau, tandis que la base, mise en liberté, reste dissoute dans ce liquide et peut en être séparée par l'évaporation.
On peut se procurer avec la plus grande facilité les bases de la troisième classe en distillant le végétal ou les organes du végétal qui les contient avec une eau faiblement alcaline. Pour nous faire mieux comprendre, supposons qu'il s'agisse d'extraire le principe alcalin du tabac qu'on désigne sous le nom de nicotine. Cette substance n'existe pas à l'érat libre dans le tabac, elle s'y trouve unie à l'acide malique, avec lequel elle forme une combinaison soluble. Si donc on hache les feuilles de ce végétal et qu'on en prépare une infusion avec de l'eau bouillante, celle-ci fournira par l'évaporation un extrait fortement chargé de malate de nicotine. Cette matière sirupeuse étant soumise à la distillation, dans une cornue de verrej avec une lessive concentrée de potasse, laisse dégager • une vapeur très-alcaline qu'on peut condenser dans un récipient refroidi. On obtient de la sorte une liqueur aqueuse extrêmement riche en nicotine. Soumet-on ce produit à une nouvelle distillation, en introduisant la boule d'un thermomètre au milieu du liquide, on verra la température s'élever graduellement jusqu'à
4a4 ALCALIS DE L'OPIUM. .
a5o degrés. Si Ton change de récipient dès que ce terme est atteint, on recueille un liquide incolore, doué d'une odeur forte toute particulière, jouissant de propriétés alcalines très-prononcées, et qui constitue la nicotine parfaitement pure.
On peut également obtenir cette nicotine en introduisant dans un flacon l'infusion de feuilles de tabac amenée à consistance sirupeuse avec des fragments d'hydrate de potasse et de 1 ether. Si l'on agite fortement et à plusieurs reprises le mélange de ces matières, la potasse décompose le sel nicotique, met en liberté la nicotine, et celle-ci, se trouvant en pçésence de l'éther, s'y dissout préférablement à l'eau. Si l'on décante la dissolution éthérée, puis qu'on la distille au bain-marie, le résidu représentera de la nicotine légèrement hydratée, qu'on purifiera par une nouvelle distillation.
§ 1384. Nous n'examinerons d'une manière particulière qu'un très-petit nombre d'alcalis naturels, et seulement pour vous donner une idée des allures de ces composés sur la constitution desquels nous n'avons encore que des idées très-imparfaites, tandis que j'appellerai toute votre attention sur les alcalis artificiels dont la nature bien connue nous promet de jeter une vive lumière sur la constitution des alcaloïdes naturels.